11.08.2009
Frédéric Lordon, architecte d’un nouveau monde financier
C’est bien tout l’intérêt de l’ouvrage de Frédéric Lordon que d’aller plus loin que le simple constat et de chercher à structurer des propositions très concrètes pour réformer la finance.
Les coupables
L’auteur en profite pour attaquer tous ceux, au premier rang desquels Nicolas Sarkozy, qui ont présenté les Etats-Unis comme un modèle économique. Leurs bons résultats des dernières années ne sont que la conséquence d’une pyramide de dette. L’endettement des ménages atteint 120% de leurs revenus aux Etats-Unis et 140% en Grande-Bretagne contre 68% en France. Il cite une étude de Jacques Sapir qui montre que la dette a augmenté la consommation de 2,4% par an de 2002 à 2007.
Il s’attaque également les pays européens en affirmant que « la politique économique étasunienne laisse les inepties de laisser-faire à l’usage des gouvernants européens suffisamment crétins pour les prendre au sérieux ». Il fustige les socialistes, « ne sachant pas vraiment de l’idée triviale et molle d’économie de marché ou de l’idée précise et toxique d’économie à déréglementation concurrentielle généralisée, laquelle ils épousaient vraiment », le qualifiant de « corps mort de la vie politique Française ».
Le constat global
La démonstration de l’auteur est claire : les bénéfices de la titrisation sont beaucoup trop minces par rapport à ses immenses inconvénients. Comme il le soutient brillamment, elle fournit une liquidité illusoire, « une sorte de parapluie pour beau temps, mais qui s’autodétruirait au moment de l’orage ». Il ironise sur les banques d’affaire, « fleurons du capitalisme le plus privé, (…), bien installés dans l’idée que l’intervention publique n’est plus qu’un réflexe reptilien de cerveaux indécrottablement soviétoïdes, (qui) ne doivent d’échapper à la déconfiture qu’à une forme de nationalisation ».
Il souligne le terrible aléa moral de la finance moderne, toujours soutenue par les banques centrales ou les Etats, que ce soit en 1987, en 1990, en 1998, en 2001 ou depuis 2007. Il se demande si « la pratique de la détente monétaire érigée en système n’a pas eu l’effet contreproductif de reconduire indéfiniment les germes des crises financières récurrentes ? ». Il souligne enfin que « si elle transmet généreusement les dégâts du krach, la finance conserve soigneusement pour elle seule les profits de la bulle ».
Les principes d’une réforme de la finance
Même s’il craint que rien ne change, il avance plusieurs principes de réforme. Le premier est une reprise en main par les politiques qui ont laissé le monde financier en autogestion. Il balaie l’argument selon lequel la crise serait uniquement la conséquence de comportements frauduleux pour faire porter la responsabilité à un système qu’il faut réformer. Il balaie également l’argument néolibéral selon lequel les crises seraient inévitables en soulignant que Bretton Woods avait abouti à quarante ans de stabilité.
Il propose donc 6 principes. Le premier est que la finance doit être au service de l’économie productive. Ensuite, comme le contrôle des risques est illusoire, il faut les réduire a priori. Il pense également qu’il faut limiter la formation des bulles, que les normes actuelles (Bâle 2) sont mauvaises et qu’il faut les réformer, quitte à ignorer les anglo-saxons car pour lui, l’Europe continentale est une zone financière autosuffisante. Enfin, il disqualifie par avance les protestations du monde financier.
Comment réformer la finance ?
Sa première proposition consiste en l’introduction de bonus négatifs pour les traders de manière à les contraindre d’agir en appréhendant les risques à long terme. Ensuite, il recommande de revenir sur la titrisation en la limitant drastiquement puisque l’effet de levier induit rend les « rentabilités insolentes à la hausse… et catastrophique à la baisse ». Sa quatrième proposition est de réglementer l’ensemble des opérateurs et d’interdire purement et simplement toute transaction avec les « paradis fiscaux ».
Ensuite, il propose d’établir des normes beaucoup plus sévères pour limiter l’effet de levier, en imposant une couverture d’au moins 50% en cash au lieu du 1% qui pouvait être obtenu avec les règles actuelles. Il suggère de nationaliser les entreprises de bourse. Il conseille également de retourner la politique monétaire sous l’autorité politique, et de créer deux taux d’intérêt. Enfin, il propose de créer une Zone Européenne Financière (ZEF), régulée et autonome, sans la Grande-Bretagne.
Je vous recommande vivement la lecture de ce livre, court, pédagogique, complet et bien écrit. Une synthèse remarquable des dérives qui ont mené le monde financier à son autodestruction.
Source : Frédéric Lordon, « Jusqu’à quand ? Pour en finir avec les crises financières », Raisons d’agir
10:59 Publié dans Actualités, Economie, Livres | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note | Tags : frédéric lordon, jacques sapir, crise financière, réforme de la finance




Commentaires
Ayant lu "La crise de trop" je ne savais pas trop si ça valait le coup d'acheter "Jusqu'à quand ?".
Finalement à te lire les deux semblent assez complémentaires et tu m'as donné envie de lire aussi "Jusqu'à quand ?".
Merci pour le résumé, je m'en vais acheter ce petit ouvrage de salubrité publique...
Écrit par : Bouboune41 | 11.08.2009
@ Bouboune
Je te conseille également la lecture d'un précédent livre de Fr. Lordon, Fonds de pension, piège à cons ?, aux même éditions Raisons d'agir. Il doit dater de 2003. C'est le premier que j'ai lu de lui, et je l'ai trouvé lumineux (ou pourquoi il faut garder les retraites par répartition...).
Tu trouveras aussi des articles abordables (et remarquables sur son blog (un peu en sommeil : il doit être trop absorbé par ses travaux de fond...) au Monde diplo, la Pompe à Phynance :
http://blog.mondediplo.net/La-pompe-a-phynance
Dans le genre économique finement pensé, le blog de Paul Jorion, hyperactif, celui-là :
http://www.pauljorion.com/blog/
Bon... je réponds à Bouboune, mais bien sûr, ces références intéresseront sûrement Laurent Pinsolle, et tous ses lecteurs !
Bravo pour vos lectures, cher blogueur !
Écrit par : Alexandria | 11.08.2009
Hors sujet.
@Laurent,
J'ai lu que Darcos, retraité haut fonctionnaire de l'Etat, dont on se demande ce qu'il fait au ministère du travail, prévoit de diminuer les avantages accordée en terme de retraite aux mères (et aux pères)!
Pourquoi ne pas s'attaquer d'abord aux ministres et parlementaires cumulards qui perçoivent pensions plus indemnités de toute sorte?
La société que construit Sarko est de plus en plus injuste...mais il s'en fout, il prévoit un enfant avec sa femme fin 2011 pour être réélu...
Écrit par : Marco | 12.08.2009
@Laurent Pinsolle :
je bats ma coulpe, après avoir lu votre dernier billet sur le livre de F.Lordon ainsi que celui que vous m'avez suggérez "La crise de l’anarchie néolibérale". Etant viscéralement de gauche, la présence du nom de Villepin dans l'URL de votre blog avait obscurci a priori mon jugement sur vos idées.
Je constate que je partage 99% de votre constat et de votre analyse. Ce qui me conduit à m'interroger d'autant plus, au regard de votre analyse lucide sur les dérives du néo-libéralisme et le capitalisme débridée que nous constatons depuis 30 ans (au moins), sur les liens et soutiens que vous semblez apporter à des personnalités tels que N.Dupont-Aignan, P.Seguin ou D.de Villepin, qui ont, à des degrés divers, participé activement à propager ce courant de pensée néfaste, à conduire des politiques à l'inverse de ce que vous pronez, etc....J'ai dû mal à comprendre comment vous pouvez les soutenir.
D'où ma question : en tant que gaulliste (je n'ai toujours pas complètement compris ce que c'est, désolé), plutôt à droite sur l'échiquier politique français, ne vous sentez-vous "orphelin" ou isolé au milieu de cette droite sarkozyste qui a phagocyté tout l'espace politique conservateur en France.
En tout cas, je continuerai à lire avec intérêt votre blog.
Écrit par : Stef_Paris | 12.08.2009
@ Steph
Pour le gaullisme, si vous cliquez sur la rubrique "gaullisme", vous retrouverez pas mal de papiers qui résument ce que j'en pense à titre personne.
Pour moi, le gaullisme n'est pas de droite (ni de gauche d'ailleurs). C'est une autre idéologie. Et clairement, Nicolas Sarkozy a achevé de vider l'UMP du peu de gaullisme que Jacques Chirac en avait laissé (encore que sur les questions internationales ou de République, l'ancien Président était un héritier plus fidèle).
Outre le Général, mes deux références idéologiques majeures sont JP Chevènement et P.Séguin. Ma construction politique a eu lieu au moment du débat sur l'autre politique au début des années 90 et du débat sur le traité de Maastricht. Ce sont eux qui m'ont le plus influencé. Du coup, je suis incapable de me placer politiquement sur un clivage gauche / droite, même si j'ai voté plus souvent pour ce qu'on appelle la droite. Pour moi, P.Séguin n'a jamais contribué à défendre les idées néolibérales. Au contraire, il a été un des premiers à les dénoncer (le "Munich social" est toujours d'actualité).
De même, Nicolas Dupont-Aignan dénonce depuis toujours le néolibéralisme (vous pouvez aller voir sur son blog). Alors à l'UMP, seul, il s'était opposé à la privatisation des autoroutes (menée à bout par DDV). Il n'a pas hésité à défiler avec la gauche contre le changement de statut de la Poste. C'est un homme courageux et de convictions. Il gagne à être connu.
Le cas Villepin est plus compliqué. Le nom du blog doit à son contexte de lancement (la présidentielle de 2007). Je trouvais et trouve encore que DDV est beaucoup mieux que Sarkozy, Royal et Bayrou et qu'il était le seul à pouvoir changer l'issue du scrutin. Sur les idées, je partage beaucoup de choses sur l'International, la République, les Institutions. En revanche, sur l'économie, c'est plus compliqué. Je vais y revenir dans quelques jours sur le blog car j'achève la lecture de son dernier livre.
Salutations républicaines.
Écrit par : Laurent, gaulliste libre | 12.08.2009
@ Alexandria
Merci pour tes conseils.
Je connais le blog de Lordon sur le Monde Diplo, mais il n'y a plus posté depuis un bout de temps. Je crois qu'il préfère passer son temps à faire ses recherches et à écrire des bouquins, bien lui en fasse. Je l'ai aussi regardé récemment sur Arrêt sur Images où il s'expliquait sur l'attitude des grands médias face à la crise, et ses propres (et bonnes) raisons de ne pas s'exposer via ses média-là.
Pour ce qui est de Paul, je lui verse une petite obole chaque mois (librement consentie) donc je le connais bien ;-)
Je vais regarder ce "fonds de pension pèges à con" aussi. Que de bonnes lectures pour ces vacances !
Écrit par : Bouboune41 | 13.08.2009
Une nouvelle salve de Lordon :
sur Télérama : http://www.telerama.fr/monde/frederic-lordon-a-l-automne-2008-il-aurait-fallu-nationaliser-tout-le-systeme-bancaire,47428.php
chez Mermet : http://www.la-bas.org/article.php3?id_article=1742
Écrit par : Bouboune41 | 26.09.2009
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