01.08.2011

Gérard Lafay, le libéral qui s’oppose au néolibéralisme

« 12 clés pour sortir de la crise » est le coup de cœur de mes dernières lectures. Ce livre a l’immense intérêt de montrer qu’il existe un libéralisme humaniste et progressiste, à mille lieues du néolibéralisme.

Quand un économiste de droite est plus progressiste que le PS

Gérard Lafay n’est clairement pas un homme de gauche. On sent chez lui une vraie opposition à cette partie du spectre politique. Mais ce n’est pas pour autant un néolibéral. Il s’inscrit plutôt dans la continuité de Maurice Allais, qui se disait aussi libéral que socialiste. Il appartient à courant libéral modéré, volontiers paternaliste, sans doute influencé par le catholicisme social. Et au final, il apparaît bien plus progressiste que l’immense majorité des membres du parti « socialiste ».

C’est ainsi qu’il écrit au début de son introduction : « La mondialisation modifie désormais les rapport de force. La plupart des travailleurs européens voient leur position se dégrader lentement, devant choisir entre le chômage et la baisse des salaires, à un moment où les plus riches voient au contraire leurs revenus s’accroître démesurément, en particulier dans la sphère financière ». Il dénonce ce retour au « capitalisme pur et dur du 19ème siècle », qu’il qualifie de « néocapitalisme ».

En ce sens, il condamne la casse des monopoles naturels que sont les services publics de l’électricité, du gaz et des chemins de fer, pourtant soutenue par les partis « socialistes ». Il dénonce « la mise en situation déficitaire de la protection sociale, afin de pouvoir la démanteler par morceaux successifs ». Il critique également l’affaiblissement des conventions collectives qui sont un moyen de protéger les salariés individuels d’un rapport de force trop défavorable avec leur employeur.

Il dénonce l’explosion des inégalités salariales, citant l’étude de Frydman et Saks aux Etats-Unis qui montre qu’un PDG gagnait 40 fois plus qu’un salarié moyen dans les années 1970 et 360 fois plus au début des années 2000. Pour lui « l’origine première de l’actuelle crise mondiale se trouve dans l’accroissement des inégalités de revenus aux Etats-Unis », qui a provoqué une poussé de l’endettement.

Un constat sévère

Gérard Lafay utilise une image amusante pour définir « l’économie sociale de marché, quintessence d’un libéralisme pondéré » : une mayonnaise entre la dynamique de marché et la cohésion des forces sociales : « à la fin des Trente Glorieuses, la mayonnaise libérale se rigidifiait, l’économie perdant sa dynamique de marché par la dérive social-démocrate. Depuis la fin des années 1980, elle se liquéfie, l’économie perdant maintenant sa cohésion sociale par le tournant néocapitaliste ».

Ainsi, il dénonce l’excès de bureaucratie et de prélèvements fiscaux et sociaux (avec des taux marginaux d’imposition qui atteignaient 90% au Royaume Uni à la fin des années 1970). Mais il dénonce également la poursuite aveugle du modèle anglo-saxon promu par Reagan et Thatcher, systématiquement opposé au rôle économique de l’Etat, aux services publics, à la solidarité nationale, au contraire de l’économie mixte des modèles asiatiques.

Il dénonce également la chienlit financière et monétaire : l’inflation inconsidérée du prix des actifs, le flottement des monnaies, les instruments de protection qui se sont transformés en nouveaux véhicules de la spéculation, la titrisation, ainsi que le mode de création de la monnaie, abandonné aux banques privées. Pour lui « le néocapitalisme tend à ne produire que de la finance parasitaire », au détriment de l’industrie.

S’il n’est pas opposé à l’ouverture des frontières, il constate que « la réalité est très éloignée d’une vision idyllique » où les prix s’égaliseraient à Parité de Pouvoir d’Achat (PPA) et où les niveaux de salaires reflèteraient la productivité moyenne du travail. En fait, il dénonce un triple dumping, social, environnemental et monétaire. Il critique « l’intégrisme libre-échangiste » et, citant Robert Reich, souligne que les travailleurs perdent beaucoup plus que ne gagnent les consommateurs.

Je conseille très vivement la lecture de ce livre riche et dense, mais aussi court et accessible. Il permet d’accéder à une excellente synthèse des problématiques économiques actuelles.

Source : Gérard Lafay, « 12 clés pour sortir de la crise », L’Harmattan, suite demain

31.07.2011

Alain Cotta flingue la monnaie unique

Il avait combattu l’euro, avec Rosa et Lafay dans les années 1990. Il y a un an, il avait sorti un petit livre savoureux et toujours d’actualité « Sortir de l’euro ou mourir à petit feu ».

Les arguments des partisans de l’euro hachés menu

Comme Jean-Jacques Rosa après lui, l’économiste revient sur les nombreux arguments avancés par les partisans de l’unification monétaire européenne et depuis démentis par les faits. Il cite donc le fameux article du 28 octobre 1997 du Monde signé par tout ce que la pensée unique compte de partisans, de Pascal Lamy à Claude Bébéar. Le premier argument avancé était la protection contre les crises, prévision que les hoquets des bourses européennes depuis 18 mois infirment fortement.

Ensuite, l’euro devait apporter des prix stables : ceux des grandes marques de grande consommation ont fait l’exact inverse. Il devait ensuite assurer « une gestion saine des finances publiques ». C’est sans doute pour cela que nous sommes aujourd’hui en plein une crise des dettes souveraines… Enfin, l’euro devait nous apporter croissance et emploi. Manque de chance, la zone euro est, avec le Japon, la zone où la croissance est la plus faible depuis dix ans dans le monde entier.

Ensuite, l’euro devait nous donner « une position centrale dans le concert international ». En lieu et place, comme le dit Emmanuel Todd, « avec l’euro fou, l’Europe réussit le tour de force d’utiliser sa propre puissance économique pour se torturer ». Enfin, l’euro devait nous apporter une « cohésion interne » dont on discerne mal les contours en voyant certains Allemands demander aux Grecs de vendre leurs îles et certains grecs évoquer rien moins qu’un « 4ème Reich » !

Pourquoi l’euro ne marche pas

Alain Cotta développe des arguments repris par Patrick Artus et Jacques Sapir, à savoir que l’euro pousse à « contenir les salaires, accroître les impôts indirects pesant sur le consommateur et non sur les entreprises ». Il souligne que l’Allemagne s’y est adapté, accumulant 200 milliards d’excédent extérieur, correspondant à peu près aux déficits des autres pays. Pour lui, « la rente et les rentiers sont les grands bénéficiaires de l’euro », monnaie de la « gérontocratie européenne ».

Pour lui, les politiques qui ont construit l’euro sont « les pompiers zélés d’un incendie qu’ils auront allumé eux-mêmes ». Il note que la monnaie unique bénéficie de nombreux soutiens : tous les gouvernements en place, les rentiers, le système financier et les grands pays (Etats-Unis, Grande-Bretagne et Chine inclus), ce qui risque de faire durer le supplice de l’euro encore un peu, « la force du statu quo ».

Mais pour lui, les plans d’austérité pourraient bien réveiller les peuples, comme le montre le mouvement des Indignados. Il ne croît pas à un mouvement fédéraliste qui « condamnerait les représentants du peuple à devenir (…) des décideurs de la localisation des pissotières ». Il souligne également que l’Allemagne ne sauvera pas l’euro « à n’importe quel prix » et trouve les réticences du peuple allemand « justifiées ». Il n’attaque pas des marchés qui ne font que refléter la réalité.

Vers une nouvelle Europe monétaire

Il souligne que ce sont les porteurs d’obligations de la Grèce qui ont profité du plan de soutien qui a permis de leur rembourser 100 milliards d’euros. Il préconise la transformation de l’euro en une monnaie commune accompagnée de monnaies nationales aux parités ajustables. Il souligne qu’Athènes ne retrouvera pas la croissance sans pouvoir dévaluer et souligne qu’il y a « des dévaluations réussies, d’autres qui échouent, certaines suivies d’inflations, et d’autres non ».

Il pense que l’Allemagne peut changer de modèle et pourrait bien « condamner la zone euro, dont elle détient les clés financières de la cohésion ». Comme Jacques Sapir, il évoque l’utilisation de l’article 16 et prévoit plus de croissance en cas de sortie de l’euro, préconisant aussi l’utilisation de la monétisation. Il croit fortement à l’avenir de notre pays, qui peut s’appuyer sur quatre atouts majeurs : le tourisme, notre système de santé, notre langue ainsi que notre épargne.

Avec ce petit livre mêlant économie et politique, Alain Cotta signe un essai facile à lire, aussi élégant que percutant qui synthétise remarquablement les enjeux autour de la monnaie unique européenne.

Source : Alain Cotta, « Sortir de l’euro ou mourir à petit feu », Plon, collection Tribune Libre

30.07.2011

Jean-Jacques Rosa enterre l’euro

L’économiste libéral fait partie de ceux qui avaient combattu la création de l’euro dans les années 1990. L’histoire lui ayant donné raison, il propose une analyse des dysfonctionnements de l’euro et de sa sortie.

Une Zone Monétaire non Optimale

Il dénonce d’emblée cette « monnaie unique appliquée à des économies dissemblables », qui a privé « les économies nationales d’un amortisseur de crise essentiel dans les remous de la grande récession ». Il dénonce la logique soviétique qui consiste à « préconiser une fois de plus un renforcement de la politique de centralisation continentale qui est à l’origine même du désastre qui s’annonce » ainsi que le décalage entre les citoyens ordinaires et des élites cosmopolites et globalisées.

Dès 1998, l’auteur écrivait que « la création de la monnaie unique est la plus grave erreur économique commise par les gouvernements européens depuis les politiques déflationnistes » des années 1930. Il souligne qu’une « politique monétaire centralisée ne peut convenir à aucun des pays membres dont les conjonctures divergent habituellement, et ont continué à le faire depuis la création de l’euro ». Il envisage même « de belles années de prospérité de rattrapage après sa disparition ».

Il réaffirme que « les pays européens qui ont adhéré à l’euro ne font pas partie d’une zone monétaire optimale », du fait de l’absence de convergence macro-économique, de mobilité des travailleurs et de budget commun. Et il réfute une éventuelle convergence en s’appuyant sur les travaux de Paul Krugman, « qui a montré que l’intensification des échanges ne conduit pas à l’homogénéisation des activités économique sur un territoire donné, mais au contraire à la spécialisation ».

Ensuite, il conteste le fait qu’un Etat (européen) de très grande dimension serait plus efficace que des Etats plus petits, citant l’exemple de la Suède et de la Suisse pour montrer qu’une taille plus petite n’est pas un handicap. Pour lui « la politique monétaire unique freine ainsi les économies en récession et stimule les économies en surchauffe », provoquant des bulles comme en Irlande et en Espagne, pays qui étaient désarmés pour contenir les excès de leurs économies.

Pourquoi a-t-on fait l’euro ?

Jean-Jacques Rosa voit trois types de motivation à l’action politique : la poursuite de l’intérêt général, la simple volonté de puissance et la poursuite d’intérêts particuliers. Les deux derniers sont ceux qui ont présidé à la création de cet euro qui a permis aux principaux emprunteurs (Etats et système financier) de se financer à bon compte, avec des taux d’intérêt faibles. Et c’est pour cela que les Etats ont veillé à limiter l’inflation et les déficits tout en interdisant la monétisation.

Malheureusement, la baisse des taux a fini par permettre à quelques pays et à la plupart des banques d’emprunter plus que de raison, aboutissant à la crise de 2008. On note que les banques ne se sont pas forcément mieux comportées que les Etats… Au final, l’euro a favorisé les mauvais comportements et « les freins du Pacte de Stabilité n’ont pas tenu longtemps sous la pression de la crise, dans des économies privées de politiques monétaires adéquates ».

Il dénonce les prédictions apocalyptiques en cas de sortie de l’euro en soulignant que Londres avait fortement profité de sa sortie du SME en 1992. Pour lui, il s’agit « d’une ultime ligne de défense, destinée à interdire toute remise en cause de l’euro, alors que ses défenseurs ont épuisé tous leurs arguments précédents, qui ont été, tour à tour, radicalement démentis par l’expérience ». Il souligne que le gonflement de la dette serait limité et qu’au pire, l’option du défaut reste possible.

Pour lui, « la dévaluation du franc pourrait être faible ou nulle », notamment si notre sortie fait baisser le cours de l’euro monnaie commune. Il conclut par un éloge de la décentralisation et souligne les inconvénients de la centralisation européenne, qui favorise les lobbys et dégrade la démocratie. Jean-Jacques Rosa se montre optimiste sur les conséquences d’une fin de la monnaie unique, qui revitalisera la vie démocratique et l’économie, appelant à un nouveau 1958.

Ce petit livre, à moins de 60 anciens francs (en attendant le nouveau nouveau franc), est sans doute la meilleure synthèse des arguments économiques en faveur de la sortie de l’euro. Un complément parfait au livre plus politique de Nicolas Dupont-Aignan sur « L’arnaque du siècle ».

Source : Jean-Jacques Rosa, « L’euro, comment s’en débarrasser », Grasset

28.07.2011

Quand le philosophe Paul Jorion dépasse l’économiste

C’est une des choses que j’avais particulièrement apprécié dans « L’implosion », la capacité de l’auteur à développer une réflexion philosophique sur notre société, sa déshumanisation et son retour à l’état de nature. Il la prolonge largement dans ce nouveau livre.

Paul Jorion, philosophe

Il souligne que théoriquement, les salariés devraient être de vrais parties prenantes dans la production d’une entreprise et, à ce titre, se partager avec les autres acteurs (actionnaires, capitalistes et dirigeants) les profits de la vente. Mais il note qu’aujourd’hui, ils ne sont qu’un frais de production comme un autre. De manière totalement asymétrique, la rémunération des traders se fixe en fonction des commissions qu’ils rapportent, ouvrant la voie à des salaires énormes.

Jorion rappelle que pour Marx, « la baisse tendancielle du taux de profit est la raison pour laquelle le capitalisme est condamné à terme ». Mais il note que, bien au contraire, le taux de profit ne cesse ne progresser, notamment du fait de la baisse de la part des salaires dans la valeur ajoutée, passée, selon Edouard Husson, de 1992 à 2007 de 66.4 à 54.8%, sans conduire à une forte hausse des investissements mais à une progression des dividendes et du cash flow.

Il revient sur le fait que Keynes avait fait « du plein emploi un principe intangible autour duquel redéfinir l’économie » pour refuser la substitution des salaires par le crédit et éliminer la fonction parasitaire de la finance. Il souligne que l’absence trop forte d’égalité affecte la liberté des individus et la fraternité est remise en cause par le néolibéralisme devenu principe organisateur de notre société.

Citant Thomas Hobbes, il revient sur son image de retour à l’état de nature et de loi de la jungle pour définir nos sociétés modernes, où « l’homme est un loup pour l’homme » du fait de la trop forte concentration de la richesse. Il cite Freud pour qui « l’homme civilisé a fait l’échange d’une part de bonheur possible contre une part de sécurité » et qui rejetait le communisme où la vertu n’étant pas récompensée.

Il cite également Hegel pour souligner l’importance du travail dans le processus d’intégration à la société et évoque les « exigences contradictoires du citoyen et du bourgeois qui cohabitent en nous : le citoyen aspire à l’égalité de tous (…) alors que le bourgeois insiste sur son droit personnel à accumuler autant de richesses qu’il le jugera bon ». Il cite également plusieurs fois Robespierre pour qui « l’extrême disproportion des fortunes est la source de bien des maux et de bien des crimes ».

S’opposant aux néolibéraux et libertariens, Paul Jorion affirme que : « c’est l’Etat seul qui pourra organiser la force collective qui permettra de défendre la propriété de chacun ». Il cite Lacordaire : « entre le fort et le faible, entre le riche et le pauvre, entre le maître et le serviteur, c’est la liberté qui opprime et la loi qui affranchit ». Il termine son livre en appelant à une grande réforme fiscale progressiste qui n’est pas sans rappeler les principes de celle défendue par Piketty et Landais.

Zone d’ombre monétaire

Si ce livre est très réussi, j’y mettrai deux bémols. Le premier concerne l’analyse que fait l’auteur du travail « devenu rare dans un monde où la productivité croît par l’automation ».  Un déficit commercial équivalent à 4% du PIB et la crise permettent de fortement contester cette vision en France. Il me semble que le chômage de masse est davantage le produit de choix politiques qu’un fait inéluctable consécutif au progrès (ce qui aurait pu être dit plusieurs fois dans l’histoire).

Enfin, l’auteur affirme de manière un peu rapide que « les banques centrales – et elles seules – sont en charge de création monétaire ». Un simple cours de comptabilité, ou, par exemple, le livre de Pierre-Noël Giraud, « Le commerce des promesses » permettent de comprendre que ce sont les banques privées qui créent la monnaie aujourd’hui. En outre, si l’assertion de l’auteur était juste, le bilan de la BCE serait équivalent à la masse monétaire de la zone euro. Or, il n’en représente que 20% (2000 milliards contre 9500), et leurs évolutions sont totalement dé corrélées.

Malgré ces deux points, la lecture de ce nouvel ouvrage de Paul Jorion est hautement recommandable car si son foisonnement est parfois un peu désordonné, il est extrêmement riche, tant sur l’analyse pointue des dérives de la finance, que de son histoire et il présente une analyse philosophique passionnante.

Source : Paul Jorion, « Le capitalisme à l’agonie », Fayard

25.07.2011

Paul Jorion explique les excès du capitalisme

Assez naturellement, l’auteur complète son analyse des causes de la crise économique actuelle par un regard pointu et passionnant sur les questions financières, qu’il connaît bien.

Un système dysfonctionnel

Paul Jorion classe les acteurs du capitalisme en trois grandes catégories : les capitalistes (actionnaires), les dirigeants d’entreprise et les salariés (la 4ème, les marchants, n’ajoute pas grand chose à l’analyse). Il souligne qu’aujourd’hui, les intérêts des dirigeants ont été trop alignés sur ceux des capitalistes et que les salariés ne sont plus traités comme parties prenantes des entreprises, mais comme un simple facteur de coût, purement substituable, du fait du chômage de masse.

Il souligne de manière extrêmement pertinente la montée des « ententes implicites, sans concertation, qui peuvent émerger spontanément tant elles se révèlent avantageuses pour les vendeurs », citant Marx pour qui « l’armée la moins affaiblie par les bagarres internes (ici, les capitalistes), remportera la victoire ». L’explosion des taux de profits des grandes entreprises, notamment dans quelques secteurs (banques, pharmacie), confirme totalement ses dires.

Il dénonce la « vague ultralibérale libertarienne » qui a conduit à « un excès dans la déréglementation capable de tuer le système capitaliste lui-même bien plus sûrement qu’une intervention excessive de l’Etat, en obligeant celui-ci à intervenir au-delà de ses moyens financiers ». Il dénonce le recourt excessif au crédit, qui hypothèque l’avenir ainsi que l’explosion des inégalités, qui ont retrouvé en 2007 les niveaux de 1929, ce qui devrait conduire à une réflexion sur le système actuel.

Anatomie de l’anarchie financière

Paul Jorion est toujours aussi passionnant quand il raconte le fonctionnement délirant des marchés financiers, dont il dénonce le caractère darwinien, « où les plus petits sont inéluctablement éliminés ou absorbés par les plus gros ». Il rappelle les dérives de la titrisation, qui permet de sortir les créances des bilans et d’enregistrer des gains avant qu’ils ne soient concrétisés. Il souligne que cela déclenche aussi des bonus indus pour les dirigeants des entreprises concernées…

Il dénonce l’aléa moral que représentent les CDS, cette « assurance sur la voiture du voisin » et rappelle tous les cercles vicieux qu’entraînent ces nouveaux outils de la finance, montrant que l’augmentation de la demande d’une assurance sur un risque fait monter son prix sans que le risque ne progresse, introduisant une distorsion dangereuse entre la finance et la réalité. En outre, il rappelle le caractère « auto réalisateur » des marchés, dont les paris créent les conditions de leur réalisation.

Il souligne également le rôle des CDO, ces titres composés d’actifs plus ou moins pourris, qui pouvaient également être purement synthétiques, de purs paris apparentés à un casino. Il revient également sur les dernières innovations, celles qui apporteront sans doute le krach de demain : les dark pools et le High Frequency Trading (HFT). Les « dark pools » sont des marchés non transparents qui permettent au système financier de vendre et acheter en toute discrétion.

Paul Jorion souligne que ces derniers permettent le « front running », système où une banque place un ordre d’achat en son compte juste avant l’exécution de l’ordre important d’un client, qui fait donc monter les cours, pour lui « une variété du délit d’initié ». Le HFT représente plus de la moitié des volumes échangés aujourd’hui à New York. Il permet de manipuler les prix à court terme car « la quasi-totalité des offres d’achat ou de vente est annulée avant de se matérialiser ».

L’auteur y voit la raison majeure du « krach éclair » du 6 mai 2010, où la Bourse a perdu soudainement 10% (dont 5% en quatre minutes !) lors des premières émeutes en Grèce. Officiellement, il s’agirait d’une vente panique à tout prix d’un acteur important qui aurait déclenché l’effondrement. Mais Paul Jorion rapporte les dires du rapport de la SEC pour souligner le rôle du HFT, lié à l’échange virtuel et automatisé de 27 000 contrats en 14 secondes alors que le nombre réel n’était que de 200.

Bref, tout semble d’ors et déjà en place pour la prochaine crise. Celle de 2008 sera venue de la titrisation, des CDS et des CDO. La prochaine sera probablement le produit des dark pools et du HFT.

Source : Paul Jorion, « Le capitalisme à l’agonie », Fayard, Suite demain

24.07.2011

Paul Jorion nous conte les excès du capitalisme

Après « La crise » et « L’implosion », avec « Le capitalisme à l’agonie », Paul Jorion s’attaque à une tâche plus large, l’analyse des rouages du capitalisme à travers l’économie mais aussi l’histoire et la philosophie.

La dérive néolibérale

Comme beaucoup d’auteurs, Paul Jorion attribue en partie les dérives actuelles à la chute du mur de Berlin, qui incitait le capitalisme à une certaine « décence ». Dans un écho à l’analyse de Galbraith de la crise de 1929, il pointe le doigt sur l’effet de levier, qui « démultiplie le profit potentiel et démultiplie bien entendu la perte potentielle exactement dans la même proportion ». Il dénonce l’impasse actuelle : « réduire la dette publique des Etats tout en assurant la croissance ».

Il soutient que « le secteur bancaire s’est écroulé, l’Etat s’est porté à son secours et est tombé à sa suite. La banque a alors grimpé sur les épaules de l’Etat, ce qui lui a permis de sortir du trou. L’Etat, lui, y est resté ». Pire, ce sont les citoyens qui doivent régler la note. Il dénonce la loi Franck-Dodd, qui a non seulement préservée l’activité spéculative, mais l’a même « optimisée ».

Paul Jorion revient longuement sur l’audition de Goldman Sachs par les autorités étasuniennes. Il y décrit comment, après avoir acquis des créances subprimes, « les banques refilèrent à leurs clients les pertes qui s’y annonçaient », pariant même « sur la chute de ce qui apparaissait soudain comme un secteur du crédit condamné globalement ». L’auteur dénonce « une industrie financière précipitant sa propre perte en pariant sur celle-ci et démarchant fébrilement des contreparties éventuelles ».

Retour vers le passé

L’auteur rappelle l’opposition de Keynes à l’étalon or et, comme Jacques Sapir, il souligne son opposition aux déséquilibres commerciaux et évoque son souhait de création d’un « système de récompenses et de pénalités faisant en sorte que les nations (…) soient encouragés à maintenir un équilibre entre leurs importations et leurs exportations », la charte de la Havane. Il souligne le rôle de la monnaie pour y arriver, via les dévaluations et les réévaluations.

Il rappelle que le plein emploi était pour lui un « impératif moral », l’objectif premier de toute politique. Pour Keynes, il était aussi important de distinguer les capitaux spéculatifs des authentiques investissements, qui apportent de la valeur à long terme : « aucun pays ne pourra désormais autoriser sans risque la fuite des capitaux pour des raisons politiques, pour échapper à l’impôt ou dans l’anticipation d’une évasion fiscale » dans ses « Propositions pour une Union Monétaire International ».

Paul Jorion développe également une thèse audacieuse mais qui semble faire sens sur le rôle du dollar dans le monde. Il soutient que « pour que le dollar puisse assumer son rôle de monnaie de référence, il faut que la balance commerciale des Etats-Unis soit en permanence déficitaire » car cela contribue à la dollarisation de la planète financière. En outre, cela maintient un dollar faible sans risquer l’hyperinflation et cela impose de facto les pays excédentaires à financer la dette.

Les « ventes fictives »

L’auteur revient de manière passionnante sur les évolutions du droit des produits dérivés au 19ème siècle. Jusqu’en 1885, les paris sur les fluctuations de prix étaient interdits en France, les ventes à découvert (quand le vendeur ne possède pas ce qu’il vend) étant appelées « ventes fictives ». En effet, jusqu’à cette date, la législation française les assimilait à un jeu et une ordonnance de 1629, déclare « toute dette de jeu nulle (…) et déchargée de toutes obligations civiles et naturelles ».

En clair, « le perdant (pouvait) invoquer l’exception de jeu pour tenter d’échapper à ses obligations », freinant le développement de ces « ventes fictives ». Malgré tout, se développe au milieu du 19ème siècle « la Coulisse », une Bourse illégale qui va attirer plus de la moitié des transactions du fait de ses coûts inférieurs. Mais le krach de 1882 poussa le législateur à accepter les ventes à découvert pour les faire rentrer dans la légalité, et suivre la libéralisation mise en place dans les autres pays…

Quelle meilleure conclusion que cette citation de Hegel rapportée par l’auteur dans son introduction : « l’expérience et l’histoire nous enseignent que les peuples et gouvernements n’ont jamais rien appris de l’histoire, qu’ils n’ont jamais agi suivant les maximes qu’on aurait pu en tirer ».

Source : Paul Jorion, « Le capitalisme à l’agonie », Fayard, Suite demain

07.06.2011

Jacques Généreux conte la grande régression de nos sociétés

Outre une synthèse utile de la grande régression économique qui touche nos pays dits développés, Jacques Généreux développe également une analyse plus sociétale et politique de cette crise, en proposant une synthèse actualisée de sa thèse de « La dissociété ».

La guerre des idées

Jacques Généreux avait déjà beaucoup développé la question idéologique dans « La dissociété », expliquant la montée du néolibéralisme au tournant du siècle dernier. Il revient sur ce paradoxe qui veut que « tandis qu’une minorité semble profiter outrageusement d’une dynamique destructrice pour la vie du plus grand nombre, aucune force politique majoritaire n’émerge pour imposer une autre voie ». Pour lui, la société néolibérale secrète les ferments de son maintien.

Tout d’abord, elle parvient à faire passer l’idée qu’il n’y a pas d’autres politiques possibles. Ensuite, il faut déplacer le débat. Pour lui « plus on entend livrer une société à la libre compétition des intérêts privés, plus on doit se préparer à contenir les conflits et la violence par des normes sociales et des institutions répressives ». Et donc, pour Jacques Généreux, cela conduit à une poussée identitaire et conservatrice, puis un rejet de l’autre et notamment de l’étranger.

La guerre sociétale

Mais l’auteur complète son analyse en montrant que le libertarisme économique s’appuie sur une poussée libertaire plus générale. Il souligne « qu’à la fin des années 1970, hormis quelques philosophes et écologistes, personne n’a la hantise d’une société trop libérale ou d’un excès d’individualisme ». Pour lui, « la grande régression pousse d’abord à leurs limites les traits libertaires de la modernité pour n’instaurer, finalement qu’une nouvelle aliénation ».

Jacques Généreux en profite pour revenir à sa théorie d’organisation des sociétés, cœur de « La dissociété » qui distingue « dissociété individualiste », « dissociété communautariste », « hypersociété » et « société de progrès humain » en fonction des liens intra et intercommunautaires. Il y voit une cause de la permissivité et du manque d’éducation des enfants, du délitement de l’école républicaine et de la violence. Pour lui, le néolibéralisme ignore la nature profonde de l’homme, être social.

Le combat politique

Il conteste fermement le « mythe des marges de manœuvres disparues » car pour lui, « la mise en œuvre des réformes néolibérales ne manifeste aucune défaite du politique, mais bien au contraire, la victoire durable d’une politique ». Il utilise une image assez spectaculaire : « on voudrait nous suggérer que nous n’avons plus de bras, jusqu’à nous faire oublier la scie qui est en train de nous amputer » et critique fortement l’Europe, parlant même de « soft fascisme » au sujet du TCE.

Pour lui « la fonction politique fondamentale d’une extension globale et d’une intensification locale de la compétition : contourner et finalement abolir le débat démocratique en instituant des conduites à sens unique imposées par une nécessité artificielle de survivre à la compétition ». En 5 ans, Jacques Généreux est devenu plus critique vis-à-vis de ses anciens camarades socialistes, « pseudo-progressistes » qui « dénoncent des symptômes mais pas la maladie ».

Il dénonce une gauche qui « cherche d’abord à gagner des élections », qui « est devenue la championne de l’inconsistance idéologique et a perdu la confiance des classes populaires ». En revanche, quand il soutient que la doxa néolibérale a perdu de sa vigueur à la fin des années 1990, il omet le débat sur « l’autre politique », porté par Philippe Séguin et Jean-Pierre Chevènement, les éclaireurs politiques de la pensée politique alternative dont il fait partie.

Malgré quelques petits bémols, ce livre est une bonne synthèse, très différente de celle de Jacques Sapir, plus sociétale et psychologisante. En outre, il permet d’accéder dans une version simplifiée et plus grand public à la pensée très intéressante de Jacques Généreux.

Source : Jacques Généreux, « La grande régression », Seuil

06.06.2011

Jacques Généreux conte la grande régression économique

L’économiste du Parti de Gauche, qui a longtemps officié au Parti Socialiste, a publié il y a quelques mois « la Grande Régression », une synthèse abordable de sa pensée et des nombreux ouvrages qu’il a pu publier (et notamment « La dissociété », dont j’avais écrit une revue en trois parties).

Le procès de la libéralisation

Comme avec Jacques Sapir, l’intérêt de l’analyse de Jacques Généreux est qu’elle est systémique, prenant en compte la libéralisation du commerce et de la finance. Mais si le premier y ajoute une dimension plus historique, le second y ajoute une analyse plus psychologique et philosophique, sur laquelle je reviendrai demain. Au global, les analyses des deux auteurs sont extrêmement proches. Ils mettent tous les deux en cause la libéralisation généralisée de l’économie depuis les années 1970.

Pour lui, les pays du Nord « ont placé leurs propres travailleurs en état de guerre économique (…) ; ils ont restauré les pleins pouvoirs du capital en déréglementant les transactions financières et en étendant le principe du libre-échange ». « En instituant une libre concurrence entre des pays où les standards de rémunération, de droits sociaux, de sécurité sociale et d’imposition des revenus sont très différents, la généralisation du libre-échange ne peut avoir d’autre effet ni d’autre but que de miner la compétitivité de ceux qui ont les standards les plus élevés ».

Il critique la libéralisation des mouvements de capitaux, et souligne « qu’un marché où la compétition est sans limites n’institue pas un doux commerce profitable à tous les hommes, mais une guerre impitoyable où les gagnants accumulent toujours plus de moyens pour renforcer leur domination ». Il critique un système où l’on oppose « les poids mouches aux super-welters ». Pour lui, « ce que le capitaliste revendique en réalité, dans son appel au marché libre, c’est la liberté d’agir à sa guise pour dominer tous ses concurrents au sens large, c’est à dire tous ceux qui se mettent en travers de sa course au profit ». En fait, « la libre concurrence susceptible de menacer les profits est en même temps l’outil nécessaire à l’élimination de la concurrence, car elle n’est au fond que la loi du plus fort qui élimine les plus faibles ».

Il dénonce également les inégalités entre une Bourse « sangsue qui pompe bien plus de revenus aux entreprises qu’elle ne leur fournit de capitaux propres » mais aussi les inégalités de revenus en soulignant qu’à un certain niveau, elles ont un effet démobilisateur  pour la majorité de la population. Il critique vertement le modèle étasunien, sa violence, sa pauvreté et souligne qu’au contraire, ce sont nos services publics qui font que la France attire toujours autant de capitaux.

Un processus historique

Jacques Généreux synthétise les mouvements de l’histoire ainsi : « la phase précédant la Grande Régression avait enclenché une dialectique positive dans laquelle le capitalisme s’adaptait aux exigences de la société. La contre-révolution néolibérale des années 1980 a mis ce moteur dialectique en marche arrière, contraignant désormais la société à s’adapter continuellement aux exigences toujours plus hautes du capital ». Puis il s’attarde un peu plus longuement sur la crise que nous traversons.

Il souligne justement que les attaques contre quelques capitalistes (Madoff, Kerviel ) sont surtout un moyen « d’épargner le capitalisme ». Il montre que plus qu’une régulation de la finance, c’est à une « régulation des Etats conforme aux attentes des marchés financiers » que l’on assiste. Il note que « la capacité de notre société à survivre à une crise mondiale de la finance affaiblit la contestation du système fauteur de crise », indiquant la victoire de la lecture néolibérale de la crise.

Il souligne les dangers de la couverture des risques, qui distord les intérêts des banques : « imaginez que vous puissiez vous assurer contre le risque d’incendie non seulement chez vous, mais aussi chez n’importe qui : voilà de quoi susciter des vocations de pyromanes ! ». Il rappelle que la baisse du pouvoir d’achat a été compensée par l’endettement des ménages. Enfin, il attaque le plan européen « d’aide » à la Grèce en disant qu’il revient à « pratiquer une saignée sur un patient en pleine hémorragie ».

Ce nouveau livre de Jacques Généreux a l’intérêt de représenter une synthèse extrêmement bien balancée des carences de notre système actuel. Demain, j’étudierai son volet sociétal.

Source : Jacques Généreux, « La grande régression », Seuil

09.05.2011

« La démondialisation » : la bible économique alternative de Jacques Sapir (2/2)

C’est le cœur du nouveau livre de Jacques Sapir : produire une analyse critique systémique de la mondialisation, recoupant commerce, monnaie et finance, afin de proposer une alternative complète.

Les ravages de la globalisation marchande

L’économiste commence par une analyse des limites de la libéralisation commerciale. Il tord le cou à plusieurs mythes, soulignant que « c’est au contraire la croissance dans les principaux pays qui tire le commerce », comme l’a montré a contrario 2009. Il note aussi qu’il y a beaucoup d’effets d’optique, entre la montée considérable du prix des matières premières, ou la spécialisation qui fait progresser commerce et PIB sans forcément faire progresser le bien-être.

En évoquant les pays asiatiques, il souligne que « la globalisation marchande ne donne des résultats que dans la mesure où l’on ne joue pas son jeu mais où d’autres acceptent de le jouer ». Il montre également que les modèles qui chiffrent les bénéfices de la libéralisation aboutissent à des estimations limitées, et ne bénéficiant qu’à la Chine (d’où l’échec de Doha)… En outre, la libéralisation de l’agriculture aboutit à une instabilité qui se révèle dévastatrice.

Il dénonce « les mesures destinées à faire baisser la part des salaires (qui passent) pour une sorte de loi de la nature ». Il en souligne tous les méfaits : effondrement de la part des salaires dans le PIB (10 points depuis 30 ans), hausse du chômage, explosion des inégalités : les salaires stagnent, à part en haut de la pyramide, où ils explosent (plus de 20% des revenus pour 1% de la population contre 9% il y a trente ans aux Etats-Unis, la France restant plus égalitaire).

Il insiste sur le décrochage entre gains de productivité et hausses de salaire et le fait que la hausse du salaire moyen (12% de 1996 à 2006) camoufle la stagnation du salaire médian (+4%). Enfin, il distingue deux types de délocalisations, les directes et les indirectes (quand on produit un nouveau modèle ailleurs), qui ont permis de transférer 30% de la production automobile Française. En y ajoutant l’effet dépressif induit, il estime qu’on peut leur attribuer au moins 50% du niveau du chômage.

Les ravages de la globalisation financière

Puis, Jacques Sapir analyse la globalisation financière. Il dénonce la part grandissante des profits financiers, passés de 10% dans les années 1950 à près de 40% aujourd’hui, et même 50% en prenant la part des profits financiers réalisés par les entreprises non financières (automobile, General Electric). Il souligne l’explosion des produits dérivés, passés de 1 500 milliards en 2002 à 46 000 milliards en 2007 et l’opacité du système dont seul le système financier profite véritablement.

Il souligne le rôle de la libéralisation des mouvements de capitaux dans les crises des pays émergents des années 1990 puisque leur entrée désordonnée fait monter le cours de la monnaie, créant un déficit commercial, poussant alors les capitaux à fuir. Le problème est que le FMI a alors imposé des politiques extrêmement dures, poussant les pays asiatiques à accumuler des réserves de change colossales pour se protéger du FMI, et donc à développer les exportations.

L’auteur revient également assez longuement sur l’euro, qui contribue à l’atonie économique de l’Europe. Pour lui, « parce qu’elle est unique, la politique monétaire ne peut plus prendre en compte la diversité des situations » et explique les bulles Espagnoles et Irlandaises. Pour lui, les plans actuels ne font que faire durer la situation car rien « ne peut remédier aux déficiences structurelles d’une monnaie unique sur une zone dont l’hétérogénéité économique ne fait que croître ».

Pour mettre en place la démondialisation, il reconnaît que « l’Europe est d’ailleurs moins une solution qu’une partie du problème ». Il plaide pour une action unilatérale de la France, et évoque l’article 16, tout en utilisant la concertation avec nos partenaires européens pour démultiplier « les effets de l’action unilatérale ». Pour lui, « la globalisation financière établit bien un pouvoir supérieur aux Etats qui leur impose leurs politiques, mais il n’en est ainsi que parce que ces mêmes Etats le veulent bien ».

Ce livre présente sans doute la meilleure analyse d’ensemble en faveur d’une démondialisation systémique et d’un plus grand dirigisme afin que le progrès économique profite à tous et pas seulement à quelques uns. En ce sens, il est parfaitement indispensable.

Source : « La démondialisation », Jacques Sapir, collection « Economie humaine », Seuil

08.05.2011

« La démondialisation » : la bible économique alternative de Jacques Sapir (1/2)

C’est par hasard que j’ai appris la sortie du dernier livre de Jacques Sapir, « La démondialisation », le mois dernier. Passées les premières pages, qui ne surprendront pas les amateurs de l’auteur, sa lecture révèle un essai indispensable pour la pensée économique alternative.

Un livre aux multiples facettes

Que pouvait encore apporter Jacques Sapir à la réflexion pour la construction d’un nouveau monde économique ? En effet, tant de livres ont été écrits depuis quelques années qu’il pouvait sembler difficile de trouver une vraie valeur ajoutée à une telle entreprise. Et pourtant, il y parvient brillamment. Tout d’abord, il est sans doute le premier à faire une analyse globale des travers de la mondialisation.

En effet, Jacques Sapir mêle analyse de la monnaie, du commerce et de la finance dans un même ouvrage, ce qui est finalement assez rare. La « démondialisation » qu’il appelle de ses vœux est aussi globale que le monde économique dans lequel nous vivons. Et ce point est fondamental, alors que la plupart des auteurs privilégient soit une analyse financière (Frédéric Lordon, Paul Jorion), soit une analyse du libre-échange (Emmanuel Todd). L’anarchie néolibérale est bien globale.

En outre, ce livre présente d’autres atouts. L’auteur revient sur l’histoire de la construction de notre système économique actuel depuis la Seconde Guerre Mondiale dans une synthèse saisissante et passionnante des 70 dernières années. Ces passages se lisent comme un roman et remettent en perspective tout ce qui se passe aujourd’hui. Ils permettent de comprendre bien plus en profondeur le débat économique entre Keynes et les Etats-Unis dans les années 1940.

Mieux, outre le fait de permettre d’enrichir ses connaissances historiques, ce livre présente une double lecture. Ses 250 pages en font un livre d’économie accessible, une synthèse utile des problématiques de la mondialisation et des solutions qu’il faut y apporter. Car, plutôt que de faire un livre de 500 pages qui aurait pu en rebuter certains, Jacques Sapir a pris le soin d’indiquer de très nombreux liens qui permettent de compléter ses analyses et d’aller plus loin.

Une histoire de la mondialisation

La partie sur le commerce est plus courte car la charte de la Havane fut rejetée par les Etats-Unis. Elle contenait pourtant de nombreux aspects intéressants, comme la priorité donnée à l’emploi, la possibilité de mesures protectionnistes, une volonté d’équilibre des balances des paiements. Globalement, cette charte reflétait assez fidèlement les idées de Keynes. Mais le GATT et plus encore l’OMC à partir des années 1990 sont partis dans une direction opposée.

Dans le domaine financier, il revient sur les propositions de Keynes, qui s’opposait à l’étalon-or, qui risquait de limiter les liquidités et était donc partisan d’une monnaie internationale (le bancor). Favorable au libre-échange à l’origine, il s’était ouvert au protectionnisme et surtout à l’équilibre des balances des paiements (souhaitant pénaliser déficit comme excédent). Enfin, si la coordination entre Etats est essentielle, il était très attaché à la souveraineté nationale et donc au contrôle des mouvements de capitaux.

Malheureusement, les Etats-Unis ont imposé leur système, à l’exception de l’UEP (Union Européenne des Paiements) de 1950 à 1958, pour équilibrer les balances des paiements. A partir de 1958, la France s’efforça de réformer le système dans un sens très keynésien, s’opposant à la libéralisation des capitaux, puis poussant le successeur du bancor, le DTS en 1967, et enfin cherchant à en donner l’accès aux pays en voie de développement (ce que refusaient les Etats-Unis).

Les tentatives de réforme ayant échoué, la France se retire du « pool de l’or » et échange ses dollars, contribuant à l’effondrement d’un système miné par les déficits étasuniens résultant de la guerre du Vietnam. En 1971, la convertibilité du dollar est suspendue (après avoir été limitée dès 1968) et en 1973, la conférence de Jamaïque consacre le flottement généralisé des monnaies, le prélude à la déréglementation généralisée de l’économie dans les années à venir.

L’aspect historique ne représente qu’une partie du livre de Jacques Sapir. Le cœur de cet ouvrage est une critique radicale de la mondialisation, que j’étudierai demain.

Source : « La démondialisation », Jacques Sapir, collection « Economie humaine », Seuil