02/05/2011

Quand Régis Debray réhabilite les frontières

J’avais déjà beaucoup apprécié le livre de Régis Debray sur le Général de Gaulle. D’une tendresse incroyable, ce « converti » avait écrit un hommage magnifique au plus grand homme de notre histoire. Il s’attaque dans ce court essai aux présupposés négatifs à l’égard des frontières.

Notre époque prise à contretemps

C’est peu de dire que les quarante dernières années semblent avoir eu pour unique objectif de supprimer les frontières qui caractérisaient nos Etats : liberté de circulation des capitaux, des biens, des personnes. La doxa néolibérale chercher à imposer une liberté de passage totale. Et le mot frontière est aujourd’hui connoté de manière très négative, à la fois chargé de passéisme et de nationalisme, comme on a pu le constater dans le débat entre NDA et Olivier Besancenot sur I-télé.

Régis Debray, dont le président de Debout la République a conseillé la lecture au candidat du NPA, s’attache à démontrer l’apport fondamental des frontières à l’homme et aux civilisations. Le livre est truffé de citations et de formules toutes plus percutantes les unes que les autres qui expriment bien cela. Il commence ainsi en affirmant : « Une idée bête enchante l’Occident : l’humanité, qui va mal, ira mieux sans frontières » évoquant « un monde sans dehors ni dedans ».

Il souligne que les frontières, « une affaire intellectuelle et morale », sont un mode d’organisation profondément humain, qui nous différencie des autres animaux. Il moque cette « planète lisse, débarrassée de l’autre (…) une terre liftée, toutes cicatrices effacées, d’où le Mal aurait miraculeusement disparu ». Pour lui, « l’intelligentsia post nationale, dite à tort critique et radicale, nous offre des abris anti réalité, avec des théoriciens de grand savoir et de peu d’expérience ».

L’éloge des frontières

C’est à Régis Debray que l’on doit cette comparaison de la frontière à la peau, qui « fait d’un tas un tout ». Il convoque religion et histoire pour montrer à quel point la frontière est liée à la civilisation et à l’humanité. Il n’oublie pas sa dimension ambivalente : « elle inhibe la violence et peut la justifier. Scelle une paix, déclenche une guerre. Brime et libère. Dissocie et réunit ». Mais c’est aussi « une forme intemporelle dans un temps volatil, du sans prix dans le tout marchandise ».

Pour lui, la frontière, c’est, comme la peau cette « couche isolante, dont le rôle n’est pas d’interdire mais de réguler l’échange entre un dedans et un dehors ». La frontière n’est pas un mur : elle régule et filtre le passage sans l’interdire. Il soutient qu’une « personne morale a un périmètre ou n’est pas. D’où vient que cette ‘communauté internationale’ n’en est pas une ». La fin des frontières c’est faire de nous des « n’importe qui, autant dire personne ».

Pour l’auteur, la frontière nous permet de faire corps, elle transforme une population en peuple. Il cite le dermatologue Jean-Paul Escande : « la peau est non seulement l’enveloppe de l’organisme, elle en est aussi le miroir et le résumé ». Pour lui, « l’indécence de l’époque ne provient pas d’un excès, mais d’un déficit de frontières. Il n’y a plus de limites à parce qu’il n’y a plus de limites entre ».

Plus politique, il note que notre laïcité sépare et que les frontières font des Etats des contre-pouvoirs : pour lui, le fort est fluide et n’aime par les remparts, au contraire du faible. Il montre que c’est l’absence de frontières fixes qui mine le conflit israélo-palestinien et dénonce le « sans-frontiérisme », un absolutisme impérialiste et occidentaliste qui avalise « le moins d’Etat et le plus de mafia ».

Il s’interroge : « quand on dénie la partition, n’est-ce pas au partage que l’on se refuse ? ». Il convoque Aimé Césaire, pour qui on pouvait se perdre « par ségrégation murée dans le particulier et par dilution dans l’universel ». Pour lui, « la frontière nous rend l’envie de nous dépayser (…). De sa sauvegarde dépend la survie non pas de citoyens du monde (…) mais de citoyens de plusieurs mondes à la fois ».

Avec ce livre, Régis Debray signe un ouvrage indispensable à une époque où la mondialisation qui abat les frontières semble être un horizon indépassable. Avec son style élégant et recherché, il invite à une réflexion fondamentale sur la nature de l’humanité, et les nations dont les frontières sont la peau.

Source : « Eloge des frontières », Régis Debray, NRF, Gallimard

Commentaires

Ah!, encore un trublion participatif à la "droitisation" de la France.

Parmi ce presqu' excès de formules râblées et souvent élégantes je retiens l'idée que l'universalisme globalisant est une façon de vouloir faire disparaître " l'autre".

Écrit par : Opps' | 02/05/2011

Bien vu ! Et encore, je n'avais que l'embarras du choix. Il a été difficile de choisir les plus pertinentes (j'en ai sans doute raté d'autres tout aussi intéressantes).

Un livre que je conseille vivement de lire. Il est très court et pas cher.

Écrit par : Laurent Pinsolle | 02/05/2011

malheureusement, je n'ai pas encore lu ce livre.
Mais j'ai souvent entendu M. DEBRE dans les médias et il parle souvent pour dire des choses justes.

En tout cas, défendre les frontières est une initiative à saluer.
Nicolas DUPONT-AIGNAN utilise régulièrement la métaphore de la porte de maison que l'on ferme en partant de chez soi.
Il a raison.
La métaphore de la peau est aussi très belle et parlante.

Écrit par : guillaume | 03/05/2011

Il n'y a pas d'altérité sans frontière.

C'est parceque j'ai une nationalité bien délimité, une culture limitée par mon niveau d'instrution et mon vécu, que je suis quelqu'un, qui peut aller à la rencontre de quelqu'un d'AUTRE, qui, ayant un autre vécu (dans le même pays, ou d'ailleurs), aura quelque chose à me dire que je ne connais pas.

Il y a de violents angélistes qui pensent sincèrement que c'est la simple idée de nation qui produit le nationalisme et donc la guerre.
Il y a des violents angélistes qui pensent que toutes limites est par définitions négatives, et forcément sources de litiges et d'agressions.

Écrit par : Abd Salam | 04/05/2011

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