14.10.2008

Crise économique : la dictature de la finance, suite

Tout est bien qui finit bien ! Voilà comment la plupart des médias ont réagi suite à l’accord de l’Eurogroupe pour garantir les emprunts interbancaires et permettre la recapitalisation des banques sur le modèle anglais. La résolution de la crise révèle cependant un nouveau tropisme financier inquiétant.

1300 milliards d’euros : c’est la somme que l’Allemagne, la Grande Bretagne et la France seules ont mis sur la table en dix jours pour calmer les marchés financiers après les plus de 1000 milliards de dollars injectés par le Trésor Américain. Et encore, ces sommes ne concernent que quatre pays et ne prennent pas en compte les centaines de milliards injectés sur le marché par les banques centrales… Comment ne pas avoir le tournis devant l’énormité de ces chiffres, qui font relativiser, en France, le débat qu’il y avait sur le financement, à hauteur d’1,5 milliards d’euro, du RSA… La garantie donnée par les Etats aux banques devrait permettre de rétablir la confiance et débloquer le moteur du crédit. D’ailleurs, les bourses ont bondi, même si une partie de cette progression s’explique par un rebond technique tant la baisse de la semaine dernière avait été violente (-22% pour le CAC 40, record absolu).

En un sens, on peut dire que cette intervention massive des Etats était souhaitable tant elle semblait la seule solution pour éviter un effondrement complet du système financier. En effet, cette intervention pourrait casser le cercle vicieux de la baisse de la valeur des actifs, qui en dégradant les ratios des banques, les force à vendre des actifs, ce qui pousse les prix à la baisse… Ce choc de confiance peut être le signal d’une reprise des marchés bienvenue pour l’économie productive qui va pouvoir de nouveau emprunter, investir  et donc retrouver la croissance qui protégera les emplois. En outre, l’énormité des chiffres ne doit pas faire oublier qu’il s’agit de garanties et non pas de dépenses publiques. La facture devrait être moins élevée pour le contribuable, qui pourrait même y gagner si les prises de participation sont vendues plus chères qu’elles n’avaient été achetées.

Mais cette possible issue positive demeure gênante pour plusieurs raisons. Tout d’abord, comment ne pas être choqué par le fait que les néolibéraux, qui soutenaient il y a peu que « l’Etat ne fait pas partie de la solution, mais du problème », aient exigé et obtenu toutes les garanties qu’ils souhaitaient des Etats (voir le numéro de The Economist de la semaine, « Saving the system ») ? D’un côté, il est clair que l’effondrement du système financier pouvait aboutir à une Dépression économique majeure et douloureuse, mais de l’autre, ces plans de secours représentent une forme de blanc seing pour la communauté financière qui semble clairement pouvoir faire n’importe quoi puisque les Etats seront toujours là pour nettoyer après. Ce plan ne risque-t-il pas de renforcer plus encore l’aléa moral du monde financier ?

Et c’est en cela que ces centaines de milliards déversés pour « sauver le système » posent problème. Fallait-il le sauver ou le changer en veillant à ce que son sacrifice ne provoque pas de dépression économique ? Est-il normal que les Etats soient prêts à déverser de telles sommes pour sauver des banques et leur donner une deuxième chance, alors que ce ne sont que des entreprises après tout, et que bien des individus, eux, sont sacrifiés, comme les trois millions de ménages Américains aux Etats-Unis qui ont perdu leur logement. Notre monde, incapable de trouver quelques dizaines de milliards pour sauver des centaines de millions d’êtres humains de la faim n’a-t-il pas perdu la tête en déversant bien plus pour sauver ces institutions qui nous ont envoyé dans le mur ? L’homme n’est-il pas au service de la finance ?

En étant optimiste, on peut espérer que ces plans sont la dernière étape de la dictature de la finance et qu’un nouveau Bretton Woods la remettra à sa place, à savoir au service de l’homme. Malheureusement, on peut aussi craindre que les Etats aient signé un chèque en blanc sans garantie…

Source : http://www.lemonde.fr/la-crise-financiere/article/2008/10...

http://www.lemonde.fr/la-crise-financiere/article/2008/10...

Commentaires

Oui aujourd'hui les chiffres donnent le vertige, même si on a l'habitude on est dépassé car on ne sait plus à quoi cela correspond. Vous faites un constat cruel mais juste.

Vous avez raison on meurt de faim en Afrique et ailleurs. Avant de vous répondre j'ai voulu vérifier 2/3 choses afin de ne pas "balancer " n'importe quel chiffre. Aujourd'hui l'Afrique reçoit une aide de 30 milliards d'euros tous les ans. Cette aide aurait du, selon les promesses faites, être portée à 50 milliards et ce depuis 3 ans. Ces promesses n'ont pas été tenues or aujourd'hui face aux chiffres faramineux que l'on entend on est en droit de penser que cette aide à l'Afrique ce n'est pas le bout du monde.

Si on laisse les choses se faire il est évident que c'est tout le système financier qui va s'écrouler, et c'est là Laurent que vous faites une impasse. En effet pour les pays les plus riches le coût sera énorme mais il le sera encore plus pour les pays pauvres et ceux en voie de développement. Alors c'est peut être dommage de devoir l'écrire mais il est nécessaire voire indispensable que les pays riches se mettent de nouveau en ordre de marche car il y va du bien être ou de l'amélioration de ce bien être de toute l'humanité et pour cela il faut mettre fin à la crise financière qui secoue le monde.

Je ne suis pas un néo-libéral mais je suis de ceux qui pensent que l'économie de marché est le moteur de la société tout en ayant constamment en tête que la société ne se résume pas aux marchés. Je crois que l'économie de marché est un système sain car fondé sur la concurrence il est à l'origine de bien des avancées en favorisant l'innovation.

Je suis d'accord avec le président de la république lorsqu'il distingue le capitalisme d'entreprise et le capitalisme financier. Celui-ci n'avait de concurrence que dans les profits et sans que ces profits aient un lien direct ou indirect avec l'économie réelle. C'était le profit pour le profit. Le capitalisme purement financier a amené des hommes et des femmes à prendre d'énormes risques qui ils le savaient en cas d'échec auraient un impact sur les populations: récession, chômage, perte de revenu .......Le capitalisme d'entreprise c'est autre chose même si il oblige à rechercher la rentabilité.

Nous sommes donc à la recherche de ce que l'on appelle "le point d'équilibre" avec à mon sens un danger qui ne se montre pas et dont le risque est le repli sur sa propre personne, sa propre entité et cela risque de nous mener à un protectionniste que je sais certains non seulement attendent mais le professent . On peut et on doit atteindre ce point d'équilibre sans tomber dans ce travers. La mondialisation doit à mon sens se poursuivre et elle se poursuivra mais il faut inventer un nouveau système avec de nouvelles règles et dans lequel la solidarité devra être incluse.

De toutes façons de cette crise des leçons seront tirées mais pas forcément les mêmes selon les hommes.

Écrit par : Flamant rose | 14.10.2008

@ Flamant rose,

Attention : je n'ai pas dit qu'il ne fallait pas faire de plan de soutien au système financier car son effondrement pourrait être porteur de catastrophes économiques bien plus grandes (ce que j'ai dit plusieurs fois sur le blog).

Je suis également complètement d'accord avec le discours de Nicolas Sarkozy sur l'économie spéculative et l'économie productive. Il faut revoir les priorités et l'organisation de notre système économique. J'attends cependant les propositions concrètes...

En revanche, il y a deux plusieurs choses qui me chagrinent :
- la concentration exclusive sur le sauvetage de cette économie spéculative et l'oubli de l'économie réelle. On pourra objecter que le sauvetage de l'un permettra celui de l'autre, mais je ne crois pas que cela sera suffisant
- les Etats apportent beaucoup d'argent sans avancer sur la réglementation : je pense que les deux devraient avancer de paire pour éviter que le système soit sauvé sans être changé
- l'impression que le monde ne tourne pas rond quand on voit ce qu'il faut faire pour sauver des entreprises comparé à ce qui n'est pas fait pour sauver des hommes

Je ne sais pas exactement ce qu'il faut faire mais j'ai l'impression qu'il serait possible de mieux faire les choses.

Écrit par : Laurent, gaulliste libre | 14.10.2008

Sur votre dernier point. Il me semble que sauver des entreprises c'est aussi sauver des familles en ce sens que le sauvetage d'entreprises donne ou maintient du travail.

Écrit par : Flamant rose | 14.10.2008

Je viens de reprendre le programme annoncé. Concernant le point 1 que vous soulevez les banques ne sont pas les seules à recevoir de l'aide. En effet 22 milliards vont être débloqués dans le but de soutenir l'activité des PME.

Écrit par : Flamant rose | 14.10.2008

Complètement d'accord avec ton analyse, c'est bien un chèque en blanc que l'on fait à la finance...

Les professeurs nimbus claironnent sur le retour en force de l'Europe et tout le toutim... or, c'est bien à une conjonction d'actions isolées de la part des Etats membres à laquelle nous avons insisté, tout cela largement inspiré par Gordon Brown (voir l'article de Krugman cité par Edgar).

Les racines du mal sont toujours présentes (immobilier commercial, LBO) sans compter que la récession va s'installer durablement sur notre territoire et je vous fiche mon billet que l'on touchera à rien à la BCE...

Écrit par : René Jacquot | 14.10.2008

@ Flamant rose,

C'est juste que les 22 Mds aideront les PME. C'est également juste que sauver les entreprises, c'est aussi sauver les hommes qui y travaillent.

Mais ce que je conteste, c'est une action limitée à la finance (même les 22 Mds sont pour le financement des PME). En effet, une des principales leçons de la crise est que la création d'une bulle financière peut mettre en danger l'ensemble de l'économie. L'effet de levier a été utilisé jusqu'à l'absurde par les banques (et non régulé par ceux qui auraient du le réguler). Il faut donc dégonfler cette énorme bulle financière qui risque d'éclater. Toutes les actions menées peuvent permettre à cette bulle de se dégonfler sans éclater en minimisant l'impact sur l'économie productive, comme le dit Sarkozy.

Néanmoins, comme cette bulle va se dégonfler, cela va avoir un effet dépressif sur l'économie réelle, qui n'a déjà plus d'élan. Dès lors, je crois qu'il est important d'avoir des actions majeures à destination de l'économie productive (hors financement), à savoir des grands travaux, comme le fait l'Espagne. Ainsi, nous pourrions protéger des emplois (on parle de 180 000 pertes d'emplois dans le BTP en 2009...).

Écrit par : Laurent, gaulliste libre | 14.10.2008

Dans ce plan, il me semble qu'on doit distinguer la garantie d'Etat pour les prêts interbancaires et la recapitalisation des banques, parce que les deux sommes sont de natures totalement différentes.

La première est totalement virtuelle. Si j'ai bien compris, l'Etat s'est engagé à ce qu'aucune banque ne fasse faillite. S'il advenait un problème, il recapitaliserait. Donc le risque est de défaillance sur les prêts interbancaire est nul. Les 300 et quelques milliards annoncé, c'est du vent, c'est un effet d'annonce à des fins purement psychologique pour rassurer les banquiers.

En revanche, les 40 milliards destinés à la recapitalisation, ça c'est plus inquiétant. A priori, ça doit correspondre à des pertes qu'on subies les banques et ceux là risquent d'être consommés. En fait, j'en sais rien. D'après ce que tu m'as expliqué samedi, ce besoin de recapitalisation est peut-être conjoncturel, lié à l'effondrement des marchés actions.

Mais ce n'est même pas sûr que ces fonds soient consommés. La première banque qui dit qu'elle a besoin des fonds d'Etat avoue qu'elle est mal et elle risque de faire plonger son cours de bourse. Donc, à mon avis, elle ne fera appel à l'Etat qu'à l'extrême limite avant de claquer...

Je n'ai aucune certitude, mais mon impression que ces sommes folles ne seront jamais dépensées. Tout cela n'est qu'un effet d'annonce destiné à rassurer les marchés.

La vraie question est de savoir à quel niveau les banques françaises sont exposées avec les créances américaines pourries (immobilières, LBO et autres...)

En ce qui concerne, l'économie réelle, je pense que le plan de relance viendra en son temps, quand les chiffres de croissance seront dans le rouge. Là, l'urgence était de mettre fin à la scérose du système bancaire.

Écrit par : Malakine | 15.10.2008

@ Malakine,

Les 40 Mds pour la recapitalisation peuvent être dépensés, en prise de participation dans les banques (comme pour Alstom et Dexia). Il s'agit d'un investissement plus que d'une dépense. Si la valeur des banques progressent après la prise de participation, cet investissement peut se conclure par un bénéfice non négligeable pour l'Etat (comme pour Alstom), d'autant plus qu'on peut estimer que les cours sont trop bas aujourd'hui...

Les 320 Mds de garantie des emprunts inter-bancaires fonctionnent comme les CDS (marrant que personne ne l'ait remarqué). Il s'agit d'une garantie payante donnée par l'Etat aux emprunts entre les banques. Le point positif est que l'Etat sera rémunéré pour cette garantie (ce qui n'est pas toujours expliqué). En revanche, si la banque fait faillite, c'est l'Etat qui doit payer...

Si on estime qu'il n'y a pas de risque de faillite, alors, cet engagement n'est pas dangereux. Mais, même si je ne crois pas que cela soit le scénario le plus probable, on ne peut pas complètement exclure des faillites (effondrement du marché immobilier comparable aux USA + effondrement boursier lié à une récession plus dure que prévue...).

Globalement, il y a a priori très peu de risques. Mais on sait ce qui est advenu des produits financiers AAA depuis un peu plus d'un an...

Écrit par : Laurent, gaulliste libre | 15.10.2008

@ Malakine,

Je fais suite à ta note sur l'Europe ce soir ou demain (accélération du boulot en ce moment).

Pour le plan de relance, je pense que cela tarde beaucoup trop : les résultats du 3ème et 4ème trimestres pourraient être beaucoup plus mauvais qu'anticipés...

Écrit par : Laurent, gaulliste libre | 15.10.2008

@ Laurent

Tu n'as pas été jusqu'à dire que cet engagement était virtuel. Franchement, si une banque est au bord de la faillite, l'Etat mettra en capital. Il ne la laissera pas clamser et sa garantie des prêts interbancaire ne jouera pas ...

Sur la relance, ça sera d'autant plus long que personne n'a la moindre idée de comment faire (les protectionnistes exceptés) Paraît que Sarko s'apprête à faire des propositons sur la politique industrielle... Attendons

Écrit par : Malakine | 15.10.2008

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