22.04.2010

Le Monde au pays des merveilles bancaires

Est-ce la régie publicitaire qui a commandé le papier ou s’agit-il d’une véritable opinion de la rédaction du Monde ? En tout cas, le quotidien du soir a publié mardi un article assez incroyable en défense des banques, intitulé « Banques : réfléchir avant de taxer si possible ».

« Il y a des méchants et des gentils… »

Au pays du Monde, il y aurait donc des méchants politiques qui voudraient taxer les pauvres banques. La tonalité de l’article est totalement à sens unique : « Sans coordination internationale, les initiatives nationales aboutiront à un paysage chaotique pour la fiscalité de la finance. Davantage encore si la ruée populiste (sic) vers l'imposition des grands méchants banquiers précède toute réflexion économique ».

L’auteur plaint les pauvres banques : « Surtout, la mesure est similaire à la hausse des ratios de solvabilité déjà prévue par les régulateurs(…) Il n'en faut pas plus pour que les banquiers crient à la double peine... » et propose aux « gouvernements occidentaux (de) d'abord réfléchir au but qu'ils assignent à la future taxe. S'agit-il de moraliser et de punir ? De corriger et de réformer ? Ou de réduire la facture des dettes publiques qui s'accumulent ? Il est à craindre que ce dernier impératif finisse par l'emporter. »

Les patrons des grandes banques présentes en France n’auraient sans doute pas osé eux-mêmes écrire un papier aussi caricatural qui fait des banques les victimes des méchants et populistes hommes politiques.

Une réécriture incroyable des deux dernières années

Pour être honnête, cet article souligne cependant un point très juste : « D'autres pays comme l'Allemagne, envisagent de créer un fonds spécial dont le produit financerait d'éventuels futurs plans de sauvetages bancaires. Ce qui soulève le risque de l'aléa moral, puisque la seule existence d'un tel fonds risquerait d'encourager les banques dans leur joyeuse insouciance, calées dans la certitude que les fonds publics seront toujours là en cas de bavure. »

Néanmoins, la tonalité globale est proprement hallucinante. En effet, aujourd’hui les profits des banques s’envolent à nouveau, en France, comme aux Etats-Unis pour Goldman Sachs, alors qu’elles ne doivent leur survie qu’à l’intervention massive des Etats à l’automne 2008. Pire, les institutions financières portent une très lourde part de responsabilité dans la crise, par la création de produits dérivés qui n’ont fait que démultiplier les risques et ont transformé la finance en un casino, et par les prêts incroyables qu’elles ont accordés aux ménages aux Etats-Unis.

Bref, étant donnée la lourde responsabilité des banques dans la crise (et donc dans la détérioration des finances publiques des Etats) et l’immensité de leurs profits, il est totalement légitime d’imaginer des mécanismes pour davantage les faire contribuer à la collectivité, quel qu’en soit l’usage.

Commentaires

Tout à fait d'accord. Les profits des banques sont en grande partie totalement illégitimes et nuisibles au reste de l'économie. Juste une citation d'un article paru dans slate hier :

"L'opération la plus facile et la moins risquée pour les banques est d'emprunter des milliards à la Fed (la banque centrale américaine) à un coût d'environ un demi point de pourcentage, et de prêter ensuite cet argent au Trésor américain à des taux d'environ 3%, ou même plus élevés, écrit le quotidien new-yorkais. Le profit qui en découle est un cadeau direct des contribuables américains à Wall Street"

http://www.slate.fr/story/20215/banques-americaines-goldman-sachs

Cette idée de fond pour prévenir le risque systémique me paraît franchement hallucinante. J'ai toujours entendu dire que la légitimité des dividendes pour les actionnaires était le risque qu'ils prennent en investissant. Or, depuis que l'on sait qu'il est impossible de laisser une banque faire faillite, il n'y a plus aucun risque à être actionnaire d'une grande banque. Dans ces conditions, les profits pour les actionnaires sont illégitimes. Ce n'est pas une taxe qu'il faut imposer aux banques mais un SLAM à la Lordon pour saisir la quasi totalité de leurs profits !

Écrit par : Malakine | 22.04.2010

Il n'y a plus qu'à attendre de voir si une banque va faire partie du tour de recapitalisation du Monde.

Ceci expliquerait cela...

Écrit par : Bouboune | 23.04.2010

"Dans ces conditions, les profits pour les actionnaires sont illégitimes." Bref, il ne doit plus y avoir d'actionnaires pour les banques, c'est un peu le fond de ta pensée non ? Je ne suis pas du tout économiste, mais ça ne voudrait pas tout bonnement dire reconcevoir tout le système financier actuel ça ? (ce que je critique pas, mais je trouve un peu hypocrite de ne taper que sur les banques sur des points que l'on pourrait généraliser à tous les secteurs ou presque...)

Écrit par : ValLeNain | 23.04.2010

Votre note démontre deux choses :
- d'une part, une profonde incompréhension du métier des banques, que vous limitez à l'achat de bon du trésor américain (même si le mécanisme que vous décrivez est réel et effectivement choquant)
- d'autre part, la négation de la responsabilité des politiques dans la crise des subprimes et surtout dans la génération du risque systémique.

Prenons un magnifique exemple de déresponsabilisation des banques par le politique, les accords de Bâle II. Ces accords établissent notamment des ratios de fonds propres minimums. Cela signifie deux choses : d'une part, une course au gigantisme pour bénéficier au maximum de l'effet d'échelle. Les méga-fusions ont eu lieu car il fallait toujours plus de fonds propres pour faire grossir les activités et par les effets d'échelle avoir des profits en croissance démultipliée et d'autre part, la sensation qu'une fois les ratios prudentiels atteints, l'activité de la banque était sans risque. En réalité, il aurait mieux valu ne pas pousser les banques à devenir trop grosse et laisser à leur bonne ou mauvaise gestion le développement de leurs activités. La faillite ou le désintérêt des actionnaires auraient dissuader les voyous de faire des conneries. Pour éclairer mon propos, prenez le cas d'une société industrielle. Elle n'a aucune limitation sur le développement de ses activités ou sur ses investissements. Mais si ses investissements semblent hasardeux, la société est sanctionnée en bourse et dans ses capacités de financement, ce qui amène bien souvent au remplacement de l'équipe dirigeante ou à une clarification de la stratégie.

Écrit par : Joe | 23.04.2010

@ Joe,

Je ne vois pas bien où j'ai pu écrire que les banques se limitaient à acheter des bons du Trésor. Au contraire, je parle de produits dérivés et si vous allez dans les archives, vous verrez que ma vision est un peu plus complexe...

Bien sûr que la responsabilité des politiques est engagée. C'est eux qui ont confié aux banques le soin de s'auto-réguler (cf Bâle 2). In fine, ce sont les politiques qui font le choix de ne pas intervenir et de laisser le marché seul réguler tout cela...

Sur Bâle 2, n'oubliez pas que les règles ont été fixé par des banquiers et pas tellement par des politiques. Je ne suis pas d'accord sur les effets d'échelle. En finance, je crois que cela joue moins que dans l'industrie. Les normes prudentielles de Bâle 2 ont davantage poussé le hors bilan et la titrisation, qui permettaient d'augmenter l'effet de levier.

En outre, la recherche d'une plus grande taille est souvent encore plus forte dans l'industrie où les fusions-acquisitions se multiplient, au point de construire des oligopoles dans de nombreux domaines (pharmacie, biens de consommation courante comme la bière, exploitation minière, aviation....)

Écrit par : Laurent Pinsolle | 23.04.2010

Laurent, les accords de Bale ont été négociés par des banquiers ... centraux, c'est à dire les représentants des banques centrales, nommés par des politiques. Ne venez pas nous raconter que c'est le marché qui s'autorégule, ça n'a rien à voir. Le secteur bancaire est un des secteurs d'activité les plus régulés. Et ne confondez pas les banques avec des hedges funds, tout comme il ne faut pas confondre les banques d'affaires américaines avec nos banques généralistes.

Vous pouvez à juste titre être scandalisé que les banques abusent des règles qui leurs sont fixées, il n'empêche que ces règles leur ont été fixées par des politiques, qui ne comprennent rien à la finance et sont donc incapable de prévoir les conséquences de leurs actes. En fixant ces règles, vous légitimez des comportements scandaleux qui respectent ces règles, tout bonnement parce que vous ne les aviez pas prévus. (je vous conseille de lire l'explication des magnetar trade si vous voulez un bon exemple).

Quand aux économies d'échelle, elles sont réelles dans des process industrialisables comme la gestion d'actifs par exemple. Les fusions bancaires ont été parmi les plus grosses opérations de ces dernières années (le rachat d'ABN Amro par exemple), à rapprocher avec assez peu de deals industriels de cette taille.

Pour les oligopoles, si les barrières à l'entrée n'étaient pas si fortes, peut être que de nouveaux concurrents arriveraient à percer et permettraient de proposer une alternative à ces oligopoles qui ne trouvent pas grâce à vos yeux (sûrement parce qu'ils ne sont pas publics je présume ?)

Écrit par : Joe | 24.04.2010

@Malakine,slameur...

"L'opération la plus facile et la moins risquée pour les banques(...)"
Slate.

On en reparlera...
Les obligations,comme les actions,sont des titres cotés,quand les taux montent le cours des obligations baissent.Les Banques centrales en maintenant artificiellement les taux très bas minent le bilan des institutions financières,elles favorisent le gonflement d'une bulle qui finira par exploser(et le marché des obligations souveraines pèse bien plus lourd que celui des obligations immobilières...).

"Depuis que l'on sait qu'il est impossible de laisser une banque faire faillite,il n'y a plus aucun risque à être actionnaire"

Les actionnaires de Dexia ou de Natixis(par exemple,et ils ne manquent pas)apprécieront.
Si vous avez des enfants posez leur le problème;
Quand un actionnaire a perdu 70%(ou 80,90%...)de son investissement,si son capital est rémunéré 3% par an,combien de temps avant qu'il ne récupère sa mise initiale?

Aux Etats-Unis des centaines de banques ont disparu,leurs actionnaires ont évidemment tout perdu.

Écrit par : Balthazar | 25.04.2010

Écrire un commentaire