01.10.2011

Le Bundestag prolonge la vie de l’euro

C’était prévisible : le parlement Allemand a très largement voté en faveur des modifications des dispositions du FESF décidées au printemps dernier, malgré l’augmentation substantielle de la caution allemande. Une décision qui va prolonger la vie de la monnaie unique.

Hypocrisies européennes

Le Figaro d’hier titrait « Le feu vert de l’Allemagne pour sauver la Grèce » : voici une présentation des faits audacieuse. Comme beaucoup d’économistes et votre serviteur le répètent depuis longtemps, ce n’est pas la Grèce qui est sauvée mais beaucoup plus ses créanciers. Il est tout de même culotté d’appeler « sauvetage de la Grèce » une politique qui va faire entrer le pays dans sa 4ème année de récession, provoquant une saignée sociale et une baisse de 15% de son PIB.

Ensuite, si on ne peut dénier le fait de parler de l’Allemagne quand on évoque le vote du Parlement, il faut nuancer. Certes, plus de 520 députés ont voté pour (et seulement 80 contre), avec le soutien des socio-démocrates et des verts. Néanmoins, comme le souligne les Echos, la proportion est inversée au sein de la population puisque 75% des Allemands s’opposaient à ces modifications et 19% les soutenaient, 80% s’opposant même à toute aide à destination de la Grèce.

Mais cet épisode aura au moins permis de révéler au grand public les mécanismes du FESF, que j’avais en partie déflorés cet été. En effet, pour prêter 440 milliards, le Fonds dispose d’une garantie des Etats de 780 milliards (60 milliards de versement, le reste en garantie). Les Etats ont donc été contraints d’avaler une augmentation de leur caution, qui est passée de 120 à 165% au printemps dernier. L’Allemagne voit donc sa garantie passer à plus de 200 milliards d’euros…

L’impasse européenne se prolonge

En fait, cet épisode révèle deux choses. Tout d’abord, l’Allemagne n’est pas prête à prendre la décision qui provoquera la mort de la monnaie unique. Il faudra soit le départ volontaire de la Grèce (suivant le modèle de l’Argentine) lassée par la potion amère qu’on lui demande d’avaler, soit la décision unilatérale d’un autre pays (Espagne, Italie ou France). En effet, il est tout de même difficile d’être celui qui sifflera la fin de cette expérimentation hasardeuse qu’est la monnaie unique.

En revanche, comme le montrent le récent arrêt de la cour de Karlsruhe et le refus déterminé de Berlin d’émettre des euro obligations ou d’augmenter les moyens du FESF, l’Allemagne met une limite à sa contribution financière au système. Après tout, 200 milliards, 8% du PIB (dont on ne sait pas s’ils seront perdus) peut paraître un prix raisonnable pour bénéficier d’une large zone avec laquelle le pays encaisse plus de 100 milliards d’excédents… tous les ans.

Bref, aujourd’hui, le coût de maintien de la zone euro est raisonnable par rapport à ses bénéfices. Ce serait une autre histoire s’il fallait aider l’Espagne et l’Italie, ce qui a imposé à la BCE de racheter les dettes souveraines de ces pays cet été en absence d’autre solution. Bref, si la spéculation reprend sur la dette de ces pays (ce qu’elle fait sur l’Italie), l’Europe sera de nouveau dans une impasse, qui ne pourra être temporairement résolue que par l’action de la BCE sur les marchés.

Mais cela ne peut pas durer : la BCE ne va pas racheter toute la dette italienne et espagnole. Et surtout, le vieux continent a besoin de croissance et plus encore de politiques monétaires adaptées à des réalités nationales trop disparates, et donc d’un retour aux monnaies nationales.

23.09.2011

Nouveau coup de panique sur les bourses

Hier, les marchés financiers ont de nouveau sombré puisque le CAC 40 a clôturé pour la première fois depuis deux ans et demi sous les 2800 points. Les montagnes russes continuent malgré les annonces de la Fed et la rumeur d’une baisse des taux de la BCE.

Tempête sur les marchés

Depuis près de trois mois, la sinistrose règne sur les marchés financiers. Songez que le CAC 40 croisait au-delà de 4000 points le 1er juillet. La baisse est donc de 30% en moins de trois mois, un véritable krach. Les valeurs financières sont littéralement massacrées avec des baisses pouvant atteindre 60% sur la même période. La moindre mauvaise nouvelle (dégradation des notes de trois banques étasuniennes) provoquant instantanément un effondrement des cours.

Pourtant, jeudi matin, les bourses n’étaient pas totalement à court de bonnes nouvelles. La Fed vient d’annoncer un nouveau plan de plus de 400 milliards de dollars de ventes de titres à court terme contre des rachats de titres à long terme, de manière à maintenir les taux longs le plus bas possible et faciliter le financement des ménages et des entreprises. Mieux, après ses hausses de taux imbéciles du printemps dernier, la BCE pourrait revenir à la baisse début octobre.

Malgré tout, les marchés se sont effondrés, effrayés par les annonces de besoin de recapitalisation des banques, avancés par le FMI. Qui plus est, la crainte d’une rechute de l’économie pèse lourdement sur les cours. Si on est optimiste, on peut souligner que le marché semble rencontrer des seuils de résistance forts sous les 3000 points (nous ne sommes plus très loin des plus bas de début 2009). Les pessimistes noteront le maintien d’une tendance à la baisse.

Les esprits animaux

A titre personnel, j’ai l’impression que le niveau extrêmement bas des actions (alors que les bénéfices des grandes entreprises ont fortement rebondi, y compris au 1er semestre) fait qu’aujourd’hui, les cours trop bas pour baisser vraiment davantage. Même si les incertitudes économiques sont colossales, pour l’instant la marche des entreprises n’est pas trop affectée. C’est sans doute cela qui explique les fréquents rebonds des cours, les financiers y voyant des occasions d’achat à bon compte.

Mais à chaque fois, le même scénario prévaut : le marché finit par retomber lourdement, généralement toujours un peu plus bas. Le niveau des cours laisse songeur quand on pense que début 2001, le CAC 40 était au-delà de 6000 points, avec des profits pourtant bien moindres qu’aujourd’hui. Il faut dire que les incertitudes qui pèsent sur l’avenir de l’euro justifient la nervosité des marchés. Les marchés ne font que constater que cette construction monétaire est complètement bancale.

Malheureusement, un phénomène plus pervers est à l’œuvre et qui justifie lui aussi la baisse des bourses : leur caractère auto réalisateur. Il suffit que les marchés prennent peur pour que les cours des actions baissent. Cette chute peut alors provoquer une contraction du crédit et une baisse des achats des ménages et des entreprises, anticipant une baisse de l’activité, qui finit alors par se réaliser, justifiant alors le pessimisme des acteurs financiers !

Difficile de prévoir ce qui va se passer dans les prochains mois. Une seule chose est sûre : il n’y aura pas de vraie reprise. Au mieux, nous aurons une très faible croissance, encore le plus probable. Au pire, une rechute sévère de l’économie, dont la probabilité grandit avec les états d’âme des marchés.

17.09.2011

Sommet européen : US go home !

C’est un véritable scandale : le gouvernement polonais a invité Tim Geithner, le secrétaire d’Etat au Trésor étasunien lors de la réunion des ministres des finances européens. Celui-ci s’est permis de critiquer les Etats de l’UE sans s’attirer la moindre réplique des gouvernements…

Une présence scandaleuse

Mais quelle mouche a pu piquer la Pologne pour inviter un membre du gouvernement de Barack Obama lors de ce sommet européen ? On se demande bien ce que sa présence peut apporter étant donnée l’arrogance coutumière des Etats-Unis dans les cénacles internationaux. Pire, comment les gouvernements européens ont pu accepter une telle invitation, sachant que l’on imagine bien qu’ils étaient au courant de l’invitation et qu’ils ne s’y sont pas opposés ?

Bien évidemment, Tim Geithner ne s’est pas privé pour critiquer les pays européens, se prenant pour le chef de classe ou le maître venu de l’étranger. Cela est pour le moins paradoxal étant donné que ce sont les Etats-Unis qui sont les responsables de la plus grave crise économique depuis 80 ans en ayant laissé faire n’importe quoi sur leurs marchés financiers et immobiliers. Et en matière de dette et de déficit, leur performance n’est pas particulièrement brillante.

A quand une Europe européenne ?

Mais le pire est qu’aucun gouvernement européen ne semble avoir réagi à cette outrance étasunienne. Pas un communiqué, pas une déclaration de l’ectoplasme à voix grave qu’est François Baroin. Il est proprement hallucinant que des Etats adultes acceptent sans broncher cette humiliation et ce piétinement inacceptable de leur souveraineté. Le fait que cela ait eu lieu dans un cénacle européen est sans doute logique tant la souveraineté et l’honneur nationales y sont déjà piétinées.

D’ailleurs, cela démontre encore une fois l’ambiguïté de cette construction européenne qui n’est pas claire dans sa relation avec les Etats-Unis. Déjà, il est parfaitement anormal que les traités européens renvoient à l’OTAN, mais ce nouvel épisode démontre une nouvelle fois la pertinence du Général de Gaulle qui affirmait souvent qu’il était le seul à vouloir construire une Europe européenne. Le problème est que certains fédéralistes sont plus atlantistes qu’européens.

Si les interventions de la BCE et de la Fed ont permis de stabiliser les marchés financiers, toute cette situation démontre surtout que la monnaie unique est une construction baroque et artificielle qui ne peut pas tenir. Mais ce n’est pas une raison pour accepter les leçons des Etats-Unis.

14.09.2011

Quand Barack Obama se fait plus radical

Le président des Etats-Unis est très paradoxal : s’il a réussi à passer une réforme de la santé, son sens du compromis l’a poussé très loin, sur la réforme de la finance, ou l’accord budgétaire de cet été. Mais la semaine dernière, il vient de proposer une mesure plus radicale pour soutenir l’emploi.

Le paradoxe étasunien

Le monde économique ne tourne décidemment pas rond. De notre côté de l’Atlantique, alors que le déficit moyen de la zone euro tourne autour de 6% du PIB, nous ne nous préoccupons que du niveau des déficits et de la réduction de la dette. Même la gauche promet d’inscrire dans la Constitution une camisole budgétaire une fois élue. Evoquer des dépenses supplémentaires provoque une tempête, comme l’ont expérimenté les candidats socialistes récemment.

Mais de l’autre côté des Etats-Unis, avec un déficit 50% plus important, une dette encore plus vertigineuse, voilà que le président de la République, si populaire dans toute l’Europe, loin de proposer un plan d’austérité à ses concitoyens, décide de proposer un plan de relance ! C’est qu’aux Etats-Unis, on ne regarde pas les indicateurs économiques de la même manière. Là-bas, c’est le chômage qui doit être l’objectif politique prioritaire aujourd’hui, du fait de sa persistance.

Alors que la BCE combat un fantôme d’inflation, Washington juge insupportable que le taux de chômage demeure au-delà de 9% pendant plus de 3 ans. Quelle ironie de l’histoire… Il a pour la première fois atteint ce cap il y a 25 ans en France et n’est pas descendu sous les 8% depuis (et encore, si on en prend une définition très restrictive). Ce « Munich social », cette apathie vis-à-vis du chômage de masse, le cancer de notre société, est aussi incompréhensible que révoltant.

Un plan en demi-teinte

Comme l’a très bien rapporté Yann, ce plan est loin d’être parfait. Il comporte quatre volets: le maintien des allocations chômage pour les allocataires de longue durée, des aides pour les Etats qui sont également en déficit pour éviter les coupes sombres, une baisse des charges et des mécanismes pour favoriser les embauches et enfin un programme d’investissements dans les infrastructures et les autoroutes. Mais surtout, le plan atteint la bagatelle de plus de 400 milliards de dollars !

En effet, alors que notre petit président qualifiait son emprunt de grand, il est largement toisé par le seul plan emploi de Barack Obama qui n’est pourtant qu’un mécanisme de plus dans le soutien à l’activité. Alors bien sûr, on pourra souligner que ce plan est en partie un pis aller. En effet, il ignore en grande partie les raisons structurelles de l’affaiblissement économique des Etats-Unis, son affaiblissement productif, qui a été camouflé par une bulle de crédit qui a soutenu la croissance.

Malgré tout, même s’il est imparfait, il vaut mieux que rien, même si les néolibéraux vont le combattre avec la plus grande détermination. Hervé Nathan souligne justement que « l’Amérique soutient l’emploi, l’Europe ses débiteurs », un moyen de souligner à quel point le débat public en France est bizarre avec la victoire médiatique des défenseurs d’une austérité stricte et le refus d’évoquer des voies alternatives comme pourtant les Etats-Unis l’expérimentent aujourd’hui.

Cette fois-ci, ne boudons pas trop notre plaisir. Malgré ses imperfections, ce plan est sans doute une assez bonne réponse à la situation économique actuelle. Alors souhaitons du courage à Barack Obama qui va sans doute affronter une opposition musclée des républicains.

13.09.2011

Comment piloter la politique monétaire ?

C’est cette question essentielle que The Economist s’est posée en constatant que la Banque d’Angleterre n’a sans doute pas tort de garder des taux extrêmement bas malgré une inflation au-delà de 4%, bien au-dessus de l’objectif officiel de 2%.

Les limites de l’indice d’inflation

En effet, théoriquement, la Banque Centrale  de nos voisins d’outre-Manche devrait monter les taux d’intérêt au-delà des 0.5% sachant que l’inflation a atteint 4.4%, plus du double de l’objectif affiché. Cette attitude contraste fortement à la BCE, qui, avec le même objectif, a monté son taux directeur de 1 à 1.5% alors que l’inflation dans la zone euro atteint péniblement 2.5% en août, s’attirant la critique de nombreux économistes, comme lors de la hausse de l’été 2008.

Le raisonnement est simple pour justifier ce choix. Tout d’abord, la hausse de l’inflation est conjoncturelle et temporaire suite à une envolée du prix des matières premières, qui pourra d’autant moins se reproduire qu’elle a tendance à casser la croissance. D’ailleurs, hors éléments volatiles, l’inflation reste sous les 2% et il n’y a aucun signe que les tensions se transmettent aux salaires. En effet, la croissance est faible, l’économie vient de subir une grave crise, donc la menace inflationniste est nulle.

La solution de la croissance nominale du PIB

Mais du coup, cela amène à se poser la question de la pertinence du taux d’inflation comme indicateur pour déterminer la politique monétaire. The Economist propose donc la solution du taux de croissance nominal de l’économie (croissance du PIB + inflation). Ainsi, dans le cas d’une hausse conjoncturelle des prix qui a tendance à freiner la croissance, la montée de l’un compensera l’autre (comme cela s’est passé en 2008 et en 2011) et cela justifie a posteriori le fait de ne pas monter les taux.

En outre, l’expérience a montré qu’il n’y avait pas de dérapages des prix, donc une telle méthode semble intéressante. The Economist propose donc de viser une croissance nominale de 4 à 5%, ce qui semble une bonne idée, même si on peut argumenter pour un chiffre un peu plus important si on remonte quelque peu l’objectif d’inflation. Malgré tout, l’hebdomadaire souligne qu’un tel changement pourrait perturber les acteurs économiques qui n’auraient plus un objectif d’inflation fixe.

Aller plus loin que la croissance et l’inflation

On peut encore élargir le débat en soulignant que depuis une vingtaine d’années, l’inflation a plutôt tendance à apparaître dans les prix des actifs, nourris par un excès de crédit et de création monétaire. Et devant les conséquences dramatiques des bulles spéculatives sur l’économie réelle, il serait hautement nécessaire de piloter le niveau d’inflation et de spéculation dans les actifs pour agir en cas de formation de bulles. D’ailleurs, la Chine mène une politique très active à ce sujet.

Dès lors, il faudrait également suivre un indice d’inflation des principaux actifs (immobilier et bourse notamment) ainsi que le volume des crédits et de monnaie. En revanche, il faudrait que les banques centrales trouvent d’autres moyens d’agir pour éviter de n’utiliser que les taux à court terme, qui ont également une influence sur l’économie réelle. Jouer sur le niveau des réserves des banques (comme on le faisait avant, et comme le fait la Chine) peut être une voie à explorer.

Devant les catastrophes économiques que nous amènent les marchés financiers déréglementés, il est important de réfléchir aux moyens de prévenir les crises et de protéger solidement l’économie réelle des excès de la finance. L’objectif seul d’inflation des prix des produits est clairement insuffisant.

11.09.2011

La cour de Karlsruhe enterre l’euro

Mercredi, la cour constitutionnelle allemande de Karlsruhe a validé le deuxième plan d’aide aux créanciers de la Grèce. Mais comme le note la Tribune, cet accord a également été l’occasion pour elle de mettre de grosses limites aux mécanismes à vocation fédéraliste.

L’engrenage fédéraliste cassé

La cour de Karlsruhe est une gardienne intransigeante des intérêts et de la souveraineté de l’Allemagne. Déjà, en 2009, à l’occasion de l’examen du traité de Lisbonne, elle a réaffirmé la supériorité du droit allemand sur le droit européen, refusant ce que notre pays a malheureusement accepté. Elle a mis un verrou protecteur qui permet à tout gouvernement de ne pas appliquer ce qui se fait à Bruxelles, même si cela n’a pas encore été véritablement utilisé.

L’Allemagne se fait également tirer les oreilles pour participer au financement des différents plans d’aide aux créanciers des pays en difficulté. Angela Merkel ne cède en général qu’au dernier moment et refuse fermement d’aller au-delà de ce pour quoi elle s’était engagée au printemps 2010 avec le FESF. Malgré les demandes répétées des institutions européennes et de nombreux pays, elle a refusé une augmentation des moyens du fond européen et le mécanisme d’euro obligations.

La cour de Karlsruhe vient d’ajouter un verrou juridique supplémentaire avec ce jugement puisqu’elle impose que chaque plan soit examiné par le Parlement avant d’être accepté. Elle s’est également prononcée contre le mécanisme d’euro obligations, un refus parfaitement compréhensible quand on étudie un peu sérieusement le mécanisme proposé par le groupe de réflexion européen Bruegel, qui revient à demander à l’Allemagne un cautionnement de 4000 milliards de dettes !

Vers la fin de la monnaie unique

Ce jugement pourrait bien a priori constituer un moment capital vers la déconstruction de ce château de carte monétaire qu’est l’euro. En effet, la cour de Karsruhe vient de refuser à l’Europe la caution allemande que les créanciers des pays en difficulté demandaient. Alors que la France, toujours partante pour prêter davantage, semblait désireuse de prendre de nouveaux engagements en plus des 159 milliards du FESF, l’Allemagne vient de siffler la fin de la fête.

En clair, il ne sera pas possible d’aider les créanciers de l’Espagne et l’Italie si la spéculation vient à reprendre sur les taux longs de ces deux pays. Certes, la situation s’est calmée depuis cet été et les taux sont stabilisés autour de 5%, mais la BCE ne va sans doute pas vouloir racheter l’intégralité de la dette de ses pays et finira par stopper ses achats. Et là, si la spéculation reprend, le château de carte finira par s’effondrer. Les fédéralistes ont perdu une bataille décisive.

Plus globalement, même s’il ne faut pas sous-estimer la volonté des socio-démocrates et des Verts, qui semblent prêts à signer ces cautions, il ne faut pas sous-estimer non plus ceux qui refusent toute dérive fédéraliste et les chèques en blanc que certains sont prêts à signer. Le patron de la Bundesbank et l’économiste en chef de la BCE ont démissionné pour de telles divergences. L’euro a toutes les chances de s’inviter aux législatives de 2013 et le débat sera corsé.

Merci encore à la cour de Karlsruhe pour ce jugement qui refuse les dérives fédéralistes irresponsables souhaitées par certains. Rendez-vous dans deux ans pour une campagne électorale allemande qui promet un débat ouvert mais sans doute très dur sur l’euro.

05.09.2011

Morad El Hattab décrit l’impasse de l’Europe

Le quatrième intérêt de la « La vérité sur la crise » de Morad el Hattab et Irving Silverschmidt réside clairement dans son analyse de la crise de l’Europe. Bien qu’écrit il y a un an, leur propos n’a pas pris une ride. Mieux, la véracité stupéfiante de leurs prédictions leur donne une sacrée crédibilité.

Un autre regard sur l’austérité et les dettes publiques

Les auteurs remettent en perspective les débats sur la dette par de nombreux exemples historiques : en 1820 et en 1945, la Grande-Bretagne était endettée à hauteur de 240% de son PIB (après être tombée à 40% en 1910). Les Etats-Unis sortent de la Seconde Guerre mondiale avec une dette de 108% du PIB (et des recettes fiscales alors nettement moins importantes). Et la dette de la France a culminé à 150% du PIB dans l’entre deux guerres, comme le rapporte même Jacques Attali.

Les auteurs reviennent sur les plans du FMI dans les pays de l’Est fin 2008. En Hongrie, les fonctionnaires ont perdu leur 13ème mois et leurs primes. En Roumanie, les salaires des fonctionnaires ont baissé de 25%, les retraites de 15% et 140 000 fonctionnaires ont été licenciés. En Lettonie, la réduction des dépenses budgétaires dépasse 7% du PIB et les salaires du secteur public ont baissé de 20%. En Estonie, la potion a été encore plus amère, mais l’impôt sur les sociétés est resté à 16%...

Ils modèrent également les interventions de la BCE pour racheter les dettes souveraines des pays en difficulté en soulignant qu’elle stérilise automatiquement des sommes équivalentes en empruntant aux banques pour ne pas procéder à de la création monétaire, au contraire de la Fed. Ils soulignent « que le plan de sauvetage n’est pas destiné aux pays mais à leurs banques créancières ». Ils expliquent dans le détail les manipulations orchestrées par Goldman Sachs sur la dette grecque.

Ils notent que l’Argentine a fait défaut avec une dette publique de 63% du PIB (remboursée à 34%...). Ils concluent en disant que « les problèmes de dettes publiques sont certainement des problèmes très sérieux et il ne faut point les prendre à la légère, mais, outre que les dettes passées étaient plus élevées sans détruire la confiance des investisseurs, il faut tenir le plus grand compte de l’état des économies. Pour la France, la désindustrialisation en cours représente la vraie menace mortelle ».

L’impasse européenne

Ils citent un rapport qui chiffre à 2 millions la perte d’emplois industriels de 1980 à 2007, dont 500 000 dus à l’externalisation. Pour eux, « 45% des suppressions d’emplois seraient la conséquence de la mondialisation ». Puis ils évoquent l’euro, qui, s’il a apporté la stabilité monétaire et des taux d’intérêt modérés pendant un temps, se « paie avec la disparition de la variable monétaire, qui, en cas de crise apporte une souplesse parfois bienvenue pour amortir les chocs économiques ».

Les auteurs se demandent : « peut-on se contenter de la sévère punition des cigales ? Cela peut-il suffire pour rétablir les finances publiques ? ». Ils pointent la responsabilité des surplus commerciaux allemands (70% de la croissance du pays depuis 10 ans, la part de marché de l’Allemagne dans la zone euro passant de 25 à 27% de 1995 à 2009 contre 18,5 à 13% pour la France et 17 à 10% pour l’Italie) dans les déséquilibres actuels. Enfin, ils critiquent la surévaluation de l’euro.

Ils rappellent que le ministre Wolfang Schäuble a déclaré que « des conditions très strictes et un prix élevé doivent être liés à une telle aide (d’un fonds européen) afin qu’elle ne soit accordée que dans le cas d’urgences capables de présenter une menace à la stabilité financière de l’ensemble de la zone euro. Le pays concerné doit être exclu du processus de décision ». Un journaliste allemand du Financial Times affirme que « seul un petit nombre de pays sont capables de soutenir, politiquement et économiquement, une union monétaire avec l’Allemagne ».

Mi-2010, les auteurs prévoyaient déjà que le plan grec ne serait pas suffisant et leurs propos sont extrêmement prophétiques, donnant beaucoup de poids à leurs écrits. Faisant un parallèle avec la Grande Dépression, ils soulignent que « lors des années 1930, le pays qui ont quitté tôt l’étalon or, on, en moyenne, mieux réussi que ceux qui l’ont quitté plus tard » et qu’il vaut mieux dévaluer plutôt que de baisser les salaires, comme on l’impose à une partie de la zone euro.

Ils notent que dans les années 1930, les pays du bloc or (France, Italie, Pays-Bas, Belgique, Suisse) avaient des monnaies surévaluées de 20 à 30%, poussant Laval à mener une politique déflationniste. En 1935, la Belgique a fini par dévaluer de 28%, faisant redémarrer son économie. Ils soulignent que cette solution est bien plus sensée que les politiques de déflation, qui oublient que «  les dettes s’accrochent », et contribuent à augmenter le poids de la dette sur le PIB.

Ils prennent le cas de la Suède, en crise sévère en 1993, avec un déficit de 11.3% du PIB. Le pays a réussi à le faire tomber à 1.7% en 1997, non pas en coupant sauvagement les dépenses publiques (-0.5% en 1995, -2% en 1996 puis en croissance de 1% par an), mais en relançant la croissance, qui a atteint 4% (sauf en 1996, à seulement 1.5%), du fait de la baisse de la couronne suédoise. L’exemple de l’ajustement irlandais en 1987 aboutit à la même conclusion.

Bref, cet ouvrage compile une analyse globale et détaillée de la crise financière de 2007-2008 avec une étude de la situation européenne d’autant plus pertinente qu’elle s’est trouvée complètement validée par les 15 derniers mois.

Source : « La vérité sur la crise », Morad el Hattab, Irving Silverschmidt, Editions Léo Scheer

01.09.2011

Avis de tempête sur le plan Grec

Hier, la forte hausse du CAC 40 illustrait mon papier sur « la crise économique (qui) suspend son vol ». Mais entre temps, les choses se sont considérablement compliquées à Athènes entre les revendications de la Finlande et le rapport du parlement grec jugeant « la dette hors de contrôle ».

Menace sur le plan européen

Décidément, les négociations pour finaliser le plan de soutien aux créanciers de la Grèce traînent en longueur. Depuis le 21 juillet, la Finlande, qui doit contribuer à hauteur de 2% des montants, refuse de donner sa garantie sans contrepartie de la Grèce. Elle souhaite en effet recevoir des cautions en cas de non remboursement. Par exemple, la Grèce pourrait donner une entreprise en garantie qu’Helsinki récupèrerait si Athènes ne pouvait pas honorer sa dette.

En effet, ces plans doivent passer dans les parlements nationaux et les parlementaires finlandais ne sont pas très favorables à une telle aide, ce qui explique les exigences du gouvernement. Malheureusement, il est bien évident que si la Finlande obtenait quoi que ce soit, d’autres pays pourraient faire des demandes équivalentes. L’Autriche, les Pays Bas, la Slovaquie ont déjà indiqué vouloir des garanties similaires, ce qui a fait hurler Jean-Claude Trichet, l’Allemagne et la France.

Il est bien évident qu’il n’est pas possible pour la Grèce de donner des garanties équivalentes au montant du plan. Et il est bien évident également qu’il serait difficile de donner des garanties spécifiques à un pays mais pas aux autres. Si la Finlande obtient quelque chose, la boîte de Pandore sera ouverte. Bref, les difficultés rencontrées dans la négociation du plan semblent indiquer qu’il n’est pas totalement impossible que le plan échoue, même si ce n’est pas l’issue la plus probable.

Athènes sur la voie de l’Argentine

Parallèlement, la situation se tend à Athènes. Le ministre des finances fait tout son possible pour suivre les exigences de la troïka bureaucratique FMI, BCE et Commission, mais la situation commence à inquiéter le Parlement grec. En effet, il vient de publier un rapport jugeant la dette « hors de contrôle » et affirmant que les différents plans « ne peuvent pas restaurer l’état des finances ». Une partie des autorités du pays commence donc à contester la ligne suivie depuis le printemps 2010.

Il faut dire que les résultats sont totalement désastreux. Après une chute du PIB de plus de 4% l’an dernier, la récession devrait s’aggraver cette année (le PIB a baissé de 6.9% au second trimestre) alors qu’il était prévu que la situation s’améliore (la troïka avait même prévu une légère croissance en 2012 !). Idem sur le déficit budgétaire, qui devait être de 8% en 2010, mais qui a dépassé 10% et qui progresse en 2011, alors qu’il était prévu qu’il descende à 7.6% cette année.

Malheureusement, cette issue était prévisible : l’austérité sauvage qui est imposée à Athènes pour rembourser ses créanciers plombe tellement la croissance que ce qui est gagné en réduction de dépenses et en hausses d’impôts est compensé par l’effondrement de l’activité. Dès le printemps 2010, beaucoup d’économistes l’avaient écrit, ainsi que Nicolas Dupont-Aignan, ou votre serviteur. La situation semble sans issue dans le cadre actuel et il est évident qu’il y aura un troisième plan.

Toute la question est de savoir si Athènes arrivera à obtenir une véritable restructuration de sa dette, acceptée par les autorités européens ou si les dirigeants, lassés de saigner leur pays, ne vont pas finir par regarder l’exemple du défaut argentin comme une bien meilleure solution.

21.08.2011

Pourquoi l’Allemagne refusera les euro obligations

Euro obligations, euro obligations, euro obligations : c’est le nouveau mot magique des cabris du 21ème siècle face à la crise financière. Pourtant, un examen de leurs modalités conduit à largement relativiser leur efficacité potentielle autant que la possibilité pour l’Allemagne de les accepter.

Les euro obligations, ou la fin de l’euro

Patrick Artus en a fait le sujet d’une de ces dernières notes en concluant « on ne pourra pas éviter les euro bonds ». Il note justement qu’au bout d’un certain temps, la BCE risque de vouloir freiner ses rachats de dettes espagnoles et italiennes. Il faut noter le succès de cette opération pour faire baisser les taux d’intérêt à dix ans de ces deux pays qui tournent autour de 5% aujourd’hui après s’être envolés au-delà de 6% début août. Mais l’appétit de la BCE risque de se tarir.

En effet, la Banque Centrale Européenne a déjà racheté pour plus de 90 milliards d’euros de dettes souveraines des PIIGS, et son appétit risque d’être un peu limité devant les 2700 milliards de dettes souveraines italiennes et espagnoles. Patrick Artus évoque donc deux possibilités (qui sont proches en fait) : un renforcement du FESF ou des euro obligations. Sinon, « la seule solution serait de sortir de l’euro et de monétiser les déficits publics sur une base nationale ».

Comment demander 4000 milliards à l’Allemagne ?

C’est pourquoi beaucoup pensent que l’Allemagne finira par céder et accepter les euro obligations. Mais les partisans de cette solution devraient quand même étudier un peu plus en profondeur ses implications. Le PIB de la zone euro était d’environ 9400 milliards fin 2010, dont 2600 milliards pour l’Allemagne. La proposition du centre Bruegel de mai 2010 consiste à collectiviser les dettes publiques à hauteur de 60% du PIB en une tranche sénior qui serait collectivement garantie.

Que cela implique-t-il pour l’Allemagne ? In fine, cela signifie que Berlin deviendrait caution solidaire d’environ 5600 milliards de dette collective dont seulement 1600 milliards lui reviennent à la base (sachant qu’il y aurait en plus 600 milliards environ de dette souveraine allemande au-delà des 60% du PIB). En clair, le mécanisme présenté par les cerveaux malades de certains eurocrates revient à demander à l’Allemagne une garantie de 4000 milliards d’euros, 150% de son PIB.

Pas étonnant que les Allemands toussent et refusent mordicus cette proposition depuis le début. En outre, il est probable que cette dette fourre-tout augmente les taux d’intérêt payés par l’Allemagne (la presse locale fait état d’un surcoût de 17 milliards). Pire, la dette émise au-delà des 60% du PIB risque d’être payée très chère, même par l’Allemagne, du fait qu’elle serait caution solidaire de plus de 5000 milliards de dettes qui auraient priorité sur toute émission purement nationale…

C’est pourquoi il est proprement hallucinant de voir les dirigeants socialistes critiquer aussi vertement la décision de l’Allemagne de refuser les euro obligations. Se rendent-ils seulement compte des sommes qu’ils demandent à Berlin de garantir ? Quelle légèreté devant l’argent public également car la France serait aussi garante des 5600 milliards de dettes qu’implique le dispositif !

Une proposition dysfonctionnelle et irresponsable

En fait, ce qui est incroyable avec cette proposition, c’est qu’elle ne marcherait même pas. Bien sûr, on sécuriserait le financement des Etats jusqu’à 60% du PIB, mais que ce passerait-il au-delà ? Et même pour l’Allemagne, car elle se serait portée caution sur une dette senior de 5600 milliards… Il est évident que les prêteurs demanderaient des taux confiscatoires pour la dette souveraine qui irait au-delà des 60% du PIB. Qui voudrait prêter à l’Italie les 60% restant ? A quel taux ?

Bref, même les euro obligations ne parviendraient pas à stopper la spéculation, elles ne feraient que la déplacer sur les dettes souveraines restantes. A la rigueur, seule une monétisation totale des dettes souveraines pourrait fonctionner, mais il faudrait décupler le bilan de la BCE ! En outre, il serait irresponsable de monétiser des montants différents de dette par pays car cela reviendrait à donner une prime à ceux qui se sont le plus endettés.

Bref, les euro obligations ne sont pas une solution et il est normal que l’Allemagne les refuse. Et que le SPD et les Verts défendent une telle idée lors des élections législatives de 2013, ils seront balayés par les électeurs et cela pourrait bien être l’acte de décès définitif de la monnaie unique.

08.08.2011

Crise financière : fin de l’accès de fièvre, en attendant le prochain

Comme on pouvait l’imaginer, devant l’effondrement des bourses européennes et l’envolée des taux longs en Italie et en Espagne, la BCE, malgré des rumeurs d’opposition allemande, a décidé de racheter la dette de ces pays pour calmer les tensions, avec un certain succès.

Une pause dans la crise financière

Avec la dégradation de la note des Etats-Unis par une agence de notation samedi, on pouvait craindre le pire pour l’ouverture des marchés ce matin. En effet, cela pouvait être un nouveau Lehmann Brothers qui nous mènerait à une crise potentiellement terminale du capitalisme financier, l’élément qui allait produire un engrenage fatal pour l’économie mondiale. Mais finalement, le calme semble avoir repris les marchés ce matin, même si une rechute reste possible.

La clé des tensions en Europe reste les taux longs en Italie et en Espagne. En effet, passé 7%, le poids des intérêts de la dette pourrait devenir insupportable pour ces pays. Et alors qu’ils empruntaient à 4% il y a un an, les taux à dix ans de ces pays avaient largement dépassé 6% la semaine dernière. Cette montée des taux pouvait pousser l’Italie et l’Espagne vers le défaut, une issue qui aurait fait exploser l’ensemble des banques du monde entier.

C’est pour cela que la BCE a décidé d’intervenir pour faire baisser ces taux avec un nouveau programme de monétisation indirecte des dettes souveraines italiennes et espagnoles. Résultat, les taux sont largement repassé sous la barre des 6%. Le spectre du défaut s’éloigne et ces deux pays sont conviés par la France et l’Allemagne à toujours plus d’austérité pour équilibrer leur budget et rassurer cette corbeille qui fait la pluie et le beau temps dans nos capitales.

Reculer pour mieux sauter

Tout d’abord, nous ne sommes pas sûrs que la tension soit calmée. Une rechute pourrait bien avoir lieu dans les jours qui viennent. Mais même si la crise sur les marchés se calmait définitivement pour quelques semaines, il ne s’agit que d’un énième épisode de la crise qui dure depuis 2008 et en aucun cas d’une conclusion car aucune décision sérieuse n’a été prise qui permettrait de véritablement régler les causes des problèmes que nous affrontons depuis trois ans

En effet, les volumes échangés au mois d’août sont plus faibles, ce qui donne plus de poids aux interventions des banques centrales. A l’automne, les programmes de rachat de la BCE pourraient être balayés par les marchés. En outre, l’Allemagne semble toujours réticente à de telles décisions. Mais surtout, comment ne pas être révolté par le fait que les dirigeants de la planète passent le plus clair de leur temps à réagir aux mouvements de la corbeille ?

Wall Street le CAC 40 veulent un plan de relance ? Les gouvernements s’exécutent. Ils veulent plus d’austérité ? On suit leurs désirs. Ces pauvres marchés ne veulent plus des dettes souveraines ? Les Etats s’organisent pour en reprendre une grande partie. Les banques menacent de faire faillite ? On leur prête et on leur donne des garanties, sans même interférer avec leur direction ! Pire, pendant ce temps, les peuples souffrent du chômage et d’un recul de l’Etat.

Alors que l’on demande toujours plus aux citoyens, l’argent public à disposition de la finance semble illimité. C’est la corbeille qui gouverne le monde, une monstruosité qui ne semble pas frapper l’esprit de nos dirigeants. Le monde ne tourne pas rond. Mais cela ne pourra pas durer longtemps…

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