30.01.2009

Jean-Luc Gréau contre le néolibéralisme

Après « l’avenir du capitalisme », où il annonçait, dès 2005, le risque d’une crise financière et prenait position pour une meilleure régulation des échanges commerciaux, Jean-Luc Gréau revient avec un nouvel opus où il règle ses comptes avec la pensée néolibérale avec brio.

La dénonciation des idées reçues

Jean-Luc Gréau n’est pas content, et cela fait plaisir à lire ! C’est avec un talent de conteur inédit qu’il décide de s’attaquer aux idées reçues de notre époque. La première à subir un sort est le modèle de développement des pays asiatiques, dont il souligne qu’ils combinent « des marchés intérieurs fermés aux biens de consommation étrangers et des productions nationales tournées vers l’exportation ». Ce modèle, inventé par le Japon, puis copié par la Corée, Taiwan ou maintenant la Chine, assure un développement économique par l’association du protectionnisme et du libre-échange des autres pays…

Il s’attaque ensuite à la théorie qui supporte le libre-échange en ridiculisant littéralement la pensée (datée) de Ricardo. Il montre bien qu’en dehors des matières premières, la théorie des avantages comparatifs ne fonctionne pas car « lorsqu’ils existent, (ils) ne sont pas attribués une fois pour toutes » comme le montre l’ascension de la Chine dans les produits électroniques. En outre, il souligne les dangers qu’une spécialisation à outrance ferait finalement peser sur la concurrence… Enfin, il fait un sort à l’idée de société post-industrielle en soulignant que la consommation de produits industriels tient mieux que la production.

Jean-Luc Gréau s’attaque ensuite au mythe d’une France en faillite. Il explique comment nous sommes passée de 21 à 65% du PIB de dette depuis 1980 mais tempère le jugement des cassandres en soulignant que, comme le Japon, nous ne sommes pas endettés vis-à-vis de l’étranger, au contraire des Etats-Unis. Il souligne le rôle de la baisse de l’inflation dans la hausse de la dette, du fait de la hausse brutale induite des taux et accuse clairement le passage à l’euro puisque notre dette a bondi de 32 à 58% du PIB de 1992 à 1998. Il attaque également le gouvernement Jospin, qui a dilapidé les fruits de la croissance.

Enfin, lors d’une passionnante rétrospective de l’histoire des banques centrales, il s’en prend à leur indépendance en soulignant ce que les deux cas particuliers doivent à l’histoire : aux Etats-Unis, ce sont les banques privées qui ont constitué la Fed en 1913, et l’Allemagne a subi un épisode hyper inflationniste douloureux. Il souligne que leur indépendance n’a pas assuré un moindre dérapage inflationniste dans les années 70 et que ce sont les politiques qui ont vaincu l’inflation dans les années 80. Il dénonce en outre la dérive actuelle de banques qui semblent surtout soucieuses de protéger la valeur des actifs financiers.

Les limites du néolibéralisme

Après ce florilège réjouissant, Jean-Luc Gréau reprend sa mission de démontage des limites du système économique actuel. Il rappelle rapidement que la libéralisation financière associée à la libéralisation du commerce pousse à une déflation salariale par la recherche du coût du travail le moins cher possible, « déconnectant alors la rémunération du travail de la productivité ». Il montre alors comment cette déflation salariale a été compensée dans certains pays par l’explosion de l’endettement, notamment aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne, où les ménages sont endettés à hauteur de 100% du PIB (+ 30 points en dix ans).

Il évoque ensuite naturellement la première partie de la crise des subprimes (le livre a été écrit au printemps 2008) comme un roman, démontant l’ensemble des mécanismes qui ont abouti au désastre actuel, soulignant le rôle de l’effet de levier et attribuant la crise à un « krach du crédit ». Il dénonce la titrisation des créances des banques, qui « constitue un reniement du métier traditionnel du banquier » et souligne les excès de la spéculation, qui fait qu’un baril de pétrole peut être échangé 480 fois avant d’être livré…

Il attaque un monde où « les innovateurs de tout poil de la nouvelle finance cherchent à disséminer les risques qu’ils démultiplient par leurs innovations ». Il attaque également les hedge funds, dont Charlie McCreevy, commissaire européen estimait en juin 2007 qu’ils « faisaient du bon travail » et que « si des règles devaient leur être appliquées, il appartenait aux gérants des fonds d’en décider ». Enfin, il revient sur son jugement très positif des Private Equity de son dernier livre pour souligner leurs limites. Il conclut malheureusement sur le fait que le système est en train de se sauver par des injections massives d’argent.

Quelques pistes pour l’avenir

Ecrit au printemps 2008, ce livre ne prend pas en compte l’accélération terrible de la crise de l’automne dernier. En revanche, on peut dire qu’il l’anticipe quelque peu quand l’auteur affirme « qu’il suffirait qu’un risque systémique se matérialise pour que les prêteurs jusqu’ici complaisants rétablissent des primes de risque » pour les emprunts d’Etat, ce qui s’est vérifié. De même il souligne que la crise va remettre en cause « le courant vigoureux d’exportations de biens d’équipement qui a sauvé d’un marasme total les économies allemandes et japonaises » : leur production industrielle est en baisse de 15 et 20% fin décembre…

L’auteur est un peu plus court sur les solutions à apporter. Il détaille en revanche davantage sa proposition de protectionnisme européen en recommandant la mise en place de tarifs proportionnels à l’écart de salaires avec le pays concerné, sur le modèle de ce qui existe sur les vélos, où plus de 60% de notre consommation est produite localement. Il prend l’exemple de la Suède jugeant la stabilité du capital de ses entreprises, sa stricte régulation financière et son indépendance monétaire comme des atouts essentiels. Il conclut par sept propositions intéressantes pour sortir l’Europe de l’impasse néolibérale.

Avec ce nouveau livre, Jean-Luc Gréau confirme son statut d’économiste alternatif. Il démontre, avec un brio inédit qu’il est aujourd’hui un des meilleurs critiques des dérives néolibérales, tant par la force de ses arguments, très bien illustrés, qu’un talent, nouveau, de conteur.

Source : Jean-Luc Gréau, « La trahison des économistes », Gallimard

Commentaires

@ Laurent
Merci pour ce résumer qui incite à lire le bouquin.
Il me semble qu'il est maintenant nécessaire que quelqu'un se dévoue pour faire une synthèse des différents auteurs ( Sapir, Gréau, Lordon, Allais, Stiglitz, Généreux, ...) pour essayer de faire ressortir une sorte de "programme commun"
Un volontaire ?

Ecrit par : RST | 30.01.2009

@ RST

C'est mon programme du week-end...

Ecrit par : Laurent, gaulliste libre | 30.01.2009

@Laurent

Quand on y pense "L'avenir du capitalisme" était vraiment prophétique dans les moindre détails.

Sinon pour les éventuelles lecteurs intéressé il y a eut récemment une conférence à la fondation respublica de Chevènement où le bon docteur Gréau a fait une longue intervention. Il semble s' inquiété de plus en plus de la situation du dollars:
http://www.fondation-res-publica.org/Vers-un-Etat-producteur-de-la-norme_a355.html

Sinon RST j'ai un auteur à ajouter à ta liste et dont les opinions diffèrent légèrement de nos habitué, il s'agit de l'économiste Norman Palma. Ce dernier donne un role beaucoup plus grand à la cause monétaire et au role du dollars dans l'économie mondiale, qu'au libre-échange. Il est plus dans la ligne de Jacques Rueff le conseillé du Général De Gaulle . Et d'aprés ce que je viens de voir sur son site il viens de sortir un livre écris avec Edouard Husson :"Le capitalisme malade de sa monnaie"

voir ici:
http://www.normanpalma.info/

A noter que son site est plein de texte de grande qualité à lire en libre téléchargement.

Ecrit par : yann | 31.01.2009

Jean-Luc Gréau " est un peu plus court sur les solutions à apporter. Il détaille en revanche davantage sa proposition de protectionnisme européen "

Le traité de Lisbonne est contre le protectionnisme européen.

Le traité de Lisbonne est pour le libre-échange mondial généralisé : c’est écrit en toutes lettres dans l’article 206.

Problème : en Europe, TOUS LES GRANDS PARTIS DE GOUVERNEMENT SONT POUR LE LIBRE-ECHANGE MONDIAL.

En Europe, tous les grands partis de gouvernement ont voté OUI au traité de Lisbonne libre-échangiste.

En Europe, tous les gouvernements ont voté OUI au traité de Lisbonne libre-échangiste.

Je vous conseille de regarder tout à la fin de cet article Wikipedia. Vous verrez que partout en Europe, les parlementaires favorables au OUI sont majoritaires à 80 %.

En Italie, les parlementaires favorables au OUI sont même 100 % des parlementaires.

http://fr.wikipedia.org/wiki/Traite_de_Lisbonne

Conclusion : pour obtenir un nouveau traité instaurant un protectionnisme européen, il faudrait convaincre les parlementaires des 27 Etats membres de changer d'avis !

Des 27 Etats membres ! Sans aucune exception !

Pour obtenir un nouveau traité instaurant un protectionnisme européen, il faudrait convaincre les gouvernements des 27 Etats membres de changer d'avis !

Des 27 Etats membres ! Sans aucune exception !

Jean-Luc Gréau croit au père Noël ?

Ecrit par : BA | 31.01.2009

@ Yann,

Les grands esprits se rencontrent : j'ai récupéré le livre d'Edouard Husson et Norman Palma jeudi !!!! Je crois qu'il faut clairement un deuxième Bretton Woods.

@ BA

C'est juste, mais je crois que la sévérité de la crise peut faire bouger certains pays. L'Allemagne souffre d'une quasi absence de croissance depuis presque 10 ans. L'Italie va très mal depuis également presque 10 ans. L'Espagne connaît les affres d'une monnaie unique et d'une politique monétaire inadaptée qui a conduit à une bulle immobilière gigantesque qui explose de manière violente. C'est avec ces pays qu'il faudra faire quelque chose, quitte à laisser le Royaume Uni de côté sur la question.

Ecrit par : Laurent, gaulliste libre | 31.01.2009

@ Yann

Merci pour ces infos.
Je ne connais pas Norman Palma mais je vais remédier à ça.
Au sujet de J.Rueff, je crois me souvenir qu'il était partisan de l'étalon or et jusqu'à preuve du contraire, cela ne me semble pas une bonne idée de limiter la quantité de monnaie en la basant sur un métal précieux et rare.

J'ai vu que Norman Plama organise un débat le 14 février de 10 h à 12 h au café le Luxembourg à Paris. J' y serai

Ecrit par : RST | 31.01.2009

@ RST

Il faut s'inscrire pour le débat ? Je viendrai bien !

Ecrit par : Laurent, gaulliste libre | 31.01.2009

@Laurent

J'ai vu l'annonce sur le site indiqué par Yann mais je n'ai pas vu qu'il fallait s'inscrire à l'avance.
Je serai très heureux de te retrouver là bas.
Le porte parole va peut être m'aider à franchir le pas... ;-)

Ecrit par : RST | 31.01.2009

@RST

On peut effectivement critiquer l'étalon or sur la limite quantitative comme sur le fait qu'il pousse à la thésorisation. Cependant l'or avait le mérite d'être une monnaie d'échange internationale à laquelle nul ne pouvait se soustraire. Il n'y avait pas d'état centrale capable ,par la possession du privilège exorbitant, de pompé la totalité de l'épargne mondiale. Il rendait égaux les nations commerçantes. De plus le mécanisme de la réserve d'or obligé les nations à faire attention à leur balance courante car nul ne voulait se retrouver sans or dans ses caisses. Les politiques protectionnistes étant finalement pratiqué sous la contrainte du déficit extérieur. L'or avait donc des avantages et pas seulement des inconvénients contrairement à l'euro (lol). Bien sure l'idéale serait que toute les nations travaillent ensemble de façon concerté et mettent en place un étalon mondiale basé sur un panier monétaire des grandes monnaies. Cependant l'histoire humaine montre qu'en générale les solutions idéales ne sont jamais mis en pratique, Keynes a échoué à Bretton-Woods face aux intérêts américains, la raison ne l'emporte pas toujours. Donc la thèse de Palma comme celle de Rueff avant lui, est donc que le SMI actuelle et l'étalon dollars vont éclater et seront remplacé en catastrophe par les matières premières comme l'or ou l'argent voir un retour au bimétallisme. Ce n'est pas l'idéal mais c'est ce à quoi pourrait mené la crise actuelle. En fait aucune monnaie n'est aujourd'hui à l'abri d'un effondrement de sa valeur car toutes les banques centrales sont entrées par la force des choses dans le système du roi dollars. Un effondrement du dollars conduirait à une panique et à une méfiance généralisée face aux monnaies fiduciaire et dans ces cas là c'est bien les matières première et l'or qui servent de refuge.

Ecrit par : yann | 31.01.2009

L'Allemagne ne fait que répéter qu'elle est contre le protectionnisme européen.

L'Allemagne est pour le libre-échange mondial.

Pourquoi ?

Parce que toute son économie repose sur les exportations de produits industriels et de machines-outils.

Alors ne rêvons pas. Arrêtons de prendre nos désirs pour des réalités.

L'Allemagne est le premier exportateur mondial. L'Allemagne ne signera JAMAIS un traité instaurant un protectionnisme européen.

Ecrit par : BA | 31.01.2009

@ BA

Je ne suis pas d'accord. J'étais allé à une conférence très intéressante de Res Publica sur l'Allemagne et je lis des articles sur un certain désarroi de la population allemande concernant la fin du modèle allemand où 80% de la population appartenait à la classe moyenne. Je crois que les choses évoluent. Je ne dis pas qu'on pourrait leur faire signer qqch demain, mais dans quelques années.

Il suffirait que la Chine décide d'investir lourdement dans les machines outils et commence à leur prendre quelques parts de marchés pour que les choses bougent rapidement. En outre, quasiment dix années sans croissance (2001-2010) pourraient bien faire réfléchir nos voisins d'Outre Rhin.

@ Yann,

Merci pour le commentaire.

Ecrit par : Laurent, gaulliste libre | 31.01.2009

Un bémol sur l'affirmation : TOUS LES GRANDS PARTIS DE GOUVERNEMENT SONT POUR LE LIBRE-ECHANGE MONDIAL.

Je rappellerai que Villepin, alors qu'il était 1er ministre, avait convoqué plusieurs réunions à Matignon - et notamment avec Emmanuel Todt - où il était question du bien fondé du protectionnisme européen.

Ecrit par : georges | 02.02.2009

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