31.01.2009
Tout ce que vous toujours voulu savoir sur la crise des subprimes
Abonné à The Economist, je ne pensais pas trouver mieux que leurs explications à la crise de subprimes. Pourtant, Paul Jorion réalise cette prouesse dans son livre de mai 2008 « L’implosion ».
La déconfiture du marché immobilier Américain
Paul Jorion s’est fait connaître pour avoir prévu la crise des subprimes : à cela rien de surprenant quand on lit ce livre qui détaille tous les types d’emprunts aberrants proposés aux consommateurs : « interest only », où seuls les intérêts sont payés et le principal était remboursé à l’échéance, les ARM « adjusted rate mortgage », où les consommateurs paient un taux promotionnel pendant 2 ans, ou peuvent rembourser mensuellement moins que les intérêts dus, augmentant tous les mois le principal à régler à échéance ou les multiples mécanismes de refinancement permettant d’emprunter toujours plus (HELOC).
L’ensemble de ces dispositifs ne pouvaient fonctionner que si le prix de l’immobilier poursuivait sa hausse. Mais Paul Jorion, montre bien que les prix de l’immobilier avaient atteint un niveau aberrant. Un indicateur montrait dès 2006 qu’ils avaient atteint le double d’un niveau raisonnable par rapport aux revenus. Malheureusement, les mauvaises pratiques se sont multipliées pour attirer des ménages qui n’avaient pas normalement les moyens d’acheter un logement, avec les « prêts rapaces » aux taux dissuasifs.
Pire, Paul Jorion montre qu’il était possible de réglementer le secteur du crédit avec le cas de la Caroline du Nord. Du coup, il souligne l’étendue du désastre en citant Paul Krugman, récent prix Nobel d’économie: « le blog financier Calculated Risk (…) estime que si le prix des résidences baissait de 20%, 13,7 millions de ménages se retrouveraient avec un prêt dont le montant est plus élevé que la valeur de leur logement. Le nombre se monterait à 20 millions si les prix devaient baisser de 30%. »
Les raisons de la crise financière
Pour Paul Jorion, « la bulle de l’immobilier résidentiel » n’est qu’une des quatre raisons de la crise actuelle. Il y ajoute « un système financier en régime de bulle », « la titrisation des prêts hypothécaires » et « un ensemble de modèles financiers incorrects ». Il cite Keynes pour dénoncer la spéculation inhérente au marché : « quand la fructification du capital d’une nation se transforme en sous-produit de l’activité d’un casino, le travail est rarement bien fait ». En homme de l’art, il démontre bien comment les modèles financiers actuels sont complètement dépassés, reposant trop sur un passé normé.
Il dénonce vigoureusement la titrisation des créances immobilières car cela permet à la banque de ne pas se préoccuper du remboursement du crédit et de seulement empocher les différents frais. En outre, cela permet de mettre les créances « hors bilan », libérant des capitaux pour financer de nouvelles opérations et dopant leurs recettes. L’auteur dénonce l’effet de levier complètement irrationnel que cela permet, citant le cas de l’assureur d’obligations ACA Financials qui assurait 69 milliards de dollars d’obligations pour 425 millions de capital… Il note que l’effet de levier démultiplie « les chances de gains comme les risques de pertes ».
De manière intéressante, Paul Jorion exonère les agences de notation en affirmant qu’elles ont agi de bonne foi mais que le problème venait de leurs modèles. Il exonère en partie Alan Greenspan, soulignant que le problème venait de la faiblesse des taux longs, même s’il reconnaît que certaines institutions finançaient leur prêt à long terme par des emprunts à court terme… Enfin, il souligne le rôle des nouvelles normes comptables, imposant de valoriser les actifs à la valeur du marché, même s’il y est favorable. Enfin, il montre bien comment le prix du risque immobilier était mal évalué car très variable.
Le rôle des politiques
Paul Jorion dénonce clairement la politique Américaine, qui a encouragé l’endettement des ménages, et exporte ses difficultés par la dépréciation du dollar. Il dénonce les dangers de la « société de propriétaire », en soulignant que les mesures de défiscalisation des intérêts d’emprunts provoquent « une demande accrue, accompagnée des sommes gonflées, (qui) fait que le prix de l’immobilier résidentiel grimpe », encourage la bulle de l’immobilier, et favorise les ménages les plus favorisés, qui paient des impôts.
Il rejoint les analyses de Gréau, Todd ou Allais en reprenant une phrase d’Alan Greenspan assurant que la globalisation a pour « conséquence un alignement des salaires du secteur productif des pays développés sur ceux pratiqués dans les pays en voie de développement ». Il dénonce également la baisse du poids des salaires dans le revenu national (passé de 56,5 à 51,7% de 1980 à 2006 aux Etats-Unis) alors que la part des profits des entreprises a atteint un plus haut à 13,3%. Il souligne enfin les inégalités des Etats-Unis puisque 50% de la population se partage 2,8% du patrimoine et 1% en concentre 32,7%.
Ce livre est de très loin le meilleur pour expliquer dans les moindres détails tous les mécanismes qui ont abouti à la crise financière. Un livre indispensable, mais parfois un peu technique.
Source : Paul Jorion, « L’implosion : la finance contre l’économie », Fayard, mai 2008
11:03 Publié dans Actualités, Economie, Livres | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note | Tags : paul jorion, l'implosion, subprimes, crise financière, keynes, alan greenspan




Commentaires
@ Laurent
Je n'ai toujours pas compris comment P.Jorion peut, d'un côté analyser la crise des subprimes et de l'autre nier de façon obstinée les mécanismes de création monétaire. Il remet en cause (création monétaire par les banques commerciales) ce qui est un principe acquis par tous les spécialistes que j'ai pu lire. Cela reste un grand mystère pour moi.
J'ai assisté à une conférence de P.Jorion en janvier 08 sur les subprimes et franchement je n'avais rien appris que je ne sache déjà. La seule chose qui m'avait paru digne d'intérêt était sa proposition de "constitution économique"
Ecrit par : RST | 31.01.2009
@ RST
Demain, je vais faire la chronique de son dernier livre : mais s'il ne traite pas clairement la question, il me semble qu'il évolue dans sa pensée vers une réforme plus radicale du système.
Malgré tout, "L'implosion" est à ce jour la meilleure explication de la crise des subprimes que j'ai pu lire !
Ecrit par : Laurent, gaulliste libre | 31.01.2009
Pour ceux qui espèrent possible un protectionnisme européen, lisez cet article :
Crise : Christine Lagarde craint des troubles sociaux et le retour du protectionnisme.
La ministre française de l'économie, Christine Lagarde, estime que la crise économique mondiale risque de provoquer "des troubles sociaux". C'est ce qu'elle a déclaré, samedi 31 janvier, devant le Forum économique mondial à Davos.
« La situation actuelle comporte deux risques majeurs : des troubles sociaux et le protectionnisme », a déclaré la ministre.
Ces deux risques sont alimentés par "la chute de la croissance économique et par le fait que les Etats doivent engager l'argent des contribuables" dans les plan de relance et de sauvetage, a-t-elle expliqué en souhaitant que la réunion du G20 du 2 avril à Londres donnera "un signal extrêmement fort" pour "restaurer la confiance dans le système financier".
http://www.lemonde.fr/la-crise-financiere/article/2009/01/31/crise-christine-lagarde-craint-des-troubles-sociaux-et-le-retour-du-protectionnisme_1148995_1101386.html
Rappel : la dernière réunion du G20 a eu lieu à Washington en novembre 2008.
A Washington, tous les chefs d’Etat présents, ainsi que Jean-Claude Trichet pour la Banque Centrale Européenne, ont signé une déclaration à la fin du G20 le 15 novembre 2008 :
« Nous soulignons combien il est vital de rejeter le protectionnisme et ne pas nous replier sur nous-mêmes en ces temps d’incertitudes financières. À cet égard, dans les douze mois à venir, nous nous abstiendrons d’ériger de nouvelles barrières à l’investissement ou au commerce des biens et des services, d’imposer des nouvelles restrictions ou de mettre en œuvre des mesures de stimulation des exportations contraires aux règles de l’OMC. »
http://fr.ambafrance-us.org/IMG/pdf_Declaration_washington.pdf
Ecrit par : BA | 31.01.2009
Pour les pauvres petits naïfs qui croient encore possible un protectionnisme européen, je signale qu'Angela Merkel vient de recevoir la visite du Premier Ministre chinois Wen Jiabao. Angela Merkel a répété pour la 36ème fois qu'elle était contre le protectionnisme européen. Normal : l'Allemagne est le premier exportateur mondial.
Je cite :
M. Wen a eu jeudi 29 janvier un petit-déjeuner de travail avec Mme Merkel. Il devait déjeuner avec elle avant de participer à un "forum économique" en présence de responsables économiques allemands. De son côté, Mme Merkel a indiqué que Pékin et Berlin étaient " tous deux d'avis que le protectionnisme ne peut en aucun cas être la réponse à la crise. Nous avons besoin d'un commerce ouvert ", a-t-elle dit.
http://www.aujourdhuilachine.com/informations-chine-wen-jiabao-rejette-les-accusations-de-manipulation-du-yuan-10312.asp?1=1
Ecrit par : BA | 31.01.2009
@ BA
Je ne dis pas que cela sera facile, mais que la crise économique peut favoriser une telle évolution. Il peut y avoir d'autres moyens de convaincre les Allemands : E.Todd suggère de mettre la participation de la France à l'euro en balance par exemple...
Ecrit par : Laurent, gaulliste libre | 01.02.2009
" Je ne dis pas que cela sera facile, mais que la crise économique peut favoriser une telle évolution. "
Une telle évolution de quoi ?
Une évolution de la structure de l'économie allemande ?
Depuis des décennies, l'économie allemande est basée sur les exportations. L'Allemagne est le premier exportateur mondial. L'Allemagne est donc STRUCTURELLEMENT libre-échangiste.
Quant à l'euro, les Allemands n'en voulaient pas. Un retour à leur cher deutschmark ne les plongerait pas dans le désespoir.
Ecrit par : BA | 01.02.2009
@ BA
Qui aurait pu croire que l'Allemagne s'éloignerait autant des Etats-Unis en politique étrangère ?
La précarisation des classes moyennes et la paupérisation des classes populaires finira tôt ou tard par avoir des conséquences.
Ecrit par : Laurent, gaulliste libre | 01.02.2009
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