10.03.2011

Les banques centrales, une affaire d’Etat

Avant-hier, je suis revenu sur le problème que posent aujourd’hui des banques centrales, qui prennent des décisions engageant la collectivité à hauteur de centaines de milliards d’euros ou de dollars, de manière irresponsable. En fait, il faut se poser réellement la question de leur indépendance.

La politique monétaire est une politique comme les autres

Ce n’est pas sans un certain plaisir que j’ai lu dans « Le triomphe de la cupidité » de Joseph Stiglitz, un plaidoyer contre l’indépendance des banques centrales. Pour lui, « la politique économique implique des arbitrages – des perdants et des gagnants – et on ne peut laisser ce genre de décision aux seuls technocrates. (…) La politique monétaire demande d’arbitrer entre chômage et inflation. » La politique monétaire est une politique comme les autres…

En outre, Joseph Stiglitz dénonce le biais des banquiers centraux qui voient « l’inflation comme le mal suprême » et qui « prétendent que l’inflation est particulièrement dure pour les pauvres ». Pour lui, « quand on entend les banquiers prendre fait et cause pour les pauvres, on doit se méfier. La vérité est que ceux qui perdent le plus sont les porteurs d’obligation ». En réalité, il ne faut pas s’attendre à ce que des technocrates qui vivent dans leur bulle défendent l’intérêt général.

Un argument d’efficience à double tranchant

Bien sûr, certains affirment que des banquiers centraux sont plus efficaces pour conduire la politique monétaire, que les hommes politiques auraient tendance à baisser les taux trop vite, ne pas les monter assez, qu’ils pourraient agir de manière démagogique. Et il est vrai qu’à voir certains déficits, cet argument n’est pas totalement dénué de sens. Cependant, les banquiers centraux indépendants n’ont rien fait pour contrer l’immense bulle des actifs des années 2000.

Bref, l’argument d’efficacité est déjà contestable en pratique, tous les organismes de contrôle indépendants ayant totalement échoué à prévenir la crise de 2008. Mais surtout, cette théorie porte en elle une remise en cause radicale de la démocratie. En effet, si on considère que des banquiers centraux défendent mieux l’intérêt général que les hommes politiques, pourquoi n’en serait-il pas de même pour la gestion du budget ? Ne faudrait-il pas alors confier le budget de la France à la Cour des Comptes ?

Pour une Etatisation des banques centrales

Bref, tant d’un point de vue efficacité que démocratie, il est essentiel de remettre en cause l’indépendance des banques centrales en Occident, un accident de l’histoire qui repose sur l’expérience de deux pays. En effet, aux Etats-Unis, ce sont les banques centrales des Etats qui ont constitué la Fed il y a un siècle, en dehors de l’action de l’Etat central. Et en Allemagne, la Bundesbank a été rendue indépendante suite à l’hyperinflation d’entre deux-guerres.

Mais sur le principe, rien ne justifie l’indépendance d’une banque centrale, à moins d’être un néolibéral dogmatique (croyant que la monnaie est un voile) et fondamentalement un peu antidémocratique. Parce que les banques centrales ont une influence majeure dans les choix de politique économique d’un pays, il est essentiel qu’elles rapportent au ministre de l’économie, et, qu’in fine, ce soit le gouvernement qui décide des grands choix de politique monétaire.

 Il faut mettre fin au dogme délétère de l’indépendance des banques centrales. Cette anomalie n’est pas injustifiée en Allemagne, où cela correspond à un consensus national. Mais ailleurs, il s’agit d’une véritable monstruosité anti-démocratique qu’il faut combattre.

08.03.2011

Banques centrales : indépendantes, donc irresponsables

Il est entendu que Jean-Claude Trichet et Ben Bernanke font partie des principaux dirigeants de la planète. Pourtant, il y a un hic. S’ils sont désignés par les politiques, après leur nomination, ils sont indépendants et peuvent donc faire ce qu’ils veulent, et engager les citoyens sans répondre à quiconque.

Du bilan des banques centrales…

The Economist du 19 février consacrait un dossier passionnant aux banques centrales. L’hebdomadaire anglais souligne à quel point leur rôle a été crucial dans le règlement des crises qui secouent la planète depuis deux ans et demi. Outre le fait d’avoir considérablement abaissé le coût de l’argent à court terme (1% ou moins aux Etats-Unis, en Europe et en Grande-Bretagne), les banquiers centraux ont également agi de manière spectaculaire sur les marchés par des rachats d’actifs.

C’est ainsi que le bilan de la Fed, inférieur à 1 000 milliards de dollars à la veille de la crise de l’automne 2008, dépasse aujourd’hui 2 500 milliards. On retrouve dans son bilan aussi bien des bons du Trésor (ce qui a permis de maintenir les taux longs à un niveau raisonnable malgré des déficits colossaux) que des obligations pourries rachetées aux banques privées, dont il est bien difficile de savoir si elles n’occasionneront pas des dépréciations…

De son côté, la Banque d’Angleterre a doublé son bilan, à 390 milliards de dollars. La BCE a été moins extravagante en faisant gonfler son bilan de quelques centaines de milliards d’euros. Cependant, en rachetant des titres de dettes Grecques et en finançant très largement les banques Irlandaises, la Banque Centrale Européenne prend de gros risques financiers que devront in fine assumer l’ensemble des Etats et des peuples si jamais ses paris se révélaient perdants.

Un problème de responsabilité

Se pose alors un gros problème de responsabilité. Un gouvernement est responsable du budget qu’il fait voter par le Parlement, puis qui est contrôlé par la Cour des Comptes. Bref, la démocratie assure une responsabilité des décisionnaires. Par exemple, des maires sont punis par leurs administrés pour avoir mal gérés les finances de leur ville. En revanche, les banquiers centraux sont nommés par les politiques, mais, une fois nommés, ils sont totalement indépendants.

Ils peuvent donc prendre des engagements au nom de la collectivité sans le moindre contrôle démocratique. Pire, il peut y avoir des conflits d’intérêt majeur dans leurs décisions. En effet, la défense inconditionnelle de l’euro par la BCE est-elle une défense des intérêts de l’Europe ou de son existence ? Cela est d’autant plus choquant que, pour ce faire, la BCE engage des centaines de milliards en achat de créances de banques ou d’Etat et qu’elle viole les traités qui ont pourtant été signés par les Etats.

Aujourd’hui, la politique monétaire est totalement indépendante du processus démocratique aux Etats-Unis ou dans la zone euro. Les Français peuvent bien voter pour qui ils veulent, mais à partir du moment où nous restons dans l’euro, nous n’avons aucune prise sur la politique monétaire. C’est d’ailleurs une des grandes contradictions de Jean-Luc Mélenchon : à défendre l’euro, il s’impose un cadre monétariste totalement contraire aux objectifs politiques qu’il dit vouloir suivre…

L’indépendance des banques centrales fait partie des présupposés de la pensée unique qui domine au Parti Socialiste comme à l’UMP. Pourtant, cette indépendance pose d’énormes problèmes de responsabilités qui deviennent beaucoup plus clairs aujourd’hui.

Demain, « Les banques centrales, une affaire d’Etat »

26.09.2009

Néolibéralisme contre démocratie

C’est une série d’articles dans The Economist du 12 septembre qui m’a mis la puce à l’oreille. Devant l’insistance de l’hebdomadaire anglais à limiter le pouvoir des politiques, n’y a-t-il pas une tentation anti-démocratique dans la pensée néolibérale ?

Limiter le pouvoir des politiques

Il faut dire que ce numéro était truffé de remarques acerbes sur les hommes politiques. The Economist soutient l’indépendance des banques centrales. Il veut limiter le plus possible toute socialisation, même partielle et temporaire, du crédit. Il demande également un encadrement plus strict du processus budgétaire pour limiter les futurs déficits et réduire les dettes publiques. Enfin, il soutient l’idée de Barack Obama de « confier à un comité technocratique la tâche de réformer Medicare, pour enlever intelligemment les décisions difficiles des mains des hommes politiques ».

On résume : il ne faut pas confier aux hommes politiques la politique (sic) monétaire. Il faut encadrer strictement le budget pour les empêcher de trop dépenser. Si jamais ils étaient contraints d’utiliser des nationalisations partielles pour sauver les banques, il faut absolument qu’ils en cèdent le contrôle le plus rapidement possible. Et enfin,  pour les décisions difficiles relevant de la santé, il vaut mieux les confier à des technocrates indépendants plutôt qu’à des politiques qui écoutent le peuple…

Populisme anti-démocratique

Naturellement, The Economist habille ses propositions du bon sens et de la raison. Il ne faudrait pas confier la politique monétaire aux hommes politiques pour éviter de finir comme l’Allemagne de Weimar. Il faut restreindre leur liberté de gestion budgétaire puisque nous avons des déficits colossaux. Quant aux banques, elles ne sauraient être bien gérées par des hommes politiques. Enfin, les hommes politiques étasuniens ont été incapables de gérer la santé, donc il faut leur retirer ce pouvoir…

Pourtant, cette présentation des faits ne résiste pas à l’analyse. Car c’est bien sous le mandat des hommes politiques que l’inflation a été vaincue au début des années 80. En outre, les banques centrales indépendantes ont été incapables de contenir une inflation des actifs qui était beaucoup plus faible du temps du contrôle politique... Sur les déficits, le raisonnement est malhonnête : The Economist était le premier à demander de « sauver le système » l’automne dernier à coup d’argent public.

Et si le néolibéralisme n’était pas démocratique ?

En fait, derrière toutes ces contraintes que les néolibéraux veulent imposer au pouvoir politique, comment ne pas voir la volonté d’imposer une politique qui ne pourrait plus être remise véritablement en question même en cas d’alternance démocratique. Si les vrais libéraux acceptent les alternances et les opinions contraires aux leurs, il est possible de se demander aujourd’hui si le néolibéralisme, forme extrême du libéralisme, ne souffre pas des mêmes défauts que les autres extrêmes politiques.

Car cette croyance théologique dans les vertus du marché et cette priorité absolue donnée à la liberté peut vite déraper en une forme d’extrémisme qui peut les pousser certains à vouloir mettre en place des mécanismes qui restreignent fondamentalement la capacité d’alternance démocratique des peuples. Si l’on suit The Economist, que finirait-il par rester aux hommes politiques, outils de l’expression démocratique des peuples ? Sans doute pas grand-chose…

Il y a une tendance chez certains néolibéraux à vouloir verrouiller les politiques publiques dans le sens de leurs idées, au mépris de la capacité à obtenir une véritable alternance démocratique qui les remettrait en cause. Pire, ils arrivent à obtenir des redditions des politiques, comme sur les banques centrales.

Source : The Economist 12 septembre