13.09.2011

Comment piloter la politique monétaire ?

C’est cette question essentielle que The Economist s’est posée en constatant que la Banque d’Angleterre n’a sans doute pas tort de garder des taux extrêmement bas malgré une inflation au-delà de 4%, bien au-dessus de l’objectif officiel de 2%.

Les limites de l’indice d’inflation

En effet, théoriquement, la Banque Centrale  de nos voisins d’outre-Manche devrait monter les taux d’intérêt au-delà des 0.5% sachant que l’inflation a atteint 4.4%, plus du double de l’objectif affiché. Cette attitude contraste fortement à la BCE, qui, avec le même objectif, a monté son taux directeur de 1 à 1.5% alors que l’inflation dans la zone euro atteint péniblement 2.5% en août, s’attirant la critique de nombreux économistes, comme lors de la hausse de l’été 2008.

Le raisonnement est simple pour justifier ce choix. Tout d’abord, la hausse de l’inflation est conjoncturelle et temporaire suite à une envolée du prix des matières premières, qui pourra d’autant moins se reproduire qu’elle a tendance à casser la croissance. D’ailleurs, hors éléments volatiles, l’inflation reste sous les 2% et il n’y a aucun signe que les tensions se transmettent aux salaires. En effet, la croissance est faible, l’économie vient de subir une grave crise, donc la menace inflationniste est nulle.

La solution de la croissance nominale du PIB

Mais du coup, cela amène à se poser la question de la pertinence du taux d’inflation comme indicateur pour déterminer la politique monétaire. The Economist propose donc la solution du taux de croissance nominal de l’économie (croissance du PIB + inflation). Ainsi, dans le cas d’une hausse conjoncturelle des prix qui a tendance à freiner la croissance, la montée de l’un compensera l’autre (comme cela s’est passé en 2008 et en 2011) et cela justifie a posteriori le fait de ne pas monter les taux.

En outre, l’expérience a montré qu’il n’y avait pas de dérapages des prix, donc une telle méthode semble intéressante. The Economist propose donc de viser une croissance nominale de 4 à 5%, ce qui semble une bonne idée, même si on peut argumenter pour un chiffre un peu plus important si on remonte quelque peu l’objectif d’inflation. Malgré tout, l’hebdomadaire souligne qu’un tel changement pourrait perturber les acteurs économiques qui n’auraient plus un objectif d’inflation fixe.

Aller plus loin que la croissance et l’inflation

On peut encore élargir le débat en soulignant que depuis une vingtaine d’années, l’inflation a plutôt tendance à apparaître dans les prix des actifs, nourris par un excès de crédit et de création monétaire. Et devant les conséquences dramatiques des bulles spéculatives sur l’économie réelle, il serait hautement nécessaire de piloter le niveau d’inflation et de spéculation dans les actifs pour agir en cas de formation de bulles. D’ailleurs, la Chine mène une politique très active à ce sujet.

Dès lors, il faudrait également suivre un indice d’inflation des principaux actifs (immobilier et bourse notamment) ainsi que le volume des crédits et de monnaie. En revanche, il faudrait que les banques centrales trouvent d’autres moyens d’agir pour éviter de n’utiliser que les taux à court terme, qui ont également une influence sur l’économie réelle. Jouer sur le niveau des réserves des banques (comme on le faisait avant, et comme le fait la Chine) peut être une voie à explorer.

Devant les catastrophes économiques que nous amènent les marchés financiers déréglementés, il est important de réfléchir aux moyens de prévenir les crises et de protéger solidement l’économie réelle des excès de la finance. L’objectif seul d’inflation des prix des produits est clairement insuffisant.

06.07.2011

Les anglo-saxons veulent-ils la fin de l’euro ?

C’est un des arguments les plus intéressants des soutiens de la monnaie unique : les Etats-Unis et la Grande-Bretagne souhaiteraient sa fin pour assurer la prééminence du dollar et de la City. Et par conséquent, il faudrait donc tout faire pour la protéger.

Pourquoi peut-on le penser ?

En effet, récemment, Georges Soros a exprimé ses doutes sur la monnaie unique et un certain nombre d’économistes ou de journalistes anglo-saxons (Paul Krugman, Joseph Stiglitz, Nouriel Roubini, Martin Wolff) expriment leurs critiques à l’égard de cette construction baroque. Pire, on pourrait déduire de la spéculation des marchés contre les dettes souveraines de la zone euro une volonté de détruire in fine la zone euro puisque c’est bien ce à quoi cela pourrait mener…

Mais tous ces éléments mis bout à bout ne prouvent pas cette théorie. En effet, parmi les critiques de la monnaie unique, il y a deux prix Nobel plutôt progressistes qui ne me semblent en aucun cas animés par une volonté de domination de leur pays et ils ne recommandent pas forcément la fin de l’euro. En outre, la spéculation des marchés peut être justifiée par les simples indicateurs actuels sur le niveau de la dette ou des déficits publics et non par une volonté de casser l’euro.

En effet, quand on voit la situation de la Grèce, avec sa dette qui s’envole à 160% du PIB, une croissance en berne et un déficit qui devrait atteindre péniblement 7.6% du PIB en 2011, il n’est pas anormal que les marchés en déduisent une décote probable de la dette de 50% comme ils le font aujourd’hui. On pourrait même dire que le niveau de décote induit par les marchés est très raisonnable étant donnée la situation des différents pays de la zone euro…

La monnaie unique n’est pas en cause

Alors, bien sûr, on peut voir la menace que représente l’euro pour le dollar, dans le sens où la monnaie unique européenne pourrait devenir un rival et faciliter l’évolution du monde vers un multipolarisme monétaire qui ferait perdre aux Etats-Unis le privilège exorbitant du dollar, monnaie nationale et monnaie de réserve du monde. Cependant, il faut noter que la fin de la monnaie unique ne serait pas forcément la fin de l’euro, qui pourrait être conservée comme monnaie commune.

Pire pour les Etats-Unis, cette monnaie commune pourrait s’étendre au-delà de la simple zone euro et remettre en question plus encore la domination du dollar. D’ailleurs, il est tout de même extrêmement intéressant de constater que les administrations étasunienne et chinoise soutiennent fortement la monnaie unique, ce qui devrait amener à se poser la question inverse, à savoir si l’euro monnaie unique ne sert pas davantage les intérêts des Etats-Unis et de la Chine.

En effet, Barack Obama est intervenu plusieurs fois pour pousser les dirigeants européens à adopter les plans de sauvetage, poussant Angela Merkel à accepter le fonds européen au printemps 2010. En effet, la monnaie unique, par sa cherté structurelle, profite aux Etats-Unis, poussant Airbus, par exemple, à acheter de plus en plus de composants outre-Atlantique. Et il en va de même pour la Chine, qui soutient la monnaie unique en achetant des dettes souveraines.

Loin de vouloir la fin de la monnaie unique, les anglo-saxons semblent au contraire s’en satisfaire, de même que la Chine. Cela devrait amener à se poser la question légitime de nos intérêts car il paraît douteux que l’euro dans sa forme actuelle puisse leur être favorable, ainsi qu’à nous…

03.07.2011

Régulation financière : les leçons venues de Chine

Bien sûr, il ne s’agit pas de faire du régime chinois le modèle absolu d’organisation économique et encore moins pour la société. Néanmoins, la Chine démontre depuis quelques années qu’il est parfaitement possible de mieux réglementer la finance et de limiter la spéculation.

Un dirigisme à double sens

Dans les pays occidentaux, les dirigeants politiques et les instances de régulation ont pour principe de laisser faire les marchés et d’intervenir le moins possible, à moins d’un krach. La Bourse peut bien céder à une « exubérance irrationnelle », on laisse faire. Idem pour le marché immobilier qu’on laisse monter au-delà du raisonnable. Les interventions (par une baisse des taux d’intérêt ou une aide aux institutions financières) sont en général limitées aux cas extrêmes de baisse.

La Chine, à l’inverse, a adopté une politique macro-économique plus interventionniste. Elle se distingue par sa capacité à agir en cas de hausses excessives, là où les pays occidentaux se limitent essentiellement à agir en cas de fortes baisses. Que la bourse Chinoise monte excessivement, comme de 2006 à 2007, le gouvernement agit pour corriger les prix à la baisse. Idem avec les prix de l’immobilier : Pékin n’hésite pas à agir fermement pour calmer la hausse des prix.

Comment réguler la finance ?

Le gouvernement chinois avait décidé fin 2007 de provoquer une forte correction de la bourse de Shanghai après une multiplication par 6 des prix en à peine plus de deux ans. Et depuis l’an dernier, elle a agi de manière très volontariste (et avec succès) pour casser la hausse du prix de l’immobilier. Pour ce faire, Pékin a augmenté le montant de l’apport nécessaire à l’achat d’un bien immobilier et a également augmenter le montant des réserves des banques.

En un an, Pékin a ainsi imposé aux banques chinoises d’augmenter leurs réserves de 30% environ (de 17 à 22%), de manière à ralentir la croissance du crédit, qui s’était emballée avec le plan de soutien décidé en pleine crise économique. Et pour éviter d’être soumis aux hoquets du système financier international et maîtriser le cours de sa monnaie, la Chine est un des derniers pays à contrôler le mouvement des capitaux, qui ne circulent pas librement entre la Chine et le monde.

Tout ceci montre deux choses : non seulement qu’il est parfaitement possible de réglementer la finance et d’agir contre l’inflation des actifs. Mieux, cela signifie que la Chine pourrait être un allié de poids dans la réforme du système financier international contre le « laisser-faire » des anglo-saxons.

29.04.2011

Asymétries protectionnistes

C’est un des angles morts les plus incroyables de la pensée économique dominante, véhiculée par Alain Minc, Jacques Attali et consorts. S’ils clouent au pilori toute personne ayant l’audace de parler de protectionnisme commercial, ils oublient les autres protectionnismes.

Les protectionnismes oubliés

Si les quotas ou tarifs douaniers sont anathèmes pour les néolibéraux et tous ceux qui, au PS ou à l’UMP, suivent leurs préceptes, bizarrement, ils oublient qu’il existe bien d’autres formes de protectionnisme pas moins efficaces que les bons vieux droits de douane aux frontières. Après tout, aujourd’hui, l’euro est surévalué de près de 40% par rapport au dollar : cela revient à un tarif du même niveau. Et le wuan est lui-même sous-évalué de 40% par rapport au dollar…

La différence est que le protectionnisme monétaire est accepté (certes en grommelant) alors que les droits de douane sont interdits. Il y a quelque chose de totalement ubuesque à permettre à des pays de mettre en place des barrières commerciales, du moment qu’elles sont monétaires, alors qu’il est très difficile de mettre en place des droits de douane. L’asymétrie entre les deux laisse songeur, et amène à questionner la sincérité de ceux qui agissent contre l’un mais pas l’autre.

Mais il y a encore d’autres protectionnismes que les libre-échangistes peinent à prendre en compte : les protections non tarifaires, les normes, les barrières pour la distribution ou l’installation. C’est la spécialité des pays asiatiques, extrêmement protectionnistes pour leur marché intérieur (plus de 95% des voitures vendues au Japon, en Corée du Sud et en Chine sont fabriquées localement), mais aussi les normes DIN qui protègent les industriels Allemands.

Banaliser le protectionnisme

Bien sûr, les défenseurs inconditionnels du libre-échange ne manqueront d’agiter le spectre de la Grande Dépression en expliquant que le protectionnisme aurait lourdement accentué la crise de l’économie mondiale dans les années 1930. Mais trois prix Nobel (Maurice Allais, Paul Krugman, Joseph Stiglitz) expliquent que le protectionnisme est une conséquence de la crise et non une cause, ce qui est confirmé par l’effondrement du commerce international en 2009.

En fait l’Europe devrait adopter une attitude dédramatisée à l’égard du protectionnisme, bien loin de ces traités qui sanctifient imbécilement « la concurrence libre et non faussée ». La Commission Européenne a fait du continent le dindon de la farce de la mondialisation néolibérale. Alors que le Japon a obtenu au début des années 1990 l’ouverture totale de notre marché à la vente de ses voitures, la réciproque n’est toujours pas vraie, de même qu’en Corée du Sud…

Si le protectionnisme n’est pas une fin en soi et sans aller jusqu’à l’autarcie, les quotas, les écluses tarifaires, ou normatives permettent à la fois d’assurer le maintien d’une industrie et d’un équilibre de nos échanges (sans quoi, à être ouverts à des pays fermés à nos produits, on finit mal) mais aussi un moyen de contrôler la qualité des produits qui rentrent et d’éviter que la libéralisation n’aboutisse à une course au moins-disant social, salarial et environnemental.

Si les idées protectionnistes gagnent du terrain (le parti socialiste semble évoluer par la voix d’Arnaud Montebourg ou de Benoît Hamon), les avancées sont encore timides. C’est pourquoi il est important de montrer que finalement, tout le monde est protectionniste, à part l’UE…

21.01.2011

L’Europe : les nouveaux Etats-Unis de la Chine

Cela a été un des rebondissements de la crise des dettes souveraines du début d’année. La Chine jette son poids financier considérable dans le soutien de l’euro en rachetant les dettes souveraines des pays en difficulté. Une décision aux multiples implications.

L’euro sert l’intérêt de la Chine

Ce qui est très intéressant dans le choix de la Chine de prendre le risque d’acheter des dettes souveraines qui présentent un risque de restructuration non négligeable, c’est que cela montre que l’Empire du Milieu y a un intérêt. Et si la Chine a un intérêt dans le maintien de la monnaie unique (que les Etats-Unis défendent également), on peut quand même s’interroger légitimement sur les intérêts que défend cet euro auquel tiennent tant les non européens.

En effet, en soutenant l’euro (comme elle le fait avec le dollar), la Chine maintient la surévaluation de la monnaie européenne et ses exportations. Selon les statistiques de l’INSEE, en 2009, la Chine a exporté 214 milliards d’euros vers l’UE et a importé seulement 81 milliards, soit plus de 2,5 euros d’exportation pour 1 euro d’importation. Bien sûr, les écarts de salaire jouent un grand rôle, mais des études montrent aussi que le wuan est sous-évalué de plus de 50% par rapport à l’euro.

Un mécanisme délétère

En clair, avec des parités plus raisonnables, le déficit commercial avec la Chine (qui représente plus de 100% du déficit de l’Union Européenne), serait nettement inférieur. La Chine est en train de faire avec l’Europe ce qu’elle fait avec les Etats-Unis : elle finance les déficits pour s’assurer que les consommateurs locaux continuent à acheter les produits chinois, doublement favorisés par les conditions salariales et sociales locales et le taux de change très sous-évalué du wuan.

Certains disent que la Chine préfère prendre le risque d’un défaut partiel pour financer le développement de son économie. Et il faut dire qu’avec 2 600 milliards de dollars de réserves, la Chine est devenu le prêteur de dernier recours du monde entier. Malheureusement, si la Chine cumule les excédents, c’est aussi parce qu’elle ne veut pas avoir besoin un jour du FMI, comme certains pays asiatiques dans les années 90. Cette crise a profondément nourri les déséquilibres commerciaux actuels.

Cet épisode montre deux choses : l’absurdité d’un monde où un pays en voie de développement finance la consommation des pays dits développés. Ensuite, en mettant tout son poids dans la balance, Pékin pourrait bien prolonger la vie de l’euro de quelques mois, voir quelques années. 

07.11.2010

Un autre regard sur la Chine

Cette semaine a été dominée par la visite d’Etat d’Hu Jintao qui a eu droit à tous les honneurs de notre pays. Par-delà le sempiternel débat sur les droits de l’homme et le commerce, le poids grandissant de l’Empire du Milieu amène à se poser la question de son rôle dans la réforme du capitalisme.

Droits de l’homme contre souveraineté

Bien sûr, il est naturel de se soucier de la condition humaine en Chine, mais on peut se poser la question de l’utilité de ces déclarations publiques. Contribuent-elles réellement à une amélioration de la situation dans les pays ainsi critiqués ? Ne sont-elles pas surtout un moyen pour les belles âmes d’être en paix avec elles-mêmes ? Ne serait-il pas plus productif d’avoir ces discussions en privé, pour avoir une véritable chance d’influencer la trajectoire de ce pays ?

On pourrait même se demander si les gesticulations occidentales contre la Chine n’ont pas exactement l’effet inverse vis-à-vis d’un pays qui est aujourd’hui en position de force économique et sur lequel nous avons peu de moyens de pression. En outre, la Chine sait bien que nous ne ferons rien de concret et qu’il s’agit donc essentiellement de postures. De plus, les pays occidentaux sont parfois extrêmement mal placés pour faire la leçon à la Chine sur les droits de l’homme.

Les Etats-Unis notamment donnent un bien mauvais exemple en déclenchant des guerres arbitraires qui font des dizaines de milliers de morts, ou en mettant en place une prison en dehors de tout droit international… Bien sûr, la Chine est une dictature, et l’oppression des opposants est révoltante. Ce pays se comporte sur bien des aspects beaucoup plus mal que les Etats-Unis. Mais il faut aussi prendre en compte la tendance globale : la situation s’améliore sensiblement.

De plus, ces leçons rappellent les chimères d’une gouvernance mondiale, que l’on habille d’un idéalisme humaniste et bienfaisant, alors qu’elle consacre la loi du plus fort contre les plus faibles, comme le souligne Jacques Sapir dans « Le nouveau 21ème siècle ». Et nous oublions qu’en critiquant les dirigeants Chinois, nous critiquons également la Chine et les Chinois. S’il est naturel de chercher à influencer sa trajectoire, nous devons le faire en respectant cette nation souveraine.

La Chine, un pays sur lequel compter ?

En outre, cette trajectoire rappelle celle du Japon ou de la Corée, et si l’Empire du milieu part de beaucoup plus loin d’un point de vue démocratique, ces deux pays avaient des régimes très autoritaires qui se sont peu à peu assouplis et sont devenus de vraies démocraties. On peut imaginer que la Chine suivra un mouvement comparable dans les prochaines décennies. Mais le succès actuel de cette lente marche rend improbable une accélération de la libéralisation, même si on peut le regretter.

Donner publiquement la leçon à la Chine ne la fera pas changer. Cela ne fait que renforcer un ressentiment vis-à-vis d’un occident qui n’est pas toujours bien placé pour le faire. S’il ne faut pas se taire, la façon dont la majorité cherche à le faire est totalement contre-productif. La Chine évoluera dans le bon sens car la liberté économique finira par imposer une plus grande liberté politique, sans doute dans un premier temps au niveau des collectivités locales, et même si cela prendra du temps.

En outre, en vue de la nécessaire réforme du capitalisme, la Chine peut être un appui décisif pour reconstruire un système économique moins inégalitaire, où l’Etat n’abandonne pas la régulation à des Autorités Administratives Indépendantes pour reprendre le bon mot d’Eric Zemmour et où les nations ont un véritable rôle à jouer. La Chine est un pays protectionniste, qui refuse la liberté de mouvement des capitaux, et qui contrôle le cours de sa monnaie….

Bien sûr, son modèle de développement se fait à notre détriment mais c’est nous qui le lui avons suggéré lors de la crise asiatique. Et demain, la Chine ne pourra pas nous reprocher de suivre enfin des politiques plus conformes à notre intérêt. Mieux, face à des Etats-Unis et une Grande-Bretagne qui ont imposé un modèle inégalitaire et anarchique qui devrait convenir à l’Inde, la Chine, au côté de la France, l’Allemagne, le Japon, la Russie et le Brésil peuvent imposer un modèle ordo-national.

Bien sûr, il ne s’agit pas d’accorder un blanc seing à une dictature. Mais ne serait-il pas plus intéressant de travailler à la réforme du capitalisme avec un pays dont le modèle n’est pas inintéressant ? Se faisant, nous pourrions agir indirectement et plus efficacement en faveur des droits de l’homme…

23.08.2010

L’impact du réveil de la Chine

Marianne 2 a publié cette semaine une interview en trois parties (un, deux et trois) de Valérie Niquet sur la Chine visant à relativiser la puissance de l’Empire du milieu au moment même où il vient de détrôner le Japon du rang de deuxième puissance économique de la planète.

Une mise en perspective intéressante

Cette interview est rafraîchissante dans la mesure où elle modère les nouvelles habituellement exposées par les médias. Certes, la Chine vient de prendre la 2ème place en matière de PIB, mais elle n’est encore que 98ème au monde pour le PIB par habitant. En outre, son succès est à relativiser par la pauvreté d’une grande partie de sa population, qui consomme toujours aussi peu (35% du PIB contre 60% dans les pays occidentaux). En outre, son poids diplomatique est à modérer par sa rivalité profonde avec l’Inde ou le Japon, ce qui n’en fait pas le leader de l’Asie.

En outre, le pays reste tout de même sensible à la conjoncture internationale. Le pays n’est-il pas trop dépendant d’hydrocarbures polluants dont le prix pourrait exploser dans les prochaines années ? Que se passerait-il si dans quelques années, les multinationales décidaient de délocaliser en Inde plutôt que dans l’Empire du milieu ? Quelles seront les conséquences de la politique de l’enfant unique et du déséquilibre démographique ? Enfin, même si la société Chinoise s’est libéralisée depuis une trentaine d’années, le pays n’est pas une démocratie. La transition pourrait être difficile.

La poursuite du grand bond en avant

Mais malgré les points très justes de Valérie Niquet, il faut reconnaître que la puissance d’un pays se mesure aussi à sa démographie et à son poids, indépendant de la richesse par personne. Le Luxembourg ne pèse pas grand-chose sur la scène internationale… Et aujourd’hui, la Chine est donc la 2ème puissance économique de la planète selon le PIB. Et encore, on pourrait argumenter que cela sous-estime la puissance réelle du pays, devenu le premier exportateur mondial ou le premier pays pour les réserves de change (plus de 2000 milliards de dollars).

En outre, la Chine dispose d’atouts forts pour poursuivre sa trajectoire. Son rattrapage est directement inspiré de ceux du Japon ou de la Corée du Sud et on peut donc en déduire qu’il y a de fortes chances que la croissance de la Chine reste forte dans les années à venir. Le pays pourrait de plus en plus utiliser son moteur interne pour croître, comme le montre le fort relèvement du salaire minimum. Bref, le scénario d’une forte croissance pour les deux ou trois décennies à venir amenant la Chine au premier rang économique mondial est tout sauf improbable.

Quelles conséquences pour le monde ?

Un scénario noir serait que le grand bond en avant engendre des tensions nationalistes potentiellement guerrières, notamment vis-à-vis de Taïwan. Ce scénario ne peut pas être balayé d’un revers de main, même si le précédent Japonais montre que l’ascension économique peut être pacifique, y compris pour un pays au passé belliqueux. En effet, on peut se demander comment le géant Chinois se comporterait en cas de pénurie sévère de matières premières…

Le rôle de la Chine sera également particulièrement intéressant pour la refondation du capitalisme. Et si l’Empire du milieu rejoignait l’Europe continentale et le Japon pour pousser un modèle de capitalisme plus souverain, solidaire et dirigiste alors que l’Inde pourrait soutenir le capitalisme plus sauvage promu par les Etats-Unis et la Grande-Bretagne ? La prochaine crise du capitalisme mondial sera peut-être l’occasion d’un tel rapprochement après les échecs du G20.

Bien sûr, la poursuite de la croissance de ce géant ne sera pas sans poser des problèmes, mais le poids de Pékin, déjà considérable dans l’économie mondiale, a toutes les chances de se renforcer fortement dans les années à venir. Et cela pourrait être une opportunité.

25.07.2010

Libre-échange et protectionnisme

Même si la crise a été l’occasion d’une remise en question de certains dogmes et si les tenants du protectionnisme arrivent aujourd’hui à faire davantage entendre leur voix, il est frappant de voir encore à quel point le débat est biaisé. Pourtant, les faits sont têtus.

Les gentils et les méchants

Dans la fable libre-échangiste défendue par Bruxelles, l’UMP, le PS, le Modem ou les Verts, il y a d’un côté les gentils libre-échangistes, autrement appelés les « modernes » et de l’autres, les vilains protectionnistes, forcément rétrogrades et passéistes, volontiers caricaturés comme des partisans de l’autarcie albanaise sans autre forme de procès. Dès la deuxième page de son livre, « La cité de l’homme », Dominique de Villepin range ainsi le protectionnisme comme un mal à éviter.

Dans ce monde en noir et blanc, il y aurait d’une part les pays comme l’Europe ou les pays émergents d’Asie, ouverts au commerce international au progrès, bref, modernes. De l’autre, il y aurait la Corée du Nord ou le Venezuela (qui ne tiendrait que grâce à sa rente pétrolière). Le discours majoritaire ne fait pas dans la nuance et ne s’embarrasse pas de la complexité d’une réalité beaucoup moins simpliste qu’ils ne la présentent, où se sont les nuances de gris qui dominent.

Les dangers du libre-échange

En outre, la théorie de Ricardo sur les avantages comparatifs a beaucoup vieilli. Il faudrait se souvenir du fait qu’elle date de deux cent ans, à une époque où le transport était aléatoire et cher et où les écarts de salaire entre les pays allaient de un à deux… Aujourd’hui, le coût de transport est très faible, du fait du transport en conteneur par bateau. Du coup, comme le démontre parfaitement Jean-Luc Gréau, ce ne sont plus les avantages comparatifs qui  expliquent la spécialisation, mais bien les coûts.

Du coup, la Chine se spécialise dans la production de tous les produits pour lesquels le coût de transport n’est pas un obstacle, au point d’exporter quatre fois plus vers l’Union Européenne que d’y importer. Comme le démontrait bien Maurice Allais, le libre-échange avec des pays aux conditions salariales aussi différentes est un vecteur massif de destruction d’emplois au sein des pays développés, ainsi que d’écrasement des salaires. Les salariés, comme en Allemagne, ne récupèrent aucun gain de productivité.

Un autre regard sur les tigres et les dragons asiatiques

Les tigres asiatiques sont cités en exemple pour défendre le modèle libre-échangiste. Certes, ces pays ont largement profité de l’ouverture au commerce des pays occidentaux. Mais un examen plus approfondi en fait plutôt des cas d’école pour défendre… les pratiques protectionnistes. Il suffit de constater aujourd’hui que plus de 95% des voitures vendues au Japon, en Corée du Sud ou en Chine sont fabriquées localement pour comprendre que leur modèle est également fortement protectionniste.

Le cas de l’industrie automobile en Chine est exemplaire. Il y a vingt ans, elle impose des droits de douane de 100% sur les voitures importées, contraignant les constructeurs à implanter des usines d’assemblage. Mieux, ils imposent des joint-ventures avec des entreprises locales pour développer leurs constructeurs. Puis, la Chine a augmenté les droits de douane sur les pièces détachées pour faire venir les sous-traitants et assurer un transfert complet de la chaine de valeur.

Le modèle gagnant est protectionniste

Mieux, cet exemple est tout sauf un exemple isolé. Le Japon et la Corée du Sud ont enclenché leur développement économique en protégeant leur agriculture des aléas du commerce international. Aujourd’hui encore, The Economist montre que le modèle économique chinois comporte un large volet protectionniste. En effet, alors que le tarif extérieur moyen des Etats-Unis est de 3%, il atteint la bagatelle de 9% en Chine, qui protège 27% de son économie. En outre, on imagine bien que cette moyenne est trompeuse et que la Chine ne protège pas ses industries qui n’en ont pas besoin….

Le protectionnisme est utile car il donne le temps à un secteur économique et à des entreprises de grandir et d’atteindre la taille critique. Il est utile pour éviter une course au moins-disant salarial et social dégradantes pour les pays occidentaux. Il est également utile à l’environnement par la réduction de l’utilisation des transports qu’il implique. Enfin, le protectionnisme est utile pour faire des entreprises les acteurs d’une véritable collectivité, leur donner un intérêt au progrès économique de leurs employés, alors que les multinationales hors-sol n’ont qu’une logique de coût.

Le protectionnisme commercial, ce n’est pas l’autarcie. Tous les pays du monde le pratiquent déjà plus ou moins, et notamment ceux que l’on nous donne en exemple. Une dose de protectionnisme, c’est aussi refuser la loi de la jungle de l’anarchie commerciale.

06.07.2010

Le modèle de développement asiatique est protectionniste

C’est un des mythes les plus tenaces de la théorie économique : les développements du Japon, de la Corée du Sud et de la Chine démontreraient les bienfaits du libre-échange. Et si c’était l’inverse qui était vrai ?

Libre-échange chez les autres, protectionnistes chez eux

En fait, voilà la réalité du développement économique de ces pays. Grosso modo, les plus grandes puissances économiques du Sud-est Asiatique comptent sur l’ouverture commerciale des autres pays pour exporter un maximum tout en protégeant fortement leur marché intérieur et leurs entreprises. Ce n’est pas un hasard si plus de 95% des voitures vendues dans ces trois pays sont produits localement, contrairement à ce qui se passe aux Etats-Unis et en Europe…

L’exemple de la Chine est particulièrement parlant. Il y a une vingtaine d’années, ce pays a décidé de développer une industrie automobile. L’Etat a donc mis en place des droits de douane de plus de 100% sur les importations de véhicules, imposant à tous les constructeurs de construire des usines de montage sur place. Et pour s’assurer un transfert de technologie, la Chine a également imposé qu’un partenaire local détienne la moitié de l’entreprise.

Dans un second temps, la Chine a remonté les droits de douane sur les pièces détachées pour faire venir l’ensemble de la filière sur son territoire. Enfin, une fois la pompe amorcée, les droits de douane sur les véhicules importés ont été diminués (à 35% tout de même) et les anciens partenaires des constructeurs occidentaux ont commencé à produire leurs propres véhicules, souvent des copies de modèles occidentaux au démarrage, avant de passer à la phase exportation, pour bientôt.

Un modèle dirigiste, protectionniste et patriote

Même si chemin n’est pas exactement le même, il est difficile de ne pas voir dans la politique de la Chine une réplique du modèle japonais. Les pays asiatiques ont compris que s’ils avaient ouvert de manière anarchique et dogmatique leur marché intérieur, alors, ils n’auraient pas pu construire une forte industrie. Il est essentiel de protéger une industrie naissante pour lui permettre de se développer et de se tourner ensuite vers l’exportation. Voilà ce que montre le modèle asiatique.

Mais ce qui est très intéressant également est de voir que les pays asiatiques conservent une protection de leur marché intérieur, comme le montre cet article de Marianne 2, favorisant par des normes et des règlements leurs industriels au détriment des industriels occidentaux. Ce patriotisme économique donne une base arrière solide aux entreprises locales, qui, si elle entretient sans doute des prix plus élevés, assure une stabilité propice aux investissements pour l’avenir.

Le modèle de développement asiatique, bien loin des idéaux néolibéraux, est un modèle de développement dirigiste, protectionniste et patriote. L’Etat donne une direction ferme à l’économie, à travers une politique industrielle menée dans la durée. L’Etat protège son territoire national de l’anarchie commerciale. Et l’Etat favorise son industrie nationale, par un protectionnisme commercial et tout un ensemble de règles qui limite les importations quand il l’estime nécessaire.

En gros, le modèle de développement asiatique est l’exact contraire de la voie suivie par l’Europe d’aujourd’hui, libérale, libre-échangiste et supranationale. La divergence des taux de croissance donne sans doute une bonne indication de la pertinence des deux modèles…

07.06.2010

Les Etats-Unis et la Chine appliquent Keynes, l’Europe l’oublie

C’est un des immenses paradoxes de cette crise que de constater à quel point l’Europe semble avoir oublié les préceptes du grand économiste Anglais alors que les Etats-Unis et la Chine appliquent davantage les leçons qu’il avait tirées de la Grande Dépression.

Les leçons de Keynes

Pourtant, une première leçon a été tiré de la Grande Dépression, à savoir qu’il ne faut pas laisser le secteur bancaire faire faillite car cela entraine un chaos économique préjudiciable pour tous. Même si cela peut sembler injuste, il était sans doute préférable de venir à l’aide des banques. En revanche, il aurait fallu en tirer toutes les conséquences en matière de réglementation et ne pas hésiter à prendre des participations, comme l’ont fait les gouvernements britanniques et étasuniens.

La deuxième leçon est que l’économie ne se rééquilibre pas forcément après une forte récession et qu’elle peut ne pas repartir, laissant un niveau de chômage élevé. C’est pour cela que Keynes proposait que la demande publique prenne le relais de la demande privée par le biais de plans de soutien à l’économie. C’est ce qu’ont fait les Etats-Unis et la Chine, avec des plans de plus de 5% du PIB. En revanche, les plans de soutien européens sont restés très limités.

Et c’est tout logiquement que la croissance est repartie beaucoup plus vite de l’autre côté de l’Atlantique malgré une envolée du chômage plus importante et un terrible appauvrissement des ménages à travers la baisse du prix de l’immobilier. Les Etats-Unis doivent sans doute à la taille du plan de soutien (et à la faiblesse du dollar également) le retour à 3% de croissance en 2010, quand l’Europe va encore se contenter d’une croissance très molle de seulement 1%.

Quand l’Europe oublie Keynes

L’Europe aurait eu besoin d’un plan de soutien plus important pour relancer la machine économique. Nous n’avons pas assez appuyé sur l’accélérateur avant de passer sur le frein, ce qui fait que l’économie n’a pas acquis de dynamique de croissance. Il sera beaucoup plus facile aux Etats-Unis de réduire leurs déficit saprès avoir enregistré 3% de croissance en 2010 et 2011 qu’à une Europe dont on se demande bien comment elle pourra faire pour atteindre péniblement les 1% de croissance annuelle.

D’ailleurs, alors qu’une vague d’austérité s’empare de l’Europe, les Etats-Unis font passer 100 milliards de dollars de nouvelles mesures de soutien à l’économie et à l’emploi, profitant notamment du fait que les recettes fiscales sont nettement meilleures que prévues (200 milliards de plus à fin avril). La vague d’austérité risque au final de réduire les recettes des Etats et faire entrer le vieux Continent dans un cercle vicieux déflationniste qui n’est pas sans rappeler le Japon.

La Chine, d’ailleurs, applique elle aussi les politiques de « stop & go » de type keynésien. Déjà, début 2008, les autorités avaient procédé à des ajustements pour ralentir une croissance jugée alors trop importante (et qui avait créé une bulle boursière). La bourse avait perdu 60% de sa valeur en quelques mois, mais à froid, de manière ordonnée et voulue par le gouvernement. Puis, lors de la crise, fin 2008, le gouvernement a changé de politique pour soutenir la croissance. Aujourd’hui, alors qu’une nouvelle surchauffe apparaît sur le marché immobilier, il prend des mesures pour dégonfler la bulle.

Dans quelques années, il y a fort à parier que les économistes émettront un jugement sévère à l’égard des politiques suivies par les gouvernements européens depuis les années 90. Le pire est que d’autres gouvernements nous montrent pourtant qu’il existe des politiques alternatives.