24/01/2009
Emmanuel Todd, sociologue des démocraties
Le brillant chroniqueur politique laisse souvent la place au sociologue et à l’anthropologue pour étudier alors les conséquences de cette décomposition politique et envisager les scénarios qui se présentent pour la société Français, entre République ethnique, fin de la démocratie ou sursaut protectionniste européen.
De la place de l’égalité et de la liberté dans les nations
Emmanuel Todd développe dans ce livre une théorie passionnante mais forcément difficile à restituer, sur la nature profonde des nations dans le monde, à savoir si elles privilégient plutôt l’égalité ou l’inégalité ou si elles préfèrent la liberté ou l’autorité. Il utilise pour cela son analyse des modèles de famille pour brosser à grands traits l’histoire des derniers siècles, en Europe, comme aux Etats-Unis ou en Asie. Son explication donne une perspective assez formidable et une lecture particulièrement éclairante des différences entre les nations et de leur rapport à l’égalité et la liberté.
L’un des exemples les plus frappants est bien sûr la comparaison entre la France et l’Allemagne des années 30. La Grande Dépression a produit le Front Populaire dans notre nation à la tradition familiale libérale et égalitaire et le nazisme chez notre voisin où domine la famille souche autoritaire et inégalitaire. Il montre également comment l’Angleterre a développé la première une représentation parlementaire capable d’alternance mais que c’est la France, plus égalitaire, qui a été la pionnière du suffrage universel, que les Anglais ont mis du temps à adopter. Il montre également la différence de nature entre une Inde inégalitaire et une Chine égalitaire, dont l’acceptation des inégalités économiques sera plus difficile.
La nouvelle lutte des classes
Emmanuel Todd en profite alors pour remettre au goût du jour la fameuse « fracture sociale ». Il en profite pour rappeler que l’auteur de ce terme, popularisé par les discours de Jacques Chirac écrits par Henri Guaino, est Marcel Gaucher. L’auteur souligne que si le niveau peu élevé des inégalités de revenus s’est maintenu en France jusqu’à récemment, les années 1998-2006 ont vu une envolée significative, démontrée par Camille Landais : alors que le revenu médian a progressé de 4,3%, les 10% les plus riches ont gagné 8,7% de plus, le 1% le plus riche 19,4%, le 0,1% 32% et le 0,01% 42,6%.
Il souligne que le système actuel ne profite qu’à 1% de la population et est neutre pour les 10% suivants. Pour lui, cela explique le fort biais social du vote sur le TCE, où 81% des ouvriers ont voté « non » mais 62% des professions supérieures « oui ». Il souligne que l’appauvrissement progressif et désormais majoritaire des personnes qui accèdent aux études supérieures (28% des Français atteignent Bac +2) pose la question de la survie d’un système trop inégalitaire et qui « déréalise la vie concrète des individus les plus riches, de moins en moins capables de concevoir les difficultés concrètes qu’éprouve le gros de la population ».
La question fondamentale du libre-échange
Il souligne le rôle crucial de la dérégulation du commerce mondial qui pousse les salaires à la baisse et demande aux défenseurs du libre-échange « le courage de nous dire à quel niveau de revenus l’équilibre s’établira entre salaires européens, chinois et indiens ». Il souligne que la mondialisation a provoqué un glissement important dans la logique des entreprises, autrefois essentiellement nationales. Alors qu’elles pensaient aux salaires comme un moyen (fordiste) de soutenir la demande, les sommes versées aux salariés ne sont plus aujourd’hui qu’un coûté qu’il faut réduire, ce qui déprime la demande.
Emmanuel Todd voit trois solutions. La première serait un repli ethnique contre l’immigré, mais il n’y croit pas à cause de la tradition égalitaire Française, illustrée par les émeutes de 2005, dont il souligne le caractère social et non racial. La deuxième solution serait une fin du suffrage universel, dont il voit les prémices dans le refus des « non » Français ou Irlandais par des élites « exaspérées sur le mauvais usage que les populations font du droit de vote ». Il voit le risque au PS qui pourrait « conclure que le peuple est par nature mauvais et qu’il faut lui retirer le droit de suffrage, ou du moins en limiter sérieusement l’usage ».
Emmanuel Todd voit une troisième issue qui serait la mise en place d’un protectionnisme européen. Il note aussi la nécessité d’une réforme monétaire puisque « avec l’euro fou (plus encore que fort), l’Europe réussit le tour de force d’utiliser sa propre puissance économique pour se torturer ». Il souligne que l’Europe peut se protéger car sa balance commerciale est équilibrée afin de « créer les conditions d’une remontée des salaires ». Il souligne que l’Allemagne pourra être convaincue car « elle souffre de l’appauvrissement des classes moyennes » et propose de mettre la participation de la France à l’euro en balance.
Avec « après la démocratie », Emmanuel Todd signe un nouveau livre indispensable. Il conserve une formidable capacité de synthèse de l’ensemble des sciences humaines pour donner du sens et une perspective à notre vie. À lire absolument.
Source : Emmanuel Todd, « Après la démocratie », Gallimard
10:55 Publié dans Actualités, Economie, Livres, Société | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note | Tags : emmanuel todd, après la démocratie, protectionnisme




Commentaires
L'inconsistance pathétique du message présidentiel
Au-delà de la confirmation de François Fillon comme premier ministre, l'allocution du Président de la République du 31 décembre n'a rien apporté de fondamental.
La crise est là, avec ses incontournables conséquences sur l'emploi, la pauvreté, la baisse du niveau de vie, l'insécurité professionnelle et l'incohésion sociale.
Nicolas Sarkozy confirme qu'il est de son devoir d'agir. On ne peut pas moins attendre du chef de l'État qui a le pouvoir légitime de changer les choses.
Comment ?
La présente crise financière puis économique et sociale est une opportunité. La critique de Nicolas Sarkozy relative aux dérives du capitalisme est pertinente. D'autres l'ont fait aussi. Mais certains, notamment les gaullistes de conviction, ont déjà, depuis bien longtemps, porté l'estocade à ce capitalisme ultralibéral. Ainsi, ces gaullistes authentiques qui assument l'œuvre inachevée du Général, proposent une approche différente du capitalisme. Elle permettrait de développer, dans le cadre d'un réel patriotisme financier, une économie libre et responsable, donnant aux salariés tous les droits de leur implication dans l'entreprise. La participation gaullienne qui peut déboucher sur la mise en copropriété des entreprises par l'accès à l'actionnariat salarié, aurait dû être le chantier fondamental de cette législature. Mais Nicolas Sarkozy en a décidé autrement.
Affirmer, "de cette crise va naître un nouveau monde", et confirmer que les réformes initiées bien avant seront menées à terme, c'est admettre que les mêmes remèdes répondent à des diagnostics différents. Comprenne qui pourra.
Il en est de même pour l'Europe.
Nous faire croire que la présidence française de ces six derniers mois a donné naissance à une nouvelle orientation de la construction européenne est un leurre. Nicolas Sarkozy a fixé un objectif : le 2 avril à Londres, le prochain sommet européen nous promet des changements significatifs. Soyons bons joueurs ! Attendons.
Et l'indépendance de l'Europe qu'il dit promouvoir ?
Ce n'est certainement pas en cautionnant la politique américaine en Afghanistan ni en décrétant la réintégration de nos forces militaires dans l'OTAN que la voie est tracée. Ce n'est pas non plus en proposant au peuple Irlandais de s'exprimer, une fois encore, sur le traité de Lisbonne jusqu'à que "Oui" s'en suive qu'il donne à l'Europe l'onction démocratique qui lui manque tant.
Alors que dans toutes les sensibilités politiques des femmes et des hommes se réfèrent de plus en plus souvent au général de Gaulle, et aux valeurs qu'il incarne encore près de 40 ans après sa disparition, Nicolas Sarkozy tourne le dos à l'héritage du général de Gaulle.
Certes, beaucoup affirment ne pas savoir ce qu'aurait dit le Général face aux problèmes de ce 21e siècle. Mais tous savent ce qu'il n'aurait jamais accepté : l'allégeance de la France à une puissance étrangère, quelle qu'elle soit, même amie, ni même une Europe intégrée qui débouche à terme sur la disparition des États-Nations.
Alain Kerhervé – www.gaullisme.fr
Écrit par : Alain Kerhervé | 24/01/2009
C'est le principe même d'une Europe supranationale qui est une folie.
Chacune des 27 nations renonce à contrôler ses propres frontières : c'est une folie.
Chacune des 27 nations renonce à contrôler ses propres lois : c'est une folie.
Chacune des 27 nations renonce à contrôler sa propre monnaie : c'est une folie.
Depuis 35 ans, les OUIstes nous promettent que " L'UNION FAIT LA FORCE ". Dans la réalité, c'est le contraire qui se produit.
Depuis 35 ans, les OUIstes nous promettent que " UNE MONNAIE UNIQUE, L'EURO, NOUS PROTEGERA ". Dans la réalité, c'est le contraire qui se produit.
L'euro ne nous protège de rien du tout. L'euro est un bouclier en flanelle.
Depuis 35 ans, la France a fait une expérience : construire une Europe supranationale. 35 ans après, nous pouvons faire le bilan de cette expérience : le bilan est une catastrophe pour la France et pour les Français.
La France doit sortir de l'Union Européenne. La France doit reprendre le contrôle de ses propres frontières. La France doit reprendre le contrôle de ses propres lois. La France doit reprendre le contrôle de sa propre monnaie.
Comme le font toutes les autres nations sur tous les autres continents.
Écrit par : BA | 25/01/2009
J'ai été beaucoup plus dur que toi dans mes notes sur son dernier opus, que je trouve incohérent et léger...
Écrit par : edgar | 26/01/2009
@ Edgar,
Il faut que j'aille lire ta critique alors. Moi, je l'ai trouvé très bien : un petit bémol cependant sur certaines phrases sur le fait que la France a élu NS...
Écrit par : Laurent, gaulliste libre | 26/01/2009
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Écrit par : drb-alaim | 30/05/2009
Publier sur le site M2
OU L’ON REDECOUVRE L’ETAT NATION
Très bon article de SuperNo, « le Grand guignol » est mis à jour parfaitement ; mais notre ami ne tire pas les conclusions que demande sa démonstration. Comme disait l’autre « Que faire ? ».
Depuis les années soixante l’Etat est attaqué de toutes parts, par la droite comme par la gauche, l’antiétatisme a été le file conducteur jusqu’au système Sarkozy qui en est l’apogée en passant par les différentes décentralisations qui ont remis au goût du jour la féodalité dans les provinces (cf. Le scandale récurrent des permis de construire et de la pollution agricole, pour exemple). Nous n’oublierons pas la lutte contre l’impôt, devenu un sport national induisant une faillite de l’Etat. Les français se sont laissés prendre à l’Europe fédéraliste, et ont acceptés le coup de Lisbonne sans broncher, alors qu’il y aurait du avoir des millions de gens dans la rue. La France est devenu libérale-libertaire, et tant qu’il y avait que les bons côté du démantèlement de l’Etat Nation, les français, individualistes triomphants, pavanaient dans leur 4X4 et « faisaient construire » n’importe où.
Les années Tapie sont passées, le pêcheur n’ont plus de poisson à pêcher, les ostréiculteurs ont introduit des maladies dans leur huitres à force de les tripoter, les producteurs de porcs, de choux, de fruits, de céréales ; sans oublier les viticulteurs qui croulent sous les excédents etc. La C.E. est un véritable boulet pour la France et tout les jours elle subit les oukases d’une bande : la Commission Européenne , qui mènent une politique de démission envers tous les pouvoirs financiers ; et tout ça fait d’excellents français qui se souviennent , tout à coup, que l’Etat Nation est là, et que la solidarité nationale cela existe, et que l’autorité envers les banktsers pourrait s’exercer avec plus de détermination.
Quels hommes politiques, actuel s, auraient le courage de dire cela au français ?
CBS
Écrit par : Besse-saige | 30/04/2010
Une marmite paradisiaque
(aux Nippes, Nippes, Nippes, hourra!)
L'étude de l'économie et le poker!
Deux domaines passablement distincts, deux sciences...
Lueurs d'anciens feux, verreries et faïences
n'obtiennent merci que confiées au dit joker.
(lire la suite sur instants-fugaces)
Écrit par : Valentini | 11/03/2011
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