06.10.2008

La fin de l’empire est arrivée

Emmanuel Todd est un visionnaire. En 1998, il parlait de « L’illusion économique », le fait que la croissance des économies occidentales était porteuse de graves déséquilibres révélés cette année. Dans « Après l’empire », en 2002, il annonçait la décomposition du système Américain. Nous y sommes.

Que reste-t-il du modèle Américain en cette fin 2008 ? À dire vrai, les vainqueurs de « La fin de l’histoire » ont la gueule de bois. Le modèle économique des Etats-Unis vient d’exploser en vol maintenant que tout le monde comprend qu’il était sous stéroïdes financiers. Cela permet de relativiser la performance économique des dernières années, dont on savait en plus qu’elle avait laissé sur le bord du chemin la majeure partie de la population (75% des hausses de revenus depuis 2002 sont allées à 1% de la population selon The Economist). À l’étranger, les Etats-Unis créent plus de tensions (Afghanistan, Pakistan, Chine ou Russie) qu’ils n’en résolvent (Palestine). Quant à la société Américaine, elle est plus inégalitaire que jamais, l’ascenseur social est en panne et sa violence est insoupçonnée de ce côté-ci de l’Atlantique (5 fois plus de meurtres qu’en Europe, 10 fois plus de personnes emprisonnées qu’en France).

La fin de l’Empire Américain, c’est la fin d’un modèle dont beaucoup d’économistes avaient souligné le caractère intenable. Depuis des années, la croissance Américaine s’est fondée sur un cocktail explosif d’endettement et de déréglementation financière. Les ménages Américains  sont les seuls ménages au monde à ne pas épargner. En outre, en utilisant des emprunts hypothécaires gagés sur la valeur des actifs, les Etats-Unis ont créé un système où la chute de la valeur des actifs, qu’ils soient immobiliers ou boursiers, asphyxie une économie dont la seule issue est la baisse des taux d’intérêt, pour à nouveau s’endetter... Le modèle Américain, c’est aussi une déréglementation financière qui a abouti à ce que les banques investissent des sommes délirantes par rapport à leurs fonds propres, aboutissant au chaos actuel dès que la valeur des actifs baisse de manière importante, nécessitant des nationalisations et des centaines de milliards de dollars d’argent public pour éviter l’effondrement complet de l’économie.

Mais la fin de l’Empire, c’est aussi la fin des Etats-Unis seule super-puissance de la planète. Il y a dix ans, il y avait les Etats-Unis et les autres pays. Après les désastreuses opérations en Afghanistan et en Irak, l’autorité Américaine est aujourd’hui contestée dans le monde entier. Le pays qui prétend défendre la liberté par les armes a envahi l’Irak sans l’accord des Nations Unies, pour des raisons infondées et dans un manque de préparation totale de l’occupation du pays, qui a abouti à une hécatombe humaine. Le pays qui se prétend le défenseur des droits de l’homme a créé Guantanamo Bay, une zone de non-droit. En outre, leur attitude pousse la Russie et la Chine à s’affirmer de manière de plus en plus musclée sur la scène internationale. Enfin, après les efforts de Bill Clinton pour résoudre le conflit israélo-palestinien, l’administration Bush n’est pas parvenue à faire progresser le processus de paix d’un pouce.

Cette fin de l’empire Américain ne signifie pas que les Etats-Unis ont perdu toute influence dans le monde. Mais depuis 10 ans, leur mauvaise utilisation de leur pouvoir a amplifié les tensions d’une planète qui aurait bien besoin d’un autre modèle, moins unilatéral et plus respectueux des autres.

Source : Après l’empire, Emmanuel Todd, Gallimard

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