31.08.2008
Analyse critique du néo-libéralisme : le constat économique de Robert Reich
Robert Reich a été le secrétaire d’Etat à l’emploi de Bill Clinton et est aujourd’hui professeur à Berkley. Il livre un constat sévère sur l’évolution du capitalisme dans son livre « Supercapitalisme », publié cette année.
Si son analyse est uniquement centrée sur les Etats-Unis, elle est intéressante à plusieurs titres. Tout d’abord, on peut considérer que les Etats-Unis devancent l’Europe dans l’évolution économique. Ensuite, son analyse économique se double d’une analyse politique et d’une capacité à formuler des propositions pour corriger les excès actuels. De manière assez surprenante, ses analyses rejoignent finalement celles d’économistes de la vieille Europe, comme Gréau ou Généreux, même si les solutions qu’il préconise divergent du fait des différences de nos deux continents. Enfin, on peut louer son souci de vulgarisation qui fait que son livre se lit presque comme un roman.
Et l’auteur commence justement par nous raconter l’histoire de l’évolution du capitalisme en trois temps. Le premier, jusqu’au début du 20ème siècle, fut celui d’un capitalisme triomphant mais dont les « conséquences sociales – conditions de vie sordides dans les villes, salaires de misère et journées de travail interminables des ouvriers, travail des enfants, inégalités de plus en plus marquées (…) - touchaient de nombreux Américains ». Ce capitalisme primitif, dérégulé et sauvage, buta sur la Grande Dépression et fut remis en question par de nombreux politiques : « Teddy Roosevelt traita les géants industriels d’« escrocs enrichis ». Woodrow Wilson les fustigeait lui aussi pendant la campagne présidentielle de 1912 : « les maîtres du gouvernement des Etats-Unis sont les capitalistes et les industriels réunis ».
L’économie américaine rentra alors dans une nouvelle ère, plus régulée. La plupart des industries mirent en place des codes visant à encadrer la concurrence (commerce, salaires, prix…) au point que le président de la chambre de commerce des Etats-Unis affirma que le marché libre « devait être remplacé par une philosophie d’économie nationale planifiée ». Cet encadrement, avait l’avantage de procurer une grande stabilité à tous les acteurs (entreprises et employés). L’Etat n’hésitait pas à intervenir pour faire progresser les salaires, comme pour l’industrie automobile en 1946 mais cela était accepté puisque touchant tous les acteurs de l’industrie. Résultat, les Trente Glorieuses ont profité à tous: les revenus réels des 20% les plus riches ont progressé de 85% de 1947 à 1973 et ceux des 20% les moins riches de 116%.
Mais les années 70 virent l’avènement du « néo-libéralisme », ou « consensus de Washington », fondé sur le libre-échange, la déréglementation et les privatisations. John Maynard Keynes qualifiait ces partisans de « fous détenant le pouvoir, qui (…) distillent des utopies nées quelques années plus tôt dans le cerveau de quelques écrivailleurs de faculté ». Cette évolution a été facilitée par la révolution technologique des communications qui a permis une prise de pouvoir des consommateurs et des investisseurs qui dictent aujourd’hui leur loi : des prix toujours plus bas et des profits toujours plus hauts. Ceci a été renforcée par la libéralisation de la finance qui a abouti à une rotation des actifs toujours plus rapide : « dans les années 90, l’investisseur moyen conservait ses actions un peu plus de 2 ans (…) en 2004, à peine 6 mois ».
Cette évolution a provoqué de nombreux effets pervers. Le souci de rentabilité a poussé par exemple GE à économiser sur le coût de nettoyage de l’Hudson. Comme Jean-Luc Gréau, il dénonce la déflation salariale que provoque cette concurrence effrénée : réductions de salaires dans les compagnies aériennes, dans l’automobile (le patron de Delphi s’était engagé en 2005 à réduire les salaires de 27 à 10 dollars de l’heure). Il explique que « les ouvriers qui ont perdu leur emploi en raison de la concurrence des produits importés ont trouvé de nouveaux postes dont la rémunération était, en moyenne, inférieure de 12% ». Il montre que les inégalités ont explosé puisque de 1974 à 2004, le revenu réel des 20% les moins riches a progressé de seulement 2,8% contre 63,6% pour les 20% les plus riches. Il montre que le 1% le plus riche touche désormais 16% des revenus totaux, et les 0,1% 7%, le plus haut niveau depuis les années 30.
Néanmoins, deux points de son argumentation peuvent être contestés. S’il décrit très bien en quoi la concurrence est particulièrement forte aujourd’hui dans certains secteurs, du fait des nouvelles technologies, sa description d’une économie débarrassée des oligopoles et pleinement concurrentielle est un peu idéalisée. Il est tout de même paradoxal que la part des profits dans le PIB n’ait jamais été aussi élevée qu’aujourd’hui. Si certains secteurs sont très concurrentiels, d’autres, du fait de la concentration ou de dynamiques spécifiques, ne le semblent pas autant. De même, son jugement sur « les marchés de capitaux – y compris les Bourses, les banques (…) – (qui) sont beaucoup plus efficaces qu’il y a vingt ans » est surprenant après tant de crises financières (pays émergents, bulle Internet, subprimes).
Mais le constat général n’en est que plus intéressant puisqu’il émane de quelqu’un qui n’est pas fondamentalement opposé aux marchés, mais qui met en lumière des disfonctionnements majeurs qui peuvent, selon lui, être corrigés par les politiques, comme je le rapporterai demain.
Source : « Supercapitalisme », Robert Reich, Vuibert
Retrouvez les fiches de lecture des livres de Jacques Généreux, Jean-Luc Gréau et Jean-Claude Michéa dans la rubrique "livres"
10:55 Publié dans Economie, Livres | Lien permanent | Commentaires (9) | Envoyer cette note | Tags : robert reich, supercapitalisme, gréau, généreux




Commentaires
Il me semble qu'il n'y a là rien de vraiment original. Tout cela a été dit et re-dit. Ca en devient presque lassant.
C'est bien de faire des constats, d'expliquer ce qui s'est passé, d'analyser les erreurs. Mais ensuite il faut faire des propositions ... et les mettre en œuvre.
Et là apparait la difficulté. Si aujourd'hui une majorité de gens s'accorde à reconnaitre qu'il faut des lois et des règles et que le marché doit être contrôlé, je ne vois pas apparaitre la volonté politique qui va traduire tout cela dans les faits.
Ecrit par : RST | 31.08.2008
@ RST
C'est vrai que ce constat n'est pas nouveau. En revanche, toutes ces analyses permettent de réfléchir aux solutions à mettre en oeuvre.
Je suis d'accord sur le manque de volonté politique. Aujourd'hui, ce ne sont ni le PS, ni le Modem, ni l'UMP qui peuvent porter une refonte globale du système économique. J'espère que DLR pourra grandir à l'occasion des européennes pour devenir une véritable alternative.
Ecrit par : Laurent, gaulliste libre | 31.08.2008
@RST
Ce qu'il y a c'est que de plus en plus de grosses têtes proche du pouvoir se rapprochent des vues de certains penseur, qui , jusqu'alors étaient considéré comme hérétiques. Le vent est en train de tourner, ça me fait à Rocard qui se met à proner un nouveau Bretton-Woods alors qu'il a été le pilier de la pensée molle au PS.
@Laurent
"Il est tout de même paradoxal que la part des profits dans le PIB n’ait jamais été aussi élevée qu’aujourd’hui"
Vous faites bien de le préciser, d'autant que théoriquement plus la concurrence est forte plus les profits sont faibles. LEs capitalistes sont par nature peut enclin à la concurrence qui réduit les profits contrairement à ce que l'on peut lire dans les journaux libéraux. Il y a comme une contradiction fondamental entre le fait d'accumuler les profit d'un coté est de l'autre le constat d'un accroissement de la concurrence. En fait plus il y a de profit et moins il y a de concurrence pour le simple fait que les entreprises qui sont en concurrence doivent impérativement réduire leur prix. Les profits donnés aux actionnaires sont d'un point de vue comptable aussi dommageable pour la compétitivité que la hausse des salaires, et même plus puisque cela ne stimule pas les salariés. Donc en fait l'accroissement considérable des profits est un signe fort d'amoindrissement de la concurrence et non l'inverse, cela conforte l'idée selon laquelle des oligopole mondiaux se sont formés et que la concurrence réelle s'éteint contrairement au discours ambiant.
L'un des exemple les plus symptomatique étant Microsoft grand monopole mondiale qui vend des produits sans concurrent pour cause de convention (les systèmes d'exploitation me semblant être ce que le CNR qualifiait de monopole naturelle) , vendant des produits à des prix prohibitifs et dont les attitudes commerciales ressemblent fort à de la vente forcée (voir le dernier née Vista qui est une arnaque complète). Et Microsoft accumule les profits les plus délirant achetant des entreprises de partout et faussant la concurrence dans d'autre domaine, grand exemple de la réalité économique actuelle.
Ecrit par : yann | 31.08.2008
Qu'est ce que vient faire R. REICH dans le gaullisme ? Relisez la conférence de presse de DE GAULLE du 4 février 1965 et vous aurez la réponse ! l'ennui est que les anglo-saxons pour contrer cette conférence de presse sont allés jusqu'à INVENTER en 1968, un "faux prix NOBEL d'économie" pour deverser leurs marchandises (M. FRIDMANN) qui est la VERITABLE CAUSE de l'IMMENSE CRISE ACTUELLE dont Jacques RUEFF est le SEUL et l'UNIQUE économiste Français à avoir prédit la venue. Point barre Mais comme la majorité des économistes du monde ont pris les "fausses" bases des anglo-saxons, ils ont TOUT FAUX ! et on est en train de s'en apercevoir ... A suivre
Ecrit par : TOURNIER | 31.08.2008
@ Yann
Complètement d'accord : c'est la principale faiblesse du livre de Reich...
@ Tournier
La conférence de février 65 faisait partie de mon introduction à cette série d'articles. Je cite :
Lors d’une conférence de presse en février 1965, le Général de Gaulle avait affirmé que : « le laisser-faire ! le laisser-passer ! appliqué à l’économie depuis l’aurore du machinisme a souvent, grâce au bénéfice, à l’esprit d’entreprise, à la libre concurrence, donné au développement une puissante impulsion. Mais on ne saurait méconnaître qu’il en est résulté beaucoup de rudes secousses et une somme énorme d’injustices ». Il affirmait que le « dirigisme » du nouveau régime pourrait corriger ces excès.
Ecrit par : Laurent, gaulliste libre | 31.08.2008
NON, je vois que vous n'avez pas compris le SENS de la fameuse conférence de presse de DE GAULLE " qui fit trembler les vitres de la Maison Blanche"et, ne l'oublions pas, des articles de Jacques RUEFF dans "Le Monde" : il s'agissait du retour à l'ETALON/OR qui est le SEUL régulateur possible d'une ECONOMIE EQUILIBREE et qu'on le veuille ou non, c'est la SEULE VOIE de sortie à l'IMMENSE CRISE ACTUELLE. M. VILLEPIN en bon énarque est fort loin de cette réflexion, à moins que je ne me trompe, mais cela serait nouveau ! quant à R. REICH, n'en parlons pas, ce ne sont pas les anglo-saxons qui sont à l'origine du SYSTEME actuel (conférence de Gênes de 1922) qu'il faut attendre d'eux une remise en cause ! mais je pense que les évènements politiques récents peuvent apporter du nouveau ...cordialement
Ecrit par : TOURNIER | 31.08.2008
@ Tournier
Je serais curieux de savoir en quoi revenir à l'étalon or (et donc lier le montant de la masse monétaire à la quantité d'or existante / disponible) permettrait de sortir de la crise pour obtenir une économie équilibrée ?
Ceci étant dit, vous posez une question tout à fait importante qui est celui de la création monétaire et de sa régulation.
Vaste débat.
@Yann & Laurent
D'accord avec vos derniers commentaires.
Laurent a analysé sur son blog un certain nombre d'ouvrages qui vont tous dans la même direction, remettant en cause ce qu'il est convenu d'appeler la pensée unique en matière économique.
Ma question est: y a t il encore des gens sérieux pour défendre aujourd’hui des thèses diamétralement opposées à celles de Généreux, Gréau et consorts ?
Il me semble que non (ce n’est qu’un sentiment ne reposant pas sur de vrais arguments). Les théories dites néo-libérales (incarnées en partie par le consensus de Washington) ne sont plus réellement défendues par personne mais leurs effets hélas perdurent pour le plus grand bonheur de ceux qui en profitent et qui n’ont donc aucun intérêt au changement.
J’en reviens à mon commentaire précèdent : la plus grosse difficulté aujourd’hui n’est plus de combattre la pensée unique mais de trouver les moyens politiques de changer pratiquement les règles du jeu.
Ecrit par : RST | 31.08.2008
Attention aux fautes d'orthographe : "les solutions qu'il préconise divergeNT", "Wilson les fustigeait" : au singulier! Merci. Je ne suis pas fasciste, j'aime la précision et la compétence, y compris dans l'orthographe. Merci en tout cas pour cet article très intéressant.
Ecrit par : singe vert | 04.09.2008
@ Singe vert
Merci pour le commentaire et pour m'avoir signalé les fautes !
Ecrit par : Laurent, gaulliste libre | 04.09.2008
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