08.05.2011

« La démondialisation » : la bible économique alternative de Jacques Sapir (1/2)

C’est par hasard que j’ai appris la sortie du dernier livre de Jacques Sapir, « La démondialisation », le mois dernier. Passées les premières pages, qui ne surprendront pas les amateurs de l’auteur, sa lecture révèle un essai indispensable pour la pensée économique alternative.

Un livre aux multiples facettes

Que pouvait encore apporter Jacques Sapir à la réflexion pour la construction d’un nouveau monde économique ? En effet, tant de livres ont été écrits depuis quelques années qu’il pouvait sembler difficile de trouver une vraie valeur ajoutée à une telle entreprise. Et pourtant, il y parvient brillamment. Tout d’abord, il est sans doute le premier à faire une analyse globale des travers de la mondialisation.

En effet, Jacques Sapir mêle analyse de la monnaie, du commerce et de la finance dans un même ouvrage, ce qui est finalement assez rare. La « démondialisation » qu’il appelle de ses vœux est aussi globale que le monde économique dans lequel nous vivons. Et ce point est fondamental, alors que la plupart des auteurs privilégient soit une analyse financière (Frédéric Lordon, Paul Jorion), soit une analyse du libre-échange (Emmanuel Todd). L’anarchie néolibérale est bien globale.

En outre, ce livre présente d’autres atouts. L’auteur revient sur l’histoire de la construction de notre système économique actuel depuis la Seconde Guerre Mondiale dans une synthèse saisissante et passionnante des 70 dernières années. Ces passages se lisent comme un roman et remettent en perspective tout ce qui se passe aujourd’hui. Ils permettent de comprendre bien plus en profondeur le débat économique entre Keynes et les Etats-Unis dans les années 1940.

Mieux, outre le fait de permettre d’enrichir ses connaissances historiques, ce livre présente une double lecture. Ses 250 pages en font un livre d’économie accessible, une synthèse utile des problématiques de la mondialisation et des solutions qu’il faut y apporter. Car, plutôt que de faire un livre de 500 pages qui aurait pu en rebuter certains, Jacques Sapir a pris le soin d’indiquer de très nombreux liens qui permettent de compléter ses analyses et d’aller plus loin.

Une histoire de la mondialisation

La partie sur le commerce est plus courte car la charte de la Havane fut rejetée par les Etats-Unis. Elle contenait pourtant de nombreux aspects intéressants, comme la priorité donnée à l’emploi, la possibilité de mesures protectionnistes, une volonté d’équilibre des balances des paiements. Globalement, cette charte reflétait assez fidèlement les idées de Keynes. Mais le GATT et plus encore l’OMC à partir des années 1990 sont partis dans une direction opposée.

Dans le domaine financier, il revient sur les propositions de Keynes, qui s’opposait à l’étalon-or, qui risquait de limiter les liquidités et était donc partisan d’une monnaie internationale (le bancor). Favorable au libre-échange à l’origine, il s’était ouvert au protectionnisme et surtout à l’équilibre des balances des paiements (souhaitant pénaliser déficit comme excédent). Enfin, si la coordination entre Etats est essentielle, il était très attaché à la souveraineté nationale et donc au contrôle des mouvements de capitaux.

Malheureusement, les Etats-Unis ont imposé leur système, à l’exception de l’UEP (Union Européenne des Paiements) de 1950 à 1958, pour équilibrer les balances des paiements. A partir de 1958, la France s’efforça de réformer le système dans un sens très keynésien, s’opposant à la libéralisation des capitaux, puis poussant le successeur du bancor, le DTS en 1967, et enfin cherchant à en donner l’accès aux pays en voie de développement (ce que refusaient les Etats-Unis).

Les tentatives de réforme ayant échoué, la France se retire du « pool de l’or » et échange ses dollars, contribuant à l’effondrement d’un système miné par les déficits étasuniens résultant de la guerre du Vietnam. En 1971, la convertibilité du dollar est suspendue (après avoir été limitée dès 1968) et en 1973, la conférence de Jamaïque consacre le flottement généralisé des monnaies, le prélude à la déréglementation généralisée de l’économie dans les années à venir.

L’aspect historique ne représente qu’une partie du livre de Jacques Sapir. Le cœur de cet ouvrage est une critique radicale de la mondialisation, que j’étudierai demain.

Source : « La démondialisation », Jacques Sapir, collection « Economie humaine », Seuil

Commentaires

Pensée "alternative"...certainement pas en France...

Voilà du véritable alternatif.

Le Round 2 (vient de sortir)
http://www.dailymotion.com/video/xiiva5_hayek-vs-keynes-le-combat-du-siecle_news

Aprés le round 1
http://www.dailymotion.com/video/xc5c82_hayek-contre-keynes-vostfr_fun

Il y a aussi la version moins divertissante, pour les habitués
http://www.auburn.edu/%7Egarriro/cbm.ppt

Et puis ça, c'est la version enrichie de ma tribune du Monde (limitée à 6000 carc)
http://blog.turgot.org/index.php?post/Madrolle-responsabilite-limitee

Écrit par : ALF | 08.05.2011

Parcourir rapide des propositions de Saphir me fait froid dans le dos. ça sonne furieusement les bottes et les claquements de talons.

Quelques extrais à la va vite
http://horizons.typepad.fr/files/sil-faut-vraiment-sortir-de-leuro-1.pdf

----- p12 (état d'urgence, éventuelle censure de la presse, etc.)

Cette phase doit commencer par la décision du Président de la République de recourir à l’article 16, pour une période de 6 mois, en raison de la gravité extrême de la situation et du fait que la « souveraineté du pays est menacée ». Cette décision lui appartient en plein. Il ne fait que « consulter » le Premier Ministre, les Présidents des deux chambres et le Président du Conseil Constitutionnel.

----- p12 (inquisition des patrimoines dans le contexte de l'art 16)

Des mesures de contrôle des capitaux, administrée par TRACFIN et accompagnée de sanctions dissuasives.
La suspension temporaire du « code des finances publiques » en attendant son remplacement par des mesures législatives adéquates.

----- p16 (au passage nationalisations massives)

Avec cet argent la CDC entreprendra de racheter les actions de certaines sociétés, d’assurer le financement d’autres, dans le but de favoriser le retour à une politique industrielle.

----- p17 (planisme des prix >> destruction de l'information économique)

Un blocage temporaire (3 mois) des prix et des salaires, et la constitution d’une « Conférence Nationale sur les Rémunérations » avec le gouvernement, les syndicats et le patronat pour négocier les conditions de sortie du blocage.

----
et tout le reste est dans cette veine enregimentement à tout les niveaux, police économique dans chaque détails de la vie. Aucune chance que ça se face en 3 mois et sans morts. Ces types ne peuvent rien envisager sans l'usage de la violence d’État massive.

Vu les propositions, ce n'est pas "alternatif" qui est superflu mais "économiste", à Vomir.

"La route de la servitude" décrit bien ce processus totalitaire.
http://www.dailymotion.com/video/x92ade_la-route-de-la-servitude-the-road-t_news

Écrit par : ALF | 08.05.2011

Bonsoir, je vous (ou "tu" - ça dépend, compte tenu de nos âges) adresse les salutations d'un basque à un autre basque... même si je ne suis pas sûr que ce qualificatif te mette à l'aise.

Pour autant, j'aimerais connaître ton sentiment de "gaulliste" historique sur la situation du Pays Basque nord (français). Le gaullisme porte une vision qui s'accorde mal à mon propre engagement politique au sein du Parti nationaliste basque (EAJ-PNB), "abertzale", européen et démocrate-chrétien. Mais je respecte ton engagement.

Mon parti est présent dans des majorités municipales UMP/Centristes... y compris à St Jean de Luz (avec quelques "purs produits gaullistes" donc !). Et pourtant, beaucoup de choses nous séparent. Ton avis de "jeune souverainiste" m'intéresse donc au plus haut point.

Cordialement, Manu

Écrit par : Iparralde | 08.05.2011

@Iparralde

Promouvoir un super état jacobin en Europe comme vous le faites, est à mon avis contre-productif. Tout ce que l’autonomie locale pouvait y gagner, c'est la libre circulation et vous l'avez déjà.

Si vous voulez vraiment décentraliser vous devriez militer pour l'introduction de la démocratie directe locale et nationale en France, et pas de faire la promotion des politiciens traditionnels.

Seulement dans ce cas vous pourrez avoir la responsabilité et la liberté que vous demandez, sans baronnie locale.

Écrit par : ALF | 08.05.2011

Il est vrai que Lordon et Jorion sont borgnes sur la critique de la mondialisation et des problèmes liés à la direction prise par la construction européenne. Chez Lordon, c'est frustrant, car on sent qu'il manque quelque chose, à vouloir l'épargner afin de n'être pas soupçonné de... (antieuropéisme? souverainisme? antimondialisation?) Chez Jorion, il est pathétique de voir la transition entre une analyse et une compréhension sans beaucoup d'équivalents des mécanismes fins de la crise de la titrisation, et des envolées politico-keynésiennes un peu béates.

Sapir a les deux défauts des keynésiens de 60 ans
1) il ne jure que par la croissance. Or la qualité de cette croissance et la durabilité des activités économiques créées compte à mon sens davantage que le chiffre de croissance. un exemple? (et je te ferais un "reproche" comparable Laurent): on dit que la France a connu une croissance moyenne supérieure à celle de l'Allemagne. Or la croissance française était factice, tandis que la langueur allemande n'empêchait pas un renforcement durable de ses compétences. par ailleurs, la croissance a des limites, dont les bases théoriques ont été pointées par l'étude du MIT dès la fin des années 60... et qu'un économiste ne peut pas ignorer: dans un monde de ressources finies, pas de croissance infinie
2) il exclut de son champ de vision le progrès technologique, et le besoin d'investir dans certains domaines, dont le logement, or il semble bien que c'est bien souvent le capitalisme financier (et donc ses excès) qui permet d'aller de l'avant. Y aurait-il eu un tel développement des nouvelles technologies sans bulle? L'Espagne se serait-elle autant équipée sans sa bulle du crédit?

Écrit par : Géry | 09.05.2011

@ Alf

Le document auquel vous faites référence est d'utilité publique. Son intérêt est de définir un scénario de sortie seul, dans des circonstances troublées mais très possible : quelques pays sortent, les marchés s'affolent, l'UE incapable de définir une voie commune.

L'utilisation de l'article 16 n'est pas un but en soi, mais il faut naturellement préparer un tel scénario qui sera peut-être nécessaire pour faciliter la transition et le retour aux monnaies nationales. C'est grâce à cela que cela pourra être fait rapidement. C'est le grand intérêt de notre constitution que d'avoir un tel article pour des circonstances très difficiles.

Des morts ? Pourquoi ? Les Etats ont bien engagé des centaines de milliards pour sauver le système sans manifestation...

@ Géry

1- C'est mon optimisme qui parle, mais je crois que l'on peut faire une croissance frugale en ressources non durables. A nous de mettre en place un système qui poussera le génie humain à trouver de telles solutions. C'est pourquoi je suis partisan d'une taxe carbone ou de taxes sur les ressources rares ou non renouvelables.
2- Là, je suis surpris. Même s'il n'en parle pas énormément, il me semble que c'est implicite pour lui. Sur les bulles, je pense qu'il faut quand même les éviter. La casse postérieure à leur éclatement est trop brutale pour laisser faire de la sorte. Le taux de chômage dépasse 20% en Espagne.

@ Manu

Je suis basque, donc cela ne me pose pas de problème qu'on utilise ce qualificatif. J'adore mon pays. J'y ai mes racines, j'y passe tous les étés. Après, j'ai une hiérarchie claire dans ma tête : je suis d'abord français, ensuite bayonnais et basque.

L'appellation "Basque du Nord" me pose problème en revanche car ses implications sont totalement contraires à mes convictions.

Même si le terme est trop souvent mal compris, il reste très juste : je suis un souverainiste, dans le sens où je crois que les grandes décisions collectives doivent être prises dans le cadre national. C'est un cadre légitime, où la démocratie s'exprime sans doute de la meilleure manière possible. C'est aussi un cadre où l'intérêt général s'exprime bien (la solidarité est nationale, c'est dans ce cadre que les principales conquêtes sociales ont été faites). Enfin, c'est un cadre suffisamment grand pour agir sur notre destin collectif (le mythe très européen des nations trop petites est surtout destiné à camoufler une démission des politiques et un transfert massif des pouvoirs en Europe).

Pour moi, la nation doit rester l'alpha et l'omega de l'organisation de la vie publique. L'Europe a prouvé depuis 25 ans sa nocivité. Il est impossible d'y avoir une véritable démocratie, c'est un cadre où les intérêts particuliers arrivent plus facilement à faire la peau de l'intérêt général, où les dirigeants sont encore plus dans leur bulle que dans le cadre national.

Bref, pour moi, il faut re-nationaliser la politique et la dé-supranationaliser à l'échelle de l'Europe. L'Europe a tendance à s'appuyer sur les régions pour affaiblir les Etats-nations. Naturellement je suis totalement opposé à cette alliance, que je combats.

En revanche, quand les régions s'inscrivent dans le cadre patriote, qu'elles enrichissent aussi de leur particularité, de leur histoire, de leur culture, elle font la richesse de leur nation. Je ne suis pas pour une France uniforme. La force de la France, c'est d'avoir à la fois cet Etat très fort, cette unité nationale beaucoup plus forte que nos voisins (Italie, Espagne, Grande-Bretagne, Allemagne) qui se conjuguent pourtant avec de vrais particularismes régionaux, mais qui s'expriment dans le cadre national, qui en sont le sel, la richesse. La France est la France parce qu'il y a des basques, des bretons, des alsaciens, des provençaux, des chtis...

J'adore les particularismes basques et toute la culture de ma région. Cela enrichit la France, à condition de rester dans son cadre et de ne pas chercher à miner notre unité ou à jouer la carte de l'Europe contre la France.

Cordialement,

Écrit par : Laurent Pinsolle | 09.05.2011

"Des morts ? Pourquoi ? Les Etats ont bien engagé des centaines de milliards pour sauver le système sans manifestation..."

Rien de comparable, Saphir enrégimente l'économie.

Et les US n'ont fait qu'emprunter, il n'ont pas encore payé la facture...

Écrit par : ALF | 09.05.2011

Je note encore une malheureuse référence à Jorion. Je te rappelle Laurent que Paul ne semble pas avoir jamais compris le B-A-BA du principe de la création monétaire ou bien alors qu'il se le cache bien ... les deux n'étant pas incompatibles d'ailleurs. Quant à parler de vision analytique financière de la crise ... c'est beaucoup attribuer à quelqu'un dont les billets de 2008 témoignent de beaucoup de tâtonnements dans l'interprétation du fait monétaire . Qu'il décrive par le menu des mécanismes de spéculation ne semble pas lui donner grand avantage sur l'interprétation de celle-ci , de sorte qu'il est toujours cantonné dans les tranchées de l'indignation, agitant le drapeau moral de l'interdiction des paris sur les fluctuations des prix.
Pour le reste il fonctionne par simple amalgame du type " on me dit que Von Hayek ce n'est pas du nazisme mais enfin ... y'a des choses qui se relient un petit peu ... du côté Heidegger et du côté Hayek ça se rejoint par en bas au niveau du type de la pensée" : C'est pas une pensée puissante ça ? (cf sa dernière vidéo)

Une des dernières créatures de choix derrière laquelle se cachent la confusion et la tortueuse mollesse humblement satisfaite d'elle même , de sa pensée monétaro-financière , est Pierre Sarton Du Jonchay à la prose alambiquée , platement tarabiscotée, inélégante, inappropriée, soporifique et très égoïste en ce sens qu'elle prendra votre temps pour vous donner du presque vide et du furieusement convenu. Désolé de ces menus gentillesses subjectives , c'est ma BA citoyenne de résistant et de vigilant , et mon petit point de vue ... mais par ailleurs je suis pour la bio-diversité !

Écrit par : Opps' | 09.05.2011

Les proposition deJ Sapir ont le mérite d'être claires, et montrent que les démocratiesn'arrivent à rien etque la dictature(car c'est cela qu'il propose) a du bon.. ran tan plan, article 16 et Cie, un vrai Coco nostalgique des années 1017 et suivantes

Écrit par : triboulet | 18.01.2012

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