18.07.2010

Intérêt général et souveraineté en Europe (3/4) : pourquoi les institutions supranationales ne défendent pas l’intérêt général ?

C’est une question qu’il est important de poser car un certain nombre de gens souscrivent à la théorie du complot mondialiste où une petite élite chercherait à éliminer les démocraties au profit d’une gouvernance mondiale dont ils tireraient les ficelles et les profits. Je n’y crois pas du tout. Je crois qu’il y a d’autres explications plus rationnelles et qui correspondent davantage à la réalité.

La bulle sociale

La première est le fait que les élites vivent de plus en plus dans une bulle sociale. En effet, il y a vingt ou trente ans, les écarts de salaires, et donc de niveau de vie, étaient bien moindres. A titre d’exemple, Raymond Lévy, patron de Renault, gagnait un million de francs par an, cent cinquante mille euros, « à peine » plus de 15 fois le SMIC de l’époque. Son lointain descendant, Carlos Ghosn, a gagné 8 millions d’euros l’an dernier, plus de cinquante fois plus…

Et cette « modération » n’était pas cantonnée aux entreprises publiques. Le PDG de PSA, Jacques Calvet, avait causé un certain émoi quand le Canard Enchaîné avait révélé qu’il gagnait un peu plus de 2 millions de francs par an, trois cent mille euros, un peu plus de trente fois le SMIC, ce qui était à l’époque proche du  maximum que pouvait gagner un grand patron. Aujourd’hui, les rémunérations sont en millions d’euros et les cadres supérieurs décrochent couramment des rémunérations à six chiffres.

Ces élites, travaillent souvent beaucoup. La politique n’est pas forcément leur première préoccupation et elles adoptent donc fréquemment le prêt-à-penser intellectuel de leur classe, par facilité. En outre, elles ont une vision déformée de la réalité dans le sens où à leur niveau, il y a de la croissance, les salaires augmentent et elles ne voient que les bénéfices de la mondialisation, ce qui peut leur faire croire que le système actuel profite aux citoyens.

Car l’envolée des très hautes rémunérations donne l’impression aux hauts revenus qu’ils font partie des classes moyennes supérieures, comme l’a dit Hervé Mariton, pour qui ses revenus de cent mille euros (hors frais) le plaçaient au niveau d’un cadre moyen… Cette phrase, sans doute honnête, révèle la coupure de certaines élites avec la réalité. Car en croyant être proche de la moyenne, ces gens pensent que la moyenne des gens va bien, ce qui est faux.

Le manque d’attaches nationales

En outre, il n’y a pas de réalité nationale européenne, pas d’intérêt général européen. Les crises actuelles montrent bien que les réalités nationales sont trop différentes pour faire émerger un intérêt commun. En revanche, il y a une forme de convergence pour cette petite élite des affaires, qui voyage, travaille en anglais dans quasiment tous les pays, voit ses salaires et son pouvoir d’achat progresser. Les élites mondialisées n’ont qu’une vision positive de la mondialisation.

Et leur éloignement des réalités nationales peut leur faire prendre leurs intérêts d’élites mondialisées et en partie dénationalisées, pour l’intérêt général. En effet, comme beaucoup se pensent plus proches de la moyenne qu’ils ne sont, ils confondent sans la moindre malice leurs intérêts avec l’intérêt général. La plupart de ceux qui gagnent plus de cent mille euros par an pensent ne pas être si décalés que ça de la moyenne, alors que seulement 1% de la population touche de tels revenus.

Cette coupure de la réalité, également valable pour certains politiques qui ne vont pas sur le terrain ou n’ont pas d’attaches locales fortes, leur fait croire que le système tourne au profit de la majorité. Joseph Stiglitz ne dit pas autre chose quand il soutient dans « La grande désillusion », que même le FMI pense sincèrement imposer les politiques dont les pays ont besoin. Il explique que la vie des technocrates du Fond explique sans doute qu’ils soient coupés de la réalité.

Il n’y a sans doute pas de complot, simplement un phénomène de bulle sociale qui pousse les élites à adopter des solutions qu’elles croient sincèrement bonnes pour l’intérêt général, d’autant plus qu’une certaine paresse et conformité intellectuelle ne les encourage pas à réfléchir différemment.

Texte issu de mon intervention au colloque Souveraineté du 18 juin à la Sorbonne