21.01.2008

La rupture religieuse

Ayant déclaré la question du pouvoir d’achat « absurde » puisque les caisses sont vides, Nicolas Sarkozy cherche à faire oublier la première préoccupation des Français en lançant des rideaux de fumée. D’où les polémiques récentes sur ces propos sur les religions. Une victime au passage : notre idée de la République.

Les propos du président de la République marquent une rupture avec plus d’un siècle de tradition laïque. Il a ainsi déclaré que « dans la transmission des valeurs et dans l’apprentissage de la différence entre le bien et le mal, l’instituteur ne pourra jamais remplacer le curé parce qu’il lui manquera toujours la radicalité du sacrifice de sa vie ». Il est parfaitement normal qu’un président de la république ait des convictions religieuses ou qu’il participe à des cérémonies religieuses, comme le faisaient le Général de Gaulle ou Jacques Chirac. Mais il est complètement inédit qu’un président indique de la sorte qu’il juge supérieur l’enseignement religieux à l’enseignement laïc. La laïcité à la Française, c’est le respect de toutes les convictions religieuses, y compris l’athéisme.

Comment ne pas être choqué devant les excès de langage du président quand il déclare à Latran que « comme Benoît XVI, je considère qu’une nation qui ignore l’héritage éthique, religieux, spirituel de son histoire commet un crime ». Le terme « crime » implique un jugement moral trop fort pour ne pas représenter en partie une remise en cause de notre héritage républicain laïc. En outre, il est tout de même particulièrement choquant de valoriser le rôle de la religion dans la structuration d’une société en Arabie Saoudite, une des sociétés les plus rétrogrades du monde. Il faut rappeler que les femmes violées peuvent se faire fouetter si elles dénoncent leurs agresseurs, que les voleurs se font couper la main… Dans son souci de valoriser les religions, le chef de l’Etat accorde un blanc seing aux extrémistes.

En fait, nous étions prévenus. Dans son livre publié en 2004, « la République, les religions, l’espérance », Nicolas Sarkozy avait écrit que « la vie spirituelle constitue généralement le support d’engagements humains et philosophiques que la République ne peut pas offrir, elle qui ignore le bien ou le mal ». Il y a bien une hiérarchie entre la République et les religions pour le président, mais ce n’est pas la hiérarchie à laquelle notre République est habituée. En cela, Nicolas Sarkozy s’inspire clairement des pratiques américaines de la droite la plus conservatrice. Mais le développement de ce discours est assez malhonnête dans la mesure où le candidat avait complètement oublié ces discours pendant la campagne pour prendre un ton très républicain sous l’impulsion d’Henri Guaino.

Le discours de Nicolas Sarkozy n’est pas simplement choquant sur le fond, par la hiérarchie qu’il dresse entre les religions et la République qui ignorerait « le bien et le mal ». Il est également profondément choquant par le lieu où il l’a tenu, l’Arabie Saoudite, qui montre justement tous les excès que l’accointance entre la religion et l’Etat peut créer. Voilà une bien triste rupture avec notre tradition républicaine.

Source : Marianne, http://www.liberation.fr/actualite/societe/304213.FR.php

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