18.05.2011

Oui, il y a bien une affaire France Trésor (et ce n’est pas la seule)

Georges Kaplan, collègue de Causeur, vient de publier un papier « Il n’y a pas d’affaire France Trésor », s’en prenant aux déclarations de Nicolas Dupont-Aignan dans une interview du même site. Mais sa réponse comporte beaucoup de simplifications abusives et d’amalgames douteux.

France Trésor ou le énième conflit d’intérêt du monde financier

Le point de conflit majeur vient de l’Agence France Trésor, chargée de placer les titres de la dette française sur les marchés financiers. Elle comporte un comité stratégique chargé « de donner sa lecture propre des principes qui gouvernent la politique d’émission de l’Etat et la gestion de sa trésorerie, ainsi que de se prononcer sur les pratiques en cours », selon son site, comme le rapporte NDA dans son livre « L’arnaque du siècle ».

Le candidat à l’élection présidentielle souligne qu’il y a un conflit d’intérêt majeur du fait de la composition de ce conseil, qui comporte un panel de banquiers français internationaux. Dans l’interview donnée à Causeur, il souligne que « c’est un peu comme si son conseil municipal, qui doit notamment décider des achats de la municipalité, était composé non pas d’élus, mais de fournisseurs ». En effet, contrairement aux dires de Georges, absolument tous les membres de ce comité ont travaillé pour des banques ou des institutions financières.

En outre, il faut noter que Jacques de Larosière, président du comité est également conseiller du président de BNP Paribas… premier acheteur de la dette publique française. S’il n’est pas illégitime de prendre conseil auprès de personnes travaillant dans des grandes banques internationales, ce qui est très contestable est de ne prendre conseil qu’auprès d’eux et pas de hauts fonctionnaires du Trésor ou de la Banque de France qui n’auraient jamais travaillé dans le privé, et ne pourraient donc pas être suspectés de conflits d’intérêts. Oui, il est parfaitement choquant que l’Agence chargée de placer la dette de la France se fasse conseiller par un aréopage de banquiers et financiers qui ont tous, à un moment ou à autre, travaillé dans le privé. Il ne s’agit pas de disqualifier un tel parcours. En revanche, faute est de reconnaître que l’homogénéité des parcours est totalement anormale.

D’ailleurs, les vrais libéraux, toujours très sensibles aux conflits d’intérêt, ne devraient pas être les derniers à s’étonner de la constitution d’un tel comité. La séparation des pouvoirs est un principe de base de la démocratie libérale. Ici, les personnes qui conseillent ceux qui vendent la dette de la France sont les mêmes que ceux qui l’achètent. Ce n’est donc pas normal.

L’affaire de la dette

Georges poursuit en essayant de démonter l’affirmation de NDA selon laquelle « la Banque centrale européenne prête aux banques au taux de 1%, et celles-ci prêtent à la France à 3% », soulignant que le taux à 1% est un taux à court terme alors que le taux à 3% est un taux à long terme, jugeant donc l’affirmation ridicule du fait du décalage temportel. La démonstration est habile, mais malhonnête. Georges sait parfaitement que les banques peuvent emprunter à court terme pour prêter à long terme et ainsi réaliser le bénéfice évoqué par Nicolas Dupont-Aignan. D’ailleurs, c’est ce décalage entre la maturité des emprunts et de dettes des banques qui explique en partie la crise de 2008, puisqu’il impose des besoins de trésorerie à court terme important qui ne pouvaient pas être satisfaits dans des marchés aussi instables.

Une banque peut donc parfaitement emprunter à court terme à 1.25% auprès de la BCE pour ensuite prêter à long terme à un Etat à 3% ou plus. Et cela, Georges le sait très bien. Il est bien évident que la dette publique française n’est pas uniquement détenue par des banques et qu’il y a une grande part d’assurance-vie dans les détenteurs, comme l’explique Nicolas Dupont-Aignan dans « L’arnaque du siècle » en parlant des intérêts payés « à des investisseurs privés ». En revanche, le chiffre de 10% est très largement sous-estimé puisque c’est plutôt un tiers de la dette qui est détenue directement par des banques, au niveau des investisseurs résidants selon les chiffres officiels (il n’y a pas de détails pour les non résidants).

Georges fait également preuve de malhonnêteté en parlant de la loi de 1973 qui a interdit à la Banque de France d’acheter des bons du Trésor. Tout d’abord, il faut noter que NDA n’a jamais parlé de « loi Rothschild », c’est Georges qui l’évoque, basculant dans un amalgame nauséabond. En outre, il oublie de dire que la monétisation n’est pas une pratique limitée à la République de Weimar ou au Zimbabwe, mais que des grands pays comme les Etats-Unis, le Japon ou la Grande-Bretagne y ont eu recours à différents moments de leur histoire depuis plus de soixante-dix ans, sans que cela ait forcément provoqué un dérapage inflationniste. Il faut rappeler ici que les Etats-Unis ont décidé l’an dernier de monétiser pour 600 milliards de dollars de dette sans que cela ait la moindre conséquence pour l’inflation aux Etats-Unis (qui reste équivalente à celle de la zone euro), car elle ne fait que contrebalancer la diminution de l’endettement privé.

En outre, Nicolas Dupont-Aignan précise dans son livre les conditions d’une émission monétaire directe par la Banque de France : « quand elle est gérée sans excès pour éviter un surcroît d’inflation ». Et outre le fait que d’autres grands pays capitalistes la pratiquent depuis des décennies sans dérapage inflationniste, cette idée était défendue par notre « prix Nobel d’économie », Maurice Allais.

En outre, invoquer la compétence des banquiers pour réguler la création monétaire est assez risible après la crise que nous avons vécue, où ce système financier « irresponsable et exubérant » (pour reprendre les mots d’Alan Greenspan, pas vraiment un communiste) a créé de la monnaie sans limite pour dégager toujours plus de profits, jusqu’à créer des bulles qui ont manqué mettre l’économie mondiale à terre quand elles ont explosé. Le suicide collectif, c’est justement de laisser la monnaie dans les mains des marchés et des financiers, comme nous le savons trop bien depuis trois ans.

Pour reprendre Henry Ford : « il est appréciable que le peuple de cette nation ne comprenne rien au système bancaire et monétaire, car si tel était le cas, je pense que nous serions confrontés à une révolution avant demain matin ». Il est parfaitement légitime pour un homme politique de proposer que l’Etat reprenne en partie la main sur la création de la monnaie, d’autant plus que d’autres grands pays capitalistes le font. 

24.04.2011

Le capitaliste n’est pas forcément écologiste

Il y a quelques jours, Georges Kaplan, un collègue de Causeur a fait un papier « le capitaliste est écologiste par nature », qui affirme que l’économie de marché peut parfaitement se révéler écologiste. Mais, Georges oublie que le capitalisme a des angles morts que seul l’Etat peut corriger.

Une démonstration trop habile pour être 100% honnête

Georges a un point quand il souligne que le système capitaliste peut être écologiste par nature. En effet, la maximisation des profits suppose l’économie des moyens. De même, jusqu’en 1989, les pays capitalistes se sont révélés plus efficaces que les pays communistes dans l’utilisation des ressources naturelles. Oui, le marché peut aussi se révéler habile pour recycler des sous-produits et c’est lui qui a permis une baisse substantielle de la consommation des véhicules aux Etats-Unis.

Même si Georges souligne heureusement à la fin de son papier que nous ne vivons pas dans un monde parfaitement respectueux de l’environnement, vouloir ne rechercher des solutions que par le marché est un peu naïf. Le marché seul ne parvient pas complètement à régler le problème de surexploitation des ressources, même par le mécanisme d’offre et de demande, comme peut le montrer notamment le cas du réchauffement climatique et des gaz à effet de serre.

Quand The Economist réhabilite l’Etat

Et je vais m’appuyer justement sur les analyses du très libéral hebdomadaire The Economist, qui adopte des positions très intéressantes en matière d’écologie. Contrairement à quelques écologistes un peu extrêmes, ils reconnaissent la contestation du réchauffement climatique par le CO² par exemple. Mais ils affirment néanmoins que la majorité des scientifiques soutiennent cette thèse et que si les scénarios extrêmes se réalisaient, alors ce serait un désastre pour l’humanité.

S’ils reconnaissent volontiers que dans vingt ans, il n’est pas impossible qu’on se rende compte que ces thèses sont fausses, ils affirment que ce sont les thèses les plus probables et qu’étant données les conséquences possibles du réchauffement climatique, il est urgent d’agir maintenant car il pourrait être trop tard dans vingt ans, point que je partage. Et là, pour le coup, les seuls mécanismes du marché sont totalement insuffisants pour régler le problème.

Marché du carbone ou taxe carbone ?

Aujourd’hui, le marché seul ne va pas produire une réduction de la production de CO², bien au contraire. L’Etat doit intervenir, comme il l’avait fait pour protéger l’ozone. Plusieurs solutions existent : les quotas, la taxe carbone ou un marché du carbone. A l’origine, The Economist était favorable à un système de quotas et de marché de droit carbone. Ce mécanisme permettait théoriquement d’utiliser le marché pour répartir au mieux les efforts de réduction d’émission de CO².

C’est ce système qui a été testé en Europe. Mais il a révélé beaucoup de carences : si la quantité de quotas n’est pas parfaitement ajustée, alors, les prix peuvent être trop bas pour pousser la consommation à la baisse. En outre, la trop grande variabilité des prix du carbone fait peser une incertitude pour les industriels sur la rentabilité des investissements qu’ils pourraient mener, ce qui constitue un frein très important pour investir dans la réduction des émissions…

C’est pourquoi The Economist est aujourd’hui partisan d’une taxe carbone qui serait progressivement augmentée dans le temps, en étant annoncée largement à l’avance, ce qui garantirait aux entreprises l’intérêt de leur investissement et pousserait à une conversion rapide de notre économie à une plus grande frugalité en matière d’émissions de CO². En outre, cette fiscalité écologique serait le moyen pour les Etats de réorganiser l’ensemble de leur fiscalité.

Non Georges, le marché tout seul n’est pas forcément écologiste. Quand l’écologie sert le profit, il l’est. Mais si le profit se fait au détriment de l’environnement, il n’en a rien à faire. C’est pourquoi l’Etat doit agir pour remettre le marché dans le droit chemin et l’utiliser pour préserver l’environnement.

10.04.2011

Faut-il légaliser le cannabis ?

C’est le livre « La fin des dealers » du maire de Sevran, Stéphane Gatignon et d’un ancien policier, Serge Supersac, qui relance ce débat en France, relayé par le Grand Journal de Canal Plus, mais aussi la fondation Terra Nova ou Jérôme Leroy sur Causeur.

La thèse des auteurs

Les arguments des deux auteurs peuvent sembler justes au premier abord. Ils soutiennent (et ce n’est pas faux), que la consommation de tabac et d’alcool, autorisée par l’Etat, provoque plus de ravages que la consommation de cannabis aujourd’hui. Certains médecins ont même affirmé qu’il était moins dangereux que l’alcool. En outre, la prohibition ne semble pas avoir un grand impact sur son utilisation, puisqu’il y aurait quatre millions de consommateurs en France.

Les auteurs avancent également la manne financière que pourrait représenter la légalisation. En Californie, sa taxation devrait rapporter 1,3 milliards de dollars. Enfin, l’argument ultime, qui sert de titre au livre et donc de thèse principale est que la légalisation permettrait d’empêcher les trafics et les violences qui y sont associées et également d’adopter une politique de prévention plus développée qu’elle ne l’est aujourd’hui. Enfin, cela permettrait de développer la production locale !

Du faux bon sens

Passé une première impression, l’examen un peu plus approfondi de la thèse des deux auteurs démontre de nombreuses limites. En effet, ce n’est pas parce que l’Etat autorise déjà la commercialisation de substances dangereuses qu’il faudrait autoriser celle du cannabis. Il en va de même pour l’échec de la prohibition, qui n’est pas plus recevable. Sinon, on ne voit pas ce qui pourrait s’opposer demain à la commercialisation de drogues beaucoup plus dures pour la même raison.

L’argument bassement mercantile révèle le fond libertaro-libéral d’une telle proposition. En outre, même s’il s’agit du titre du livre, on peut grandement douter du fait que cela permettrait « La fin des dealers ». En effet, ce n’est pas parce que le cannabis serait légalisé qu’il n’y aurait plus de  trafic des autres drogues. Pire le commerce du cannabis pourrait offrir une vitrine légale aux dealers. Et s’il y a des taxes, il pourrait toujours y avoir du trafic pour y échapper (comme pour le tabac aujourd’hui).

Une passerelle vers les drogues dures

En outre, une telle légalisation pose d’innombrables problèmes. Tout d’abord, ne vaut-il pas mieux que le cannabis représente le premier stade d’interdit, justement parce qu’il est moins dangereux ? En effet, s’il est légalisé, les personnes en manque de sensation ne risquent-elles pas d’aller vers des drogues plus dures pour exprimer leur transgression des règles de la société. En outre, un tel recul de l’Etat ne risque-t-il pas d’en appeler d’autres à l’avenir ?

En effet, il y a de fortes chances que la légalisation du cannabis mène à une augmentation de la consommation de drogues dures. Le cas de l’ex-Tchécoslovaquie est particulièrement intéressant. La République Tchèque a adopté une attitude plus souple que la Slovaquie. Résultat, 15% des jeunes Tchèques en consomment contre 6% des jeunes Slovaques. Mais cet écart se retrouve également dans la consommation de drogues dures…

Depuis 1995, l’usage de drogues dures s’est largement développé puisqu’il concerne 10% des jeunes Tchèques de 15-16 ans (!!!) en 2007 contre 4% en 1995. 45% auraient déjà touché à la drogue (cannabis inclus) contre 22% en 1995. Voilà la réalité de la libéralisation. Même si la consommation de drogues s’est également beaucoup développée en Slovaquie, la consommation de drogues dures y reste deux fois moins importante et l’usage de cocaïne y est qualifié de marginal.

Aucun des arguments avancés par les auteurs de ce livre ne me semblent vraiment convaincants. Mais surtout, la légalisation du cannabis représenterait une incitation très dangereuse à la consommation de drogues plus dures.

31.03.2011

Le protectionnisme, outil du développement économique

Mon collègue de Causeur Georges Kaplan, vient de signer une tribune « le protectionnisme ne protège pas, les délocalisations d’aujourd’hui peuvent être les emplois de demain ». Mais cette ode au libre-échange se heurte aux faits et aux analyses d’économistes, y compris d’origine libérale.

La désindustrialisation n’est pas un mythe

Georges est assez habile dans sa présentation des faits. En effet, en soulignant l’énorme progression de la production industrielle depuis 1950 ou même sa hausse significative depuis 1990, il montre en effet que la valeur ajoutée industrielle progresse, comme il l’avait souligné dans un précédent papier, auquel j’avais déjà répondu. Dans ce nouveau papier, il relativise ces chiffres en soulignant sa stagnation depuis 10 ans et son très fort déclin en proportion de notre PIB.

Cette fois, Georges Kaplan souligne bien que le nombre d’emplois industriels diminue. Mais il sous-entend que cette baisse est la conséquence de l’externalisation d’emplois de service autrefois internalisés (agents d’entretien, comptables, chauffeurs…) en faisant le parallèle entre le nombre d’emplois industriels perdus (2,3 millions) et le nombre d’emplois créés dans le service aux entreprises (2,6 millions). Mais le service aux entreprises ne se limite pas aux entreprises industrielles.

La balance globale des emplois industriels est bel et bien négative. Il suffit de prendre le cas de l’industrie automobile, autrefois fleuron de notre pays, et qui contribuait de manière très positive à notre balance commerciale jusqu’en 2005. Malheureusement, la production automobile de PSA et Renault a été divisée par deux en France de 2005 à 2009. Nos constructeurs ont décidé de délocaliser en masse leur production pour bénéficier des coûts plus faibles, notamment en Europe de l’Est.

Quand le libre-échange détruit l’emploi

Mais au-delà de l’interprétation des chiffres, le libre-échange est loin de faire l’unanimité parmi les économistes dont un nombre grandissant – de tous horizons – soulignent les conséquences négatives. Notre seul « prix Nobel » d’économie, Maurice Allais, soutenait que plus de la moitié du niveau du chômage en France s’expliquait par le libre-échange. Paul Krugman, autre lauréat, qui écrivait que « la mondialisation n’est pas coupable », a mis de l’eau dans son vin depuis.

Jean-Luc Gréau, ancien économiste du Medef, plutôt libéral à la base, est un des critiques les plus féroces des excès du libre-échange. Il dénonce la déflation salariale que la compétition avec des pays à salaires beaucoup plus faibles induit dans nos pays. Il démonte l’argument des gains de pouvoir d’achat en soulignant que si l’inflation est plus basse, cela est plus que compensé par le ralentissement des hausses de salaires. Aujourd’hui, le pouvoir d’achat baisse pour la majorité.

En effet, ce n’est parce que nous achetons désormais nos tee-shirts, nos produits électroniques et nos jouets en Asie que cela permet de créer des emplois en Europe. L’immensité de nos déficits commerciaux avec la Chine le démontre : alors que l’Empire du milieu a vendu pour 214 milliards de biens dans l’Union Européenne en 2009, il n’en a importé que pour 81 milliards. Bref, les délocalisations d’hier sont surtout le chômage d’aujourd’hui et de demain.

Les raisons sont assez simples : contrairement aux idées reçues, le modèle de développement asiatique, s’il profite de l’ouverture commerciale des Etats-Unis ou de l’Europe est en bonne partie protectionniste. En effet, ce n’est pas un hasard si plus de 95% des véhicules vendus au Japon, en Corée du Sud ou en Chine sont produites localement (pas en Asie, mais bien dans le pays d’origine). Quelques soient les moyens – droits de douane, intervention des services fiscaux, normes de qualité… -  ces pays ont mis le protectionnisme au cœur de leur développement.

Bien sûr, Georges Kaplan pourrait convoquer le cas Allemand, pays apparemment ouvert, qui a un fort excédent commercial. Néanmoins, ce cas est un peu atypique. En effet, les Allemands ne sont pas les derniers en protectionnisme : ils ont tout simplement échangé la douane par les normes DIN ! Le résultat est le même en terme de protection de l’industrie locale. En outre, n’oublions pas qu’une partie de l’excédent commercial Allemand vient d’une spécialisation pointue ainsi que d’une politique de déflation salariale réduisant le coût du travail par rapport aux autres pays de la zone euro.

Quand le libre-échange affame les peuples

Finalement, il y a la question autrement importante des produits alimentaires. Là, il ne s’agit pas de tee-shirt ou de voiture mais tout simplement de la possibilité de nourrir des milliards d’êtres humains. Georges Kaplan soutient que « les protectionnistes affament les peuples » et plaide – logiquement - en faveur du « laissez faire » général en agriculture. Mais le libre-échange sans limites pose d’immenses problèmes. Dans un dossier sur les moyens de nourrir le monde réalisé fin 2009, The Economist prenait une position proche de lui. Pourtant, l’hebdomadaire libéral avait l’honnêteté intellectuelle de citer aussi l’exemple du Malawi où les aides publiques ont démontré leur efficacité.

Mais ce qui est encore plus dangereux dans l’application du libre-échange à l’agriculture est qu’il favorise une concentration toujours croissante de la production dans certaines régions du monde. Or, dans le cas d’une activité soumise aux aléas climatiques comme l’agriculture, cela expose le secteur à des risques majeurs car des incidents locaux pourraient provoquer des pénuries graves, voire des famines. C’est parce qu’il ne faut pas jouer avec la nourriture qu’il vaut mieux déconcentrer la production pour la protéger d’aléas climatiques ciblés aux conséquences dramatiques.

En plus, il ne faut pas oublier non plus les effets pervers d’une agriculture tournée à 100% vers le marché par rapport à une logique de subsistance pour les pays en voie de développement. Pour prendre un exemple simple, un paysan Ivoirien ne pourrait pas nourrir sa famille avec du cacao non vendu… Et dans les pays dits développés, la libéralisation fait du revenu des agriculteurs la variable d’ajustement jusqu’à des situations révoltantes où ils produisent à perte.

Il ne s’agit pas bien entendu de plaider pour une chimérique autarcie totale. En revanche, l’anarchie commerciale est porteuse d’immenses déséquilibres en matière d’emplois, de déficits et de risques alimentaires. C’est pourquoi favoriser la (re)localisation de l’économie n’est pas seulement une politique industrielle sensée mais aussi – comme l’ont compris les pays asiatiques -  un facteur de progrès.

19.03.2011

Les ravages de la désindustrialisation

Il y a deux attitudes principales face à la désindustrialisation de notre pays : ceux qui s’en lamentent mais ne font rien pour changer quoique ce soit et ceux qui s’en félicitent carrément. Heureusement, une troisième voie commence à se faire jour.

Les arguments des partisans de la désindustrialisation

Une économiste d’Harvard et de l’école d’économie, Julia Cagé, a expliqué dans la Tribune qu’il n’est pas grave de voir les activités industrielles de faible valeur ajoutée quitter le pays du moment que nous investissons en recherche pour développer des industries à forte valeur ajoutée. Elle reprend l’exemple de l’Allemagne, qui délocalise une partie de ses composants en Allemagne de l’Est. Elle s’appuie également sur la répartition de la chaîne de valeur, citant le cas de l’Iphone d’Apple.

En effet, un article très intéressant de la Tribune démontre que si le téléphone d’Apple était responsable à hauteur de 1,9 milliards de dollars du déficit commercial entre la Chine et les Etats-Unis en 2009, en réalité, à peine 3.6% de la valeur ajoutée est réalisée en Chine contre 34% pour le Japon, 17% pour l’Allemagne, 13% pour la Corée et 6% pour les Etats-Unis, qui empochent théoriquement, en outre, l’essentiel des bénéfices réalisées par l’entreprise Apple.

Georges Kaplan, collègue de Causeur, a signé deux papiers sur la désindustrialisation. Dans le premier, il souligne que la production industrielle a progressé de 26% depuis 1990, même s’il admet que certains secteurs se sont effondrés. Il souligne que les salaires dans l’industrie sont plutôt bas et qu’il est finalement content que l’avenir de nos enfants ne soit pas dans une mine ou derrière une machine à tisser, mais plutôt derrière une planche à dessin ou dans un laboratoire.

L’impérieux besoin d’industrie

Mais leur raisonnement présente de nombreuses limites. Le cas de l’Iphone n’est guère convaincant car la situation des Etats-Unis est totalement déséquilibrée avec un déficit commercial colossal qui n’est financé que par des achats massifs de bons du Trésor par l’Asie. Et le modèle Allemand n’en est pas un car on ne pourrait pas répliquer leur politique à l’échelle de la planète (les excédents commerciaux équilibrant les déficits) et sa croissance est faible sur le long terme.

Plus globalement, les déséquilibres commerciaux jouent un rôle majeur dans les déséquilibres économiques du globe puisque les pays qui  ont de forts déficits commerciaux doivent les compenser par un fort afflux de capitaux étrangers. Il n’est pas inintéressant de constater que trois des pays avec les plus forts déficits (Etats-Unis, Grande-Bretagne, Espagne) ont connu une énorme bulle financière, démontrant que cet afflux de capitaux pose de graves problèmes.

En outre, il faut savoir que le commerce des services ne représente que 20% du commerce des biens. Donc, sans industrie, il est impossible d’équilibrer ses échanges extérieurs… En outre, il ne faut pas oublier que la part de l’industrie dans notre PIB s’est effondrée. Et depuis 2000, notre pays a perdu 500 000 emplois industriels. Pire, la filière automobile est véritablement sinistrée puisque la production locale a presque baissé de moitié de 2005 à 2009. La chute de l’industrie Française ne s’est vraiment accélérée qu’à partir du milieu des années 2000, comme l’atteste l’évolution de notre déficit commercial.

A l’opposé, la plupart des pays qui réussissent veillent à maintenir une base industrielle, au cœur du modèle de développement asiatique. Plus de 95% des voitures vendues au Japon, en Corée du Sud ou en Chine sont produites localement du fait de diverses barrières commerciales. A ce titre, il est très intéressant de noter l’évolution de la politique de l’Argentine, qui a redynamisé sa production par la dépréciation du peso, et qui veut développer son autosuffisance, comme le montre Yann.

Comme le dit Slovar, a réalité de la désindustrialisation, c’est le chômage, et aussi des déficits commerciaux qu’il faut bien équilibrer en faisant appel à des capitaux étrangers. Ainsi, elle est porteuse de graves déséquilibres économiques et d’une dépendance vis-à-vis de l’extérieur.

07.03.2011

Israël tourne-t-il le dos aux lumières ?

Gil Mihaely, directeur de la publication de Causeur, site qui publie certains de mes textes, m’a fait parvenir cette réponse à mon papier « Israël tourne le dos aux lumières ». Je le remercie pour cette contribution qui me permet de préciser mes idées. Vous trouverez ma réponse à la suite.

« Cher Laurent,

Dans votre dernier post « Israël tourne le dos aux lumières », vous proposez de « cesser toute relation diplomatique avec Israël tant que la colonisation n’est pas arrêtée. Mais nous devons aller plus loin et même envisager un véritable boycott des produits israéliens (comme cela avait été fait pour l’Afrique du Sud) ». Cette fermeté me semble quelque peu étrange, car dans un post précédent « Comment réagir face aux révolutions arabes ?» - que j’ai eu l’honneur de publier sur Causeur.fr, vous posez la question suivante : «  l’ostracisme est-il véritablement la bonne solution ? L’isolation de la Corée du Nord ou de Cuba ne freine-t-elle pas au contraire l’évolution de ces pays ? ». Je n’ai malheureusement pas une réponse définitive à cette question mais je constate que vous prônez la compréhension, la patience et l’indulgence vis-à-vis des régimes épouvantables et l’intransigeance face à Israël.

Je vous rejoins tout à fait quand vous designez la colonisation comme un problème politique et une injustice morale. Sauf qu’Israël n’est pas le seul responsable de la situation actuelle en Cisjordanie et en conséquence ne peut pas résoudre tout seul le problème. Toute action unilatérale d’Israël risque de remplacer une crise par une autre. Je vous rappelle qu’en 2005 Israël a évacué la bande de Gaza ainsi que Jéricho et le nord de la Cisjordanie. Cette politique a été menée par Ariel Sharon, faucon parmi les faucons et architecte de la colonisation. Or, à peine un an plus tard, le Hamas a pris le pouvoir à Gaza et a refusé de respecter les engagements informels de l’autorité palestinienne (car le retrait a été bel et bien négocié, même si les Palestiniens ne voulaient pas le cautionner publiquement). On connaît la suite. Peu importe ce qu’on pense de cette politique – qu’elle est insuffisante, qu’elle ne va pas assez loin etc. – un acteur responsable aurait dû tout faire pour qu’elle n’échoue pas. Ce fut le contraire et aujourd’hui, pour l’électeur israélien lambda, la leçon a été retenue : cela ne sert à rien de se retirer et d’évoquer des colonies, cela aggrave même l’insécurité. Ce même électeur se souvient aussi que le retrait du sud du Liban (approuvé par l’ONU) n’a pas empêché le hezbollah de tirer de roquettes sur Israël et n’a même pas entamé sa légitimité en tant que parti de résistance contre l’ennemi sioniste… à quoi bon donc remplir les exigences de la communauté internationale ?   

Le résultat : crispation sécuritaire, gouvernement droitier et effondrement du camp de la paix. Est-ce que, à votre avis, cet électeur va changer d’avis si la France ferme son ambassade à Tel-Aviv ? La seule manière de sortir de la crise est d’accompagner les deux parties et surtout de neutraliser l’influence néfaste de certains pays arabes et musulmans sur les dirigeants palestiniens. Il n’est pas inutile de rappeler que tous les territoires exigés aujourd’hui par les Palestiniens, y compris Jérusalem, étaient occupés – sans un seul Juif – entre 1949-1967 par la Jordanie et l’Egypte qui n’ont même pas songé à créer un Etat palestinien… Depuis, ces mêmes pays ainsi que d’autres – et notamment la Libye et la Syrie – n’ont pas ménagé leur peine quand il s’agissait de torpiller un accord. Côté palestinien enfin, la scission avec le Hamas laisse craindre que cette nation ne soit pas en mesure d’assumer un compromis douloureux et de l’imposer à tous ses membres.  Autrement dit, il est probable que dans le cas d’un accord israélo-palestinien qui satisferait les exigences de la communauté internationale, la minorité palestinienne qui ne l’acceptera pas suivra l’exemple de Gaza.

Ce dernier point me permet d’évoquer le premier paragraphe de votre post concernant la position israélienne face aux révolutions arabes. L’hommage rendu assez discrètement à Moubarak est tout à fait justifié. Quand son prédécesseur a été assassiné, en octobre 1981, il était l’homme qui avait assumé les accords de paix avec Israël. Ce n’est pas rien au moment où ces mêmes accords sont déjà dénoncés par un parti du mouvement démocratique égyptien, quand l’approvisionnement de gaz vers Israël est suspendu après un attentat et que le Sinaï est en état d’insurrection. Mais reconnaître le rôle positif de Moubarak ne veut pas dire critiquer les révolutions arabes. Très discrètement – car des compliments israéliens sont compromettants dans la région –, le gouvernement israélien s’est félicité de ce mouvement vers la démocratie. Ce furent d’ailleurs les néoconservateurs américains et israéliens qui dénonçaient les régimes arabes autoritaires et qui se sont opposés aux accords de paix avec l’Egypte au prétexte que seul un pays démocratique pourrait respecter dans la durée une paix avec ses voisins. Après tout, il n’y a jamais eu de guerre entre deux démocraties libérales…  C’était plutôt la gauche israélienne qui plaidait pour la négociation avec les dictateurs pour servir la cause de la paix. La situation est bien complexe, et malgré notre légitime désir d’agir vite fait-bien fait pour résoudre les problèmes, il faut reconnaître parfois nos limites et surtout éviter que les remèdes soient pire que le mal »

Cher Gil,

Merci pour la précision concernant la révolution en Egypte. En effet, j’imagine que les compliments Israéliens ne sont pas forcément quelque chose de positif dans la région et je suis rassuré de savoir que le gouvernement de Tel Aviv s’est félicité de ce mouvement vers la démocratie. D’ailleurs, cette partie de mon billet était plus modérée que la suite.

En effet, je suis partisan d’une action très ferme de la France (boycott diplomatique et commercial) en protestation à la colonisation des Territoires Occupés. Cela peut sembler très exagéré à l’égard d’un pays démocratique entouré par des régimes souvent autoritaires dont certains souhaitent même sa disparition. Votre remarque n’est pas la première que je reçois. J’en débats également avec des proches qui ne comprennent pas toujours bien ma position, ce qui va être l’occasion pour moi de préciser ma pensée. Je vois quatre justifications à une proposition aussi radicale :

-       Par rapport à la Corée du Nord ou à Cuba, nous sommes dans un cas différent. Ces pays sont des dictatures et je ne suis pas un partisan du refus de dialoguer avec les dictatures, car, comme vous l’avez noté, je ne crois pas que l’ostracisme fasse progresser les choses alors que le contact avec l’extérieur me semble créer un appel d’air pour la liberté et la démocratie. Dans le cas d’Israël, il s’agit non seulement de l’occupation d’un territoire qui ne lui appartient pas, mais en plus d’une colonisation d’une partie de ce territoire. Il me semble normal de sanctionner un pays qui en envahit un autre, l’occupe et le démembre. De simples réprimandes verbales me semblent beaucoup trop faibles surtout après de nombreuses protestations.

-       A supposer que l’occupation soit justifiée pour assurer la sécurité d’Israël (ce qui n’est pas certain), la colonisation ne présente aucun intérêt ? Rien ne justifie cet humiliant démembrement des Territoires Occupés, mités comme du gruyère par les innombrables incursions d’Israël (mur, colonies…). Un tel démembrement est non seulement inutile, mais il est en général le fait de régimes très agressifs. Quels autres Etats pratiquent la colonisation depuis une vingtaine d’années ? Parce que la colonisation n’est nullement nécessaire à la sécurité d’Israël, qu’elle rend plus difficile toute résolution du conflit et parce que c’est un acte extrêmement rare et agressif, cela justifie une véritable intransigeance.

-       Parce qu’Israël est une démocratie justement, il me semble que son comportement doit être davantage exemplaire que celui d’une dictature. Cela ne signifie pas qu’Israël ne doit pas se défendre, loin de là. Je reconnais ce droit. Mais aujourd’hui, c’est Tel Aviv qui tire en premier, qui mène des guerres extrêmement meurtrières et disproportionnées. Mais surtout, je vais encore revenir aux colonisations, qui sont un acte indigne d’une démocratie digne de ce nom.

-       Enfin, parce que je pense que c’est en étant plus dur vis-à-vis d’Israël que sa sécurité sera mieux assurée à plus long terme. C’est parce qu’un pays « occidental » aura été véritablement ferme avec l’Etat hébreu que ce pays (la France ?) pourra réellement être écouté un jour par des pays arabes belliqueux à l’égard d’Israël. La complaisance des pays occidentaux à l’égard de la colonisation fait que nous ne serons pas écoutés si un jour le rapport de force s’inverse. De même, c’est parce qu’Israël cèdera sur la colonisation en ayant pourtant la force de le faire qu’un jour, un pays arabe devenu plus fort qu’Israël pourra céder devant la pression d’autres pays. Israël applique la loi du plus fort en oubliant que demain, ils ne le seront pas forcément.

La raison majeure de mon intransigeance vient de la colonisation. Je ne dénie pas le droit à Israël de se défendre. Mais je serais nettement moins critique s’ils avaient mis fin au mitage agressif, humiliant et inutile des Territoires Occupés. Ce comportement, rarissime, est digne d’autocraties agressives. Il est totalement inacceptable et ne doit pas être accepté. Parce qu’il dure depuis si longtemps, malgré les protestations de la communauté internationale, il est grand temps de passer des mots aux actes. C’est le comportement d’Israël qui me pousse à une telle intransigeance.