23.01.2009
Emmanuel Todd, chroniqueur et analyste politique de talent
Emmanuel Todd est une de mes références les plus importantes, tant la qualité de ses livres révèle une analyse qui puise dans l’ensemble des sciences humaines pour remettre en perspective notre histoire. Je n’ai pas été déçu avec son dernier opus « Après la démocratie ».
Le rôle de l’élection présidentielle de 2007
Cette élection semble avoir été le déclencheur du livre. Elle permet à Emmanuel Todd de révéler un talent de chroniqueur politique dont la plume acide révèle un sacré brio. Il qualifie le second tour de « choc de deux vides » et en résume l’issue d’une manière très juste : « les électeurs qui avaient peur de l’incompétence de Ségolène Royal l’ont finalement emporté sur ceux qui avaient peur de la brutalité de Nicolas Sarkozy ». On pourra ajouter que certains avaient peur des deux et devaient arbitrer entre le moindre de deux maux… Il avance également que les quatre candidats principaux étaient de droite : d’extrême droite, de droite extrême, de centre-droit et « de droite loufoque socialo-traditionnaliste ».
Mais les mots les plus durs vont à Nicolas Sarkozy, qui « exaspère nos partenaires européens, spécialement l’Allemagne », qui, « tel un voyou, insulte un marin pêcheur ». Il dénonce « l’incohérence de sa pensée, sa médiocrité intellectuelle, son agressivité, sa fascination de l’argent et son instabilité affective ». Il compare son rapprochement avec les Etats-Unis à un « rat pressé d’embarquer sur un navire qui coule ». Il attaque sa critique de mai 1968 en soulignant que « le premier, il a appliqué à l’institution présidentielle le slogan soixante-huitard qu’il dénonce ‘le vivre sans contrainte et jouir sans entrave’ ».
La décomposition de la vie politique Française
Mais Emmanuel Todd n’est pas moins acide à l’égard des socialistes, notamment Dominique Strauss-Kahn (FMI) et Pascal Lamy (OMC), qui « nous montre que si les chefs de la gauche Française ont renoncé à sauver leur pays, ils gardent la capacité de se sauver eux-mêmes. » Il affirme même que « le conformisme des hauts fonctionnaires socialistes est statistiquement supérieur à celui de leurs homologues de la sphère UMP » et souligne « la brutalité enfantine de leur engagement néolibéral ». Il remet à Franz-Olivier Giesbert le titre de pionnier de « l’ouverture » pour être passé en 1988 du Nouvel Observateur au Figaro.
Plus gravement, il dénonce la dérive d’un parti socialiste qui finit par mépriser les classes populaires, comme le montre un dialogue avec une militante. Il dénonce leur soutien au libre-échange qui permet un détournement des profits dégagés par la croissance indienne et chinoise de peuples qui en ont bien besoin, au profit du monde financier. Il souligne que les questions sociétales furent sous Jospin « un moyen d’éviter d’affronter l’essentiel, l’économie ». L’auteur attaque également Philippe Séguin, accusé d’avoir oublié ses idées pour la présidence de l’Assemblée en 1995 puis celle de la Cour des Comptes et il n’est guère indulgent vis-à-vis de Jacques Chirac, prisonnier de la bien-pensance, à part sur l’Irak.
Des Français privés de réelles alternatives politiques
Il rejette Bertrand Delanoë « version managériale de gauche du narcissisme contemporain » comme Olivier Besancenot qui ne sont que des pièces comme les autres du spectacle politique car ni l’un, ni l’autre n’a « de programme économique réaliste, c’est-à-dire capable de maîtriser la globalisation ». Il propose une lecture du vote FN qui va au-delà du racisme en le qualifiant d’ « insoumission, défi à une classe dirigeante arrogante, capable de martyriser la population par sa politique économique et monétaire » étant donnés le fort niveau de mariage mixte en France et la géographie du vote frontiste.
Emmanuel Todd cherche alors à analyser la raison du malaise. Il y voit une conséquence de la fin des idéologies, qu’elles soient religieuses ou politiques. Il souligne que le 20ème siècle a vu l’effondrement de la pratique religieuse (5% de la population va régulièrement à la baisse). Mais il montre également que le communisme a subi un déclin parallèle. Il conclut que « la bipolarisation droite gauche se fixe sur l’opposition des deux partis qui résistent le mieux à l’affaiblissement des idéologies parce qu’ils sont au départ plus plastiques, et tout disposés à mollir encore, jusqu’à l’extinction de toute idéologie propre ».
Face à ce noir constat, l’auteur va alors chercher à imaginer ce qui peut arriver à notre société, étudier les conséquences de tous ces bouleversements sur notre démocratie pour étudier plusieurs scénarios et les moyens d’en sortir.
Source : Emmanuel Todd, « Après la démocratie », Gallimard
Demain, Emmanuel Todd, sociologue des démocraties
10:55 Publié dans Actualités, Livres, Présidentielles 2007, Sarkozy | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : emmanuel todd, après la démocratie, présidentielles, nicolas sarkozy




Commentaires
A mon humble avis, tous les livres d'Emmanuel Todd sont passionnants. Mais il y a trois petits problèmes :
1- Emmanuel Todd n'a pas lu la Constitution Européenne (rejetée par les Français et les Hollandais en 2005).
2- Emmanuel Todd n'a pas lu le traité de Lisbonne.
3- Emmanuel Todd n'a pas vu que l'Union Européenne est fondamentalement libre-échangiste.
En 2005, le projet de Constitution européenne impose le libre-échange mondial généralisé :
« Par l’établissement d’une union douanière conformément à l’article III-151, l’Union contribue, dans l’intérêt commun, au développement harmonieux du commerce mondial, à la suppression progressive des restrictions aux échanges internationaux et aux investissements étrangers directs, ainsi qu’à la réduction des barrières douanières et autres. »
Traité établissant une Constitution pour l’Europe, troisième partie, article III-314.
En 2007, le traité de Lisbonne impose le libre-échange mondial généralisé :
« Par l'établissement d'une union douanière conformément aux articles 28 à 32, l'Union contribue, dans l’intérêt commun, au développement harmonieux du commerce mondial, à la suppression progressive des restrictions aux échanges internationaux et aux investissements étrangers directs, ainsi qu'à la réduction des barrières douanières et autres. »
Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne, Cinquième partie, Titre II, Article 206, page 152.
Guy Sorman est un économiste ultra-libéral. Guy Sorman est un partisan farouche de l'Union Européenne. Le 16 décembre 2008, sur son blog, Guy Sorman explique pourquoi il est pour l'Union Européenne : parce que l'Union Européenne est basée sur le libre-échange.
« Le dernier à avoir tenté de faire cavalier seul, le président socialiste français François Mitterrand, élu en 1981, a fini par céder devant les institutions européennes en 1983. Ces institutions, basées sur le libre-échange, la concurrence, des déficits budgétaires limités, et des finances saines, sont fondamentalement favorables à l’économie de marché. »
http://gsorman.typepad.com/guy_sorman/2008/12/la-gauche-est-dans-la-rue.html
En 2007, Guy Sorman était donc très favorable au traité de Lisbonne, parce que le traité de Lisbonne confirmait le caractère libre-échangiste de l'Union Européenne.
En 2009, Guy Sorman et ses copains ultra-libéraux seront contents : en 2009, le traité de Lisbonne sera ratifié. Tous les gouvernements européens, le parlement européen, la Commission Européenne vont passer l'année 2009 à magouiller pour faire ratifier ce traité de Lisbonne libre-échangiste.
Et pourtant, Emmanuel Todd demande que l'Union Européenne adopte un protectionnisme communautaire ! Il est aveugle ou quoi ?
Ou alors il croit encore au père Noël ?
Écrit par : BA | 23.01.2009
@ BA
Complètement d'accord : je n'ai pas du tout compris qu'Emmanuel Todd ait voté "oui" au TCE, d'autant plus qu'il s'était opposé à Maastricht. En outre, comme vous le dite, ce traité faisait de la "concurrence libre et non faussée" un objectif de l'Union....
Merci pour tous ces exemples très parlants.
Il s'est expliqué sur le sujet en disant que pour lui, cela revenait à subvertir le camp des pro-TCE mais cela ne m'a pas convaincu. En même temps, il dit qu'il était content que le "non" passe.
Néanmoins, cet épisode n'enlève rien à la qualité de ses livres, et ce nouveau cru est un bon cru.
Écrit par : Laurent, gaulliste libre | 24.01.2009
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