09.03.2010
Les trois plaies de l’euro
Un ami m’a récemment interpelé au sujet de l’euro. Pour lui, la crise démontrerait la pertinence de la monnaie unique européenne. Ce n’est absolument pas mon opinion et cela me donne l’occasion de faire un bilan de cette expérience monétaire bien hasardeuse.
Le mythe de la protection
Pour être honnête, il faut bien reconnaître que la monnaie unique a eu quelques effets bénéfiques. Tout d’abord, elle facilite les échanges (frontaliers, touristiques, commerciaux) au sein de la zone, même si elle n’a pas fondamentalement accéléré un mouvement qui lui préexistait largement. Ensuite, dans un premier temps, la convergence des taux longs a permis aux pays qui souffraient d’une forte prime de risque de réduire considérablement le coût de leur dette.
Mais cette convergence s’est interrompue en 2008 et nous sommes revenus à la situation d’avant l’euro. Et contrairement à un mythe persistant, l’euro ne nous a pas protégés pendant cette crise, bien au contraire. Il faut être bien naïf pour gober ce poncif euro-béat. En effet, la crise a été plus forte de ce côté-ci de l’Atlantique, ce qui devrait largement suffire pour démontrer que la monnaie unique n’a absolument pas amorti la crise (sinon, la récession aurait été moins forte en Europe).
La plaie de la surévaluation
En fait, et c’est malheureusement ce que je soutiens depuis toujours, l’euro est un boulet accroché aux économies européennes, qui pénalise la croissance économique des pays membres. La raison est assez simple : hormis à sa naissance et pendant quelques temps, l’euro est une monnaie structurellement surévaluée. Les économistes estiment son cours à 1,05-1,1 dollar à parité de pouvoir d’achat, soit une surévaluation de 25% aujourd’hui (qui a atteint 50% mi-2008).
Cette surévaluation a une raison simple : la politique monétaire exagérément restrictive de la BCE par rapport à la Fed, qui pousse l’euro à la hausse. En juin 2008, Jean-Claude Trichet avait trouvé le moyen de monter les taux alors que les Etats-Unis les avaient déjà baissés de 3 points ! Cette surévaluation est une calamité pour l’Union Européenne : elle provoque des délocalisations massives en dehors de la zone euro, et un déficit commercial croissant malgré une demande intérieure atone.
La plaie de la désinflation compétitive
Il faut dire qu’outre le niveau trop élevé de l’euro, les pays de la zone souffrent de la politique de désinflation compétitive, conséquence logique de l’unification monétaire. En effet, dans un système de parité complètement fixe, chaque point de hausse de salaire de moins que le voisin est un point de compétitivité coût de mieux qui permet de gagner la bataille commerciale. C’est ce que l’Allemagne a compris depuis le milieu des années 1990 et applique avec toute sa rigueur.
Ce blocage des salaires a permis à notre voisin d’outre-Rhin de grandement gagner en compétitivité et d’accumuler des excédents commerciaux grandissants vis-à-vis de l’ensemble de ses « partenaires » monétaires. Le problème est que cette politique a un effet dépressif important (la croissance Allemande a été la plus faible de la zone dans les années 2000 après l’Italie), ce qui, de la part de sa première puissance économique, se transmet à l’ensemble de la zone.
Pire, ce comportement bien peu collectif a toutes les chances de pousser les autres pays à adopter la même politique de rigueur salariale absolue pour ne pas perdre en compétitivité. Mais déjà que cette politique avait un impact extrêmement négatif quand elle était uniquement poursuivie par l’Allemagne, elle pourrait se révéler désastreuse si davantage de pays y cédaient, car cela réduirait encore le potentiel de croissance d’une zone qui n’a déjà pas brillé dans ce domaine depuis 10 ans…
La plaie de la bulle et de la rigueur
Mais ce n’est pas tout. L’autre problème majeur de l’euro est d’imposer une même politique monétaire à un ensemble de pays aux réalités trop disparates. Autant les taux sont généralement trop élevés pour des pays comme la France et l’Allemagne, autant ils ont longtemps été trop faibles pour des pays à croissance et inflation plus fortes. 4% était beaucoup trop peu pour une Irlande dont la croissance nominale du PIB flirtait avec les 8% ou même pour l’Espagne ou la Grèce.
Loin de freiner une croissance un peu excessive, la politique monétaire a nourri cette croissance, accentuant les disparités au lieu de les réduire. Mais le retour à la réalité a été brutal. Cette croissance exubérante, provoquée par l’euro, a entraîné des bulles et une inflation trop importante qui ne peuvent être soldées aujourd’hui que par des programmes de rigueur absolument impitoyables, alors que la responsabilité même de la bulle vient d’une politique monétaire inadaptée !
Une Zone Monétaire Non Optimale
En fait, les défauts de l’euro sont insurmontables car la zone euro n’est absolument pas une Zone Monétaire Optimale, comme le définissent les économistes, à savoir une zone géographique apte à partager une même monnaie. Aucun des trois critères nécessaires n’est rempli, à savoir la convergence macro-économique, la mobilité des travailleurs et l’existence d’un budget central. L’euro n’était qu’une aventure politique destinée à contraindre les Etats à construire l’Europe sur un modèle fédéral.
Même une avancée fédéraliste (totalement impossible quand on constate l’état de l’opinion Allemande qui propose aujourd’hui à la Grèce de vendre certaines de ses îles) ne serait pas une solution car les deux premiers critères ne seraient toujours pas vérifiés, ce qui laisserait trop de mécanismes pervers en œuvre, notamment la prime à une désinflation compétitive maladive. Mais surtout, l’Europe n’est absolument pas un espace adapté à une construction de type fédéral.
L’alternative de la monnaie commune
Mais alors, que fait-on après la monnaie unique ? Il y a une solution qui permettrait de conserver l’euro tout en en corrigeant les faiblesses, à savoir en faire la monnaie commune de l’Union Européenne et réintroduire des monnaies nationales qui permettront à chacun de mener des politiques adaptées aux différentes réalités nationales. Par exemple, un tel mécanisme aurait permis aux Banques Centrales Espagnole et Irlandaise de monter leurs taux pour éviter la formation d’une bulle immobilière.
En outre, une telle construction (basée sur un Système Monétaire Européen permettant des dévaluations et des réévaluations) rendrait caduque les politiques excessives de désinflation compétitive, ce qui pousserait l’Allemagne à adopter une politique plus tournée vers la croissance que vers le contrôle des salaires. Mieux, un tel euro, qui deviendrait une monnaie d’échange, pourrait déborder du cadre de l’Union Européenne pour devenir un véritable rival du dollar, ce qu’il n’a pas fait aujourd’hui.
Aujourd’hui, les maigres avantages qui subsistent de l’euro apparaissent dérisoires par rapport aux plaies qu’il provoque. Finalement, ce seront peut-être les marchés qui viendront à bout de la monnaie unique, même si les pesanteurs politiques imposeront sans doute un délai important…
10:55 Publié dans Actualités, Economie, Europe | Lien permanent | Commentaires (16) | Envoyer cette note | Tags : euro, monnaie unique, bce, jean-claude trichet, désinflation compétitive, surévaluation




Commentaires
Il me semble qu'il y a un gros malentendu sur le sens à donner à la protection et c'est pour cela que tu prêches dans le désert. L'opinion publique entend protéger au sens de protéger au sens de "protéger d'une dévaluation". Or, pour toi, l'impossibilité de dévaluer est justement l'un des problèmes de l'Euro.
Donc, on revient au Franc ?
Écrit par : Malakine | 09.03.2010
Ces questions de monnaie sont vraiment hermétiques: d'une part, c'est complexe même si l'article est très clair, d'autre part, on entend (ou lit plutôt) tout et son contraire à ce sujet. L'Euro nous aurait sauvé ou coulé, les banques commerciales ne créent pas de monnaie selon Jorion, ce qui rend RST quasi-hystérique :=), chacun avec ses arguments, solides ou poudre aux yeux, difficile à déterminer... Bref, difficile de se forger une opinion et je n'en dirai pas plus pour éviter d'écrire n'importe quoi. Un autre sujet sur lequel je m'interroge mais qui devrait être moins difficile à expliquer: il y a un discours qui revient sans arrêt, ici comme ailleurs, chez Malakine par ex., sur le gel des salaires en Allemagne: en gros, le gel des salaires ralentit la consommation, donc les importations d'où l'excédent commercial allemand, c'est ça? Seulement, d'après les qqs chiffres que j'ai pu trouvés, le salaire médian Allemand est supérieur au salaire médian Français, donc la consommation Allemande n'est pas si compressée et les Allemands ne sont probablement pas plus malheureux que les Français. Que cela donne un avantage compétitif aux Allemands, est-ce si certain que ça? J'ai lu l'article du monde que tu as mis en lien, mais si le salaire médian est réellement plus élevé, le coût du travail aussi, mécaniquement. Ou alors est-ce le poids des charges qui plombe les entreprises Françaises? Les aides sociales qui compensent la différence en France? Bon, les commentaires sont sûrement pas la bonne place pour un cours sur l'éco. Allemande mais ça me travaille un peu cette histoire de gel des salaires.
Sinon, tu as presque convaincu SuperNo qui visiblement t'a vu à un meeting près de Metz: il manque juste un zeste de décroissance à ton discours. :=)
Écrit par : Ryan | 09.03.2010
@ Ryan
La politique de déflation salariale allemande est un fait qui ne se discute pas. Tout le monde aujourd'hui est d'accord là dessus, même si la classe politique française a mis 5 ans pour s'en rendre compte.
On ne peut pas mesurer le phénomène en comparant les salaires médians. D'autres facteurs entrent en compte tel que le niveau de qualification des emplois ou le degré d'industrialisation (l'industrie paie mieux que les services)
La déflation salariale allemande s'est faite par des mesures comme une réforme de la protection sociale dans un sens moins généreux (notamment l'indemnisation du chômage) ou plus simplement la TVA sociale (basculement des charges patronales sur la consommation) Il eut aussi une politique agressive de délocalisation dans les pays d'europe centrale et probablement des accord de modération salariales dans ce grand pays de consensus social...
Le résultat se mesure très clairement dans l'évolution du pouvoirs d'achat en allemagne. Il a stagné voir régresser pendant toute la décennie 2000 !! C'est ça le modèle allemand. Délocalisation, compression de la demande, recul de l'Etat providence !
Le résultat de cette politique n'a pas tardé à avoir ses effets sur la balance commerciale. Et contrairement à ce que l'on pourrait penser, l'excédent allemand ne s'est pas trop (un peu quand même) constitué grâce à un meilleur positionnement sectoriel et géographique (exportations vers les pays d'europe centrale, la Russie et l'Asie) mais surtout en laminant la compétitivité de la France et de l'Italie. Cette politique a eu pour principale victime ses grands voisins, d'une part en organisant une stagnation économique en Europe par compression de la demande intérieure et d'autre part en détruisant l'industrie des voisins. IL paraît que l'économiste Christian Saint Etienne (pourtant un centriste bon teint) a déclaré récemment "L'Allemagne est en train de nous dépecer à vif" !
L'Allemagne, la plus grande puissance européenne s'est avéré le fossoyeur de l'idéal de l'Europe puissance ! il est temps de tirer les conséquences de cette politique de "passager clandestin" en claquant la porte de l'Europe à la gueule de l'Allemagne. J'y reviendrais et les solutions que je préconise ne sont pas les mêmes que celles de Laurent. Lui, ne veut plus de l'Euro mais reste attaché au couple-Franco allemand, ce qui pour moi est une contradiction. Pour moi, la clé du retour à la souveraineté nationale est en partie monétaire mais surtout géopolitique.
PS : Si tu veux comprendre toutes ces questions, je te conseille de jeter un oeil régulier sur les notes de Patrick Artus. C'est comme ça que j'ai fait "ma formation" : http://cib.natixis.com/activities/research/economic/publications.aspx
Écrit par : Malakine | 09.03.2010
Très bon billet. Lire en complément le Mythe de l'euro-bouclier, de Jean-Pierre Vesperini (http://www.lesechos.fr/info/analyses/020181690742-le-mythe-de-l-euro-bouclier.htm)
Écrit par : edgar | 09.03.2010
@ Malakine et Ryan
En Allemagne, il y a effectivement consensus dans toutes les classes dirigeantes pour la compétitivité de l'Allemagne que ce soit l'Etat fédéral, le BRD (patronat allemand) ou les syndicats (IG Metall a volontairement revu ses revendication salariales ou nom de la sacro sainte puissance exportatrice), ils savent bien qu'ils étranglent toute l'Europe et en particulier la France et l'Italie, mais ils n'en ont cure et la possible nomination d'Axel Weber à la succession de Trichet renforce cette funeste conviction.
@ Laurent
Excellente synthèse mais je ne sais s'il faut se réjouir que les marchés puissent mettre en pièce l'Euro... une grande incertitude risque de peser tout de même sur nos économies.
Sinon rien à voir mais je viens de recevoir la propagande électorale ;-)
Écrit par : René Jacquot | 09.03.2010
@ Malakine,
Oui, retour au franc et transformation de la monnaie unique en monnaie commune.
Pas sûr pour la protection : certaines personnes pensent encore sincèrement que l'euro nous a protégés d'une crise plus grave. Il est donc important de démonter ce mythe.
Sur l'Allemagne, c'est un des points qui nous séparent. Je crois que si on casse la machine infernale, alors, il y aura des choses à construire ensemble.
Merci pour l'explication pour Ryan.
@ Ryan
Je confirme tout ce que dit Malakine. L'Allemagne joue au "passager clandestin". En fait, au début des années 90, au moment de la décision de faire l'euro, il y a eu une grande peur en Allemagne d'y perdre à cause des coûts salariaux qui étaient alors 25% supérieurs à la moyenne européenne. Le pays a donc mis en place une politique extrêmement rigoureuse pour gagner de la compétitivité.
Si le salaire médian Allemand est encore supérieur au salaire Français, il doit s'agir du salaire net, car le niveau des salaires nets en France est bas, à l'échelle occidentale.
Écrit par : Laurent Pinsolle | 10.03.2010
@Tous
Merci pour les explications.
Écrit par : Ryan | 10.03.2010
Personnellement, je pense que l'euro est un fiasco total. Je pense qu'il serait judicieux de sortir de la zone euro et qu'il serait aussi souhaitable de mettre fin à cette farce qu'on a payé beaucoup trop cher !
Mais cela doit se conjuguer au rétablissement des frontières, à la redéfinition, au recadrage de la notion de l'Europe. Je crois en une Europe des nations, fraternelle. C'est nécessaire et vital. Mais l'Europe telle que nous la vivons actuellement et qui tente de singer vulgairement les Etats Unis est absolument insupportable ! La France ne doit pas devenir une région de l'Europe mais elle doit rester un pays libre à part entière, avec sa culture, son identité, ses valeurs, son histoire comme chacun des pays de l'Europe d'ailleurs. La France doit pouvoir prendre des décisions sur ton territoire son avoir l'aval de Bruxelles !
Cette Europe que nous supportons aujourd'hui est un fardeau qui n'a pas lieu d'être.
Écrit par : Jim | 20.03.2010
Je vais faire une remarque et,n'etant pas specialiste de la monnaie, j'aimerais que les uns et les autres vous me repondiez.
Il y a 2 semaines dans une interwiew a BFM-TV,NDA a dit que la situation monetaire actuelle de la france s'apparente a celle du gouvernement Laval. Je presume que NDA veut parler de 1935 quand P.Laval etait President du Conseil. A cette epoque il y avait la politique du Franc fort(comme aujourd'hui l'Euro fort),et de la deflation. Le gouvernement Laval avait baissé les prix de 20% et les salaires des fonctionnaires de 10 %(je ne sais pas si les salaires du secteur privé avaient aussi baissé) et augmenté les impots. Cela avait abouti a des greves, mouvements sociaux, occupatons d'usines qui allaient amener au Front Populaire de mai-juin 1936.
Écrit par : CHAYNES REgis | 23.03.2010
je regrette vivement que les gouvernements successifs de la France depuis 1973 aient plus donné l'impression d'être au service de l'oligarchie financière internationale que du peuple français.
La loi du 3 janvier 1973 interdisant à la Banque de France les avances ou prêt à la France, ce qui a créé 95 % de notre dette, en est un exemple que l'on retrouve dans l'article 104 du traité de Maastricht et 123 du traité de Lisbonne.
L'Acte unique de février 1988 en est un autre.
Le traité de Maastricht qui n'avait pas été expliqué en est encore un autre.
Le traité de Lisbonne reprenant le TCE refusé par le peuple souverain est une forfaiture.
La dignité veut que l'on dénonce de tels actes de gouvernement, fort peu reluisants.
Si les citoyens ne vont plus voter c'est aussi parce qu'ils n'ont pas le choix d'autres partis politiques, soit par leur élimination par la presse aux ordres, soit par les règles de financement, soit par le règlement des élections.
L'absentéisme serait moins important si le vote blanc était comptabilisé et s'il fallait un quorum.
Le détachement des citoyens pour la politique est en réalité du à la mauvaise économie pratiquée par tous les gouvernements depuis la disparition du général de GAULLE.
La ligne de séparation entre les 30 glorieuses et les calamiteuses qui ont suivi jusqu'à aujourd'hui, en s'accélérant, est l'année 1974.
L'Acte Unique et les traités instituant la monnaie unique qui devait faire l'union fédéraliste forcée ont accéléré le processus de décomposition
Depuis nous payons l'abandon de la France par ses dirigeants qui se sont lancé dans la mondialisation à corps perdu au lieu de la réguler par l'Europe indépendante des nations souveraines.
Ils ont ainsi porté un coup fatal à l'Europe
Écrit par : CAYOL Raoul | 24.03.2010
@ Régis
Très juste. Il s'agit bien de cela.
@ Raoul
Il est clair que la loi de 1973 n'est pas normal.
Écrit par : Laurent Pinsolle | 24.03.2010
Un extrait du livre de Cotta dans un commentaire d'Hadrien sur le blog d'Etienne Chouard
http://tinyurl.com/39v2tfj
//Le mardi 29 juin 2010 à 16:57, par Hadrien
Un traitement de la dette très différent, DE PART ET D'AUTRE DE L'ATLANTIQUE...
Un livre récent, sorti la semaine dernière en librairie, vient renforcer l'éclairage sur la non-monétisation de la dette par voie de Banque centrale, introduite chez nous par la loi Pompidou-Giscard de 1973, puis scellée par les traités de Maastricht et Lisbonne, et qui nous livre pieds et poings liés aux desiderata de l'Allemagne... Il s'agit de "Sortir de l'euro ou mourir à petit feu", par Alain Cotta, Plon, 2010:
ALAIN COTTA:
" Depuis 2008, depuis sa hausse très significative à un niveau voisin de celui de la France..., le Trésor américain emprunte auprès de la Banque centrale et non des épargnants américains qui eussent été et sont toujours incapables d'un tel effort. Le déficit américain comme le déficit des finances publiques chinois est, en termes plus techniques "monétisé". On crée (en échange de bons du trésor non commercialisés) de la monnaie dont on fait cadeau à l'Etat fédéral ou à l'Etat chinois, sans d'ailleurs que cette monétisation soit suivie d'inflation.
Pour les pays européens, il en va tout autrement. Les déficits, même en croissance trés affirmée ces trois dernières années, sont financés par l'épargne. Pour deux raisons: l'orthodoxie financière affirmée d'une Banque centrale sous contrôle allemand - on ne donne pas le mark sans droit de suite - et, bien sûr, l'existence d'une épargne abondante (on verra chez qui!)... L'essence même de la non-monétisation - condition de l'Allemagne à l'euro - conduit à augmenter le montant des obligations d'Etat au niveau exact de la somme des déficits budgétaires des pays de l'euro, soit aujourd'hui prés de quatre trillions (4000 milliards) d'euros qui, ajoutés au montant de l'endettement privé, porte le total de l'endettement des pays de l'euro à presque 9 trillions d'euros, soit à peu prés 100% du produit (national) de la zone...
A dette publique, créanciers privés... L'accumulation de ces intérêts plus celle des créances, jointes toutes deux à la "stabilité des prix", font de la rente et des rentiers les grands bénéficiaires de l'euro. Que ça dure, souhaitent-t-ils, en continuant à voter pour les candidats pro-euro. Et il n'est pas étonnant, vu notre situation démographique, que tous les candidats, partout, soient tous ou presque pro-euro. La démographie des pays européens engendre la gérontocratie politique puisque plus de la moitié des électeurs ont désormais plus de cinquante ans, déjà rentiers pour certains, le devenant pour d'autres, à la mesure de leurs retraites et des revenus de leurs placements. Cette montée continue de la rente en Europe est concomittante à la faiblesse de l'investissement et à la quasi-stagnation qui l'accompagne. Cette vieille relation - négative, plus la rente est élevée, plus l'investissement est faible - s'est d'ailleurs accentuée avec la mondialisation. Les entreprises privées qui s'endettent en Europe le font pour investir "ailleurs", en Asie essentiellement..."
Alain Cotta poursuit sur l'impossibilité du statu quo dans la monnaie unique actuelle:
" La voie officielle, politique: l'euro doit demeurer la monnaie -unique- d'un ensemble de nations qui devront observer, pour atteindre cet objectif, plusieurs conditions dont le bouquet ressemblerait à l'adoption de la fleur allemande par chacune... contenir les salaires, accroître les impôts indirects sur le consommateur et non sur les entreprises, etc.
Elle aurait toutes chances d'être adoptée et suivie, si deux contraintes ne l'empêchaient de danser ensemble et en rond.
- D'abord la situation économique actuelle de la plupart des pays de l'euro, celle-ci ayant pour origine essentielle la non-monétisation, à l'allemande des déficits publics: la croissance dans la plupart de ces pays a fait place à une recession affirmée en 2008 (France, Grande-Bretagne, Italie, Espagne...) suivie d'une quasi-stagnation en 2009. Il est donc impossible de baisser les déficits publics d'une façon significative, de 2% à 4% par exemple, dans les deux ou trois ans à venir (2013), encore moins dans l'année qui vient. Toute diminution de ces déficits provoquerait dans certains pays, dont la France, le retour à la récession et l'accroissement du chômage. Beaucoup plus déterminantes seraient des réactions sociales qui suivraient sans aucun doute toute politique d'austérité en Espagne où le chômage est de 20% et 30% chez les jeunes, et en France où ces deux taux atteignent 10% et 20%... Comme la fameuse rigueur ne saurait être administrée qu'à petites doses, contraintes de durer longtemps, l'Allemagne pourrait avoir comme dessein justifié et à peine secret d'expulser de la zone euro des nations peu ou trop peu réceptives à ses recommandations via Bruxelles et Francfort. Cette menace allemande de l'expulsion, pour l'instant de leur seul fait, ne fait que donner du champ et justifie l'intervention permanente et encore plus menaçante de la fameuse spéculation. La menace d'expulsion ne peut donc qu'accroître l'instabilité des marchés obligataires des pays menaçés, accélérer sans doute leur expulsion, donc détricoter dans l'urgence des crises locales l'euro actuel.
- Même sans désordres convaincants, une résistance purement politique à la généralisation des programmes d'orthodoxie néolibérale aurait toute chance de se manifester... Les politiques savent qu'on ne sépare pas un peuple de ses racines, sa composition se fût-elle modifiée depuis un demi-siècle au nom d'un fédéralisme sans autre justification qu'économique, d'autant qu'elle s'est révélée un alibi grossier à des choix purement politiques et qu'elle cède aujourd'hui sous le constat d'une stagnation qui menace d'être durable - au mieux. D'ailleurs, abandonner les prérogatives fiscales et budgétaires au profit d'une instance administrative (ou non), après l'avoir fait pour la souveraineté monétaire, condamnerait les représentants du peuple à devenir, comme le suggère Pagnol dans Topaze, des décideurs de la localisation des pissotières, sans doute mises auparavant sur de commodes roulettes. A quoi se réduirait, en effet, un Parlement national dépouillé de ses pouvoirs monétaires, de change, de fiscalité et de dépenses publiques (Sécurité sociale et collectivités locales incluses) ? Pourquoi conviendrait-il de continuer à rémunérer ces "représentants" réduits à essayer d'impressionner ou de corrompre les fonctionnaires communautaires ? L'indifférence et l'ignorance des "citoyens" ont des limites. "
Écrit par : A-J Holbecq | 30.06.2010
Je voudrais signaler un très bon article de février 2010 de Gabriel Galand ("Chômage et monnaie") à propos de la monnaie commune
http://www.chomage-et-monnaie.org/2010/02/fiche-n%C2%B0-13-une-monnaie-commune-comment-ca-marche/
Écrit par : A-J Holbecq | 22.07.2010
Merci pour cet article avec lequel je ne peux être que d'accord ...
Connaissez-vous ce documentaire : Le piège de l'argent (http://www.notre-ecole.net/film-documentaire-79mn-le-piege-de-largent/)
Il me semble en rapport avec vos écrits et est criant de vérité ...
D'autre part, je ne vois pas d'article sur F. Asselineau sur votre blog, il me parait extrêmement proche de votre vison et c'est un Gaulliste convaincu, est-ce voulu ou juste un oubli ?
Je précise que je viens d'Agoravox et ne connais pas encore très bien votre blog ;-)
Écrit par : yoann | 17.08.2010
Si la France, ligotée par l'Euro, n'a pas encore sombré corps et biens, c'et uniquement grâce aux secteurs forts que constituent l'agriculture (pêche comprise), l'industrie agro-alimentaire, et le tourisme. Concrètement, grâce à l'exploitation de ressources héritées du plus lointain de l'histoire du pays et de sa situation géographique.
L'industrie... on constate tous les jours les ravages de la concurrence avec des pays qui, d'une manière ou d'une autre, ne jouent pas dans la même cour que nous. Etats Unis, Allemagne, Chine... L'Euro constitue en final une prime à la délocalisation des emplois.
Les services... de plus en plus délocalisés aussi. Entre les ingénieurs informaticiens indiens, les centres d'appel marocains, etc... Restent des services non délocalisables, les services publics bien sur, ou d'autres par nature (bâtiment...). La France exporte globalement peu de services.
L'Euro nous a mariés de force avec des pays de "marchands", par exemple la Hollande, des "producteurs forts", par exemple l'Allemagne, en nous privant de l'instrument (les parités monétaires) qui nous a permis depuis 1945 de réguler les disparités entre les intérêts commerciaux et industriels fondamentaux envers eux.
Si on continue sur cette voie, dans trente ans la production de produits et de services exportables auront disparu du pays, ce qui veut dire que concrètement nous devrons vendre l'Ardèche aux Hollandais et l'Alsace aux Allemands pour payer nos dettes.
L'alternative est de mettre en place des mécanismes, notament fiscaux, rétablissant un avantage compétitif perdu pour nos entreprises. Qu'on appelle cela "protectionnisme", "taxe à l'importation", "TVA sociale" ou autre, peu importe.
On peut aussi regarder comment font nos voisins Allemands ou Hollandais et s'inspirer un peu de leurs politiques. Hélas, elles sont honnies par une bonne partie du corps social français, accroché au paradigme de l'état providence et au mythe du capitalisme sangsue.
"Du pognon, il y en a, dans les poches du patronat" entend on dans les manifs ! Continuons comme cela et d'ici quelques années c'est seulement dans les poches des patrons Allemands et Hollandais qu'il y en aura.
Écrit par : JiPé | 06.12.2010
Les gaulliste ... !
Écrit par : Relaxation | 30.05.2011
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