22.06.2011
La course suicidaire aux excédents commerciaux
Encore une fois, Keynes avait raison, comme le souligne Jacques Sapir dans « La démondialisation », son livre qui créé la polémique. La recherche des excédents commerciaux est un puissant facteur de déséquilibres à l’échelle de la planète, qu’il faut absolument corriger.
Pourquoi les pays recherchent les excédents
Bien sûr, l’Allemagne et le Japon se sont construits économiquement en vendant dans le monde entier. Mais il faut noter que cette pratique s’est très largement accentuée à la fin des années 1990, sous une double conjonction. La libéralisation des échanges et des mouvements de capitaux a renforcé la concurrence et démultiplié les possibilités de gain (comme de pertes) du commerce avec les autres pays. Certains en ont vu une opportunité sur laquelle baser leur croissance.
Mais les crises des pays émergents ont également joué un rôle majeur, souligné par Krugman, Stiglitz et Sapir. En effet, les pays qui avaient peu de réserves de change ont été contraints, lors des brusques retraits des capitaux spéculatifs étrangers, de faire appel au FMI et à ses potions amères pour se financer, notamment en Asie à la fin des années 1990. Du coup, cela a poussé les pays émergents à accumuler des réserves pour ne jamais plus avoir besoin de Washington.
Des conséquences problématiques
Beaucoup de pays cherchent donc à croître par les exportations, quitte, pour certains, à passer d’une agriculture vivrière à une agriculture tournée vers l’exportation, ce qui pose de nombreux problèmes en cas d’envolée du prix des aliments à importer… Et contrairement au mythe de la mondialisation heureuse, tout le monde n’est pas gagnant dans le libre-échange. Quand il y a des excédents commerciaux, il y a forcément des déficits… qui posent un problème de financement.
Tout d’abord, le creusement du déficit d’un pays pèse sur son PIB, traduisant concrètement l’affaiblissement de sa structure productive. Ensuite, alors qu’un équilibre relatif de tous les pays fait que l’argent des exportations est utilisé pour importer, l’augmentation des déséquilibres commerciaux accroit la financiarisation de l’économie. En effet, les excédents commerciaux sont une forme d’épargne qui va être injectée dans le système financier.
Mais cela pose deux problèmes. Pour le pays en excédent, cette forme d’épargne peut être vue comme un manque de consommation ou de dépense dans l’économie réelle, et qui, en augmentant la demande de placements financiers, peut alimenter une bulle. Et pour les pays en déficit, outre l’appauvrissement productif que cela représente, cela suppose un besoin de capitaux et un endettement dont on mesure aujourd’hui toutes les conséquences dans la zone euro.
Revenir à la charte de la Havane
Bref, Keynes avait bien raison de soutenir que l’équilibre des balances des paiement était un objectif majeur de la régulation économique, et que, par conséquent, il convenait non seulement de pénaliser les pays présentant un déficit, mais aussi ceux qui sont en excédent. En effet, il serait illusoire de ne vouloir pénaliser que les pays en déficit, qui sont déjà en difficulté. Il faut bien évidemment imaginer un système qui agira également sur les pays en excédent.
Tout d’abord, il faut revoir les plans du FMI, qui sont une puissante incitation à accumuler des excédents confortables pour ne jamais avoir affaire à lui... Ensuite, il est totalement délirant d’avoir laissé en Europe des balances de paiement négatives de plus de 10% du PIB. En cela, les marchés ont très mal faits leur travail, ne sanctionnant pas les Etats concernés (Grèce, Portugal), et en les gratifiant, au contraire, de taux comparables à l’Allemagne…
Voilà encore une discussion qu’il aurait été utile d’avoir au G20. Mais, sous la pression de la Chine notamment, la France n’a même pas réussi à faire admettre que les déséquilibres commerciaux peuvent poser problème.
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31.05.2011
L’euro, facteur de régression sociale
Bien sûr, beaucoup de Français pensent encore que si l’euro n’a pas forcément été une bonne chose, contrairement à ce qui nous a été promis, il reste préférable à un retour aux monnaies nationales. Voilà pourquoi il est impératif de mettre fin à cette hasardeuse expérimentation.
Avec l’euro, le chômage et le pouvoir d’achat sont les variables d’ajustement
« Avec l’euro fou (plus encore que fort), l’Europe réussit le tour de force d’utiliser sa propre puissance économique pour se torturer » : c’est ainsi qu’Emmanuel Todd parlait de la monnaie unique dans « Après la démocratie » en 2008. Encore une fois, ses propos auront été prophétiques. En effet, à l’époque, cette critique concernait principalement la surévaluation de la monnaie unique, qui a provoqué un grand mouvement de délocalisations dans nos pays.
Mais aujourd’hui, c’est un mécanisme plus complexe, plus sournois et plus durable qui se met en place. Cette monnaie unique utilisée par des pays trop différents nous a fait diverger au lieu de nous faire converger. Elle a accentué les déséquilibres, en permettant la hausse des déficits de l’Europe latine et les excédents de l’Allemagne et des Pays Bas. Auparavant, la solution aurait été simple : des réajustements de parité monétaire pouvaient rééquilibrer le tout.
Mais avec l’euro, l’ajustement se produit sur la demande intérieure : les pays en déficit sont contraints de réduire leurs salaires et les dépenses publiques pour équilibrer leurs comptes et réduire leurs importations. Il n’est plus possible de dévaluer sa monnaie pour gagner des parts de marché et exporter davantage du fait d’une amélioration de la compétitivité prix. Du coup, comme le dit The Economist, l’absence de possibilité de dévaluer fait des salaires la variable d’ajustement.
L’euro : une machine infernale
Bien sûr, une dévaluation n’a pas que des avantages. Mais toute la science économique montre que, bien maîtrisée, elle permet en général de redynamiser une économie. Au sein de la monnaie unique, ce n’est plus possible et le seul moyen d’améliorer sa balance commerciale est de comprimer les salaires (ce qui contient les importations et favorise les exportations), comme l’a bien compris l’Allemagne dès les années 1990 et qui a été le premier pays à mener une telle politique.
Mais tout ceci se heurte à une limite : ceci ne peut pas marcher si tous les pays font la même politique car cela reviendrait à casser la croissance. En outre, cela donne une prime au moins-disant salarial et social, entrainant une course sans fin à la régression sociale. Ceci démontre a posteriori toute l’intelligence de la charte de la Havane et de Keynes, pour lesquels l’équilibre des balances commerciales était important et les pays en excédent comme en déficit devaient être sanctionnés.
Le modèle de croissance par l’excédent commercial est dangereux car il introduit une concurrence sans fin où il y a des perdants et où le moins-disant part avec un avantage. Le maintien de monnaies nationales permettait de réduire cette pression puisque les pays qui laissaient progresser les salaires plus que leurs voisins pouvaient ensuite dévaluer pour regagner en compétitivité. Les monnaies nationales permettaient le progrès quand la monnaie unique entraine la régression.
Une solidarité financière n’y ferait rien car, outre le fait d’être politiquement impossible, financer les déficits revient à traiter les conséquences du problème et non ses causes. La seule solution pour casser le cercle vicieux de la régression sociale est de revenir aux monnaies nationales.
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08.05.2011
« La démondialisation » : la bible économique alternative de Jacques Sapir (1/2)
C’est par hasard que j’ai appris la sortie du dernier livre de Jacques Sapir, « La démondialisation », le mois dernier. Passées les premières pages, qui ne surprendront pas les amateurs de l’auteur, sa lecture révèle un essai indispensable pour la pensée économique alternative.
Un livre aux multiples facettes
Que pouvait encore apporter Jacques Sapir à la réflexion pour la construction d’un nouveau monde économique ? En effet, tant de livres ont été écrits depuis quelques années qu’il pouvait sembler difficile de trouver une vraie valeur ajoutée à une telle entreprise. Et pourtant, il y parvient brillamment. Tout d’abord, il est sans doute le premier à faire une analyse globale des travers de la mondialisation.
En effet, Jacques Sapir mêle analyse de la monnaie, du commerce et de la finance dans un même ouvrage, ce qui est finalement assez rare. La « démondialisation » qu’il appelle de ses vœux est aussi globale que le monde économique dans lequel nous vivons. Et ce point est fondamental, alors que la plupart des auteurs privilégient soit une analyse financière (Frédéric Lordon, Paul Jorion), soit une analyse du libre-échange (Emmanuel Todd). L’anarchie néolibérale est bien globale.
En outre, ce livre présente d’autres atouts. L’auteur revient sur l’histoire de la construction de notre système économique actuel depuis la Seconde Guerre Mondiale dans une synthèse saisissante et passionnante des 70 dernières années. Ces passages se lisent comme un roman et remettent en perspective tout ce qui se passe aujourd’hui. Ils permettent de comprendre bien plus en profondeur le débat économique entre Keynes et les Etats-Unis dans les années 1940.
Mieux, outre le fait de permettre d’enrichir ses connaissances historiques, ce livre présente une double lecture. Ses 250 pages en font un livre d’économie accessible, une synthèse utile des problématiques de la mondialisation et des solutions qu’il faut y apporter. Car, plutôt que de faire un livre de 500 pages qui aurait pu en rebuter certains, Jacques Sapir a pris le soin d’indiquer de très nombreux liens qui permettent de compléter ses analyses et d’aller plus loin.
Une histoire de la mondialisation
La partie sur le commerce est plus courte car la charte de la Havane fut rejetée par les Etats-Unis. Elle contenait pourtant de nombreux aspects intéressants, comme la priorité donnée à l’emploi, la possibilité de mesures protectionnistes, une volonté d’équilibre des balances des paiements. Globalement, cette charte reflétait assez fidèlement les idées de Keynes. Mais le GATT et plus encore l’OMC à partir des années 1990 sont partis dans une direction opposée.
Dans le domaine financier, il revient sur les propositions de Keynes, qui s’opposait à l’étalon-or, qui risquait de limiter les liquidités et était donc partisan d’une monnaie internationale (le bancor). Favorable au libre-échange à l’origine, il s’était ouvert au protectionnisme et surtout à l’équilibre des balances des paiements (souhaitant pénaliser déficit comme excédent). Enfin, si la coordination entre Etats est essentielle, il était très attaché à la souveraineté nationale et donc au contrôle des mouvements de capitaux.
Malheureusement, les Etats-Unis ont imposé leur système, à l’exception de l’UEP (Union Européenne des Paiements) de 1950 à 1958, pour équilibrer les balances des paiements. A partir de 1958, la France s’efforça de réformer le système dans un sens très keynésien, s’opposant à la libéralisation des capitaux, puis poussant le successeur du bancor, le DTS en 1967, et enfin cherchant à en donner l’accès aux pays en voie de développement (ce que refusaient les Etats-Unis).
Les tentatives de réforme ayant échoué, la France se retire du « pool de l’or » et échange ses dollars, contribuant à l’effondrement d’un système miné par les déficits étasuniens résultant de la guerre du Vietnam. En 1971, la convertibilité du dollar est suspendue (après avoir été limitée dès 1968) et en 1973, la conférence de Jamaïque consacre le flottement généralisé des monnaies, le prélude à la déréglementation généralisée de l’économie dans les années à venir.
L’aspect historique ne représente qu’une partie du livre de Jacques Sapir. Le cœur de cet ouvrage est une critique radicale de la mondialisation, que j’étudierai demain.
Source : « La démondialisation », Jacques Sapir, collection « Economie humaine », Seuil
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01.05.2011
Vers une économie plus citoyenne et sociale
Vous connaissez déjà largement André-Jacques Holbecq, économiste citoyen, ancien pilote du Concorde, qui contribue régulièrement comme commentateur du blog. Je viens de lire son livre « Une monnaie nationale complémentaire », une réflexion stimulante sur l’organisation de nos sociétés.
Créer une économie plus sociale
Il devient chaque jour plus criant de refonder le système capitaliste. S’il existe déjà le service public et les coopératives qui permettent à beaucoup de citoyens de travailler pour des organisations moins mercantiles, une réflexion se fait jour pour créer un secteur « social » plus important. C’est exactement la démarche de Muhammad Yunus, prix Nobel de la paix pour son invention du microcrédit au Bangladesh, dont j’avais chroniqué le livre « Vers un nouveau capitalisme ».
C’est exactement ce que nous proposent ici André-Jacques Holbecq et Philippe Derudder. Ils partent du constat évident que certaines activités à haute valeur citoyenne et sociale ne trouveront jamais de financement du fait de leur absence de rentabilité, ce qui est préjudiciable à l’ensemble de la collectivité. Ils notent aussi très justement que beaucoup de citoyens préfèreraient sans doute travailler pour des entreprises dont l’objectif n’est pas le profit, sans être pour autant fonctionnaires.
Ils ont donc élaboré un système élégant mais un peu complexe, un Espace économique Complémentaire à vocation Sociétale, l’ECS, qui reposerait sur des Entreprises à Mandat Sociétal (EMS) et qui bénéficierait d’une Unité Monétaire Sociétale (UMS), une monnaie spécifique. Ce nouveau pan du secteur économique fonctionnerait de manière autonome au secteur économique privé traditionnel.
Agitateurs d’idées citoyennes
Les auteurs commencent par plusieurs paraboles, suivies d’analyse qui soulignent les travers de notre monde, son matérialisme, la privatisation de la création de la monnaie au profit des banques, l’explosion des inégalités, la persistance d’un chômage de masse, qui créé un rapport difficile au travail, et un manque d’ouverture d’esprit pour envisager de nouvelles solutions.
Le duo pense que les enjeux immenses qui guettent notre planète (augmentation de la population, difficulté à nourrir cette population, épuisement des ressources naturelles de la planète, explosion des inégalités et maintien d’un niveau de pauvreté contradictoire avec le niveau de croissance) ne pourront pas être assumés par les structures existantes de notre économie.
Ils veulent donc « compléter le dispositif économique actuel dans le but de résoudre, indifféremment de leur coût financier ou comptable, les problèmes humains et écologiques que la seule logique capitaliste et comptable est incapable par nature de traiter ». L’objectif est notamment de réduire toutes les formes de pollution et remplacer les énergies fossiles par des énergies renouvelables non polluantes.
L’économie au service de l’homme et de la planète
C’est pour financer ce nouvel espace sociétal que les auteurs proposent la création d’une UMS. Ils reviennent sur les exemples de création de monnaies complémentaires dans l’histoire, en Allemagne en 1919, en Suisse dans les années 1930 ou au Canada dans les années 1980. Naturellement, cette monnaie serait placée sous contrôle purement public.
Ils proposent que dans cet espace les différences de revenus soient strictement limitées. Ils reprennent aussi de nombreux extraits de la Charte de la Havane, qui faisait de l’équilibre de la balance des paiements un principe de base des rapports internationaux, un contrôle des mouvements de capitaux, une interdiction du dumping et un encadrement du libre-échange.
Il est vrai que le système actuel a démontré son incapacité actuelle à traiter des problèmes pourtant urgents. J’ai tendance à penser qu’un changement de dirigeants permettrait de prendre une direction plus durable et juste. Mais dans ce livre, les auteurs ont le mérite de proposer un plan B détaillé.
Source : « Une monnaie nationale complémentaire », P. Derudder et A-J Holbecq, Yves Michel
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