23.06.2008

Jacques Chirac donne la leçon à Nicolas Sarkozy

Malgré des attaques aussi fréquentes que peu républicaines, Jacques Chirac n’a jamais répondu à Nicolas Sarkozy. En refusant d’aller à la cérémonie du 14 juillet à cause de l’invitation du président syrien, l’ancien président indique publiquement pour la première fois une divergence avec l’actuel locataire de l’Elysée.

Il y a un peu plus d’un an, le candidat Nicolas n’avait pas de mots assez durs pour dénoncer la politique étrangère de Jacques Chirac. Si pendant la campagne, il avait rallié la politique de la France au sujet du conflit irakien, il n’hésitait pas à dénonçer une politique qui, selon lui, mettait les contrats avant les principes moraux. Il promettait donc d’être le président de la défense des droits de l’homme, qui refuserait de serrer la main des dictateurs. Il n’hésitait pas à critiquer vertement le président russe. Bref, le candidat nous promettait à nouveau une rupture avec la politique suivie depuis si longtemps. Il est donc assez piquant qu’aujourd’hui, ce soit l’ancien président, dont l’actuel disait qu’il était trop mercantile et pas assez tourné vers les droits de l’homme, qui lui fasse une leçon de principe à propos du 14 juillet.

Car si Nicolas Sarkozy a tenu certaines promesses, il s’est aussi complètement renié sur certains sujets, et notamment sur les questions internationales. L’actuel locataire de l’Elysée a complètement tourné casaque à peine élu. Il s’est lancé dans un concours du montant de contrats signés qui rappelle furieusement le comportement de Jacques Chirac, qui assumait parfaitement son rôle de VRP de luxe des entreprises Françaises. Résultat, Nicolas Sarkozy est même allé beaucoup plus loin que l’ancien président en accordant au président libyen une longue visite dans notre pays en lui laissant faire à peu près tout ce qu’il souhaitait au risque de se couvrir de honte. Il a également félicité le président russe pour avoir gagné des élections législatives dont les conditions d’organisation étaient très douteuses.

C’est ainsi que le candidat qui promettait de promouvoir les droits de l’homme sans concession a invité le président syrien à la garden party de l’Elysée du 14 juillet, alors que cet homme est fortement soupçonné d’avoir participé à l’attentat contre le président libanais, grand ami de la France. C’est ainsi que Jacques Chirac rappelle à son successeur peu scrupuleux que la realpolitik et le respect des peuples ont tout de même des limites, et que dans le cas présent il va trop loin. Même si certains commentateurs insistent sur les liens de l’ancien président avec la famille du dirigeant assassiné, il semble normal de ne pas convier à une telle fête le possible assassin d’un dirigeant étranger, qui plus est ami de notre pays. C’est une chose de parler avec lui pour stabiliser le Moyen-Orient, cela en est une autre de le recevoir aussi amicalement.

Nicolas Sarkozy ne fait pas simplement preuve du pragmatisme nécessaire à la résolution des grandes questions internationales. Comme avec Kadhafi, il semble incapable de prendre la bonne distance avec les tyrans qu’il dénonçait jadis. Résultat, Jacques Chirac devient le gardien de certains principes moraux.

Source : http://www.lemonde.fr/politique/article/2008/06/21/jacques-chirac-devrait-boycotter-les-ceremonies-du-14-juillet_1061396_823448.html#ens_id=1054801

18.04.2008

Comment prévenir les crises alimentaires ?

Mercredi, Jacques Chirac est sorti de son silence pour mobiliser l’opinion sur les émeutes de la faim qui se répandent dans les pays en voie de développement. Une intervention bienvenue pour essayer de trouver des solutions à une des plus graves crises alimentaires que le monde ait connu.

Après la « crise de la tortilla » l’an dernier au Mexique, qui avait été provoquée par une hausse du prix du maïs, ce sont des dizaines de pays qui se trouvent confrontés à des manifestations spontanées contre la hausse du prix des produits alimentaires. Cette hausse est d’autant plus dramatique que l’alimentation représente souvent plus de la moitié des dépenses des ménages, ce qui ne laisse que peu de marges pour absorber une hausse aussi brutale des prix. Pire, la hausse des prix de l’alimentaire est beaucoup plus forte qu’en Occident puisque ce sont des produits moins transformés qui sont vendus dans ces pays, ce qui fait que le doublement ou le triplement du prix d’un produit se retrouve directement dans les étals, alors qu’en Occident, la hausse reste plus limitée.

Les causes de cette hausse du prix des produits alimentaires sont multiples et connues. Tout d’abord, la croissance de pays comme l’Inde et la Chine leur a permis de faire évoluer leur alimentation, et donc de consommer davantage de viande et produits laitiers, ce qui a pour effet d’augmenter les besoins en céréales. S’ajoute à cela la croissance des biocarburants, notamment aux Etats-Unis, qui a réduit la production de céréales destinées à l’alimentation. Enfin, des circonstances climatiques exceptionnelles (notamment en Australie) ont réduit la production de pays exportateurs clés. Résultat, un décalage entre l’offre et la demande de céréales a provoqué une tension sur les prix. Pire, avec la crise financière, certains fonds se sont mis à investir sur les produits alimentaires pour profiter de la hausse des cours, ce qui a donné une dimension spéculative aux prix des céréales.

Mais la question la plus difficile reste celle des solutions à apporter à cette crise. Jacques Chirac évoque des pistes intéressantes. Il demande aux pays du G8 de travailler sur cette question et d’évoquer des solutions aussi originales que la taxe sur les transports aériens. Mais surtout, il souligne qu’il est essentiel que les pays en voie de développement se rapprochent de l’autosuffisance alimentaire. Les produits alimentaires ne peuvent pas être considérés comme des produits comme les autres. Parce que tout manque provoque la famine et qu’ils dépendent de conditions climatiques variables, on ne peut pas confier au marché seul l’alimentation de la planète. La libéralisation des échanges agricoles est en partie responsable de la crise actuelle. Même si elle n’est pas un système parfait, le principe de la PAC est largement préférable à un système complètement libéralisé qui laissera de temps en temps des hommes mourir de faim.

Il est essentiel que les pays occidentaux aident les pays en voie de développement à développer leur agriculture pour se rapprocher de l’autosuffisance, même si cela doit nous faire prendre des libertés avec la libéralisation des échanges. Le tout libéral a des limites qui sont malheureusement la vie humaine.

Source : http://www.lemonde.fr/opinions/article/2008/04/16/crise-alimentaire-des-solutions-existent-par-jacques-chirac_1034929_3232.html#ens_id=1031034

08.03.2008

Des hommes d’Etat ?

Bruno Le Maire, directeur de cabinet de Dominique de Villepin à Matignon, a livré son témoignage sur les deux années passées au service de l’ancien Premier Ministre. Par-delà le délai très court donné à la publication d’un tel témoignage, ce livre donne un éclairage très intéressant sur cette période.

Alain Peyrefitte avait attendu trente années pour révéler les dessous de sa collaboration avec le Général de Gaulle, délai communément admis comme conforme à la tradition républicaine du service de l’Etat. Bruno Le Maire aura attendu à peine plus de six mois. Autres temps, autres mœurs… Pour tempérer ce jugement, il faut dire que l’actuel député de l’Eure ne trempe pas sa belle plume dans l’acide, loin de là. Le titre de son livre, « Des hommes d’Etats » donne le ton d’un récit qui n’égratigne guère les trois acteurs principaux de ce journal : Jacques Chirac, Dominique de Villepin et Nicolas Sarkozy.

Les quelques extraits sortis dans la presse donnent une vision partielle du livre. Sa lecture complète corrige notamment le jugement que porte le néo-député sur l’ancien Président de la République. Quelques bonnes feuilles semblaient indiquer que Jacques Chirac, victime de la langueur du pouvoir et de la maladie, tenait à peine sa fonction entre indécision et fatigue physique. Le portrait global est plus flatteur. Bien sûr, le président temporise de temps en temps ou avertit de manière prémonitoire son Premier Ministre des risques du CPE, mais on ne peut pas résumer son portrait à cela. La fatigue physique évoquée dans quelques extraits ne concerne que la période qui a suivi son accident de santé.

En outre, il ressort, loin de l’imagerie populaire, un Président toujours sur la brèche, travaillant sans cesse pour servir son pays. Il suffit de constater le nombre de réunions tenues le soir ou le week-end par exemple. Si Jacques Chirac était avare de présence médiatique, il travaillait durement pour le service de la France et des Français. La présence médiatique n’est pas proportionnelle au travail. C’est sans doute le contraire, tant chaque apparition ou discours prend du temps, temps forcément pris à la résolution des problèmes. Jacques Chirac apparaît également comme une Président attachant, modeste, d’humeur égale, respectueux des autres et ouvert à l’opinion et aux conseils de ses collaborateurs. En résumé, un Homme d’Etat humain.

Mais c’est Dominique de Villepin qui a, assez logiquement, les principales faveurs du rédacteur, qui mentionne fréquemment à quel point son engagement est lié à l’ancien Premier Ministre. Les erreurs de Dominique de Villepin sont attribuées à une volonté de bien faire et de servir son pays qui tranche avec les soucis politiciens de Nicolas Sarkozy. Sur le CPE, le Premier Ministre insiste car il pense que plus de vingt années passées avec un taux de chômage des jeunes de plus de 20% imposent d’essayer des choses nouvelles. Quelle que soit l’opinion que l’on a sur ce contrat, il est difficile de ne pas s’accorder sur ce point. Dominique de Villepin pensait bien faire. Et il ressort de ce livre qu’il a toujours mis le souci de servir son pays avant son intérêt personnel (d’où le CPE ou la réduction des déficits). En résumé, un Homme d’Etat idéaliste et romantique.

Ce livre n’éclaire guère le lecteur sur la volonté de Dominique de Villepin de se présenter (ou pas) à l’élection présidentielle. À dire vrai, il donne l’impression que Bruno Le Maire n’a pas été mis dans la confidence par son patron, qui semble seulement ne jamais avoir rien préparer. Dominique de Villepin dit toujours qu’il n’a pas d’ambition et qu’il se consacre à sa mission de Premier Ministre. Néanmoins, il ne dit jamais (avant fin février 2007) qu’il ne sera pas candidat. Cela donne l’impression qu’il se laisse la porte ouverte et qu’il a donc au moins envisagé pouvoir se présenter. Saura-t-on un jour ce que Dominique de Villepin a vraiment envisagé ?

Le portrait de Nicolas Sarkozy est également instructif et confirme tout ce qu’on peut lire sur l’actuel locataire de l’Elysée. Une seule chose transparaît : une ambition personnelle de tous les instants. Nicolas Sarkozy ne s’intéresse qu’à une seule chose, son accession à la présidence. Il souligne plusieurs fois qu’il y pense depuis trente ans. Tout est conditionné à cette quête. Jamais ne transparaît une volonté de servir des convictions ou des idées. Nicolas Sarkozy est un bloc d’ambition pure, tellement pur et clair dans son approche qu’il semble fasciner un Bruno Le Maire qui n’est pas animé par les mêmes ressorts et pour lequel le service de l’Etat veut dire quelque chose. Nicolas Sarkozy ne ressort pas du tout comme un homme d’Etat mais comme un ambitieux sans foi ni loi.

Dans ce livre, Bruno Le Maire se livre beaucoup également, beaucoup plus qu’on peut l’attendre d’un homme politique. Il raconte souvent le déchirement que représente le service de l’Etat, qui ne lui permet pas de s’occuper suffisamment de sa famille. On sent à travers toutes ces pages le remord, la peur de ne pas être un bon père et mari, illustré par des anecdotes de la vie quotidienne. Bruno Le Maire écrit sa douleur avec un manque de pudeur très surprenant. Du coup, si les trois quarts de l’ouvrage concernent la politique, le reste est le témoignage de la difficulté à concilier vie de famille et vie professionnelle. On peut se demander si de tels épanchements ne devraient pas être réservés aux émissions de Jean-Luc Delarue ou Mireille Dumas, mais l’écriture a sans doute été une forme de thérapie pour l’auteur.

En résumé, ce livre, même s’il évite toute polémique, donne des clés pour mieux comprendre Jacques Chirac, Dominique de Villepin et Nicolas Sarkozy. On peut en conclure qu’il avait des hommes d’Etats. Mais, ils n’étaient que deux, face à un ambitieux.

Source : Des Hommes d’Etat, Bruno Le Maire, Grasset