10.12.2008
Plaidoyer pour une analyse de la crise plus équilibrée
S’il y a une crise sévère du système néolibéral, il n’y a pas forcément une crise des économistes néolibéraux. Les défenseurs de la « mondialisation heureuse » et de la déréglementation sont aujourd’hui les premiers à être invités pour expliquer la situation actuelle.
La semaine dernière, Le Grand Journal de Canal Plus avait ainsi invité, pour parler de la crise, Alain Minc, l’auteur de « la mondialisation heureuse » et Jacques Attali, auteur d’un rapport en faveur de la déréglementation ! Ce dernier intervenait même quelques minutes après sur le journal de France 2. Il faut dire que l’ancien conseiller de François Mitterrand vend son nouveau livre « La crise, et après ». De fait, pour beaucoup de grands médias nationaux, l’analyse de la crise économique se fait à travers le prisme unique des défenseurs du néolibéralisme et de la déréglementation, ce qui n’est pas le moindre des paradoxes sachant que cette « pensée unique » économique est à l’origine de la crise actuelle…
Et cette uniformité d’analyse est d’autant plus paradoxale qu’il y a une foule d’auteurs brillants capables de proposer des analyses différentes de cette crise, et donc complémentaires. Il ne s’agit pas de demander que seuls les Emmanuel Todd, Jean-Luc Gréau, Paul Jorion ou Jacques Généreux aient le droit d’expliquer les phénomènes actuels, même s’ils ont, eux, le mérite d’avoir analyser les vices du système qui nous ont mené à la crise. Mais il aurait été beaucoup plus intéressant d’avoir un débat Attali-Jorion ou Minc-Gréau plutôt que d’inviter deux personnes qui avaient les mêmes idées. Et ce n’est pas faute d’un manque d’actualité littéraire puisque Emmanuel Todd, Jean-Luc Gréau et Paul Jorion viennent de sortir un livre…
En fait, il est proprement sidérant de voir à quel point la plupart des médias présentent une analyse à sens unique de la crise. Une revue ultralibérale comme The Economist ne voit dans la crise que la conséquence de mauvaises réglementations, un excès d’endettement, des taux trop faibles, de mauvais comportements individuels et ignore complètement les analyses de Joseph Stiglitz ou Robert Reich. Mais d’autres revues comme Alternatives Economiques ne sont guère plus ouvertes et souffrent d’un parti pris différent mais guère moins dogmatique. Finalement, peu de médias ont l’ouverture d’esprit de présenter plus d’un point de vue, à l’exception notable de Marianne, qui ouvre ses colonnes au très libéral Philippe Manière.
Il n’est naturellement pas illégitime que Jacques Attali ou Alain Minc interviennent dans les médias pour expliquer leur analyse de la crise. Après tout, ils écrivent sur le sujet. Mais Jean-Luc Gréau, qui en traçait les grandes lignes dès 2005 dans son livre « L’avenir du capitalisme », Emmanuel Todd, qui soulignait dans « Après l’empire » les limites du modèle économique Américain basé sur la dette, Paul Jorion et bien d’autres ne sont pas moins qualifiés pour l’analyser et proposer des solutions. Il est regrettable que cette crise ne soit pas l’occasion de permettre de véritables débats économiques et que des auteurs d’horizons divers puissent présenter leurs interprétations et les confronter. Car c’est en écoutant des analyses diverses, notamment différentes de sa propre opinion, que l’on peut faire progresser sa pensée.
Plus encore que le choix des personnes, il est proprement incroyable que l’analyse de la crise économique soit aussi monochrome selon les médias. C’est dommage, car à raisonner en noir ou blanc, on perd toutes les nuances de couleurs qui permettent un jugement plus informé.10:55 Publié dans Actualités, Economie | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : crise économique, grand journal, canal plus, médias, économistes, attali, minc



