31.05.2011

L’euro, facteur de régression sociale

Bien sûr, beaucoup de Français pensent encore que si l’euro n’a pas forcément été une bonne chose, contrairement à ce qui nous a été promis, il reste préférable à un retour aux monnaies nationales. Voilà pourquoi il est impératif de mettre fin à cette hasardeuse expérimentation.

Avec l’euro, le chômage et le pouvoir d’achat sont les variables d’ajustement

« Avec l’euro fou (plus encore que fort), l’Europe réussit le tour de force d’utiliser sa propre puissance économique pour se torturer » : c’est ainsi qu’Emmanuel Todd parlait de la monnaie unique dans « Après la démocratie » en 2008. Encore une fois, ses propos auront été prophétiques. En effet, à l’époque, cette critique concernait principalement la surévaluation de la monnaie unique, qui a provoqué un grand mouvement de délocalisations dans nos pays.

Mais aujourd’hui, c’est un mécanisme plus complexe, plus sournois et plus durable qui se met en place. Cette monnaie unique utilisée par des pays trop différents nous a fait diverger au lieu de nous faire converger. Elle a accentué les déséquilibres, en permettant la hausse des déficits de l’Europe latine et les excédents de l’Allemagne et des Pays Bas. Auparavant, la solution aurait été simple : des réajustements de parité monétaire pouvaient rééquilibrer le tout.

Mais avec l’euro, l’ajustement se produit sur la demande intérieure : les pays en déficit sont contraints de réduire leurs salaires et les dépenses publiques pour équilibrer leurs comptes et réduire leurs importations. Il n’est plus possible de dévaluer sa monnaie pour gagner des parts de marché et exporter davantage du fait d’une amélioration de la compétitivité prix. Du coup, comme le dit The Economist, l’absence de possibilité de dévaluer fait des salaires la variable d’ajustement.

L’euro : une machine infernale

Bien sûr, une dévaluation n’a pas que des avantages. Mais toute la science économique montre que, bien maîtrisée, elle permet en général de redynamiser une économie. Au sein de la monnaie unique, ce n’est plus possible et le seul moyen d’améliorer sa balance commerciale est de comprimer les salaires (ce qui contient les importations et favorise les exportations), comme l’a bien compris l’Allemagne dès les années 1990 et qui a été le premier pays à mener une telle politique.

Mais tout ceci se heurte à une limite : ceci ne peut pas marcher si tous les pays font la même politique car cela reviendrait à casser la croissance. En outre, cela donne une prime au moins-disant salarial et social, entrainant une course sans fin à la régression sociale. Ceci démontre a posteriori toute l’intelligence de la charte de la Havane et de Keynes, pour lesquels l’équilibre des balances commerciales était important et les pays en excédent comme en déficit devaient être sanctionnés.

Le modèle de croissance par l’excédent commercial est dangereux car il introduit une concurrence sans fin où il y a des perdants et où le moins-disant part avec un avantage. Le maintien de monnaies nationales permettait de réduire cette pression puisque les pays qui laissaient progresser les salaires plus que leurs voisins pouvaient ensuite dévaluer pour regagner en compétitivité. Les monnaies nationales permettaient le progrès quand la monnaie unique entraine la régression.

 Une solidarité financière n’y ferait rien car, outre le fait d’être politiquement impossible, financer les déficits revient à traiter les conséquences du problème et non ses causes. La seule solution pour casser le cercle vicieux de la régression sociale est de revenir aux monnaies nationales.

Commentaires

Mardi 31 mai 2011 :

Crise de la dette : Mario Draghi met en garde contre des effets systémiques importants.

Le gouverneur de la Banque d'Italie Mario Draghi, futur président de la Banque centrale européenne (BCE), a mis en garde mardi contre les effets systémiques importants que pourrait entraîner la crise de la dette dans certains pays de la zone euro.

Dans la zone euro, la crise de la dette souveraine dans trois pays, qui représentent 6 % du PIB de la zone, a le potentiel d'avoir des effets systémiques importants, a déclaré M. Draghi, qui ne cite pas le nom de ces pays, mais fait référence à la Grèce, à l'Irlande et au Portugal.

M. Draghi s'exprimait à Rome devant l'assemblée générale annuelle de la Banque d'Italie.

La zone euro se trouve face à l'épreuve la plus difficile depuis sa création, a-t-il ajouté.

http://www.romandie.com/news/n/_Crise_dette_Draghi_met_en_garde_contre_des_effets_systemiques_importants310520111105.asp

Écrit par : BA | 31.05.2011

Ma nullité en économie m'empêche d'entrer dans le débat dès qu'il en est question. Je me contente donc habituellement de vous lire. Et pourtant vous n'arrivez pas, à ce stade, à totalement me convaincre.

Que L'Euro ne soit pas la panacée, j'en conviens, mais est-ce que la Grande-Bretagne, qui a conservé sa Lire, s'en tire mieux ?

Sortis de l'Euro, sortis même de l'Union Européenne, nous ne sortons pas de la mondialisation. Peut-on, tel le village Asterix, y résister seul avec dévaluation sur dévaluation comme seule potion magique ?

Si l'UE pose plus de problèmes qu'elle n'en résout n'est-ce pas parce qu'en face du libre-échange qu'elle encourage ("concurrence libre et non faussée") elle tolère les dumping fiscaux ou sociaux ?

N'est-ce pas plutôt avec une véritable "politique économique européenne" que l'on peut espérer avoir un poids au niveau mondial ?
Le marché européen n'est pas négligeable. S'il n'a pas la parole, n'est-ce pas en raison de ses divisions ?

Écrit par : PeutMieuxFaire | 31.05.2011

PeutMieuxFaire

En 3 volets :
http://www.marianne2.fr/Sapir-derriere-la-crise-grecque-l-explosion-de-l-euro_a206801.html

Écrit par : olaf | 31.05.2011

@PeutMieuxFaire
En 2008, en PNB, la France, tout petit pays de moins de 1/100° des habitants de la Planète, était classée 5°. Ce n'est évidemment pas grâce à l'euro.
Par contre elle était classée 33° en PNB par habitants
Si on prends les 60 pays ayant en 2008 des PNB/Hab de plus de 20000 $, seulement 13 sont dans la zone euro.
Je veux dire que des pays indépendants (je veux dire "monétairement souverains") s'en sortent très bien sans avoir notre "puissance".

Écrit par : A-J Holbecq | 31.05.2011

@Laurent
on peut prendre en compte aussi l'effet bénéfique des réajustements des parités monétaires pour les salariés des pays "performants": il reçoivent en appréciation de leur monnaie la juste rétribution de leur performance collective, grâce à une parité de pouvoir d'achat accrue. Les travailleurs allemands sont donc doublement pénalisés par l'€: par les mesures visant à diminuer le coût du travail; par la sous-évaluation relative de leur monnaie qui les empêche de bénéficier du juste fruit de leur performance.

Écrit par : Géry | 31.05.2011

@ BA

La zone euro va s'effondrer. J'étais à une réunion d'économistes ce matin et les plus sérieux en étaient tous convaincus. Ce n'est qu'une question de temps.

@ PMF

Le cas de la GB est un peu part du fait de la crise immobilière et financière, spécifique au pays en Europe. Mais je crois qu'ils ont bien amorti la crise avec la livre, ce qui leur a permis de dévaluer pour faciliter l'ajustement. De manière intéressante (Krugman l'a évoqué), la GB emprunte à 3.3% à 10 ans contre 5.3% pour l'Espagne, alors que Madrid a une dette plus faible et des déficits plus faibles. Krugman attribue cela au problème de l'euro qui ne permet pas à l'Espagne de dévaluer...

On peut prendre aussi le cas de la Suède, qui a beaucoup mieux traversé la crise que la zone euro (près de 4% de croissance l'an dernier).

Le problème de l'euro, c'est qu'il impose un ajustement par les salaires au lieu d'une dévaluation. Et une baisse de 20 à 35% des salaires, comme évoqué par Artus provoquerait une immense régression sociale, inhumaine, qui laisserait les pays qui la suivrait très appauvris.

Une politique européenne (de solidarité financière) ne résoudrait rien : il faut équilibrer les balances des paiements et réajuster les prix. Cela reviendrait à remplir une baignoire sans bonde.

Si l'Europe ne pèse pas, ce n'est pas parce qu'elle est divisée, c'est parce qu'elle est dogmatiquement néolibérale, notamment sur les questions commerciales. Nous sommes ouverts à tout, sans demander la réciproque. Nous abandonnons toute protection alors que les autres se protègent monétairement. Bref l'Europe telle qu'elle est construite aujourd'hui fait partie du problème et non de la solution.

@ Olaf

Merci

@ A-J

La Malaisie a choisi de ne pas suivre la voie du FMI à la fin des années 1990. L'Argentine non plus. La Corée du Sud est très protectionniste. Il y a de multiples exemples de pays plus petits que nous qui mène une politique conforme à leurs intérêts.

@ Géry

Bon point.

Écrit par : Laurent Pinsolle | 01.06.2011

"La zone euro va s'effondrer"

Excellente nouvelle. Les économistes - certains - reviennent à la raison.

Des délais de probabilité de l'évènement ont-il été évoqués lors de votre réunion ?

Avant ou après mai 2012 ?

Écrit par : Terence | 01.06.2011

@ PeutMieuxFaire :

"Que L'Euro ne soit pas la panacée, j'en conviens, mais est-ce que la Grande-Bretagne, qui a conservé sa Lire, s'en tire mieux ?"

Il n'est pas possible de nous comparer avec la Grande Bretagne, la stratégie de cette dernière dans la mondialisation a été de miser sur un secteur de la finance déréglementé qui doit tirer le reste de l'économie. Or ce secteur connaît aujourd'hui une crise profonde ce qui explique les difficultés insurmontables du pays. Sur ce sujet il y a "Pourquoi l'Angleterre a perdu" de Patrick Arthus.

Par ailleurs la sortie de l'euro n'est pas une fin en soi mais une étape, elle doit nécessairement s'accompagner de tout un tas de réformes structurelles.

Sinon, je suis tout à fait d'accord avec cet article qui résume bien les tares de l'euro. Sauf erreur de ma part, celui ci a créé un effet d'aubaine pour les pays périphériques qui ont bénéficié d'une monnaie a fort pouvoir d'achat, également de part une plus forte inflation le taux d'intérêt réel est plus bas et pousse à un endettement excessif. Tout ceci est raconté dans "L'Europe survivra t-elle à la mondialisation ?".

Autrement, je pense qu'il faut également insister sur la guerre financière et économique menée par les anglo-saxons contre l'euro. Un certain nombre d'acteurs se sont concertés et ont décidé que des Etats devaient faire faillite pour ébranler la crédibilité de l'euro et ce pour sauver le système du dollar qui permet de continuer l'endettement infernal américain. Un euro fort et crédible permet aux émergents de diversifier leurs avoirs et conteste le statut du dollar qui va s'effondrer.
Cet aspect est bien décrit par Myret Zaki dans "La fin du dollar" que je suis en train de lire. Cependant celle ci ne dit rien des vices intrinsèques de la monnaie unique européenne, elle se contente de relever que la situation américaine est bien plus grave que celle de l'Europe.

A mon avis une monnaie commune aurait de toute façon été plus réaliste. Ou au moins il faudrait un euro moins surévalué.
Et de plus l'Europe ne s'est pas donné les moyens d'imposer sa monnaie à l'international, par exemple je pense qu'elle aurait pu exiger l'utilisation de l'euro en lieu et place du dollar dans un certain nombre de cas. Cela s'inscrit dans un contexte plus global de soumission à l'Empire américain.

Pour finir, un entretien intéressant de Michel Drac sur la crise : http://vieilleeurope.free.fr/?p=1253

Écrit par : Onyx | 04.06.2011

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