14.08.2010
L’horreur eugénique
La question de la maîtrise des naissances est une question extrêmement complexe. Les progrès technologiques nous permettent de davantage conformer nos enfants à nos désirs, avec tous les avantages et les inconvénients que cela représente.
Le cas du Fertility Institute
Comme assez souvent avec les progrès technologiques, les Etats-Unis mènent la danse. C’est à Los Angeles qu’est établi le Fertility Institute, comme le raconte le Monde. Cette clinique privée de Fécondation In Vitro (FIV) n’est pas tout à fait comme les autres dans la mesure où près de 90% de ses clientes n’avaient pas besoin de cette technique pour avoir un enfant. Si elles acceptent de payer 25 000 dollars pour avoir un enfant de la sorte, c’est parce qu’elle souhaite pouvoir choisir le sexe de l’enfant en effectuant un diagnostic sur les embryons réalisés par FIV.
Assez naturellement, les parents (aisés) qui ont déjà un ou plusieurs enfants du même sexe et qui souhaitent à coup sûr en avoir un de l’autre sexe peuvent se tourner vers cette clinique, qui rencontre d’ailleurs un certain succès auprès des notables Chinois. Dernièrement, la clinique a voulu proposer une option de choix de couleur des yeux pour garantir des yeux bleus aux parents qui le peuvent. Malgré plus de 500 demandes, elle a été contrainte de reculer devant les protestations générées en Californie et plus encore dans le reste des Etats-Unis.
De la FIV à l’eugénisme ?
On a tendance à comprendre que des parents souhaitent éviter avoir des enfants atteints de lourdes maladies ou que des familles affectées par des pathologies génétiques désirent prémunir leurs enfants de tels problèmes. Le choix du sexe de l’enfant pourrait paraître acceptable à certains, surtout dans nos sociétés occidentales où cette volonté n’est pas issue d’une préférence pour un sexe mais bien le plus souvent d’une volonté de rééquilibrage d’une famille uniquement composée de filles ou de garçons. Cependant le cas du Fertility Institute pose problème.
En effet, derrière les cas humains et potentiellement acceptables décrits dans l’article, se dresse le spectre d’une société où l’on pourrait littéralement concevoir son enfant, de la taille à la couleur des cheveux. Le « laissez faire » traditionnel étasunien a pour l’instant trouvé sa limite dans la couleur des yeux. Mais ne faudrait-il pas interdire le choix du sexe d’un enfant ? Où se trouve la limite ? Cette dernière n’est-elle pas déjà dépassée ? Bien sûr, il y a un marché et on peut considérer cela comme un progrès, mais où fixer la limite si l’on accepte cela ?
Les années à venir seront des années cruciales pour l’humanité du fait d’un progrès technologique qui fait de l’homme une sorte de dieu tout puissant du vivant. Les citoyens et les dirigeants de ce monde devront être bien accrochés pour prendre les bonnes décisions.
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08.08.2010
Sondages et insécurité
Circulez, il n’y a plus rien à voir : comme le titre le Figaro, « sécurité : les annonces de la majorité plébiscitées ». Même le Monde se laisse complètement piéger par la communication du gouvernement en envisageant « la fin d’un clivage ». Essayons de prendre un peu de recul…
Un bel exercice de communication ?
Nicolas Sarkozy doit être bien content. Au premier regard, les annonces sécuritaires d’il y a quelques jours ont parfaitement rempli leur mission. Elles ont permis de faire oublier quelques temps l’affaire Woerth-Bettencourt et elles sont largement approuvées par les Français puisqu’un sondage du Figaro montre que 55 à 89% de la population est d’accord avec les mesures proposées par le gouvernement. La gauche est inaudible et la presse de gauche évoque sans réfléchir une montée du racisme et convoque la presse de gauche de l’étranger pour attaquer le chef de l’Etat.
Il est assez incroyable que Le Monde tombe à ce point dans le piège du président de la République. Evoquer le racisme quand 70% des Français sont favorables à la déchéance de la nationalité Français pour les ressortissants d’origine étrangère en cas d’atteinte à la vie d’un policier ou d’un gendarme est ridicule. Est-ce que près de trois-quarts des Français seraient racistes ? Est-ce que déclarer être favorable à une telle mesure dans un sondage (c’est-à-dire avec un temps réduit de réflexion) revient à être raciste ? Décidemment, une certaine gauche monte trop vite sur ses grands chevaux.
Et c’est d’autant plus dommage qu’il y a tant d’angles d’attaque contre les annonces démagogiques de la majorité. Tout d’abord, on peut souligner qu’il s’agit d’une mesurette (combien y-a-t-il de tels meurtres par an ?). Ensuite, que la sanction n’aura sans doute aucun impact sur le comportement des agresseurs qui doivent être bien au-delà de ces considérations pour en arriver à tirer sur des forces de l’ordre. Autrement, il est aussi possible de souligner le mauvais bilan en matière de sécurité de Nicolas Sarkozy, comme je l’ai fait, ou comme Juan l’a fait de manière plus détaillée sur son blog.
Sondages et relativité
Que le Figaro utilise ce sondage de manière triomphante pour prouver la pertinence de la stratégie élyséenne n’est pas vraiment une surprise. Mais que le Monde y réagisse avec un tel premier degré est hallucinant. Heureusement que le papier se termine sur un commentaire affirmant que « cela ne signifie pas que l’opinion soit convaincue que ces mesures seront efficaces ». Car un peu de recul devrait faire prendre ce sondage avec des pincettes. Il est probable que les mesures avaient déjà été testées avant d’être annoncées, comme je l’avais souligné.
Ensuite, un fort degré d’accord avec des mesures prises séparément et qui ne semblent pas trop poser débat (à part les deux ans de prison pour les parents de jeunes délinquants) à une oreille peu attentive ne signifie rien. Il n’est pas difficile d’imaginer un sondage dont les résultats seraient désastreux pour le gouvernement. A la question « Pensez-vous que l’augmentation des violences aux personnes, passées de 390 à 460 mille de 2004 à 2010 est la conséquence de la crise ou de la politique inadaptée du gouvernement ? », plus de 80% des Français incrimineraient sans doute la seconde…
Sans être aussi biaisé, je serais curieux de savoir si les Français pensent que la politique du gouvernement en matière de sécurité est efficace ou s’il a une stratégie claire par opposition au fait de n’être qu’une collection d’annonces médiatiques. On pourrait glisser également la baisse des effectifs pour influencer les résultats. Attention à ne pas prendre les résultats du sondage du Figaro pour un blanc-seing, qu’il n’est pas. Après, pour être honnête, outre le pourcentage de Français qui font confiance à Nicolas Sarkozy sur l’insécurité, il serait aussi intéressant d’avoir le chiffre pour le Parti Socialiste…
Bref, je rêve qu’un contre-sondage soit organisé pour bien montrer à quel point il faut relativiser les résultats de celui du Figaro. Le bilan serait sans doute beaucoup moins glorieux pour le gouvernement…
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16.06.2010
L’odieux chantage des banques
Plus de deux ans après Bear Sterns, nous en sommes toujours aux balbutiements d’une réforme du système bancaire. Alors que leurs prévisions de profits indiquent que cela ne va pas trop mal pour elles, les banques font pression pour limiter toute forme de réglementation.
La Société Géniale
Un examen rapide des comptes de la Société Générale est particulièrement éclairant. En 2009, l’ancienne banque de Jérôme Kerviel a affiché un Produit Net Bancaire (l’équivalent du chiffre d’affaires pour les banques) de 21,7 milliards d’euros, pour un résultat brut d’exploitation de 6 milliards et un résultat net de 0,7 milliard seulement, du fait des provisions. Il faut noter que la banque « couvre » un bilan de plus de 1000 milliards par des fonds propres de 42 milliards.
Mais les annonces de son président permettent de mieux comprendre la dynamique financière des banques. En effet, Frédéric Oudéa a annoncé une croissance de 4% par an du PNB, qui devrait donc atteindre environ 25 milliards en 2012. Et le résultat net devrait atteindre 6 milliards, 25% du PNB, ce qui suggère un résultat d’exploitation proche de 40%. Bref, tout semble bien aller pour la Société Général qui projette des profits spectaculaires. Merci aux frais et commissions !
Les gangsters qui font les lois
Parallèlement à ce « retour à la normal » de profits qui sont plus proches de la rente et de l’extorsion que du bénéfice tiré d’une activité concurrentielle, les banques cherchent à se couvrir comme toute réglementation qui pourrait écorner leurs profits mirobolants. C’est ainsi que l’IIF (Institut International de la Finance) a remis un rapport sur les conséquences de l’application des normes Bâle 3. Leur application coûterait 0.6% de croissance de 2011 à 2015 ainsi que près de 10 millions d’emplois.
Outre la confiance plus que limitée que l’on peut faire aux modèles des banques dont la crise a bien montré à quel point ils étaient mal conçus, comment ne pas prendre plus de pincettes avec de tels chiffres connaissant les intérêts des banques ? Après tout, elles bénéficient d’une forme d’assurance-vie gratuite fournie par les Etats. Dès lors, elles cherchent à minimiser le plus possible le coût de la réglementation par des menaces extravagantes.
Une règlementation au point mort
Il est dommage qu’un journal comme Le Monde ne prenne pas un peu plus de recul en présentant ses chiffres, en soulignant par exemple qu’elles ont tout de même intérêt à limiter le plus que possibles les contraintes qui pourraient amoindrir leur profitabilité. Un soupçon d’ironie sur le « modèle » qui est parvenu aux chiffres avancés par l’IIF aurait été également bienvenu. Le poids de la régie publicitaire se ferait-il sentir sur les écrits des journalistes du quotidien du soir ?
Plus globalement, il est terrifiant de voir à quel point elles arrivent à faire passer leurs désidératas malgré la crise. En ce sens, il est hallucinant que ce soit le même comité qui avait commis les règles Bâle 2 qui soit en charge de la version 3. Sa composition est également un défi à la raison quand on connaît la proximité entre banquiers centraux et banquiers tout court. Un comité ad hoc réunissant politiques (les responsables in fine) et économistes (dont des alternatifs) aurait davantage fait sens.
D’innombrables propositions ont été faites pour réglementer le monde financier. Malheureusement, les banques savent faire ce qu’il faut pour limiter les contraintes. Nous sommes repartis pour un tour. Reste à savoir la date de la prochaine crise…
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20.05.2010
Le Monde donne une médaille en chocolat à l’Australie
« L’Australie, meilleur élève de tous les pays industrialisés » : c’est par ce titre tout en nuance que le grand quotidien du soir décerne un brevet de respectabilité économique à Canberra.
La myopie économique du Monde
Il faut dire qu’en ces temps de débat sur la récession, la dette et les déficits, les résultats économiques de l’Australie apparaissent surréalistes. Le pays n’a pas connu de récession en 2009 grâce à un plan de soutien à l’économie qui a fait passer le budget d’un excédent de 1% en 2008 à un déficit de 4%. Ainsi, son PIB a cru de 2.7% en 2009, quand celui de la zone euro a plongé de 4%. La dette va plafonner à 6% du PIB (oui, 6% !!) et le chômage, après avoir atteint 5.8% en 2009, baisse régulièrement. 86% des Australiens sont optimistes sur l’état de l’économie…
Du coup, la médaille d’or semble méritée. Mais le choix du métal aurait pu faire se poser des questions aux trois journalistes (oui, il en a fallu trois pour écrire ce papier aussi court que manquant de recul). En effet, l’Australie n’est pas tout à fait un pays comme les autres. C’est un des premiers exportateurs mondiaux d’hydrocarbures, de minerais et de pierres précieuses. Il faut savoir que les exportations de matières premières représentaient 20% du PIB en 2008 (contre seulement 10% en 2005). Sans enlever tout mérite aux Australiens, il faut tout de même reconnaître que cela aide…
C’est pour cela qu’il est terrifiant de lire sous la plume de journalistes du Monde un papier manquant tellement de nuance et de perspectives qu’il évoque à peine le rôle des immenses richesses du sous-sol de ce pays (et encore, en le minorant, à tort, comme le montrent ces statistiques). Une simple petite recherche sur Google aurait permis de déceler ce « léger » biais. Mieux, ce document du ministère du commerce montre à quel point l’Australie profite de l’augmentation du prix des matières premières à travers l’augmentation très forte de ses termes de l’échange.
Le bon élève questionne l’anarchie néolibérale
Mais outre la myopie crasse de cet article, Le Monde passe à côté d’une actualité pourtant intéressante. C’est The Economist qui raconte depuis deux semaines les velléités du gouvernement de davantage taxer ces ressources. Le constat est assez simple. Aujourd’hui, les compagnies minières payent une taxe en fonction du volume. Mais l’augmentation formidable du prix des matières premières (sur un an, le prix du fer a augmenté de 190% et le charbon 70%) fait que la charge sur ces compagnies est passée de 34% de leur profit il y a dix ans à seulement 14% sur l’année 2008-09.
Partant du principe que l’immense majorité des actionnaires de Rio Tinto sont étrangers et que donc les profits de cette entreprise australienne ne restent pas sur le territoire national, le gouvernement a donc proposé une nouvelle taxe de 40% sur les profits des entreprises minières. Naturellement, ces dernières font une campagne virulente contre le projet et elles ont annoncé qu’elles suspendaient ou réexaminaient tous les projets en cours. The Economist rapporte même qu’un sondage montrerait qu’une majorité d’Australiens serait opposé à cette nouvelle taxe.
Pourtant, même s’il est vrai que cela représente un changement important dans les conditions d’exploitation des mines, est-il vraiment juste que seulement 14% des profits de l’exploitation minière aillent à la collectivité australienne ? Après tout, il s’agit d’une richesse nationale, qui est, quelque part, la propriété de tous. Les contrats précédents avaient été mal négociés. C’est pourquoi il n’apparaît pas injuste que l’Australie taxe à 40% les profits des entreprises minières exploitant une richesse locale. C’est plutôt le fait que 86% des profits aillent aux entreprises qui est anormal.
Oui, la situation économique de l’Australie est très bonne, mais cela s’explique en bonne partie par l’immensité de ses richesses naturelles rapportée à sa faible population. Mais ce pays pose aujourd’hui une bonne question sur le partage des richesses nationales.
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18.05.2010
L’ode incroyable au marché et à l’austérité du Monde
La grande crise de 2008 semblait avoir remis en cause certaines certitudes et tempérer la croyance théologique dans les vertus du marché. Mais, comme dans le monde politique, la crise actuelle semble révéler les idées et le caractère de chacun. Malheur aux vaincus !
« Merci les marchés et vive la rigueur »
C’est par ce titre surréaliste que le nouveau responsable de l’économie du quotidien du soir a titré sa chronique de samedi. Sa présentation de la crise actuelle est à sens unique. Les Etats sont coupables de « cavalerie budgétaire » et « d’incurie », les marchés ont bien raison de leur mettre la pression et d’ailleurs « le pouvoir des marchés sur les Etats a augmenté au même rythme que progressait l’endettement de ces derniers ». Une seule solution : la rigueur.
Ce manque de nuance est assez stupéfiant. Si l’on ne peut naturellement pas exonérer les hommes politiques de responsabilités en France du fait du laxisme budgétaire de la plupart des équipes au pouvoir depuis trente ans, le raisonnement du journaliste du Monde est totalement excessif. Mettre l’Espagne dans le même panier est totalement injuste puisque ce pays avait une dette de moins de 40% du PIB en 2007 après plusieurs années d’excédents budgétaires.
Et puis, il est tout de même incroyable de sanctifier à ce point le dieu marché, à peine 18 mois après une crise où les marchés financiers étaient partis pour s’autodétruire si les Etats n’étaient pas venus à leur secours. L’histoire récente nous a de tout de même montré le caractère autodestructeur, exubérant et égoïste des marchés et toutes les limites qu’il y a à les laisser faire sans la moindre contrainte véritablement structurante. Tout ceci semble avoir été totalement oublié.
Le summum de la pensée unique
Ce qu’il y a également de choquant dans cette chronique est l’affirmation à peine voilée qu’il n’y a qu’une seule politique possible. L’auteur ridiculise la proposition du Front de Gauche et du Parti Communiste de fermer les marchés pour un mois et ne propose comme alternative que des taux d’intérêt à 15%, une faillite ou une explosion des dettes publiques. En clair, la seule politique possible serait l’austérité budgétaire (terme plus juste que la rigueur vu les politiques suivies).
Et, naturellement, les divins marchés ont en plus la délicatesse « d’avoir fait comprendre aux dirigeants européens, certes par la manière forte, que sans évolution rapide vers le fédéralisme, sans politique budgétaire commune, l’union monétaire était vouée à disparaître ». Pour ceux qui n’auraient pas compris : les gouvernements nationaux vont devoir rapidement céder à nouveau des prérogatives à Bruxelles pour essayer de faire tenir cette construction bancale qu’est l’euro.
Bref, nous aurions le choix entre la continuation, et même l’accélération de l’intégration européenne couplée à une austérité budgétaire et une fausse alternative que serait la vision crypto marxiste du Front de Gauche. L’adorateur du marché devrait pourtant reconnaître que même les marchés doutent de son modèle dont ils se demandent bien comment il pourra produire la moindre croissance et s’il ne risque pas d’aggraver la situation au lieu de résoudre les problèmes.
Il est absolument hallucinant de lire une telle chronique empreinte d’un culte sans nuance pour le marché à peine quelques mois après la plus grave crise du capitalisme depuis près d’un siècle. Naturellement, l’auteur passe complètement à côté des solutions alternatives.
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22.04.2010
Le Monde au pays des merveilles bancaires
Est-ce la régie publicitaire qui a commandé le papier ou s’agit-il d’une véritable opinion de la rédaction du Monde ? En tout cas, le quotidien du soir a publié mardi un article assez incroyable en défense des banques, intitulé « Banques : réfléchir avant de taxer si possible ».
« Il y a des méchants et des gentils… »
Au pays du Monde, il y aurait donc des méchants politiques qui voudraient taxer les pauvres banques. La tonalité de l’article est totalement à sens unique : « Sans coordination internationale, les initiatives nationales aboutiront à un paysage chaotique pour la fiscalité de la finance. Davantage encore si la ruée populiste (sic) vers l'imposition des grands méchants banquiers précède toute réflexion économique ».
L’auteur plaint les pauvres banques : « Surtout, la mesure est similaire à la hausse des ratios de solvabilité déjà prévue par les régulateurs(…) Il n'en faut pas plus pour que les banquiers crient à la double peine... » et propose aux « gouvernements occidentaux (de) d'abord réfléchir au but qu'ils assignent à la future taxe. S'agit-il de moraliser et de punir ? De corriger et de réformer ? Ou de réduire la facture des dettes publiques qui s'accumulent ? Il est à craindre que ce dernier impératif finisse par l'emporter. »
Les patrons des grandes banques présentes en France n’auraient sans doute pas osé eux-mêmes écrire un papier aussi caricatural qui fait des banques les victimes des méchants et populistes hommes politiques.
Une réécriture incroyable des deux dernières années
Pour être honnête, cet article souligne cependant un point très juste : « D'autres pays comme l'Allemagne, envisagent de créer un fonds spécial dont le produit financerait d'éventuels futurs plans de sauvetages bancaires. Ce qui soulève le risque de l'aléa moral, puisque la seule existence d'un tel fonds risquerait d'encourager les banques dans leur joyeuse insouciance, calées dans la certitude que les fonds publics seront toujours là en cas de bavure. »
Néanmoins, la tonalité globale est proprement hallucinante. En effet, aujourd’hui les profits des banques s’envolent à nouveau, en France, comme aux Etats-Unis pour Goldman Sachs, alors qu’elles ne doivent leur survie qu’à l’intervention massive des Etats à l’automne 2008. Pire, les institutions financières portent une très lourde part de responsabilité dans la crise, par la création de produits dérivés qui n’ont fait que démultiplier les risques et ont transformé la finance en un casino, et par les prêts incroyables qu’elles ont accordés aux ménages aux Etats-Unis.
Bref, étant donnée la lourde responsabilité des banques dans la crise (et donc dans la détérioration des finances publiques des Etats) et l’immensité de leurs profits, il est totalement légitime d’imaginer des mécanismes pour davantage les faire contribuer à la collectivité, quel qu’en soit l’usage.
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05.04.2010
La hausse des inégalités, symptôme d’un système injuste
Yann revient dans un papier récent sur une enquête de l’INSEE qui montre à nouveau une croissance des inégalités en France. Cette nouvelle étude montre à nouveau à quel point le système économique en place est injuste tant il favorise une petite minorité.
Ce que l’étude révèle
C’est le Figaro qui détaille les résultats de cette étude, qui concerne les plus de cent mille personnes touchant de très hauts revenus (plus de 83 000 euros par an, 215 000 euros en moyenne). L’enquête révèle qu’en seulement trois ans, de 2004 à 2007, le nombre de personnes gagnant plus de cent mille euros par an a cru de 28% et ceux gagnant plus d’un demi-million d’euros, de… 70%. L’INSEE note que les très hauts revenus, 1% de la population, cumulent 5.5% des revenus d’activités, 32% des revenus du patrimoine et 48% des revenus exceptionnels (plus-values, options).
Si la société Française devient plus inégalitaire, il faut noter que nous restons nettement plus égalitaires que les Etats-Unis, où 0.1% de la population cumule près de 8% des revenus et où 1% de la population concentre près de 20% des revenus… Outre le fait que les hauts revenus sont finalement moins élevés qu’outre-Atlantique, la France se caractérise par une politique plus active de soutien aux bas revenus avec le SMIC ou le RSA. Cependant, Nicolas Sarkozy a mis fin à la pratique traditionnelle du coup de pouce au SMIC, que les gouvernements de Jacques Chirac avait menée.
Nicolas Bouzou résume la situation ainsi : « le problème fondamental est celui de la croissance. Le PIB a peu augmenté alors que la part des classes supérieures a beaucoup grossi ». Non seulement la croissance a ralenti dans les années 2000, notamment à cause de l’appréciation de l’euro, mais en plus, les quelques fruits de la croissance sont allés presqu’exclusivement à une petite fraction de la population. Le Monde rappelle fort justement que le revenu médian (qui partage la population en deux) en France est de 1510 euros par mois. Il a tendance à stagner depuis vingt ans.
Une société injuste
Mais si cette étude révèle que les inégalités se sont creusées de 2004 à 2007, il faut rappeler qu’il s’agit d’une tendance de fond dans les économies de marché depuis presque quarante ans. En effet, des études montrent que la part des 0.1% des plus hauts revenus aux Etats-Unis était passée de 7 à 1.9% de 1929 à 1973 mais qu’elle est depuis remontée à près de 8%. Plus globalement, tous les pays assistent, de manière accélérée depuis les années 90, à une explosion des plus hauts revenus et à une stagnation des revenus des classes populaires et moyennes.
Les raisons de cette évolution sont simples. L’anarchie commerciale qu’on appelle le libre-échange met en concurrence les classes populaires occidentales avec des travailleurs dix ou vingt fois moins payés. C’est ce que dénonce avec justesse Nicolas Dupont-Aignan avec le cas des employés de Continental qui ont reçu une proposition de délocalisation en Tunisie pour 137 euros de salaire net mensuel… Parallèlement, la globalisation démultiplie le champ d’action des managers, ce qui leur permet de demander et obtenir de plus fortes rémunérations, en ligne avec leur impact grandissant.
Il ne semble y avoir aucune limite aux écarts de revenu. Pour mémoire, au début des années 90, le patron de Renault, Raymond Lévy, se contentait d’un salaire annuel de 150 000 euros et le salaire de Jacques Calvet, patron de PSA, avait provoqué une polémique quand le Canard Enchaîné avait révélé qu’il atteignait un peu plus de 300 000 euros annuels. Pourtant, ce sont des peccadilles par rapport à ce que touchent les grands patrons aujourd’hui (dont le salaire atteint parfois 8 chiffres). Alors qu’il y a vingt ans, les grands patrons touchaient 30 à 40 SMIC, aujourd’hui, le rapport atteint fréquemment dix fois plus.
Tous les jours, de nouvelles évidences montrent que la création de richesse est accaparée par les grandes entreprises et une petite minorité. Pourtant, il n’y a pas de progrès durable s’il n’est pas partagé largement. Une société ne peut pas avancer durablement sans partage équitable des fruits de la croissance.
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29.03.2010
L’horreur économique révélée par Le Monde
J’ai d’abord cru à une blague de Malakine. Un 1er avril avec quelques jours d’avance ? Dans un papier très enlevé sur Jean-François Copé, qui affirme chaque jour davantage son attachement à la pensée unique, se trouvait une perle de Pierre Antoine Delhommais du Monde.
L’économie, vue par la pensée unique
L’énormité du texte m’amène à le reproduire dans son intégralité, tant il faudra s’en souvenir. C’est la conclusion d’un édito sur le réalisme économique et il représente, pour l’auteur, ce que les hommes politiques devraient dire aux Français :
"Françaises, Français, Ne vous lamentez pas trop sur votre sort actuel, car le plus dur reste à venir. D'abord, le chômage ne va pas baisser. Les Chinois, avec leur coût du travail vingt fois plus faible et leur yuan sous-évalué, vont s'attaquer à de nouveaux produits et monopoliser de nouveaux marchés. Ce qu'ils vont gagner en niveau de vie, vous allez le perdre. Les délocalisations vont s'accélérer. La seule chance, pour la France, d'améliorer sa compétitivité et de rester dans la course, ce sera de se serrer très fort la ceinture sur les salaires, comme le font les Allemands depuis des années. Vous allez gagner moins, mais vous allez devoir travailler plus et plus longtemps, pour espérer toucher une retraite à peine décente. Avec une protection sociale réduite, car l'Etat-providence, étant donné notre niveau de dette publique, c'est terminé. Terminé. Pour réduire nos déficits et rembourser nos emprunts, vous allez aussi devoir payer plus d'impôts. Vous, mais aussi vos enfants et vos petits-enfants. C'est à peu près le seul moyen d'échapper, et ce n'est même pas sûr, au sort de la Grèce."
Voilà reproduit ici, dans sa nudité la plus crue, l’opinion des tenants de la pensée unique qui domine notre vie politique depuis un quart de siècle. Voici le futur riant qui serait l’horizon indépassable des pays occidentaux en général et de la France en particulier. Le modèle Allemand pour tous ! Je précise, au cas où vous ne l’auriez pas compris, que la modération salariale ne s’appliquera qu’à 90 ou 95% de la population. Les plus hauts salaires ne seront pas plus touchés qu’hier…
Les ravages de l’anarchie néolibérale
Tout l’intérêt de ce texte est de montrer jusqu’où la logique néolibérale nous mène. La Grande-Bretagne et les Etats-Unis ont pu faire croire à certains qu’il y avait un modèle de croissance adapté aux pays développés dans cette loi de la jungle. Las, leur croissance ne reposait que sur le crédit et une bulle immobilière et financière. Le seul modèle vaguement viable est la désinflation compétitive Allemande. Et encore, ce modèle s’effondrera lui-aussi s’il est suivi car il repose tout de même sur la croissance de la consommation des clients qui importent des produits Allemands…
Il est donc urgent de créer des écluses, (commerciales, monétaires, financières, sociales et salariales) entre les différentes zones économiques pour éviter que l’anarchie économique ne produise un alignement vers le bas généralisé des conditions salariales et sociales de 90% de nos sociétés. Comme le disait le Général de Gaulle à propos du « laissez-faire » et du « laissez-passer », « on ne saurait méconnaître qu’il en est résulté beaucoup de rudes secousses et une somme énorme d’injustices ». Le rétablissement de frontières économiques est la seule condition pour retrouver le chemin d’une croissance pour tous.
Merci au Monde de révéler le fond de la pensée unique, qu’elle soit socialiste, centriste ou « de droite ». En plaçant la mondialisation comme un horizon indépassable, elle va provoquer une cure d’austérité sans précédent. Au moins, on ne pourra pas dire que nous n’étions pas prévenus.
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18.02.2010
Fin de la PAC, fin de l’autosuffisance alimentaire
La crise du lait a eu le mérite de poser le problème de la réforme de la PAC, qui a abouti au démantèlement du prix de soutien et autorisé une baisse du prix de certains produits agricoles en-dessous du prix de revient des agriculteurs. Retour sur un immense gâchis.
La fin d’une politique européenne
A la base, la Politique Agricole Commune est née de la volonté du Général de Gaulle, qui en a imposé la constitution dans les années 60, au grand bénéfice de l’agriculture Française. Le principe de départ était le suivant : assurer une plus grande autosuffisance alimentaire à l’Europe (des 6, alors). La stratégie suivie était d’assurer des prix de soutien aux produits agricoles pour permettre aux agriculteurs de gagner leur vie, et également de promouvoir les exportations.
Ce système s’est buté aux excédents des années 80, qui ont nécessité un rachat de certains produits, en surproduction. Depuis, sous une double pression, interne (Commission Européenne, alliée aux Etats dont l’agriculture est peu développée) et externe (OMC, Etats-Unis, pays émergents exportateurs), l’Europe démantèle doucement mais sûrement la PAC, supprimant notamment les prix de soutien qui garantissaient aux producteurs un prix suffisamment rémunérateur.
Une agriculture sacrifiée
Comme le souligne Jacques Berthelot dans une tribune publiée par le Monde, le démantèlement progressif de la PAC a provoqué un fort affaiblissement de la balance commerciale de l’Union Européenne puisque le déficit de nos échanges alimentaires est passé de 11 à 24 milliards d’euros de 2000 à 2008, malgré un excédent maintenu avec les Etats-Unis. Bref, l’autosuffisance, qui était le but des pères fondateurs de la PAC, est de plus en plus un lointain mirage…
Plutôt que des subventions, il faudrait à nouveau imposer un prix de soutien aux prix agricoles pour assurer que les agriculteurs puissent vivre de leur travail. Certains objecteront que cela pénalise les pays émergents exportateurs, mais cela n’aurait pas forcément que des effets négatifs. En effet, cela leur permettrait de davantage se focaliser sur les cultures vivrières plutôt que de se concentrer sur des produits d’exportation dont la variation des cours peut se révéler désastreuse.
Une nécessaire régulation
En outre, l’image d’un protectionnisme scandaleux à l’égard des pays du Sud est complètement abusive puisque si l’on exclut le Brésil, l’Argentine, le Chili, la Thaïlande et la Malaisie, le déficit alimentaire des autres pays du Sud se monte à 79 milliards. Bref, la libéralisation ne profite qu’à un tout petit nombre et peut condamner les cultures vivrières de pays où la réforme agricole n’est pas suffisamment avancée. Le libre-échange peut handicaper le développement de certains pays.
Car n’oublions pas que le développement économique passe toujours par un développement de l’agriculture. L’humanité n’a pas forcément à gagner à laisser se développer une trop grande concentration de la production agricole. En effet, si la production est trop concentrée, alors une catastrophe climatique dans un ou deux pays pourrait provoquer un manque de nourriture qui produirait des famines. Une répartition moins concentrée de la production est plus sûre.
Bien sûr, le libre-échange porte en lui des bénéfices. Mais dans le cas de l’agriculture, les pays doivent pouvoir choisir d’être auto-suffisant pour se prémunir d’une dépendance vis-à-vis de l’étranger et des dangers que feraient porter une trop grande concentration de la production.
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07.02.2010
Inégalités scolaires : les abus du Monde
« Le système universitaire américain est moins inégalitaire que le nôtre » : c’est par ce titre que Le Monde a illustré un chat avec le Vice-président de l’université Paris-6. Le quotidien de référence laisse dire, sans le moindre commentaire, comme s’il s’agissait d’une vérité établie.
Des outrances incroyables
Gilbert Béréziat nous décrit un système apocalyptique. Il affirme que « la nation s’endette pour payer les études des riches » et qu’en France, la sélection « se fait avant le bac. Donc quelles que soient les tares du système américain, il est moins inégalitaire que le nôtre ». Et dans un raccourci saisissant, il soutient que comme la TVA représente la principale source de revenu de l’Etat, du coup « les moins favorisés financent les études des plus favorisés », comme l’avait soutenu Vincent Peillon.
Le plus incroyable reste qu’un tel journal publie de telles opinions sans la moindre contradiction qui viendrait donner un peu de recul à de tels propos. En effet, soutenir que ce sont les foyers modestes qui financent les études des enfants des classes aisées est totalement abusif. Il faut quand même rappeler qu’il existe un impôt sur le revenu en France, et que le taux marginal, à 40% fait tout de même contribuer davantage les ménages riches à la collectivité que les ménages modestes. Une étude d’Alternatives Economiques avait démontré l’importance de la redistribution en France.
Un délire étasunien
Mais le plus ridicule est sans doute l’appréciation portée sur le système universitaire outre-Atlantique. Il est proprement incroyable d’arriver à soutenir sérieusement qu’il est plus égalitaire que le nôtre, alors que même les défenseurs de ce modèle en reconnaissent le caractère profondément inégalitaire. The Economist rappelle ainsi fréquemment que l’ascenseur social est en panne aux Etats-Unis et que la reproduction sociale des élites est plus marquée qu’ailleurs, et notamment que la France.
D’ailleurs, il suffit pour cela de savoir que les frais de scolarité des grandes universités peuvent dépasser les trente mille dollars par an pour comprendre qu’il y a un mur de l’argent aux Etats-Unis. Paul Krugman cite une étude qui montre que les élèves de 4ème qui sont dans le dernier quart de leur classe mais dans le premier pour les revenus de leurs parents ont autant de chance d’aller à l’université que ceux qui sont dans le premier quart de la classe mais dans le dernier pour les revenus…
Bref, il est malheureux que Le Monde publie sans la moindre mise en perspective de tels propos. Même si le système scolaire Français est loin d’être parfait, il est beaucoup plus égalitaire que le système étasunien, à tous les niveaux.
10:55 Publié dans Actualités, Société | Lien permanent | Commentaires (11) | Envoyer cette note | Tags : le monde, paul krugman, gilbert béréziat, vincent peillon, inégalités



