24.12.2010
Ce que la crise Argentine dit de la crise de l’euro
Le débat progresse et est subtilement passé des raisons pour lesquelles il faut en sortir aux modalités de la sortie et à ses conséquences. Les opposants au retour aux monnaies nationales font feu de tout bois sur le sujet, évoquant souvent le spectre de l’Argentine. Retour sur le cas de ce pays.
Rappel historique
En 1991, l’Argentine décide de fixer définitivement la parité de sa monnaie par rapport au dollar pour mettre fin à l’hyper inflation chronique dont souffre le pays. Malheureusement, les prix continuent à augmenter plus vite qu’aux Etats-Unis et le pays perd petit à petit en compétitivité. La situation s’aggrave brutalement avec la hausse du dollar conjuguée à la dévaluation du real Brésilien et des monnaies asiatiques en 1998. Le pays rentre en récession dès 1999, avec une baisse de son PIB de 4%.
Le personnel politique, qui ne souhaite pas casser la parité avec le dollar, intégrée dans tous les contrats, et notamment pour la dette, décide de suivre les recommandations du FMI et tente d’organiser une dévaluation interne, à savoir une déflation. Le PIB chute de 10% de 1998 à 2001, le chômage et la pauvreté augmentent fortement. Les importations brésiliennes, moins chères envahissent le marché. Les capitaux finissent par fuir et le gouvernement recourt à la planche à billets.
Le 1er décembre 2001, le gouvernement restreint fortement les retraits des banques et interdit l’envoi de fonds à l’étranger. Cela déclenche une grave crise qui prendra fin début 2002, avec une dévaluation du peso de 72%. L’Argentine fait défaut et le PIB recule de 10% cette année. Mais à partir de 2003, le pays connaît une très forte croissance (plus de 8% par an pendant trois ans) qui lui permet de faire reculer fortement le chômage et la pauvreté, tout en faisant aussi reprendre l’inflation.
Leçons d’outre-Atlantique
Choisir le cas Argentin est assez habile de la part des opposants à une fin de l’euro. En effet, la très grave crise qu’a traversée le pays peut entretenir la peur d’un retour aux monnaies nationales. Mais on peut y répondre de plusieurs manières. Tout d’abord, le cas est très extrême puisque le peso a perdu plus de deux tiers de sa valeur et a fait défaut. Ce ne serait pas le cas de la France, qui ne dévaluerait pas par rapport à l’euro (le franc gagnant sur la lire et la peseta ce qu’il perdrait sur le mark).
Ensuite, comment ne pas voir des similitudes dans la situation de l’Argentine de 1999 à 2001 avec celle des pays périphériques de l’Europe aujourd’hui ? Manque de compétitivité consécutif à une union monétaire ne pouvant être soldé par une dévaluation, recul du PIB, hausse du chômage, plan de rigueur imposé par le FMI. Les parallèles ne manquent pas et on peut attribuer à cette union monétaire contre-nature la récession Argentine, contrastant avec les bons résultats d’un Brésil qui avait dévalué.
Le cas Argentin montre le danger d’une union monétaire rigide. En effet, il faut souligner que ce n’est pas la dévaluation qui a causé la crise, qui remontait en fait à 1999, mais que l’abandon du lien avec le dollar en a été la conséquence et a permis à l’économie de repartir (en accentuant la crise dans un premier temps, il est vrai). Et c’est bien la dévaluation qui a permis aux exportations alimentaires et industrielles de quasiment doubler de 2002 à 2006 et à l’économie de repartir fortement.
Bien sûr, certains agitent le cas Argentin pour souligner les désordres potentiels d’une sortie de l’euro. Mais ils oublient de préciser que le pays était en crise bien avant la fin du lien peso-dollar et que c’est justement ce lien (comparable à celui d’une monnaie unique) qui avait provoqué l’asphyxie de l’économie Argentine. C’est justement parce que l’Argentine est restée trop longtemps dans cette union monétaire que la crise a été si violente. Et c’est sa sortie qui lui a permis de s’en sortir.
Le cas Argentin n’a rien à voir avec la situation de la France car nous ne dévaluerions pas par rapport à l’euro, comme le reconnaissent même certains partisans de la monnaie unique. En revanche, on peut y voir une triste répétition de ce qui se passe aujourd’hui en Grèce, j’y reviendrai demain.10:55 Publié dans Actualités, Economie, Europe | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : euro, argentine, dévaluation, défaut




Commentaires
Très bon argumentaire Laurent. La situation argentine est l'illustration de l'absurdité historique qu'il y a à lier des monnaies chapeautant des économies aux structures productives très différentes - en sus de politiques monétaires, salariales, budgétaires... éloignées.
Elle prouve que la mal est dû à la monnaie inadaptée, et non à son abandon, même si son abandon, surtout quand il se fait dans le désordre, force à passer par une période très douloureuse -- avant de permettre un rattrapage. (Encore faut-il disposer des structures productives permettant de se relever. 20 ans de politique monétaire inadaptée ont fait déjà tellement de mal au tissu productif de la France que ça va être très très douloureux. Idem pour les autres PIIGS)
Je pense - et j'espère - que tu te trompes en pensant qu'une libération des parités de monnaies nationales réintroduites donnerait le nouvel "EuroFranc" = un "EuroMaastricht" ou "EuroEuro" d'aujourd'hui. Le massacre industriel est tel dans notre pays que la dépréciation de l'EuroFranc par rapport à l'EuroMaastricht est inévitable. Un EuroFranc valant un EuroMaastricht ne viendrait pas restituer la compétitivité prix de nos produits, déformée, faut-il le rappeler, tant sur les marchés internationaux (le Rafale est par exemple victime d'un surcoût monétaire artificiel d'environ 1/3 !) que SUR NOTRE MARCHE INTERIEUR (en diminuant artificiellement le prix relatif des produits importés...). Evidemment les parités sont toujours relatives donc il est un peu fallacieux de toujours se référer au Dollar, mais on peut se souvenir que la parité qui avait permis à l'économie française de reprendre un peu son souffle était celle d'environ 1$ pour 1€, vers 2000. Si cette parité est souhaitable, et elle est à mon sens inévitable, l'EuroFranc serait déprécié de 25-30%.
Il convient de toute façon de prôner une sortie responsable et organisée, autour d'un Euro monnaie commune et de parités réajustées régulièrement (trimestriellement? mensuellement?) par rapport à la monnaie commune, ADMINISTRATIVEMENT (et non par le jeu des marchés monétaires) et sur la base de la balance des transactions courantes (balance commerciale) et non de la balance des paiements (qui inclut les flux de capitaux. Comme le rappelle Sapir, Keynes s'est battu de toutes ses forces à Bretton Woods pour que seule la balance des transactions courantes soit prise en compte pour les variations monétaires). De manière générale, une rhétorique d'un passage organisé à une monnaie commune me semble plus rassurant, responsable, et positif que l'idée d'un retour "sec" au Franc, qui prendrait la forme, dans les premiers temps, d'un réajustement naturel mais très violent.
Enfin un point sur l'Argentine: la "dévaluation" du peso (en fait la dépréciation naturelle, car c'est bien de surévaluation artificielle du peso qu'il fallait parler), tandis que l'Euro imposait à la France et ses produits une déformation catastrophique de sa compétitivité prix, est le premier facteur de la tragédie de l'agriculture française, qui atteint tant les filières viande bovine que lait (si le lait circule peu, les produits dérivés du lait utilisés dans l'industrie agro alimentaire peuvent parfaitement venir d'Amérique Latine). Déjà que ces filières sont structurellement incapables de subir une concurrence même non déformée par la variable monétaire, de la part d'un pays neuf comme l'Argentine... Tu crois que Bruno "babyface" Le Maire est capable de voir ça?
on pourra aussi parler de la désastreuse politique de retour à l'étalon-or de Churchill dans les années 20...
Écrit par : Géry | 24.12.2010
Voilà un des rare billet avec le quel je me sens pleinement en accord.
Néanmoins je voulais préciser que ce type de problème n'est pas forcément lié à une union monétaire FORMELLE.
J'ai déjà dis ici que mon cœur était a moitié Suisse. Et j'en suis quotidiennement l'actualité.
En 1992 par votation populaire, la suisse adhère au FMI et abandonne l'étalon-or, la critique des pro-FMI est fondée, la fluctuation anarchique et à la baisse des autres monnaies européenne. La suisse est très dépendante du commerce international et culturellement attaché à trois pays ayant des comportement monétaires forts différents...
L'efficacité de la solution "miracle" elle est plus que discutable, la BNS banque centrale réglerait le problème en ajustant la monnaie suisse au mieux (sans conséquence dommageables par hypothèse idéologique).
La BNS "suit" le mandat populaire et s'accroche à l'euro autant que possible.
Cette union est aujourd'hui informelle, mais elle existe objectivement et il serait très mal perçu que le banquier central suisse fassent officiellement des déclarations désobligeantes sur l'euro...ou modifie sa politique dans un sens qui dirait la même chose... sans un sérieux prétexte diplomatique.
MAIS alors que la Suisse est en bien meilleure santé que la zone euro et les USA, la BNS écrase les TAUX cours à 0,25% (comme la FED) et cette décision n'est pas due à une demande de financement étatique.
Évidement de plus en plus de voix s'élèvent en suisse pour pointer des signes de bulle, c'est probablement ce qui incite le conseil fédéral à suivre les recommandations très prudentielles de l'organisme de régulation local (FINMA) qui seront présentées prochainement au parlement.
Cette union monétaire et néanmoins plus souple, c'est indiscutable, il n'y a pas de "promesse" faite, sauf peut être aux entreprises exportatrices suisses qui y croient...
Écrit par : Alf | 24.12.2010
@ Géry
Si, dans mon scénario, 1 nouveau franc = 1 euro, du fait que la baisse du franc par rapport au mark est compensé par la baisse de la lire, de la peseta par rapport au franc, cela ne veut pas dire qu'il n'y ait pas du tout dévaluation.
Le franc baisserait de 10 à 15% par rapport au mark (scénario comparable à ce qu'annonce ING d'ailleurs), mais surtout, l'ensemble des monnaies européennes baisseraient par rapport à toutes les autres monnaies. ING évoque un euro = 0.85 dollar ! Personnellement, je ne pense pas que cela irait jusque là (je pense que la parité euro-dollar serait plus probable), mais, j'avoue que là, nous sommes un peu dans de la politique fiction...
Sur la filière agricole, complètement d'accord, mais là, je suis pour des mesures radicales : prix plancher et contingentement des importations. L'agriculture ne doit pas être soumise au libre-échange.
Écrit par : Laurent Pinsolle | 25.12.2010
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