05.07.2011

Protectionnisme, euro, démondialisation : la pensée unique contre-attaque

Alors que les intellectuels alternatifs amènent le débat économique sur tous les fronts (sortie de l’euro, protectionnisme, démondialisation), les tenants de l’ordre établi, néolibéral et monétariste, se crispent et refusent de débattre, préférant la caricature et l’outrance à la confrontation des idées.

Les caricatures du politiquement correct

Outre une interview de Christian Noyer dans le Figaro, c’est le Monde (qui avait, il est vrai, accueilli une interview de Jacques Sapir), qui mène la charge avec pas moins de trois papiers : une tribune d’Alain Faujas, qui fait du protectionnisme une « ligne Maginot », une autre, d’un professeur de Sciences Po, Zaki Laïdi, qui dénonce « l’absurde démondialisation » et un entretien avec Pascal Lamy pour qui « la démondialisation est réactionnaire ».

Christian Noyer affirme qu’une « réduction modeste des revenus permet d’obtenir les mêmes effets économiques qu’une dévaluation importante ». Non seulement cela est malhonnête puisque les deux doivent être équivalentes, mais cela montre aussi que les salaires vont devoir baisser. La comparaison entre la zone euro et les Etats-Unis est d’une sacrée mauvaise foi. Enfin, il refuse tout plan B. En revanche, il faut noter la justesse des questions de Jean-Pierre Robin.

Pascal Lamy ne fait pas dans la dentelle et ose affirmer que la compétitivité salariale indue n’est « pas évidente » tout en évoquant des écarts de salaires allant de 1 à 8 entre France et Chine du fait de la hausse des salaires chinois. Il faut noter qu’il minore volontairement les écarts (qui vont de 1 à 30 en Asie et de 1 à 10 en Europe). Le directeur de recherche de Sciences Po n’est pas moins caricatural en invoquant un « autocentrage économique » rappelant l’Albanie…

Il évoque le cas de l’Iphone, dont 4% de la valeur ajoutée est réalisée en Chine pour affirmer que les chiffres ne veulent rien dire, feignant d’ignorer que les composants issus des autres pays ont bien été importés dans un premier temps. ! Il ose même affirmer que « en achetant plus d’Airbus, on ne protège pas nécessairement plus l’emploi européen » ce qui est faux puisque 10% des composants de Boeing sont européens, contre 50% pour ceux d’Airbus (et il faut y ajouter le montage).

Le débat interdit

Ce qui est assez impressionnant, c’est la faiblesse de l’argumentation des défenseurs de la pensée unique. Quand ils ne réfutent pas tout simplement les chiffres du commerce extérieur, ils recourent à la caricature pour dénigrer tous ceux qui remettent en cause les dogmes libre-échangistes ou européistes. Pire, ils disent tout et son contraire, comme Christian Noyer qui affirme bien miraculeusement qu’une réduction modeste des revenus équivaut à une dévaluation importante.

Pourtant, ce n’est pas faute d’avoir des intellectuels de tous bords qui défendent ces idées, y compris des prix Nobel comme Paul Krugman, Joseph Stiglitz, Maurice Allais ou Amartya Sen. En France, des intellectuels de gauche (Jacques Sapir, Emmanuel Todd, Frédéric Lordon) comme de droite (Jean-Luc Gréau, Alain Cotta, Jean-Jacques Rosa, Gérard Lafay) remettent en cause la libéralisation excessive ou le choix d’une monnaie unique en Europe.

En outre, il devrait tout de même être possible de débattre du degré de libéralisation du commerce. Tous les pays sont un peu protectionnistes et cela ne devrait pas être un drame que de dire qu’il en faut davantage. Personne ne propose l’autarcie, même les plus radicaux. Il est tout de même normal de débattre démocratiquement des grands choix économiques. La crispation des grands partis et de nombreux médias sur la question est franchement révoltante.

Naturellement, les défenseurs de la pensée unique ne manquent pas une occasion de citer Marine Le Pen pour discréditer les idées alternatives. Cela fait plus peur que Paul Krugman ou Jospeh Stiglitz… Il serait temps de pouvoir avoir un débat sérieux sur ces questions.

01.04.2010

La Grèce va-t-elle supporter l’euro-camisole pendant longtemps ?

C’est un débat qui agite l’ensemble de la planète économique depuis le début de l’année. Roland Hureaux dans Marianne 2 et Alain Faujas dans le Monde pronostiquent une sortie rapide d’Athènes de la monnaie unique européenne. Et si le supplice de l’euro devait durer plus longtemps ?

Une situation qui se détend

Malgré certains commentaires catastrophistes, la situation s’est fortement détendue depuis le début de l’année. En effet, la Grèce a déjà levé en trois fois (25 janvier, 4 mars et 29 mars) 18 milliards d’euros, soit un tiers de son besoin de financement pour l’ensemble de l’année 2010. Il ne lui reste plus qu’à trouver 10 milliards d’ici la fin mai, ce qui semble très possible. Mieux, Athènes emprunte de moins en moins cher : 6.8% en janvier, 6.2% début mars et 5.9% cette semaine.

Bref, tous les indicateurs montrent aujourd’hui que la situation se normalise et contrairement aux commentaires catastrophistes, la Grèce est très loin de la cessation de paiement puisqu’elle arrive à lever des fonds à un coût qui se réduit depuis le début de l’année. La perspective d’une sortie de l’euro semble d’autant plus lointaine que deux tiers de la population disent soutenir le gouvernement d’après les sondages, ce qui relativise l’impact des grèves.

Bien sûr, une partie de la population grecque défile contre les mesures d’austérité décrétée par le gouvernement, en liaison avec le FMI, la Commission de Bruxelles et la BCE. Mais pour l’instant, il semble que la majorité adhère à ce programme, quelle que soit la sujétion que cela représente. Il faut dire que le précédent gouvernement avait triché sur les comptes et que le pays a beaucoup profité des fonds structurels, ce qui explique sans doute l’adhésion au plan de rigueur.

Une situation intenable à long terme

Si je crois que la Grèce va consciencieusement suivre les plans de rigueur dictés par le FMI et l’Europe dans les prochaines années, au prix d’une sévère récession, du maintien d’un chômage de masse et d’une perte de pouvoir d’achat pendant quelques années, la situation n’en demeure pas moins intenable à long terme. Pourtant, pour quelques années, les peuples des PIIGS accepteront sans doute la rigueur du fait de ce que l’Europe représente pour eux. La politique primera sur l’économie.

Mais, et là, je rejoins les avis de Roland Hureaux et Alain Faujas, la situation est totalement intenable à long terme. Car il faut être clair, la mise en place de politiques de rigueur dans l’ensemble de la zone euro va encore affaiblir la croissance de la zone, pourtant guère reluisante dans les années 2000. Bref, il y a déjà fort à parier que l’Europe sera à nouveau le continent malade de la planète pour la croissance et qu’une contestation grandissante des politiques suivies va se développer.

Le Figaro peut bien faire des papiers sans nuance sur les bienfaits de l’euro, la réalité est qu’au moment du bilan, tout le monde comprend de plus en plus que l’euro est une plaie pour les économies européennes. En fait, si la charge supplémentaire que représentent les primes de risque peut être absorbée par les budgets à court terme, la situation risque de devenir explosive si la prime se maintient sur l’ensemble d’un cycle de refinancement ou si les taux remontent.

Oui, la situation s’est détendue depuis deux mois, ce qui augmente les chances de maintien de la Grèce au sein de la zone euro à l’horizon de quelques années. Mais, à plus long terme (3, 5, 10 ans ?), nul doute que la zone euro a de très grandes chances d’exploser.