10.05.2010

Le règne de la corbeille

En 1966, lors d’une conférence de presse, le Général de Gaulle avait affirmé que « la politique de la France ne se fait pas à la corbeille ». Beaucoup de temps est passé et il est difficile de ne pas avoir l’impression que c’est bien désormais la corbeille qui dicte son agenda aux gouvernements.

« La corbeille a dit »

1999 : après avoir garanti la stabilité du système financier étasunien pendant des décennies et l’avoir protégé des crises boursières, la corbeille demande l’abrogation du Glass Steagall Act, qui instaurait une stricte séparation entre banques d’affaires et banques de dépôts. L’administration Clinton et un Congrès alors républicain s’exécutent.

2001 : après des années d’exubérance irrationnelle, les institutions financières du monde entier se rendent compte que leurs évaluations du prix de nombreuses actions est totalement ridicule, notamment dans le domaine de l’information et des télécommunications. En deux ans, la valeur de France Telecom baisse ainsi de 93% (de 219 à 7 euros) !!! Asphyxiées par cette baisse des cours, la corbeille demande une baisse des taux et l’obtient. La Fed les descend à 1%, la BCE à 2%.

2008 : après un nouvel épisode spéculatif où les institutions financière ont poussé les prix de l’immobilier à un niveau complètement déraisonnable, le marché se retourne. Mais la conjonction de l’effondrement de la bourse et du marché immobilier provoque un cataclysme financier comparable à la Grande Dépression de 1929. La corbeille demande et obtient le secours des Etats pour sauver les banques (baisse des taux, nationalisation, rachat d’actifs, prêts, garanties et recapitalisation).

2009 : la récession consécutive à la crise financière angoisse la bourse qui craint un scénario comparable à celui des années 30, où la dépression économique avait suivi la dépression financière. La corbeille demande donc des plans de soutien aux économies. Barack Obama se met d’accord avec le Congrès pour un plan de près de 800 milliards de dollars sur deux ans.

2010 : la montée des déficits et de la dette consécutive à la crise économique, aux plans de soutien aux banques et à la relance de l’économie angoisse des marchés qui commencent à douter de la capacité des Etats à honorer leurs engagements. La corbeille demande donc des plans de rigueur pour réduire les déficits publics. L’Irlande, puis la Grèce, le Portugal, l’Espagne et la France cèdent. Mais pour éviter un défaut des Etats faibles qui frapperait les banques, la corbeille obtient un plan de secours.

La démission des politiques

On pourrait démultiplier les exemples : la supervision des normes comptables déléguée à des banquiers, dealers auxquels on confie la réglementation sur les stupéfiants, la législation sur les stocks options (gouvernement Jospin), la libéralisation des mouvements de capitaux… Bref, aujourd’hui, il semble que la corbeille gouverne le monde. De plus en plus, les décisions des hommes politiques sont des réactions aux mouvements d’humeur des marchés financiers.

En 1968, du fait des accords de Grenelle, qui avaient relancé l’inflation, les marchés poussaient la France à dévaluer le franc. Le Général de Gaulle qui n’acceptait pas que la corbeille ait une quelconque influence sur la politique de la France refusa. Et la simple expression de son refus suffit à faire stopper la spéculation. Ainsi, la France put dévaluer à froid, quelques mois plus tard.

Naturellement, la situation actuelle n’a strictement rien à voir avec la situation de la fin des années 60. Le poids des marchés est devenu tel que ses volontés s’imposent de plus en plus aux dirigeants politiques. Pourtant, cela n’empêche pas de se demander si cet état de fait n’est pas une formidable perversion de notre système économique, dont l’objectif devrait être un partage des fruits de la croissance et non pas la soumission aux volontés capricieuses, égoïstes et contradictoires des bourses.

Les politiques, de gauche comme de droite, ont démissionné face à ces questions. Les récents évènements devraient pourtant les pousser à réfléchir sur des propositions concrètes pour réguler la finance et la remettre au service de l’économie productive et de toute la collectivité.

Commentaires

Les banques sont ravies des décisions de ce matin à Bruxelles : + 20%

Écrit par : A-J Holbecq | 10.05.2010

Désolé de faire bref, mais plus trop le temps.

Vous pouvez analyser tous les évènements que vous voulez à travers du prisme "c'est la faute des marchés financiers" (tout comme je ne me gêne pas pour analyser les évènements au travers du prisme "c'est la faute de l'intervention de l'Etat"). Le sentiment que cela me donne, c'est un peu l'histoire du mec qui se lève du pied gauche et qui se dit "merde, ça porte malheur". Et ensuite, tous les petits tracas qu'il n'aurait pas remarquer en temps normal seront analysés au travers de ce prisme du pied gauche. "Il pleut, et merde, je le savais, ça commence", "le métro a du retard / est bondé, et merde, je le savais, ça continue" et ainsi de suite toute la journée. Tous les évènements seront perçus de manière négative ce qui tendra à auto-confirmer les prédictions du matin : journée de merde. C'est un mécanisme cognitif bien connu.

Je pourrais vous répondre point par point et il est même probable que je sois d'accord avec vous sur certains points.

Mon analyse personnelle, c'est que les banques ont obtenu la révision des pans de la règlementation qui les génaient mais pas les pans qui les avantageaient, ce qui a conduit à la crise de 2008. La règlementation qui avantage les banques, c'est comme vous le soulignez l'absence de risque des banques, pile je gagne, face je ne perds pas. Elles seront sauvées par leur état respectif quoi qu'elles fassent. Le point scandaleux est vraiment là à mon sens. La règlementation doit évoluer pour rendre les dirigeants, les banques et leurs actionnaires responsables de leurs actes. Cela signifie qu'il faut que les banques soient en mesure de faire faillite. Voila la réforme que vous devez défendre !

Écrit par : Joe | 10.05.2010

Ce matin j'ai dû me lever du pied gauche ;) parce que les infos de la télé espagnole m'ont vraiment mis en colère.

Les présentateurs transmettaient leur inquiétude sur si les marchés financiers allaient réagir positivement à l'annonce de la création du fond européen.

Depuis quand les marchés sont devenus pour les politiques et les journalistes la parole divine ?

Écrit par : Antoine | 10.05.2010

@ Joe

Vous ratez le point principal du papier : ce n'est pas de dire c'est la faute des marchés. D'ailleurs, c'est la faute des politiques qui ont construit un système qui aboutit à une anarchie financière.

Mon point est qu'en prenant un peu de distance, il est assez incroyable de constater à quel point les politiques des gouvernements sont de plus en plus influencées par les aléas et les désidératas des marchés financiers, ce qui me semble une véritable monstruosité.

Écrit par : Laurent Pinsolle | 10.05.2010

Dans ce cas, pour donner de l'eau à votre moulin, je vous conseille cette lecture... surprenante !

http://www.objectifliberte.fr/2010/05/banques-etats-faillite-passage-oblige.html

Écrit par : Joe | 10.05.2010

Une fois de plus je vais être bavard et incompréhensible.
La perversion contemporaine est moins celle du système économique que celle beaucoup plus profonde et générale des systèmes politiques. Il faut s’appeler Paul Jorion pour croire qu’il existe une « extériorité » proprement économique et autonome par rapport au politique, et que l’on pourrait donc domestiquer par une bonne « constitution » ( ?).
-L’abdication du pouvoir politique aux mains des financiers est la négation même du fait politique tel qu’il s’est développé au moins depuis la révolution française.
- Soit ! Mais les politiques ne sont pas tombés du ciel et ils ont été élus. Il a donc fallu que ceux qui les élisent eux-mêmes se rallient préalablement au plus petit dénominateur politique commun pour avoir les politiques qu’ils méritent.
L’abdication du pouvoir politique par ceux qui devraient normalement l’exercer s’est produit aussi largement par le bas. Il est pour le moins grossier (une opinion répandue, Laurent n’est pas concerné) de mettre cette dérive sur le compte d’un appareil de propagande malicieusement manipulé par des politiques retors.
Pour en arriver là, il a fallu que ceux que l’on appelait jadis les citoyens (proprement virés du débat par les consommateurs, ayants droits, usagers, clients, et autres internautes bons apôtres du gratuit, en colère ou non) se sentent profondément « libérés » du fait politique, c’est-à-dire du fardeau de l’histoire.
Le néo-libéralisme globalisé a réalisé ce « miracle » en occident (je dis « néo » pour ne pas rentrer encore dans une interminable joute avec d’aucun, ce qui serait une perte de temps pour les deux parties), une société d’atomes libérés les uns des autres et sans autre extériorité que « le marché » à qui faire allégeance.
- Mais ce dit miracle aurait été impossible si préalablement l’état providence né des trente glorieuses n’avait pas donné au citoyen l’illusion d’être seul au monde par ses prébendes. Quoi de plus apparemment « donné » que l’instruction, la sécurité sociale, la sécurité professionnelle, sans parler de celle des biens et des personnes. L’histoire ? Qui c’est ?
C’est dire si le sempiternel débat (la charrue est-elle plus importante que les bœufs ?) qui fait rage ici comme ailleurs entre
« keynésiens » et « libéraux », « socialos communistes » et anges du ciel (je présume) n’a que peu d’intérêt.
La seule consolation à la marche en avant terrifiante du pouvoir financier que nous voyons aujourd’hui est finalement qu’il soit obligé d’écraser ses propres fondations sur son passage, soit ce qu’il reste encore de l’état providence en occident. Quand Marcel Gauchet voit dans « l’effet retraite » l’origine du vote légitimiste en Europe (on vote pour le pignouf en place par peur de voir picorer par d’autres les miettes de ses vieux jours), il a déjà tort.
Je souhaite bien du courage à la nouvelle génération politique qui se lève (l’ancienne attend son dernier coup de pelle), car le sens collectif et le sens politique « civilisé » né des terribles leçons du siècle dernier étant lui aussi moribond, les réactions risquent d’être… désordonnées.
D’accord, je n’ai rien dit !

Écrit par : gracchus | 11.05.2010

Laurent Pinsolle a raison, les marchés dirigent les hommes politiques et l'économie des pays est à leur service alors que ça devrait être l'inverse.

A quoi bon voter pour des politiques qui ne dirigent plus la barre du navire???

C 'est la démocratie qui se meurt.

Écrit par : laurentD | 11.05.2010

@laurentD

Désolé, mais ce n'est pas au pouvoir politique ni à la démocratie de décider ce que je dois manger ou boire, avec qui je dois baiser, si je dois le faire avec ou sans capote, avec qui et comment je dois contracter pour avoir un emploi, avec qui je dois échanger, etc...

Écrit par : Théo31 | 11.05.2010

Mais le marché ou les marchés que vous énoncez, auxquels vous croyez être soumis, ou bien que vous pensez être les Divinités de certains, c'est qui ?

C'est qui le marché ?

Mais c'est vous ! C'est moi ! C'est Jo le Clodo ! C'est Chuck Norris ! C'est Che Gevara !

La seule chose à laquelle nous sommes soumis, ce sont les lois naturelles. Il y a des lois comme ça qu'on ne trompe pas. Elles sont physiques, chimiques, mais aussi économiques.

Vous avez tenter de faire outre, car c'est à la politique, non pas à la réalité de décider de notre avenir.

Regardez vous attendant toujours votre Héros, votre Prophète, Votre Berger, votre De Gaulle, pour vous mener gaiment vers l'idée que vous vous faites chacun dans votre cortex cérébral torturé de ce que serait votre monde idéal, votre pays idéal.

Mais que vous soyez 9 contre 1 à dire la Terre est plate....
Que vous soyez 9 contre 1 à dire qu'on peut vivre éternellement en dépensant plus qu'on ne reçoit sans un jour payer l'usure...

Et bien, dansez maintenant.

Écrit par : John Galt | 12.05.2010

@ Gracchus

Non, c'est très clair. Je suis en partie d'accord. Mais en revanche, j'aurai tendance à exonérer les citoyens de la responsabilité de cette évolution pour l'attribuer davantage aux politiques. En effet, les citoyens votent en fonction d'une offre politique qui ne présente pas de véritable alternative. Comme Lordon ou Todd le soulignent, nous sommes le plus souvent en présence d'un faux choix et au contraire, les Français ont plutôt tendance à remettre en cause l'ordre des choses (1981, 1986, 1995, 1997, 2007) dans un signe qu'au contraire, ils souhaitent que les politiques reprennent la main.

@ Laurent

Merci. Il faut continuer à voter pour pouvoir saisir demain l'occasion de reprendre la main sur le système.

@ Théo

N'avez-vous pas l'impression d'être un tout petit peu caricatural ???

@ John

Libre à vous de penser que le marché est la forme suprême d'organisation humaine. Ce n'est pas mon cas. Pour moi, la démocratie lui est infiniment supérieure.

Écrit par : Laurent Pinsolle | 12.05.2010

Je viens de découvrir le billet que vous écrit sur votre blog et sur celui de gaulliste .fr. Il est écrit je cite " En 1968, du fait des accords de Grenelle, qui avaient relancé l’inflation, les marchés poussaient la France à dévaluer le franc. Le Général de Gaulle qui n’acceptait pas que la corbeille ait une quelconque influence sur la politique de la France refusa. Et la simple expression de son refus suffit à faire stopper la spéculation. Ainsi, la France a pu dévaluer à froid, quelques mois plus tard." . Ce que vous dites est tout à fait inexact aussi, je vous informe par courtoisie que je vous apporterai la contradiction sur mon blog demain samedi 15 mai.

Écrit par : Flamant rose | 14.05.2010

Ceux qui bénéficient de cette Europe ne couperont jamais la branche sur laquelle ils sont assis, trop juteux et les lobbies font leur business.
Quant à l'europe c'est une merde, ils ont délocalisé ce qui faisait la puissance économique et de plus le seul secteur qui reste, l'agriculture, est industrialisé.
Comptablement on considère qu'un prêt n'est pas un trou, mais en réalité c'est une caution sur un futur incertain.
Pour un ménage c'est la ruine mais pour un état ce sont les crétins de citoyens et le patrimoine qui sont la caution.
Si on était resté au franc on aurait dévalué mais gardé notre industrie.
On serait compétitif et on vivrait sur notre pays avec du boulot.
Là on est prisonnier de la finance, de la démographie galopante et improductive.
Mais après tout les français ont voté droite ou gauche, qu'ils trinquent.

Écrit par : JCC | 15.05.2010

La corbeille?

"La corbeille demande l'abrogation du Glass Steagall Act(...)"
"La corbeille demande une baisse des taux(...)"
"La corbeille demande et obtient le secours des Etats(...)"
"La corbeille demande donc des plans de soutien aux économies(...)"
"La corbeille obtient un plan de secours"

La corbeille ne demande rien du tout!
Vous confondez la corbeille et l'oligarchie financière!

Vous dénoncez sans cesse les libéraux qui rendent responsables de la crise les pouvoirs publics,mais votre billet apporte encore une fois de l'eau à leur moulin.
Le personnel politique corrompu par de puissants intérêts particuliers est responsable du désastre,aujourd'hui sentant le vent du boulet il désigne des boucs émissaires à la vindicte populaire.
Et le peuple ivre de rage n'attaque pas les palais nationaux mais brûle les banques...

Entre parenthèse la petite sortie de votre ami Malakine(que j'ai découverte en suivant un "lien" proposé sur votre blog)est grotesque et le titre de son billet,"un Munich financier",d'un goût douteux.Les Etats ne livrent pas un combat homérique contre "le marché",main dans la main avec le grand capital(pour parler comme un marxiste que je ne suis pas)ils ont condamné les peuples à la ruine.

Écrit par : Balthazar | 16.05.2010

L'euro, et sa principale conséquence pour la France, cad les taux bas (cad plus bas qu'avant l'euro car depuis l'euro on "bénéficie" de taux normalement réservés aux "allemands") sont le nouveau veau d'or de Sarko and Co et des français depuis 2000 (ça et les crédits d'impots).

C'est l'unique raison de la bulle immobilière française depuis l'an 2000 (outre le rattrapage au tout début de la hausse à la fin des années 1990 car les prix étaient tombés très bas mi-décennie 1990). Pour le neuf on a même poussé le bouchon encore plus loin avec les multiples crédits d'impots (borloo, scellier etc).

Autour de moi je vois encore bcp bcp d'idiots inutiles, de pigeons hystériques-paniqués, qui achetent de l'or et de l'immo à paris intra-muros en s'endettant au maximum en croyant au grand soir inflationiste (ce qui a pour conséquence de provisoirement faire remonter les prix de maniète irrationnelle et exhubérante concernant l'or, les MP et l'immo à paris intra-muros depuis 6 mois).

Le reveil sera terribe pour tous ces gens. Car la logique veut que les taux finissent par remonter (même en gardant l'euro), ce qui va provoquer un terrible choc. Sans compter les énormes hausses d'impots qui vont bientôt s'imposer à nous.

Au débuit des années 70, lorsque le chomage était à 2%, on pouvait bien augmenter les salaires de 10% (en mettant en parallele pas mal de gens au chomage), mais aujourd'hui, avec un chomage à 10%, on ne dépassera jamais les 2% d'augmentation (et encore). La seule inflation sera celle sur les produits importés, avec aucun impact sur les salaires. Donc point de monétisation, bien au contraire.

Le salut dans la décennie 2010 sera de suivre la devise "prudence, discipline, jugement" (la première des choses étant de ne PAS s'endetter et de rembourser ce qu'on doit au plus vite). La dette c'était bon pour la décennie 2000.

Écrit par : Nam | 18.05.2010

La dette, c'est has been

Écrit par : Nam | 18.05.2010

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