29.07.2008

Analyse critique du néo-libéralisme : le point de vue de Jean-Claude Michéa

Publié quelques mois après « La dissociété » de Jacques Généreux, « L’empire du moindre mal » du philosophe Jean-Claude Michéa, présente une opinion très proche, dans un livre plus court et naturellement centré sur l’analyse philosophique.

C’est ainsi que l’auteur souligne que « c’est vraisemblablement cette hantise de la guerre civile qui explique, en premier lieu, les raisons pour lesquelles les philosophes du 17ème et 18ème siècle décrivent presque toujours leur « état de nature » comme un état où règnerait nécessairement la guerre de tous contre tous ». Jean-Claude Michéa soutient que cela a favorisé « la guerre de l’homme contre la nature, conduite avec les armes de la science et de la technologie, guerre de substitution (…) à la guerre de l’homme contre l’homme ». Cela explique, comme le souligne Benjamin Constant, que « le but des modernes est la sécurité dans les jouissances privées ». La pensée libérale prend sa source dans une vision très noire de l’homme « incapable de vrai et de bien », selon Pascal ou « libre que pour le mal » pour Luther.

Le problème est que cette vision terrifiante de l’homme influence logiquement le cadre nécessaire pour permettre la vie en société. Les deux piliers en sont le Marché, qui doit apporter une abondance de biens par le « doux commerce » et le Droit, qui assurera « l’ordre et l’harmonie politiques nécessaires, sans qu’il n’y ait plus jamais lieu de faire appel à la vertu des sujets ». C’est donc à un projet de société sans valeurs et finalement très peu politique que le libéralisme appelle, un simple « modus vivendi ». Jean-Claude Michéa fait alors un parallèle très intéressant avec la construction européenne, qui se place complètement dans la droite ligne de la philosophie libérale en bâtissant un marché commun et ouvert et un espace de Droit.

L’auteur souligne bien à quel point cette construction est réductrice parce qu’elle repose « sur l’idée que l’avenir de l’humanité n’est lisible qu’à partir des seules contraintes de la croissance économique, elle-même dépendante du progrès incessant des nouvelles technologies ». Il souligne que le PIB est un indicateur bien limité pour mesurer la bonne marche d’une société et cite un large extrait d’un discours de Robert Kennedy en 1968, soulignant que « notre PIB prend en compte, sans ses calculs, la pollution de l’air, la publicité pour le tabac (…) la destruction de nos forêts (…) la production de napalm. En revanche, il ne tient pas compte de la santé de nos enfants, de la qualité de leur éduction (…) En un mot, le PIB mesure tout, sauf ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue ».

Comme Jacques Généreux, il souligne que le système néolibéral a réussi à mettre en place un système « d’alternance unique ». Il souligne le paradoxe du raisonnement de ses apôtres qui « exhortent inlassablement les classes populaires à adapter leurs mentalités archaïques au monde » alors qu’ils soutiennent qu’il n’y a pas d’autre solution que celle qu’ils proposent, solution qui serait donc aussi immuable que les mentalités des peuples… La gauche en prend pour son grade, elle qui a substitué la lutte des classes par un « anti-racisme » soutenu par le show biz et les médias. L’auteur reprend même une attaque très dure de Christopher Lasch : « la gauche a trop souvent servi de refuge à ceux que terrifiait la vie intérieure », qui « provoque un besoin de chercher à tout prix une explication purement sociologique à l’ensemble des comportements humains ».

L’auteur remet en cause le postulat néolibéral d’égoïsme naturel de l’homme et s’appuie sur de nombreux travaux sociologiques et souligne que la philosophie chinoise valorise davantage les relations entre individus. Heureusement, comme le dit Georges Orwell « mon principal motif d’espoir pour l’avenir tient au fait que les gens ordinaires sont toujours restés fidèles à leur code moral ». Il évoque lui aussi « la souffrance psychologique permanente des individus », conséquence de cette société dure et guerrière. Lui aussi souligne que les présupposés pessimistes et l’irréalisme de la pensée libérale, et plus encore néolibérale, finissent par rejaillir sur la société « malgré la fâcheuse obstination des gens ordinaires à vouloir rester humains ».

« L’empire du moindre mal » apporte également une contribution majeure à la réflexion sur nos sociétés, leur sens et la direction qu’elles prennent. Dans un format beaucoup plus court et plus philosophique (et donc un peu moins facile d’accès) que « La dissociété », un livre essentiel.

Source : « L’empire du moindre mal », Jean-Claude Michéa, Climats

Commentaires

Je ne connaissais pas JC Michéa. Merci donc pour cette analyse.
Il a des postures très "Todiennes" comme celle décrite ici:
"La gauche en prend pour son grade, elle qui a substitué la lutte des classes par un « anti-racisme » "

Je ne suis pas convaincu que tous ceux qui se réclament libéraux se reconnaissent dans ceci:
"La pensée libérale prend sa source dans une vision très noire de l’homme « incapable de vrai et de bien »"

Écrit par : RST | 29.07.2008

@Laurent

Je n'ai pas lu le livre de Michéa mais on ne peut pas dire que tout les libéraux pensaient ainsi:
"La pensée libérale prend sa source dans une vision très noire de l’homme « incapable de vrai et de bien »"

C'est du libéralisme anglosaxon dont il s'agit là il me semble. La fameuse pensée de Hobbes et de l'état bourgeois qui prend la place petit à petit des anciennes mœurs chrétiennes. C'est oublier le combat intellectuel entre Hobbes et Rousseau qui lui aussi était un libérale mais qui pensait l'homme comme étant juste par nature mais corrompu par une société mal faite. D'ailleurs les libéraux comme Rousseau admettaient bien plus volontier le fait qu'il était en pratique trés difficile de construire une société uniquement sur la somme de ses individualités. D'où la question de l'intérêt général qui est soulevé par Rousseau ou par Montesquieu.

Et le trés libéral Montesquieu que certains libéraux devrait lire de nos jours à dit cette formule :

Montesquieu (1748) « De l’esprit des lois » (livre premier) :

« Pour l'intelligence des quatre premiers livres de cet ouvrage, il faut observer que ce que j'appelle la vertu dans la république est l'amour de la patrie, c'est-à-dire l'amour de l'égalité. Ce n'est point une vertu morale, ni une vertu chrétienne; c'est la vertu politique; et celle-ci est le ressort qui fait mouvoir le gouvernement républicain,
comme l'honneur est le ressort qui fait mouvoir la monarchie. J'ai donc appelé vertu politique l'amour de la patrie et de l'égalité. »

« Lorsque cette vertu cesse, l'ambition entre dans les cœurs qui peuvent la recevoir, et l'avarice entre dans tous. Les désirs changent d'objets: ce qu'on aimait, on ne l'aime plus; on était libre avec les lois, on veut être libre contre elles. Chaque citoyen est comme un esclave échappé de la maison de son maître; ce qui était maxime, on l'appelle rigueur; ce qui était règle, on l'appelle gêne; ce qui y était attention, on l'appelle
crainte. C'est la frugalité qui y est l'avarice, et non pas le désir d'avoir. Autrefois le bien des particuliers faisait le trésor public; mais pour lors le trésor public devient le
patrimoine des particuliers. La république est une dépouille; et sa force n'est plus que le pouvoir de quelques citoyens et la licence de tous. »

« Lorsque, dans la république, le peuple en corps a la souveraine puissance, c'est une démocratie. Lorsque la souveraine puissance est entre les mains d'une partie du
peuple, cela s'appelle une aristocratie. »

« La démocratie a donc deux excès à éviter :l’esprit d’inégalité qui la mène à l’aristocratie, ou au gouvernement d’un seul et l’esprit d’égalité extrême, qui la conduit au despotisme d’un seul . »

Toute ressemblance avec les sociétés occidentales actuelles n'est absolument pas un hasard et l'on voit que Montesquieu avait bien imaginé à quoi conduirait une république sans le lien national et l'amour du collectif. L'individu des premiers libéraux n'a rien à voir avec l'homo-économicus de Smith ou bien pire de Friedman.

Écrit par : yann | 29.07.2008

@ Yann,

Merci pour toutes ces utiles précisions. Généreux fait la distinction entre libéraux et néolibéraux ainsi qu'entre les différents courants libéraux, mais mes résumés étaient déjà un peu longs pour rentrer dans de telles subtilités, d'autant plus que je ne m'y connais pas trop en philosophie.

Écrit par : Laurent, gaulliste libre | 30.07.2008

Sade ou l'artiste en anarcap.

"La pensée libérale prend sa source dans une vision très noire de l’homme « incapable de vrai et de bien »"
Ce que veut dire J.C Michéa c'est que la pensée libérale a un préjugé anthropologique : l'homme est essentiellement un être de besoin et rationnel, mu par le calcul de ses propres intérêts et par la maximisation des profits, individualiste et narcissique. Ce calcul ignore de fait la question de la vérité ou de la bonté puisque cela n'entre que très marginalement dans ses critères de maximisation (cf les parasite) - ce n'est pas pour rien que bon nombre d'individus amoraux (et plus souvent immoraux) embrassent les thèses néo-libérales avec tant de ferveur, elle défend leur "droit" à la perversion, malgré leur absence d'activité dans le secteur économique (je pense notamment au mouvement gothique).

Écrit par : Pycargue opaque | 17.03.2010

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