07.09.2011

Caroline Fourest décrypte Marine Le Pen (1/2)

Caroline Fourest et Flammetta Venner sont des journalistes engagées dans la lutte contre tous les extrémismes, qu’ils soient politiques ou religieux. Assez logiquement, elles se sont penchées sur le cas de Marine Le Pen. Ayant beaucoup écrit sur elle, je ne pouvais pas passer à côté de ce livre.

L’économie pour les nuls

Coralie Delaume, du blog l’Arène nue, avait consacré un long et très bon papier à cette biographie. Elle y pointait autant les réussites (un très gros travail factuel qui en fait une biographie très complète, un ton qui reste souvent assez objectif) que les limites (analyse économique superficielle, pas d’analyse de l’aspect social du vote FN, conclusion ratée). Mais malgré tout, je souhaite apporter également mon regard sur cette biographie qui permet de mieux connaître Marine Le Pen.

La partie consacrée à l’économie, courte, est navrante. Son seul intérêt est de rappeler qu’en 2002, le FN promettait de réduire la pression fiscale à 35% du PIB... Ainsi les auteurs affirment : « pourtant, ni la mondialisation ni l’UE n’empêchent de revoir l’imposition fiscale de façon à prendre aux plus riches pour redistribuer aux plus pauvres ». Sauf que la liberté de circulation des capitaux permet l’évasion fiscale et pousse les taux à la baisse pour les plus riches…

Parce que Marine Le Pen dénonce les niches fiscales, elles les défendent ! Elles affirment : « Marine Le Pen souhaite aussi le rétablissement de l’échelle mobile des salaires pour indexer les salaires sur l’évolution des prix. Une mesure qui conduirait à refuser la moindre sécurité de revenu et à déréguler les acquis sociaux. Pas vraiment de gauche ». Par-delà la formulation confuse, elles se trompent puisque l’échelle mobile des salaires est une mesure de gauche actuellement démantelée en Europe…

Mais le pire est atteint avec l’euro : « Un foyer ayant épargné 6000 euros se retrouvera du jour au lendemain avec 6000 francs au lien de 39360 francs… Mais le coût de la vie grimpera. L’essence par exemple (…) pourrait augmenter de 50% ». « Les Français auraient le niveau de vie des Roumains ». En fait, la dévaluation de 20% évoquée par le FN, augmenterait le prix de l’essence de 5%. Enfin, les auteurs confondent ancien et nouveau franc, comme l’avait signalé Coralie.

Une laïcité à géométrie variable

Heureusement, la partie consacrée à la laïcité est très réussie. Elle est d’autant plus intéressante que les auteurs sont de vraies républicaines rejetant avec vigueur toute remise en cause de la loi de 1905. Sur ce sujet, elles ont un discours très proche du mien, entre autres quand elles estiment le nombre de musulmans pratiquants en France autour du million pour souligner que « le risque de voir l’identité de la France menacée par une invasion musulmane s’éloigne ».

Les auteurs soulignent que « le costume choisi par Marine Le Pen est intelligent. Dommage que les coutures se voient tant ». En effet, comment ne pas voir que la laïcité version FN est clairement dirigée contre l’islam, abusivement assimilée à l’islamisme, et très complaisante avec les fondamentalistes qui occupent Saint-Nicolas du Chardonnet (où Marine Le Pen a fait baptiser ses enfants) ou le Concordat accordé à l’Alsace et la Lorraine, comme Mélenchon l’avait souligné.

D’ailleurs, Marine Le Pen a dit que « la liberté, l’égalité et la fraternité sont des valeurs chrétiennes qui ont été dévoyées par la Révolution Française » et dans son dernier livre, elle dénonce « l’émergence sur notre sol d’une nation musulmane ». Les auteurs soulignent le rôle de l’économie : « comment explique que cette dérive communautariste et intégriste n’ait pas eu lieu dans les années 1970, au plus fort de l’immigration maghrébine ? Mais dans les années 1990-2000 ? ».

Sur les prières de rue, elles soulignent que ce n’est pas le rôle de la République de construire des mosquées, et affirment qu’il y en a suffisamment. Pour elles, « Les images de ces fidèles bravant la loi pour prier en pleine rue n’en finissent pas de nourri le racisme antimusulmans et la propagande de l’extrême droite ». En fait, elles démontrent bien comment les extrêmes se renforcent mutuellement par leurs excès : le FN est le meilleur allié des islamistes et inversement.

Il est dommage que les auteurs se soient aventurées ainsi sur le terrain économique, car leur analyse républicaine vaut vraiment le coup. Je poursuivrai dans un second temps sur les membres du FN.

Source : « Marine Le Pen », Caroline Fourest et Fiammetta Venner, Grasset

05.09.2011

Morad El Hattab décrit l’impasse de l’Europe

Le quatrième intérêt de la « La vérité sur la crise » de Morad el Hattab et Irving Silverschmidt réside clairement dans son analyse de la crise de l’Europe. Bien qu’écrit il y a un an, leur propos n’a pas pris une ride. Mieux, la véracité stupéfiante de leurs prédictions leur donne une sacrée crédibilité.

Un autre regard sur l’austérité et les dettes publiques

Les auteurs remettent en perspective les débats sur la dette par de nombreux exemples historiques : en 1820 et en 1945, la Grande-Bretagne était endettée à hauteur de 240% de son PIB (après être tombée à 40% en 1910). Les Etats-Unis sortent de la Seconde Guerre mondiale avec une dette de 108% du PIB (et des recettes fiscales alors nettement moins importantes). Et la dette de la France a culminé à 150% du PIB dans l’entre deux guerres, comme le rapporte même Jacques Attali.

Les auteurs reviennent sur les plans du FMI dans les pays de l’Est fin 2008. En Hongrie, les fonctionnaires ont perdu leur 13ème mois et leurs primes. En Roumanie, les salaires des fonctionnaires ont baissé de 25%, les retraites de 15% et 140 000 fonctionnaires ont été licenciés. En Lettonie, la réduction des dépenses budgétaires dépasse 7% du PIB et les salaires du secteur public ont baissé de 20%. En Estonie, la potion a été encore plus amère, mais l’impôt sur les sociétés est resté à 16%...

Ils modèrent également les interventions de la BCE pour racheter les dettes souveraines des pays en difficulté en soulignant qu’elle stérilise automatiquement des sommes équivalentes en empruntant aux banques pour ne pas procéder à de la création monétaire, au contraire de la Fed. Ils soulignent « que le plan de sauvetage n’est pas destiné aux pays mais à leurs banques créancières ». Ils expliquent dans le détail les manipulations orchestrées par Goldman Sachs sur la dette grecque.

Ils notent que l’Argentine a fait défaut avec une dette publique de 63% du PIB (remboursée à 34%...). Ils concluent en disant que « les problèmes de dettes publiques sont certainement des problèmes très sérieux et il ne faut point les prendre à la légère, mais, outre que les dettes passées étaient plus élevées sans détruire la confiance des investisseurs, il faut tenir le plus grand compte de l’état des économies. Pour la France, la désindustrialisation en cours représente la vraie menace mortelle ».

L’impasse européenne

Ils citent un rapport qui chiffre à 2 millions la perte d’emplois industriels de 1980 à 2007, dont 500 000 dus à l’externalisation. Pour eux, « 45% des suppressions d’emplois seraient la conséquence de la mondialisation ». Puis ils évoquent l’euro, qui, s’il a apporté la stabilité monétaire et des taux d’intérêt modérés pendant un temps, se « paie avec la disparition de la variable monétaire, qui, en cas de crise apporte une souplesse parfois bienvenue pour amortir les chocs économiques ».

Les auteurs se demandent : « peut-on se contenter de la sévère punition des cigales ? Cela peut-il suffire pour rétablir les finances publiques ? ». Ils pointent la responsabilité des surplus commerciaux allemands (70% de la croissance du pays depuis 10 ans, la part de marché de l’Allemagne dans la zone euro passant de 25 à 27% de 1995 à 2009 contre 18,5 à 13% pour la France et 17 à 10% pour l’Italie) dans les déséquilibres actuels. Enfin, ils critiquent la surévaluation de l’euro.

Ils rappellent que le ministre Wolfang Schäuble a déclaré que « des conditions très strictes et un prix élevé doivent être liés à une telle aide (d’un fonds européen) afin qu’elle ne soit accordée que dans le cas d’urgences capables de présenter une menace à la stabilité financière de l’ensemble de la zone euro. Le pays concerné doit être exclu du processus de décision ». Un journaliste allemand du Financial Times affirme que « seul un petit nombre de pays sont capables de soutenir, politiquement et économiquement, une union monétaire avec l’Allemagne ».

Mi-2010, les auteurs prévoyaient déjà que le plan grec ne serait pas suffisant et leurs propos sont extrêmement prophétiques, donnant beaucoup de poids à leurs écrits. Faisant un parallèle avec la Grande Dépression, ils soulignent que « lors des années 1930, le pays qui ont quitté tôt l’étalon or, on, en moyenne, mieux réussi que ceux qui l’ont quitté plus tard » et qu’il vaut mieux dévaluer plutôt que de baisser les salaires, comme on l’impose à une partie de la zone euro.

Ils notent que dans les années 1930, les pays du bloc or (France, Italie, Pays-Bas, Belgique, Suisse) avaient des monnaies surévaluées de 20 à 30%, poussant Laval à mener une politique déflationniste. En 1935, la Belgique a fini par dévaluer de 28%, faisant redémarrer son économie. Ils soulignent que cette solution est bien plus sensée que les politiques de déflation, qui oublient que «  les dettes s’accrochent », et contribuent à augmenter le poids de la dette sur le PIB.

Ils prennent le cas de la Suède, en crise sévère en 1993, avec un déficit de 11.3% du PIB. Le pays a réussi à le faire tomber à 1.7% en 1997, non pas en coupant sauvagement les dépenses publiques (-0.5% en 1995, -2% en 1996 puis en croissance de 1% par an), mais en relançant la croissance, qui a atteint 4% (sauf en 1996, à seulement 1.5%), du fait de la baisse de la couronne suédoise. L’exemple de l’ajustement irlandais en 1987 aboutit à la même conclusion.

Bref, cet ouvrage compile une analyse globale et détaillée de la crise financière de 2007-2008 avec une étude de la situation européenne d’autant plus pertinente qu’elle s’est trouvée complètement validée par les 15 derniers mois.

Source : « La vérité sur la crise », Morad el Hattab, Irving Silverschmidt, Editions Léo Scheer

04.09.2011

Morad El Hattab nous conte l’histoire des crises financières

Après l’analyse des causes de la crise, « La vérité sur la crise » de Morad el Hattab et Irving Silverschmidt consacre de longs développements aux expériences du passé, qui ont malheureusement été oubliées.

Le parallèle avec 1929

Les auteurs reviennent sur les crises bancaires de la deuxième moitié du 19ème siècle dans toute l’Europe. Ils prennent l’exemple de la spéculation sur le guano (excrément d’oiseau utilisé comme engrais) de 1889, qui avait abouti à des règles prudentielles très strictes en France : « 80% des dépôts à vue étaient affectés à des actifs réescomptables par la Banque de France », ce qui « explique en grande partie l’absence d’une faillite systémique bancaire française en 1931 ».

Dans un récit proche de celui de James Galbraith, Ils font un parallèle avec la Grande Dépresion, conséquence de « la liquidation d’une bulle boursière financée par des pyramides de crédits ». Les cours de la bourse avaient progressé d’un tiers par ans de mars 1926 à l’automne 1929 s’appuyant sur la promesse d’un « nouvel âge » économique théorisé par Irving Fischer, avec le développent de la radio et l’aviation, dans une répétition de bulle internet…

Mais cette bulle s’est aussi appuyée sur deux innovations. La première était les call loans, qui ont financé jusqu’à 90% des achats d’action par des crédits à court terme (un mois au plus) à 12 ou 15% et garantis par les actions. La deuxième innovation était les investment funds, qui faisaient appel aux petits porteurs pour investir en bourse, mais qui utilisaient également l’effet de levier, souvent à court terme, et investissant dans d’autres fonds dans de dangereuses pyramides de crédit…

Au cours de l’été 1929, l’endettement privé étasunien atteint 230% du PIB (176% en 2007). Mais la baisse des cours impose de vendre pour trouver des liquidités, accentuant la baisse et provoquant l’effondrement de la bourse (le Dow Jones baisse de 90%). Les faillites créent alors une crise bancaire. La dernière étape est l’effondrement de l’économie réelle. Ils dénoncent les politiques de déflation, menée en France par Pierre Laval, en soulignant que si « les actifs s’évaporent, les dettes s’accrochent ».

Ils reviennent sur la politique du crédit pendant les Trente Glorieuses : « le Trésor définissait un plancher de pourcentage des dépôts bancaires obligatoirement déposés auprès de lui et la Banque de France variait son plafond d’acceptation des billets réescomptables ». Ainsi, le crédit pouvait être freiné en cas de trop forte inflation et accéléré pour pousser la croissance. C’est ce que fait la Chine aujourd’hui, qui a fortement augmenté les dépôts des banques pour calmer la bulle immobilière.

Le précédent de 1987

Les auteurs reviennent également sur le krach de 1987. Ils incriminent une bulle immobilière financée à crédit par les caisses d’épargne (déréglementées par les lois DIDMCA de 1980 et de 1982) et qui se livraient à une concurrence effrénée et risquée. La hausse conjointe des taux de la Fed et de la Bundesbank, en septembre, a augmenté le coût de refinancement des banques. Le 3ème lundi d’octobre, le Dow Jones baisse de 22.6% en une séance, du fait de programmes de vente informatique.

En 1989, le Trésor reprend les 750 établissements, rembourse les dépôts, et devient propriétaire de 450 milliards de dollars d’actifs pourris. Au final, la revente des actifs permettra de réduire des deux tiers le coût pour le contribuable. Les pays européens ont connu une crise bancaire plus limitée, mais « en Grande Bretagne, les bénéfices des banques ont baissé de plus de 60% et en France, deux banques ont frôlé la faillite, le Crédit Lyonnais et Paribas » avec la fin de la bulle immobilière.

Les auteurs étudient également le cas Japonais : « l’inflation correspondante des actifs, à la fois immobiliers et boursiers, atteint de 1986 à 1989, le triple du PIB nippon. La déflation des actifs qui a suivi est presque symétrique ». Ils soulignent à quel point l’inflation des actifs doit être surveillée au même titre que celle des prix courants. Et ils dénoncent la lenteur des autorités à régler l’insolvabilité cachée des banques en ayant recourt à des astuces comptables.

Après avoir étudié la crise économique et financière dans sa globalité et à travers les époques, les auteurs se penchent davantage sur l’Europe, la crise de l’euro et des dettes souveraines en plein cœur des débats d’aujourd’hui.

Source : « La vérité sur la crise », Morad el Hattab, Irving Silverschmidt, Editions Léo Scheer

03.09.2011

Morad El Hattab pourfend les excès de la finance

Au delà d’un récit détaillé de la crise, « La vérité sur la crise » de Morad el Hattab et Irving Silverschmidt vaut également pour son explication claire et argumentée de ses causes.

Le côté obscur de la déréglementation

Globalement, ils démontrent le côté pro cyclique des marchés, à savoir que la hausse nourrit la hausse (en augmentant le crédit des parieurs) et la baisse nourrit la baisse (en imposant de vendre pour retrouver des liquidités). Ils dénoncent les pyramides incroyables de crédit : Lehmann avait des positions de 9000 milliards de dollars sur les dérivés. La couverture par un CDS d’AIG permettait de réduire la quantité de capitaux de 8 à 2% selon les normes Bâle 2, permettant alors de prêter quatre fois plus…

Les auteurs expliquent de manière très pédagogiques les normes bancaires Bâle 1 et 2 et démontrent comment la couverture des crédits à raison de 8% par les fonds propres est en réalité un maximum puisque le besoin de couverture tombe à 1.6% pour les banques ou  les entreprises de l’OCDE et même 0% pour les Etats de l’OCDE ! Bâle 2 a conservé le même système en y introduisant les notes des agences (couverture de 1.6% pour les entreprises notées AAA à AA-). Pire, il y a tout le hors bilan…

Ils rappellent une déclaration d’Alan Greenspan en 2005 : « alors qu’avant, beaucoup d’emprunteurs marginaux se voyaient refuser le crédit, les prêteurs sont maintenant capables d’évaluer efficacement le risque associé à ceux-ci. Ces améliorations ont conduit à une forte croissance du prêt hypothécaire à risque… ». Parallèlement, Freddie Mac et Fannie Mae portaient 1600 milliards de crédits hypothécaires (financés à 28% à court terme) avec 90 milliards de fonds propres…

Les auteurs soulignent que la France (les caisses d’épargne ne deviennent des sociétés anonymes qu’en 1999), l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne ont historiquement des systèmes assez hostiles à la spéculation. Malheureusement « les déréglementations des années 1980 ont eu pour effet de jeter aux orties les vieilles règles de prudence bancaire ». Outre-manche, ils notent que dans les années 1960, 30% des actifs des banques étaient liquides, à présent 1%...

La technique au service de la spéculation

Comme Jorion, ils dénoncent les dark pools et le High Frequency Trading, qui s’opposent aux bonnes conditions de fonctionnement d’un marché. Ces nouvelles techniques facilitent les manipulations et camouflent les fraudes. Ils y voient la cause du flash krach du 6 mai 2010, où le Dow Jones s’est effondré de 9.8% en dix minutes (et l’action Accenture est passée de 40 dollars à un cent !).

Ils dénoncent les CDS, qui « ne sont pas négociés sur des marchés ouverts » et qui ont totalement été détournés de leur vocation première pour n’être plus que de nouveaux véhicules de la spéculation financière, leur montant étant « cinq fois plus élevé que les crédits assurés ». Ils insistent sur le mécanisme pervers des prêts immobiliers, revendus ensuite par les banques (titrisation) qui ne se soucient pas de la capacité de remboursement des ménages auxquels elles prêtent.

Les auteurs critiquent le développement des transactions hors marché (de gré à gré ou sur un dark pool) car elles créent d’importants déficits d’information. Ils dénoncent également la concentration du secteur, qui accentue l’aléa moral et permet une explosion des marges. Ils dénoncent les aides publiques qui n’aboutissent pas à une nationalisation, « le stade suprême du hasard moral ».

Ils attaquent l’envahissement du marché des matières premières par des spéculateurs venus chercher une diversification (les fonds dédiés à ce marché sont passés de 10 à 250 milliards de 2001 à 2009 selon Barclays Capital). Ils démontrent également les capacités auto réalisatrices de la spéculation à faire monter les prix en achetant à terme en avançant à peine 15% de la somme. Aujourd’hui, chaque baril de pétrole est échangé 35 fois avant d’être consommé !

Des banquiers tristes aux esprits animaux des spéculateurs

Les auteurs dénoncent aussi les rémunérations de la finance, les bonus (145 milliards au titre de 2009) et l’envolé des hauts revenus (1% de la population concentre 24% des revenus aux Etats-Unis). Pour eux, les banquiers prennent des risques inconsidérés pour empocher de juteux bénéfices à court terme. En 1929, les salaires de la finance pesaient 170% des salaires moyens, puis sont revenus au même niveau de 1950 à 1980 avant d’atteindre 181% des salaires moyens en 2007.

Un journaliste du Financial Times évoque des traders poussant des entreprises à la faillite pour empocher les primes des CDS et développe longuement le cas les CDO Abacus vendus par Goldman Sachs à ses clients alors que la banque d’affaire pariait contre... Ils dénoncent l’impunité pénale des dirigeants des banques alors que plus de 3500 banquiers avaient été envoyés en prison pour des faits délictueux en liaison avec le scandale des caisses d’épargne il y a vingt ans.

Pour eux « le système financier a donc été ravagé par une culture de la cupidité qui a transformé les décideurs en mercenaires décidés à se payer sur la bête sans vraiment se préoccuper de leurs responsabilités ». Ils dénoncent un système qui ne travaille plus que pour lui-même. Ils citent le professeur Samuelson pour qui « l’absence de régulation est très inférieure à la régulation par l’Etat » car elle transforme les marchés en marchés spéculatifs.

Ils soulignent les cercles vicieux des marchés, « les esprits animaux » dirait Keynes : « la célèbre citation de l’ancien PDG de Citigroup, Charles Prince, « tant que la musique joue, vous devez vous lever et danser » exprime une réalité qui s’impose à tous les gestionnaires : si vous restez assis devant une bulle que vous voyez trop risquée, vos clients sont furieux du manque à gagner et s’en vont ».

En incriminant la déréglementation, les innovations de la finance et les ravages de la cupidité des spéculateurs, les auteurs dévoilent un cocktail explosif qui n’est pas sans rappeler les crises passées, ce sur quoi je reviendrai dans la troisième partie.

Source : « La vérité sur la crise », Morad el Hattab, Irving Silverschmidt, Editions Léo Scheer

02.09.2011

Morad El Hattab explique la crise

Le dernier livre coécrit par Morad El Hattab sur la crise financière se lit comme un gros polar de près de 400 pages qui recensent tous les excès proprement incroyables de la finance avec un détail qui surpasse les livres que j’avais déjà lus. Une somme foisonnante mais très instructive.

Une excellente synthèse de la crise

Ce livre commence par un citation d’Alan Greenspan qui place d’emblée le sujet : « quand une banque est trop grosse pour faire faillite, c’est qu’elle est trop grosse ». Pourtant rien n’a été fait pour changer cela. Au contraire, elles le sont davantage… Ils dénoncent l’effet de levier et mettent l’accent sur le « hasard moral » qui caractérise cette crise qui a imposé aux contribuables de renflouer la finance puis de subir des plans d’austérité pour restaurer l’équilibre des finances publiques.

Les auteurs font remonter la crise au 9 août 2007, quand BNP Paribas et Bear Stearns (en faillite quelques mois plus tard) ferment cinq fonds de gestion, imposant une injection massive de liquidités de 95 milliards d’euros par la BCE. Ils incriminent la déréglementation, pour laquelle « l’homo economicus est un être parfaitement raisonnable qui sur un marché transparent, alloue ses capitaux de façon toujours optimale en fonction des prises de risque qu’il sait pertinemment consentir ».

La crise financière comporte deux phases. Dans la première, les spéculateurs achètent des actifs risqués à crédit, poussant leur valeur à la hausse, ce qui permet d’empocher de juteux bénéfices grâce à l’effet de levier. Mais dans la deuxième phase, « les actifs s’évaporent, les dettes s’accrochent », imposant un désendettement sauvage et donc une crise. Ils distinguent également les « bulles d’exubérance irrationnelle pure », selon le terme de Frédéric Mishkin, comme la bulle Internet

Ils soulignent que « au-delà d’une certaine ampleur, seul un prêteur en dernier ressort, peut arrêter la descente aux enfers. C’est une mission implicite des banques centrales ». Ils précisent que « lors d’une crise grave de crédit, l’émission de monnaie par la banque centrale ne crée guère d’inflation » du fait de la « trappe à liquidités » théorisée par Keynes, où « quelle que soit l’ampleur de l’émission de liquidités, elles sont thésaurisées » par les banques.

Les auteurs font un récit détaillé et chiffré de la crise. Ils développent dans le détail tous les plans de soutien : la hausse du bilan de la Fed de 867 à 2300 milliards ou l’incroyable PPIP proposé par les banques aux Etats-Unis où elles auraient fourni moins de 10% des capitaux de ce fond destiné à acheter puis revendre des actifs pourris, mais auraient récupéré la moitié des profits ! Ils dénoncent les stress tests et les normes comptables adaptées aux besoins des banques.

L’échec de la dérèglementation

Ils soulignent qu’UBS a perdu 13% de ses actifs pendant la crise et Merrill Lynch près de 20%. Bref, « il faut disposer de 25% de fonds propres… comme les banques américaines des années 1880-1890 ». Lors des discussions sur Bâle 3, la BRI a proposé de définir plus étroitement les capitaux propres, de limiter l’effet de levier, et d’augmenter la liquidité des banques. Paul Volcker a proposé d’interdire aux banques les activités de hedge funds ou de private equity et d’étendant le champ d’action de l’agence de régulation.

Malgré petit à petit, le lobby bancaire a avancé ses pions, aboutissant, aux Etats-Unis à un texte de loi de 1500 pages (30 seulement pour le Glass Steagall Act de 1934) noyant la réforme. Même l’institut Bruegel, par la voix de Nicolas Véron affirme que « les dirigeants politiques, y compris en France et en Allemagne, ont été profondément capturés par leurs establishments bancaires nationaux ».

En fait, les auteurs soulignent que les leçons de la crise de 1929 ont été en partie retenues mais ils disent aussi que « l’intervention des Etats et surtout des banques centrales a permis d’empêcher une faillite systémique bancaire plus que menaçante. Toutefois, pour des raisons d’idéologie économique, l’occasion de nettoyer les systèmes bancaires et les marchés financiers a été rejetée. Les causes de la crise demeurent donc masquées par le retour au bon vieux temps ».

Les auteurs dénoncent un système, « au service exclusif des intérêts personnels de leurs dirigeants » où « dès lors qu’elles sont trop grosses pour faire faillite, les grandes banques peuvent prendre tous les risques qu’elles estiment nécessaires pour doper leurs résultats ; et, en cas de déficience des modèles mathématiques informatisés, les Etats garantiront les passifs, reprendront les actifs toxiques aux frais du contribuable, tandis que les banques centrales fourniront les liquidités nécessaires aux marchés ».

Après avoir fait un récit fouillé de la crise, de ses prémices jusqu’à mi-2010, les auteurs développent les raisons qui nous ont mené à un tel désastre, ce que j’étudierai dans la deuxième partie de ce compte-rendu.

Source : « La vérité sur la crise », Morad el Hattab, Irving Silverschmidt, Editions Léo Scheer

18.08.2011

L’arnaque de la privatisation de la création de la monnaie

Après avoir posé les enjeux du débat monétaire, André-Jacques Holbecq et Philippe Derudder en viennent plus particulièrement à la question de la création monétaire et de la dette publique.

Remettre en perspective notre endettement

Les auteurs soulignent de manière intéressante le choix du terme « service » de la dette en lieu et place du terme « intérêt ». Ils critiquent le catastrophisme des opposants de tout bord à la dette publique en soulignant plusieurs points importants. Tout d’abord, ils soulignent la myopie de leur analyse, qui oublie de prendre en compte le patrimoine de l’Etat. En effet, l’analyse de la situation financière de quiconque impose d’avoir une vue globale et comparative.

Or, un tel examen (déjà évoqué ici) donne une autre perspective, qui explique pourquoi notre pays conserve son AAA. Tout d’abord, notre endettement brut est dans la moyenne. Ensuite, notre pays a davantage d’actifs que les autres. Fin 2009, le solde entre les actifs et les dettes des administrations publiques était positif de plus de 400 milliards d’euros. Et si on prend uniquement en compte les actifs financiers, notre dette nette était de 44% du PIB, contre 58% dans la zone euro…

Le vrai problème

Les auteurs déplace alors le débat : « ce qui est immodéré dans la dette, c’est moins son montant (lequel a permis la création de richesse) que la part des intérêts dans ce montant ». Et cela est d’autant plus vrai que le privilège de la création de monnaie, bien collectif, a été abandonné aux banques commerciales. Les auteurs réalisent alors le fameux calcul qui commence à s’imposer dans le débat public et qui remet quelques idées en place sur les implications de la loi de 1973.

De 1979 à 2009, la dette publique est passée de 240 à 1490 milliards d’euros (de 21 à 78% du PIB), soit une augmentation de 1250 milliards. Entre temps, nous avons payé pour 1340 milliards d’euros d’intérêt. En clair, depuis 30 ans, l’augmentation de la dette publique est plus qu’intégralement la conséquence du paiement d’intérêts. Dès lors, comme en monétisant un pays n’a pas à payer d’intérêt, cela pose clairement la question de cette privatisation de la création monétaire.

En outre, tout ceci pose de nombreux problèmes. Tout d’abord, cela rend les Etats dépendants des marchés (alors qu’aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne ou au Japon, la monétisation est courante). Et cela limite considérablement les moyens de financement des Etats à un moment de chômage de masse et de défi écologique. Ils dénoncent également « la tendance actuelle (…) à amputer les ressources publiques, ce qui implique de transférer sur le privé, petit à petit tous les services ».

Comment s’en sortir ?

Les auteurs exhument une belle citation de Tocqueville : « préoccupés du seul soin de faire fortune, les hommes n’aperçoivent plus le lien étroit qui unit la fortune particulière de chacun d’eux à la prospérité de tous ». En fait, le débat est ancien : il a eu lieu le 22 juillet 1981 à l’Assemblée Nationale quand une quarantaine de députés ont défendu un projet de loi qui aurait permis à nouveau de mettre la création monétaire au service de la collectivité.

Les auteurs citent également Maurice Allais pour qui « tout création monétaire doit relever de l’Etat et de l’Etat seul » et qui assimilaient les banques commerciales à des « faux-monnayeurs ». Le « prix Nobel d’économie » était favorable à des taux de change fixes et révisables, un équilibre des balances des paiements, l’interdiction de la spéculation pour les banques.

Ils proposent une banque centrale indépendante, seule créatrice de la monnaie (qui ne peut être qu’un bien collectif), un budget de fonctionnement de l’Etat équilibré excepté en période de récession économique ainsi qu’une séparation des banques privées en trois types : les banques de dépôts, les banques de prêts et les banques d’affaires. Ils évoquent la proposition de 1995 de Jean-Marcel Jeanneney « d’émettre de la monnaie ex nihilo pour sortir notre économie de son anémie ».

La privatisation de la création monétaire est un accident de notre histoire économique. Mais il est encore plus incroyable que les Etats d’Europe continentale ait renoncé à son émission publique. Merci aux auteurs pour ce livre qui éclaire d’une perspective stimulante un des débats du moment.

Source : « La dette publique, une affaire rentable », A-J Holbecq et P Derudder, Editions Yves Michel

16.08.2011

Comprendre les enjeux de la dette publique

En ces temps d’hystérie collective sur la dette de l’Etat, « La dette publique, une affaire rentable », livre coécrit par A-J Holbecq et publié en 2008, dont la deuxième édition vient de sortir, est un livre essentiel.

Un peu d’histoire

« Il est une chance que les gens de la nation ne comprennent pas notre système bancaire et monétaire, parce que si tel était le cas, je crois qu’il y aurait une révolution avant demain matin » : c’est par cette citation d’Henry Ford que commence cet essai court et percutant. Les auteurs présentent un bref historique de la monnaie et des banques. Si les premières traces de monnaie métallique remonte à plus de 2500 ans en Grèce, la monnaie papier est apparue en Chine au 8ème siècle.

Jusqu’au 19ème siècle, les monnaies reposent sur l’or ou l’argent mais leur rareté conduit à de nombreuses dévaluations, à l’utilisation d’alliages. Le papier-monnaie est inventé au 17ème siècle, sous l’impulsion d’un Suédois. En 1694, la première banque centrale est créée en Angleterre. Le 19ème siècle voit apparaître le monopole d’émission d’Etat. La 1ère guerre mondiale mettra fin à la convertibilité de nombreuses monnaies. Le Royaume Uni y renoncera en 1931, les Etats-Unis en 1971.

La Banque de France est fondée en 1800. Ses deux cent actionnaires les plus importants constituent l’Assemblée Générale et les statuts impériaux resteront en place jusqu’en 1936. Le Front Populaire met la banque sous l’autorité du gouvernement mais elle ne sera pleinement nationalisée que le 2 décembre 1945. En janvier 1973, ses statuts sont réformés par l’article 25 : « le Trésor public ne peut être présentateur de ses propres effets à l’escompte de la Banque de France ».

Cette interdiction de financer l’Etat est complétée par l’indépendance accordée en août 1993 par le gouvernement d’Edouard Balladur. Les différents traités européens confirmeront cette double orientation puisque l’article 104 du traité de Maastricht (devenu article 123 du traité de Lisbonne) précise : « il est interdit à la BCE et aux banques centrales des Etats membres (…) d’accorder des découverts ou tout autre type de crédit » à toute institution publique.

Le problème de la création monétaire

Ils soulignent que « si le prêteur a prélevé cette somme sur son épargne, il est juste qu’il en reçoive rémunération puisqu’il n’aura pas la disponibilité de cet argent jusqu’à échéance du prêt, outre le risque de ne pas être remboursé ». Ils rappellent que la monnaie est un « instrument de mesure, instrument de réserve de valeur et instrument de paiement » et « une convention sociale reposant sur la confiance, elle n’a d’autres valeurs que celle que nous lui accordons ».

Les auteurs montrent que depuis le 1er janvier 2001, la masse monétaire M1 (billets, pièces et dépôts à vue) de la zone euro a progressé de 11,5% par an contre 4,5% pour la croissance nominale du PIB. Elle représentait 4691 milliards d’euro en octobre 2010. M3 atteint 9475 milliards, soit à peu près l’équivalent du PIB. Ils dénoncent l’idée « que l’argent existe comme un gâteau dont la seule question est de savoir comment le repartir entre les convives ».

Or, « aucune loi physique n’empêche un Etat, une Banque centrale ou de second rang, de créer toute la monnaie nécessaire ». Et en réalité, « la monnaie en circulation a été créée ex-nihilo par les banques commerciales, sous forme de crédits aux ménages, aux entreprises et aux Etats ». Les auteurs posent deux problèmes : le premier est que « ce sont les crédits qui permettent les dépôts, et non l’inverse » et le second le « droit exclusif » des banques commerciales à créer la monnaie.

Les auteurs expliquent que « la masse monétaire, constituée essentiellement par la monnaie scripturale, s’accroît donc lorsque les flux de remboursement sont inférieurs aux flux des crédits nouveaux » et soulignent que les intérêts imposent une croissance de la masse monétaire. Ils notent que la Banque centrale ne détient pas le privilège de la création monétaire. Son rôle consiste à règlementer le système et à être le prêteur de dernier ressort, comme nous le constatons depuis trois ans.

Comme dans leur dernier ouvrage, les auteurs ont recourt à des petites histoires, des analogies qui éclairent particulièrement bien leur propos. Ce faisant, ils ont fait de ce livre un essai accessible à tous et très pédagogique. Je reviendrai demain sur les conséquences de la privatisation de la création de la monnaie.

Source : « La dette publique, une affaire rentable », A-J Holbecq et P Derudder, Editions Yves Michel

13.08.2011

Aurélien Bernier développe sa vision de la « désobéissance »

Après avoir fait une synthèse bien balancée de toutes les carences de cette Europe, Aurélien Bernier analyse les propositions des autres partis puis détaille sa vision de « la désobéissance ».

L’Europe dans le débat public

Pour lui, « la social-démocratie utilise l’Europe pour justifier son inaction, après l’avoir construit telle qu’elle est », et ironise sur le programme du PS qui dit que : « nous ne voulons plus du dumping social et de la casse des services publics imposés par les gouvernements de droite au pouvoir à la Commission Européenne », comme si Lionel Jospin n’avait pas signé ces directives … Il n’est pas plus tendre pour les Verts, dont il dénonce les « réactions irrationnelles » sur une Europe aux mains des lobbies.

Pour lui, le PS et les Verts devraient indiquer dans leur programme : « nous prenons acte du fait que le droit européen s’impose aux Etats, et que bon nombre de nos propositions ne sont pas compatibles avec les textes communautaires. Nous voulons changer l’Europe de l’intérieur, ce qui prendra un temps certain, pour ne pas dire quelques décennies. D’ici là, nous renonçons à appliquer le programme que nous soumettons au vote des électeurs. Nous nous en excusons d’avance auprès du peuple ».

Le porte-parole du M’PEP aborde également la position de Debout la République sur l’Europe et nous accorde un satisfecit sur une partie du constat mais dénonce une certaine mollesse ainsi qu’une absence de remise en cause des ressorts de la mondialisation. Mais il faut dire qu’il ne se base pas sur les bons textes puisqu’il part d’un texte de 2006. Dommage qu’il n’ait pas pris en compte le programme des européennes ou plus encore la récente mise à jour de notre programme sur la question.

La désobéissance européenne en pratique

Il propose tout d’abord de refuser de transcrire les directives contraires à l’intérêt général et de refuser d’abonder au budget européen. Il propose de revenir sur la libre circulation des capitaux et mettre en place un protectionnisme anti délocalisation. Il souhaite un référendum pour restaurer la primauté du droit national sur le droit communautaire et supprimer toute référence au traité de Lisbonne dans la Constitution. Et pour lui, il n’y a pas besoin d’activer l’article 50 pour faire cela.

Il note que toutes les sanctions (notamment financières) qui pourraient être prises contre la France ne pèseraient pas grand chose car personne ne peut nous imposer de payer. En outre, notre contribution nette nous met dans une situation confortable, notre pays étant « arithmétiquement gagnant en refusant d’approvisionner le budget communautaire ». Notre poids économique nous protège de tout boycott où nos adversaires seraient perdants…

Il propose également de désobéir sur les services publics ou les marchés publics et de « mettre fin au libre-échange ». Il dénonce l’imbécillité de cette Europe qui impose à ses producteurs des normes sans se soucier de celles de ses concurrents étrangers, qui bénéficient alors d’un gros avantage compétitif. Il dénonce la monnaie unique, l’indépendance des banques centrales, et « le transfert de la création monétaire aux banques privées, qui peuvent faire tourner une planche à billets virtuelle ».

Face à la Chine et l’Inde, il soutient que « cette obsession de construire un espace économique totalement ouvert en Europe est une stratégie suicidaire » et il appelle également les collectivités locales à désobéir pour encombrer la machine européenne. Très gaullien, il dénonce « l’amalgame entre le nationalisme, indiscutablement condamnable, et l’exercice de la souveraineté populaire, qu’il faut défendre à tout prix ». Il dénonce le marché, cette « nouvelle religion », qui ne laisserait aucune alternative.

Après Jacques Généreux, il évoque également la charte de la Havane, alternative keynésienne au GATT devenu OMC, qui visait « le relèvement des niveaux de vie, le plein emploi et les conditions de progrès et de développement ». Il évoque ouvertement la question de la sortie de l’UE, reconnaissant que « la question se pose ». Il préfère la désobéissance en ce qu’elle facilite la négociation, qu’elle pourra plus facilement « contaminer » les autres pays et qu’elle placerait l’UE dans une position très difficile.

Ce petit livre assez dense et rempli d’exemples très clairs est hautement recommandable. Une bonne synthèse des carences de cette Europe et une vraie proposition pour la changer radicalement. Il faudrait en revanche remette à jour les fiches sur le programme de Debout la République

Source : Aurélien Bernier et le M’PEP, « Désobéissons à l’Union Européenne », 1001 Nuits, suite demain

12.08.2011

L’appel à la désobéissance européenne d’Aurélien Bernier

Je ne connaissais pas vraiment le M’PEP avant d’être allé à un colloque passionnant qu’ils organisaient sur la question européenne en juin dernier. L’occasion d’acheter le dernier livre du porte-parole du mouvement, Aurélien Bernier, « Désobéissons à l’Union européenne ».

Une vraie communauté de pensée

Il faut être clair, au sujet de l’Europe, je n’ai pas trouvé l’épaisseur d’un papier à cigarette entre les idées du M’PEP et les nôtres. Naturellement, sur d’autres questions, nous pouvons diverger (encore que, beaucoup moins qu’on ne pourrait le croire), mais l’ensemble de l’analyse de l’auteur sur les carences de l’Europe qui s’est construite depuis l’Acte Unique rejoint complètement la mienne, comme peuvent l’attester les très nombreuses notes consacrées à ce sujet sur le blog.

Aurélien Bernier commence par évoquer les « non » français (à 54,7%) et hollandais (à 61,6%) du printemps 2005 pour regretter une « victoire gâchée ». Il dénonce cette Europe qui « interdit toute mesure contraire aux intérêts des transnationales et des marchés financiers ». Il souligne que les plans européens « ne relèvent en rien de la solidarité entre Etats européens, (ils) assurent d’abord et avant tout aux banques et aux investisseurs qu’ils sauveront leurs mises ».

Il affirme très pertinemment que « les déficits et la dette publics créés par l’eurolibéralisme justifient d’aller encore plus loin dans l’eurolibéralisme ». Il dénonce « l’échec de la gauche de gouvernement qui entend pratiquer l’alternance mais ne propose aucune alternative » et « un ordre juridique qui ne repose sur aucune légitimité populaire, qui prétend planifier une politique invariable, (…) qui ne laisse plus aucune place pour d’autres politiques économiques, sociales ou environnementales ».

Une forteresse ultralibérale et anti-démocratique

En 1957, Pierre Mendès-France disait de la CEE : « Le projet du marché commun tel qu’il nous est présenté est basé sur le libéralisme classique du 20ème siècle selon lequel la concurrence pure et simple règle tous les problèmes. L’abdication d’une démocratie peut prendre deux formes : soit elle recourt à une dictature interne (…) soit à la délégation de ses pouvoirs à une autorité extérieure, laquelle, au nom de la technique exercera en réalité la puissance publique ».

Aujourd’hui, non seulement « toutes les restrictions aux mouvements de capitaux entre les Etats membres en entre Etats membres et les pays tiers sont interdites », mais « l’unanimité est requise pour l’adoption de mesures (…) qui constituent un pas en arrière dans le droit communautaire en ce qui concerne la libéralisation des mouvements de capitaux à destination ou en provenance de pays tiers ». En clair, le Luxembourg pourrait empêcher tout pays de restreindre les mouvements de capitaux !

Pour l’auteur, l’Acte Unique marque un tournant avec la liberté de circulation des marchandises, des personnes, des services et des capitaux, et qui fera dire à Margaret Thatcher qu’il « ravive la finalité libérale, libre-échangiste et dérégulatrice (du traité de Rome) ». Il note que la Cour de Justice Européenne a imposé une régression du droit social, en permettant par exemple à une entreprise polonaise installée en Allemagne de verser des salaires inférieurs au salaire minimum allemand !

Développant la genèse du projet européen, il cite Jean Monnet : « au point de vue économique, il est essentiel que soit empêchée dès l’origine la reconstitution des souverainetés économiques ». Il souligne à quel point les discours dominant caricature le débat en opposant « d’un côté, les affreux nationalistes rétrogrades, forcément xénophobes, qui refusent la construction européenne, et de l’autre, les progressistes ouverts et bardés de sentiments généreux qui la soutiennent ».

Aurélien Bernier dénonce « un arsenal juridique érigé contre les peuples » et note la lente insidieuse dérive qui a fait prévaloir le droit européen sur les droits nationaux, y compris les Constitutions ! Il souligne qu’un nouveau gouvernement « ne peut pas mettre en œuvre une législation qui contreviendrait aux principes de l’Union » ! Pour lui, « il en est fini de la souveraineté pleine et entière du législateur français ». Il note qu’en Allemagne la cour de Karlsruhe a refusé cet engrenage en juin 2009.

L’auteur reprend l’exemple des OGM (que j’ai souvent traité sur le blog) pour démontrer le caractère anti-démocratique de cette Europe qui prétend imposer la volonté des technocrates à la majorité des Etats.

Source : Aurélien Bernier et le M’PEP, « Désobéissons à l’Union Européenne », 1001 Nuits, suite demain

03.08.2011

Gérard Lafay, un économiste qui propose une alternative

Là où beaucoup d’économistes s’arrêtent à un constat, aussi brillant soit-il, Gérard Lafay a la particularité de développer de nombreuses propositions dans « 12 clés pour sortir de la crise », rendant ce livre d’autant plus intéressant, pour ne pas dire indispensable.

Une révolution monétaire et financière

Gérard Lafay est un partisan des solutions de Maurice Allais, qui va beaucoup plus loin que le simple Glass Steagall Act qui sépare banques de dépôts et banques d’investissements. Il est favorable au 100% money, théorie défendue notamment par Christian Gomez. Cette réforme suppose que la banque centrale reprenne le contrôle total de la création monétaire, abandonnée aujourd’hui aux banques privées. Elle interdit aux banques de se financer à court terme pour prêter à long terme.

Dans ce système, ce ne sont pas deux mais trois types de banques qui coexisteraient, outre la Banque Centrale : des banques de dépôt, qui ne pourraient faire aucun crédit et qui se feraient rémunérer leur service ; des banques de crédit qui récolteraient les dépôts pour les replacer sur des échéances égales ou inférieures ; des banques d’affaires qui s’occuperaient des opérations de marché. Ce système doit « éradiquer la prolifération financière du tournant néocapitaliste ».

Après un éloge des « stabilisateurs automatiques » keynésiens, il attribue la situation délicate de nos finances publique à « la politique de concurrence extrême et à une accumulation de règles bureaucratiques (qui fait perdre) tous les bienfaits que la libre concurrence est susceptible d’apporter ». Il épingle notamment les 80 000 pages de réglementation issue de l’Europe. Malgré tout, il dénonce la « rigueur extrême (actuelle) qui ignore délibérément les leçons (…) du passé ».

Gérard Lafay prend position en faveur de la monétisation, interdite depuis 1973. Il propose un retour aux monnaies nationales, soulignant que « l’euro a accentué les divergences entre pays membres », et notamment les déficits extérieurs. Favorable à un nouveau système monétaire européen ainsi qu’à la mise en place d’une monnaie commune, une UEC (Unité Européenne de Compte), il recommande, comme Jean-Jacques Rosa, une parité où un nouveau franc égale un euro.

Préserver notre modèle social

Parce qu’il est illusoire de vouloir conserver les activités à haute valeur ajoutée (« les capitalistes étaient assez cupides pour vendre les cordes qui allaient permettre de les pendre », citant Lénine !), Gérard Lafay appelle à maîtriser le taux de change, se protéger du dumping et investir massivement dans la recherche et le développement. Il en profite pour dénoncer la surévaluation de 40% de la monnaie unique européenne et appelle à revenir aux monnaies nationales.

Il soutient finement que « le néocapitalisme masque ses travers derrière un idéalisme mondialiste » et appelle de ses vœux « des montants compensatoires antidumping ». Il souligne le rôle de l’Etat dans la recherche fondamentale et critique la dégradation de notre éducation nationale. Pour éviter un démantèlement de notre modèle social, il propose une TVA sociale et une maîtrise du coût de la protection sociale. Il souligne néanmoins que le manque de croissance explique aussi les déficits.

Il prend fermement position pour la retraite par répartition, citant Jacques BIchot qui dénonce le « court-termisme immoral et la gestion spéculative » de la retraite par capitalisation. Mais il recommande une grande simplification et la mise en place d’un régime par points comme en Suède. Il critique la réforme « bâclée et politicienne » de Nicolas Sarkozy. Pour lui, les règles définies démocratiquement ne doivent pas pouvoir être contestées par les multinationales ou les technocrates.

Gérard Lafay fait également un long plaidoyer gaullien et de nombreuses propositions pour développer la participation. Il dénonce la réforme de Nicolas Sarkozy. Il propose de supprimer l’IS pour tripler la réserve de participation dans les entreprises, et faire monter les salariés (devenus « travailleurs propriétaires ») dans le capital (jusqu’à atteindre une minorité de blocage par exemple) et non pour distribuer uniquement du pouvoir d’achat. Il évoque les propositions de SGAP de Patrick Guiol.

Entre un « étatisme envahissant et le néocapitalisme », Gérard Lafay dessine les contours d’un « néo-corporatisme, progressiste libéral et démocratique ». Merci pour cette belle contribution.

Source : Gérard Lafay, « 12 clés pour sortir de la crise », L’Harmattan