11.06.2008
Quelle solution à la crise de l’alimentaire ?
L’envolée des prix des produits agricoles, qui jette des millions de pauvres dans la famine et réduit le pouvoir d’achat des autres, est actuellement l’objet d’un débat farouche sur les solutions à lui apporter. D’un côté les libéraux demandent moins de régulation. De l’autre, certains accusent justement la dérégulation.
Les libéraux, The Economist en tête, expliquent qu’il faut absolument « profiter » de cette hausse des prix, qui améliore les revenus de beaucoup d’agriculteurs, pour déréguler, réduire des aides qui ne profitent qu’aux plus riches et démanteler la PAC en Europe et les systèmes d’aide aux Etats-Unis. Ils soulignent justement certaines limites du système qui font que quelques gros producteurs, qui n’en ont pas vraiment besoin, profitent largement des aides publiques. Mais il existe un marché proche qui connaît les mêmes contraintes, c’est-à-dire une forte hausse de la demande venue d’Asie : les minerais. Ce parallèle remet complètement en cause ces conclusions.
La production des minerais a en effet été dérégulée selon les bons préceptes des économistes néolibéraux. Mais la hausse des prix des dernières années n’est pas moins spectaculaire que dans l’alimentaire. Elle s’est même produite un peu plus tôt. Pourtant, la déréglementation a été appliquée avec soin. Que s’est-il passé ? En fait, la production s’est concentrée. Par souci de rationalisation, les entreprises se sont rachetées entre elles pour atteindre la taille critique. Et il est vrai que cette concentration a permis d’augmenter massivement les investissements pour faire croître la production. Cependant, ces entreprises ont aussi un fort intérêt à ce que la production ne dépasse jamais les besoins des clients pour protéger le niveau des prix, et leur marge et assurer la rentabilité de leurs investissements. Résultat, les prix et leurs profits ne cessent de progresser.
Vers une exception alimentaire
Mais si la pénurie de cuivre peut être gênante, la pénurie de nourriture est dramatique car elle peut provoquer famine et morts, d’autant plus que les aléas climatiques peuvent à tout moment transformer un léger manque de produits en une pénurie plus grave qui privera des millions d’êtres humains de tout moyen de subsistance. Appliquer la logique du marché, à savoir une concentration de plus en plus grande de la production dans quelques pays et dans les mains de quelques entreprises peut avoir des conséquences désastreuses pour la vie de millions de pauvres des pays émergents. Au moindre aléa climatique, la hausse des prix ne leur permettra plus de se nourrir.
Depuis des années, nous traitons l’agriculture comme une exception dans le commerce. Il serait temps d’aller jusqu’au bout et de poser complètement la question du statut de l’agriculture dans l’économie. Entre le très dangereux tout libéral et un collectivisme dont les limites ne sont pas moins grandes, il existe une autre voie : une voie qui permet à chaque pays d’assurer une grande partie de ses besoins par lui-même pour ne pas dépendre d’une éventuelle sécheresse en Australie. C’était la voie choisie par l’Europe grâce à la PAC, voulue par le Général de Gaulle. C’est aussi la voie qu’ont choisie la plupart des dragons asiatiques pour démarrer leur formidable croissance. C’est malheureusement la voie que nous avons trop souvent refusée aux pays africains. « On ne joue pas avec la nourriture » : l’adage populaire pourrait trouver sa traduction dans un encadrement des marchés alimentaires et une très stricte limitation de la spéculation sur le prix des produits alimentaires.
Laisser le marché jouer avec la nourriture revient à le laisser jouer avec la vie de millions de personne, pour du profit. Il revient aux puissances publiques d’encadrer un marché dont les excès sont beaucoup plus dramatiques qu’ailleurs.
Source : Marianne (le très bon dossier sur la spéculation de cette semaine), The Economist
11:57 Publié dans Actualités, Economie, International | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : agriculture, inflation, dérégulation




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