21.07.2011

Europe : folie française et technocratique contre responsabilité allemande

Aujourd’hui a lieu un nouveau sommet européen pour finaliser le second plan pour les créanciers de la Grèce et l’euro. Heureusement, il semblerait que l’Allemagne ait réussi à imposer une participation des créanciers privés, contre l’avis initial de la BCE et de la France.

L’Allemagne a raison !

Cela fait maintenant un mois que le gouvernement allemand et la Bundesbank mettent la pression sur leurs partenaires pour faire contribuer le secteur privé au second plan grec. En effet, les plans actuels sont avant tout des plans à destination des créanciers de la Grèce, qui permettent jusqu’à présent le remboursement intégral des créances d’Athènes. Pour ce faire, les autres pays européens empruntent de l’argent et le peuple grec doit subir une austérité sauvage.

Du coup, il apparaît comme totalement justifié et complètement normal que les créanciers participent à l’effort collectif. Cela est d’autant plus logique qu’en absence d’accord, la Grèce ferait défaut et ne rembourserait pas les prêts qui lui ont été accordés. En outre, les institutions financières empochent de grosses primes de risque et il paraît plus que légitime qu’elles assument une partie de ces risques en compensation de ces énormes bénéfices.

En fait, ne pas faire contribuer les institutions financières serait moralement inacceptable. Quelque soit le jugement des agences de notation, il serait scandaleux que les peuples paient la note sans que les créanciers ne soient mis à contribution. En ce sens, la position intransigeante de l’Allemagne est parfaitement justifiable. Elle l’est d’autant plus que l’Allemagne est le premier contributeur et que l’Europe lui demande des centaines de milliards.

L’irresponsabilité française et technocratique

A l’opposé, la France et les bureaucrates de la BCE ou de la Commission semblent toujours prêts à engager des centaines de milliards d’argent public pour venir à l’aide de ces pauvres créanciers, sans même leur demander la moindre contribution. Une telle position est d’autant plus hallucinante que les « technocrates apatrides et irresponsables » de Bruxelles et Francfort ne sont jamais les derniers pour demander des sacrifices aux peuples européens.

Bref, avec eux, il y a deux types d’argent public. L’argent public à destination des peuples, dont il faut absolument contenir la dépense. Et l’argent public à destination des créanciers des pays en difficulté ou des banques, à disposition de manière quasiment illimitée, comme l’ont illustré les mécanismes d’aide au secteur financier pendant la crise de l’automne 2008 ou encore les engagements colossaux pris par la BCE depuis la crise, comme le dénonce justement Der Spiegel.

Bien sûr, les agences de notation refusent tout défaut ou même toute restructuration de la dette grecque. Mais il est révoltant de voir la BCE et la Commission défendre sans la moindre nuance les intérêts de la finance sans sembler penser une seconde aux intérêts des peuples. On voit où ces bureaucrates placent l’intérêt général européen et cela montre surtout qu’il serait suicidaire de continuer de confier à ces fonctionnaires les clés du pouvoir en Europe.

Malheureusement, la France a apporté une grande contribution à ces politiques supranationales et ne servant que les intérêts de la finance. Heureusement que l’Allemagne bloque depuis quinze mois toute nouvelle dérive. Merci Berlin ! Merci Angela ! Tenez bon !

28.06.2011

Grèce : y a-t-il un plan B à la sortie de l’euro ?

Alors qu’un nouveau prix Nobel vient de critiquer la monnaie unique, qui n’aurait jamais du être mise en place selon lui, la Grèce est sur le point d’accepter un nouveau plan d’austérité sauvage qui devrait débloquer la dernière tranche d’aide et déclencher un nouveau plan.

Austérité et plan de financement

C’est pour l’instant la voie choisie par la troïka technocratique BCE / Commission / FMI. La Grèce doit réduire drastiquement son déficit (pour viser l’équilibre en 2015) et réduire son rythme d’endettement. En échange, la communauté internationale finance l’intégralité de son besoin de trésorerie (premier plan de 110 milliards d’euros). L’idée est que la meilleure gestion du pays pourrait permettre à Athènes de pouvoir à terme faire face à ses obligations.

Mais cette voie apparaît comme totalement illusoire pour la plupart des économistes. En effet, la Grèce est insolvable et sera incapable de rembourser une dette qui pourrait bien atteindre 180 ou 200% du PIB dans trois ans. En effet, la radicalité des plans d’austérité a plongé l’économie dans une violente récession, qui, en réduisant la richesse nationale, alourdit encore le poids de la dette. Pire, les Etats, le FMI et la BCE se substituent aux investisseurs privés, assurant le risque de défaut.

Austérité et restructuration

C’est pour cela que de nombreux économistes appellent à une restructuration de la dette grecque qui semble aujourd’hui inévitable. Le très sérieux The Economist recommande cette semaine une réduction de 50%, qui correspond à l’évaluation actuelle des marchés. Les banques européennes pourraient absorber une telle somme. Il faudrait en revanche recapitaliser les banques grecques, dont l’exposition est trop forte pour une telle restructuration.

Cela laisserait la Grèce avec une dette d’un peu moins de 80% du PIB, une réduction automatique de son déficit de 3,5 à 4 points de PIB (économie d’intérêt) et diminuerait nettement son besoin de financement pour les années à venir (le déficit 2011 étant divisé par deux par exemple). Un tel scénario permettrait de grandement limiter le coût du plan à venir. On peut estimer que le besoin serait au minimum divisé par deux (moins de 50 milliards au lieu de 100).

La question de la compétitivité

Il est bien évident qu’une telle solution permettrait de grandement réduire la pression sur le gouvernement grec et donnerait sans doute une bouffée d’air dans cette crise sans fin de l’euro en réduisant fortement la pression sur Athènes. Cependant, tout ne serait pas réglé. Le pays ne serait pas pour autant tiré d’affaire car il présente un énorme déficit de sa balance commerciale et de ses paiements : il manque tous les ans 5 à 10% du PIB pour équilibrer ses comptes extérieurs.

Paradoxalement, la restructuration de la dette freinerait le rééquilibrage de la balance des comptes courants car la Grèce se retrouverait dans trois ans avec un budget à l’équilibre mais des comptes courants dans le rouge, nécessitant toujours une l’injection d’argent de l’étranger… En effet, le pays souffre cruellement d’un manque de compétitivité qui plombe ses exportations. Bref, la situation resterait instable à moyen terme, à moins d’un transfert permanent de 5 à 10% du PIB…

Du coup, la seule solution, évoquée par Patrick Artus dans une de ses notes, serait une dévaluation interne, une baisse des salaires pour retrouver de la compétitivité. Cela a déjà été entamé, mais l’économiste en chef de Natixis évoquait le chiffre de 35% ! Une telle évolution serait un cataclysme économique qui provoquerait des années de récession économique qui remettraient en cause le remboursement de la dette, même après un ajustement de 50%.

A moins d’accepter des transferts colossaux pour combler le déficit de la balance des paiements, les deux options qui se présentent pour la Grèce, en complément d’une restructuration de la dette, sont une baisse d’un tiers des salaires ou une sortie de l’euro. La deuxième n’est-elle pas plus humaine ?

14.02.2011

Grèce-Islande : le grand écart européen

Le temps qui passe nous donne de plus en plus de recul sur les politiques suivies pour sortir de la crise. L’Europe compte des exemples extrêmes avec l’Irlande, l’Islande ou la Grèce. Et ce temps qui passe n’est pas tendre avec les politiques suivies pour l’instant à Athènes.

Le contre-exemple Islandais

Paul Krugman, prix Nobel d’économie*, s’est intéressé au destin unique de ce petit pays qui a choisi d’ignorer les recommandations de l’Europe et a laissé faire faillite les filiales étrangères de ses banques, au grand dam de la Grande-Bretagne, où beaucoup de particuliers avaient investi dans IceSave, une banque Islandaise. En octobre 2008, le gouvernement avait proposé un plan de remboursement équivalent à 40% du PIB, échelonné jusqu’en 2024.

Mais le peuple Islandais s’est rebellé, plus de 20% de la population signant une pétition opposée à ce projet, poussant le président à soumettre le projet à référendum, où 93% des Islandais ont rejeté ce plan. Cette révolution politique a abouti à un projet de réforme constitutionnelle profond qui devrait aboutir à une nationalisation des ressources naturelles du pays. Bref, loin de l’ingérence du FMI, de la Commission ou de la BCE, l’Islande montre qu’une autre voie est possible.

Mieux, il y a deux ans, tout le monde disait que ce pays aurait été bien inspiré de rejoindre l’euro pour se sauver. Au final, comme le souligne Paul Krugman, c’est l’inverse qui est vrai. En dévaluant, l’Islande a relancé son économie, alors que l’Irlande, qui subit l’euro cher, se retrouve contrainte à procéder à une dévaluation interne sous la forme de baisses des salaires et s’enfonce donc dans la dépression. Bref, l’histoire économique semble donner raison à l’Islande.

La saignée Grecque

Mais le pays où les ravages de l’attitude dogmatique de l’Europe sont les pires reste la Grèce, de loin. 2011 devrait être la quatrième année consécutive de baisse du PIB, dont la nouvelle chute devrait porter la perte de richesse à 13%, soit déjà la moitié de la Grande Dépression étasunienne des années 1930. Mais le pire dans le cas de la Grèce est que les pseudos remèdes de la Troïka aujourd’hui dénoncée par les médias ne font qu’aggraver la situation sans perspective d’issue.

Les coupes de budget et de salaires accentuent la crise, ce qui annule une partie de l’effet des plans d’austérité et ne permet pas de redresser les comptes. Bref, Athènes est prise dans un cercle vicieux et mois après mois, le poids de la dette est révisé à la hausse. A la fin de l’année, il approchera 160% du PIB alors qu’on parlait de 145% du PIB en 2013 il y a seulement six mois. Les potions amères imposées par Bruxelles et Washington tuent le malade.

La plus grande confusion règne aujourd’hui puisque le FMI et l’Europe demandent une grande braderie du pays sous la forme de 50 milliards d’euros de privatisations, chiffre qui semble beaucoup trop élevé à moins de vendre l’ensemble des services publics du pays. Si la Grèce a accepté les plans d’austérité, sans doute du fait des bénéfices apportés par l’Europe jusqu’à présent, le point de rupture semble proche, d’où les rumeurs sur une restructuration.

Ce dont a besoin la Grèce est assez simple : une forte dévaluation et une restructuration de sa dette. Mais la Troïka FMI BCE Commission refuse cette remise en cause de la monnaie unique. Elle pourrait donc soutenir une forme de restructuration pour sauver temporairement l’euro.

* en réalité, prix d’économie de la Banque de Suède décerné en mémoire d’Alfred Nobel

04.11.2009

Quelques idées pour la ré-internationalisation

Le terme « ré-internationalisation » est particulièrement intéressant, car, par rapport à « globalisation », il signifie à la fois retour aux nations et coopération entre ces nations. En cela, il peut être un moyen plus positif de présenter la construction d’un retour à la nation.

Ce que la ré-internationalisation n’est pas

Les promoteurs de la globalisation néolibérale chercheront sans doute à présenter toute alternative comme une aventure albanaise, une voie vers l’autarcie rétrograde et passéiste. Pourtant, entre l’autarcie et la libéralisation absolue, il y a d’innombrables nuances. Et la récente crise montre justement que les nations sont le dernier recours quand il s’agit de sauver le monde financier de son autodestruction. Ce ne sont ni la Commission, ni la BCE qui ont trouvé la solution, mais bien les Etats.

La ré-internationalisation, ce ne sont donc pas des Etats-nations repliés dans leur prêt carré. Ce sont des Etats-nations qui pensent à leur intérêt, sont responsables devant leurs citoyens, mais qui sont parfaitement capables de coopérer ensemble pour résoudre des crises qui ne peuvent être résolues que par une action commune, comme l’ont fait les Etats européens lors de la crise des subprimes.

En économie, un dirigisme national

L’alternative à la globalisation néolibérale peut donc être un dirigisme national. Un dirigisme dans le sens où les politiques reprendraient le contrôle des évènements, qu’ils abandonnent trop volontiers à des instances européennes (BCE, Commission) ou au marché (cours des monnaies, cours des matières premières agricoles, mouvements de capitaux, réglementation financière…). Ce dirigisme doit marquer un retour du politique au détriment du technique, renouvelant le contrat démocratique.

Mais pour pouvoir être effectif, le dirigisme politique devra se faire dans un cadre national, seul cadre permettant l’expression d’une volonté populaire démocratique. Nous aurons besoin de frontières pour que chaque pays puisse de nouveau exprimer sa volonté sans être trop contraint par des traités européens et internationaux qui agissent trop souvent comme des corsets trop serrés pour la démocratie. Les frontières commerciales, monétaires et financières sont le moyen de redonner une liberté au politique.

A l’international, le retour des nations

Le retour des nations, doit s’opposer au rôle grandissant des organisations technocratiques et au non démocratiques. Les hommes politiques doivent cesser de confier des pans entiers de leur responsabilité politique à des organisations non élues dont le jugement est de plus en plus contesté. Il n’est pas normal qu’après cette crise, ce soit toujours le comité Bâle 2 qui soit en charge de réfléchir aux nouvelles normes prudentielles. Les politiques doivent prendre cette responsabilité.

La ré-internationalisation des relations internationales, parce qu’elle s’oppose à une globalisation uniformisante, sera également une transformation des rapports entre les nations, qui s’opposera à l’occidentalisme obtus de Georges W Bush. Elle doit ouvrir la voie à un monde plus ouvert sur les autres, et respectueux de l’indépendance de chaque nation, qui ne seront pas sommées de choisir un camp, comme le Général de Gaulle le disait déjà il y a quelques décennies.

Au niveau européen, cela signifie une construction européenne souple, à la carte, où les coopérations ponctuelles entre Etats sont encouragées, quelques soient les configurations, au lieu de devoir passer sous les fourches caudines uniformisatrices de Bruxelles. Cette plus grande liberté donnée aux nations permettra sans doute de multiplier les projets, même s’il est vrai que le paysage européen en sera sans doute plus différencié. Une Europe diverse au lieu de l’absurde taille unique qui ne va à personne.

Parce que les nations sont le cadre naturel de l’expression du bien commun, c’est un retour des nations qui permettra de remettre le monde dans une direction plus favorable à l’intérêt général. Il sera donc essentiel que chaque nation sache renouveler le contrat national, souvent malmené par cette globalisation.

08.07.2009

Alain Juppé et Michel Rocard remplacent le gouvernement

Ignorant à nouveau son gouvernement, Nicolas Sarkozy a décidé de confier à deux anciens Premier Ministre la mise au point du grand emprunt annoncé il y a quelques jours. Pour le meilleur et pour le pire…

Un véritable emprunt ?

Je faisais partie des sceptiques lors de l’annonce par Nicolas Sarkozy de ce grand emprunt car j’avais l’impression qu’il s’agissait uniquement d’un emprunt pour combler les déficits courants, à la manière de l’emprunt Balladur. Finalement, il semble bien que cet emprunt serve à financer un nouveau plan de relance pour le début de l’année prochaine. Etant donné que j’avais critiqué la taille limitée du premier plan Français, il faut reconnaître que Nicolas Sarkozy semble se montrer pragmatique.

Néanmoins, tant que les détails ne sont pas connus, il est impossible d’évaluer précisément la pertinence du nouveau dispositif. Et plusieurs points semblent déjà inquiétants. Le fait d’attendre 2010 peut sembler surprenant vu que 2009 devrait être le pic de la récession. Il eut été souhaitable d’agir plus tôt, même si le choix d’attendre 2010 peut favoriser un rebond plus fort l’an prochain. On peut également se poser des questions sur le choix des animateurs, très orthodoxes, de la Commission

Les limites de la démarche

Comment interpréter la tribune assez incohérente publiée dans Le Monde par Michel Rocard, qui affirme qu’en votant pour la droite, les électeurs européens ont « voté pour que la crise continue » mais qui va finalement travailler pour cette droite qu’il critique... Il dénonce le manque d’investissement dans l’avenir et le manque de régulation des marchés alors qu’il a passé une bonne partie de sa vie à pousser la gauche vers une conversion assez radicale aux mécanismes de marché et à la déréglementation.

Mais surtout, et cela n’a guère été mis en avant, le choix d’une énième commission est un nouveau soufflet pour le gouvernement. À quoi peuvent donc servir les ministres de l’économie, du budget et plus encore, de la relance s’ils ne semblent même pas associés à la préparation d’un grand emprunt pour financer des investissements pour l’avenir du pays. Le président a encore réduit son gouvernement à pas grand-chose en montrant bien qu’il est le seul décisionnaire.

Le fait que ce grand emprunt serve à financer des dépenses d’investissement est une bonne nouvelle. En revanche, le timing et le choix de faire à nouveau plancher des « experts » en dehors du gouvernement révèle une bien curieuse conception de la République et du rôle du gouvernement.

Source : http://www.lefigaro.fr/economie/2009/07/06/04001-20090706...

http://www.lemonde.fr/opinions/article/2009/07/06/m-rocar...

20.07.2008

Une autre contribution à un plan pour une autre Europe

Jeudi, sur son blog Horizons, Malakine a lancé un très bon débat sur ce que pourrait être une autre Europe dans un papier très fouillé « Une contribution à un plan B pour l’Union Européenne ». Stimulé par cette initiative, voici ma contribution au débat :

Un constat commun

À dire vrai, nous partageons le même constat sur la construction européenne. L’Europe d’aujourd’hui souffre d’une triple carence : une carence démocratique, une carence de régulation et une carence de projet.

La carence démocratique est assez évidente. Nous sommes en face d’une construction dont les organes exécutifs permanents (Commission Européenne, BCE) sont non élus et irresponsables devant les peuples. Et on pourrait même contester en partie le caractère réellement démocratique d’un Parlement qui a la même majorité depuis 29 ans puisque sociaux-démocrates et démocrates-chrétiens gouvernent ensemble : la présidence du Parlement est ainsi confiée deux ans et demi à l’un des deux partis avant de retourner à l’autre… Pire, l’Europe d’aujourd’hui ne respecte même pas les votes populaires puisque les votes Français, Néerlandais et Irlandais sont complètement ignorés, et, quand ce n’est pas le Parlement qui se charge de défaire ce que les peuples ont fait, on somme les déviants irlandais de revoter !

La carence régulatrice est elle aussi évidente de la part d’un projet qui pousse le vice jusqu’à vouloir proclamer dans sa Constitution que « la concurrence libre et non faussée » est un objectif de l’Union. Comme si un (éventuel) moyen pouvait devenir une fin ! Comme l’ont fait remarquer Todd, Gréau ou Généreux, l’Europe est l’endroit du monde qui applique de la manière la plus dogmatique l’ultralibéralisme. Les Etats-Unis savent mettre de l’eau dans leur vin quand il s’agit de préserver leurs intérêts nationaux (voir la récente remise en question du contrat Airbus, qui prévoyait pourtant d’implanter une usine sur place). Le modèle de développement du Japon, de la Corée ou de la Chine montre bien l’importance du dirigisme étatique, comme l’a montré un récent rapport de la Banque Mondiale. Mais non, l’Europe laisse entrer tous les produits alors que la Chine impose toujours des droits de douane de 40% sur les automobiles… Et ce qui est encore plus choquant est que ce biais idéologique ultralibéral soit inscrit dans des traités, dont on se demande bien comment des politiques dits de gauche ont pu les accepter !

La carence de projet concret pour les citoyens est aussi flagrante. Le principal projet de l’Union semble être d’organiser toujours plus de transferts de pouvoir des Etats Nations à destination de la technostructure bruxelloise (qui a fait construire un deuxième Parlement à Bruxelles…). Et c’est bien ce qui était à l’œuvre avec la mise en place de l’euro. En 1992, certains partisans de l’Europe fédérale n’hésitaient pas à dire que l’euro n’était que le moyen de contraindre les peuples à construire l’Europe sur un modèle fédéral. Bien sûr, l’Europe a apporté une facilité de circulation bien concrète au sein de l’espace Schengen et l’euro facilite le commerce transfrontalier. Mais, d’autres projets (industriels ou environnementaux..) sont oubliés.

Les principes d’un plan B

Au point où en est arrivée la construction européenne, on peut se demander si la solution n’est pas d’envoyer les Rafale sur la Commission, le Parlement de Bruxelles et la BCE et reconstruire sur des ruines. Sans aller jusqu’à cet extrême, bien sûr, il est sans doute nécessaire de repenser complètement le projet européen pour répondre à ses carences.

Rendre l’Europe plus démocratique peut sembler un vœu pieu. Les eurobéats soutiennent la plupart du temps qu’il suffit d’accorder plus de pouvoirs au Parlement Européen, qui aurait une légitimité démocratique. Néanmoins, sa légitimité serait plus grande s’il y avait une alternance démocratique et surtout, on peut fondamentalement contester la légitimité d’une telle Assemblée pour représenter les peuples européens. Car fondamentalement, un Parlement doit représenter une nation pour être pleinement légitime et l’Europe n’en est pas une. Qui plus est, la carence démocratique vient surtout de l’exécutif, et donc pas du Parlement. Il faut donc y remédier en redonnant le pouvoir aux politiques.

Améliorer la régulation de l’Europe, c’est déjà reconnaître qu’il n’y a pas un niveau de régulation dogmatiquement souhaitable. Il revient aux peuples de décider du niveau de régulation qu’ils souhaitent voir exercer dans leur pays, puis leurs dirigeants peuvent parler du niveau de régulation dans une zone plus grande, comme l’Europe. Il convient par conséquent, comme le dit Malakine en citant Roland Hureaux, de « séparer le contenant du contenu » : les politiques européennes ne peuvent pas être prédéterminées à l’avance, qui plus est avec ce biais ultralibéral, alors que les excès du « laissez faire, laissez passer », pour reprendre la terminologie du Général, sont tous les jours plus criants.

Alors que le traité de Lisbonne, comme le TCE, complique toute coopération qui n’inclurait pas l’ensemble des 27, il faut créer de la souplesse dans le système, permettre à des pays d’expérimenter de nouvelles coopérations, qui pourront par la suite être reprises par les autres. Il y a beaucoup de domaines où l’Europe est un démultiplicateur pour nos nations. Sur beaucoup de sujets, l’action au niveau national a des limites que l’échelle européenne permet de transcender. Ce n’est qu’ensemble que nous pourrons mieux réguler le monde financier, développer des solutions pour mieux respecter la planète ou développer les Airbus de demain. L’Europe peut beaucoup apporter aux peuples européens si elle se décider de se focaliser sur les réalisations concrètes.

Une nouvelle Europe, politique, confédérale et flexible

Parce que le problème clé du déficit démocratique de la construction européenne vient de la nature technocratique de ses organes exécutifs (Commission, BCE), la solution n’est peut-être pas si compliquée. Dans les faits, le Conseil Européen des chefs de gouvernement et d’Etat est l’organe exécutif à la tête de l’Union. Mais, devant également assurer le gouvernement de leur pays, dans les faits, c’est bien la Commission Européenne qui assure le gouvernement de l’Union Européenne, avec un monopole de proposition des lois devant le Parlement.

La solution pourrait être de créer un Conseil Politique de l’Union (CPU), composé des Vices Premiers Ministres de l’ensemble des pays de l’Union Européenne. Ce CPU remplacerait la Commission de Bruxelles et deviendrait le nouvel exécutif de l’Union, sous le double contrôle (national et européen) des Chefs de gouvernement et d’Etat. Les membres de ce CPU siégeraient au moins la moitié du temps ensemble mais participerait néanmoins à la vie gouvernementale de leur pays deux jours par semaine, à la fois pour garder contact avec les réalités locales et aussi rendre compte de leurs décisions. Ainsi, dans chaque pays, dans chaque gouvernement, il y aurait un M.Europe qui serait responsable des décisions prises, et qui engagerait le gouvernement, qui ne pourrait plus alors rejeter sur la Commission la responsabilité de certaines décisions.

Très logiquement, la BCE deviendrait une simple administration qui proposerait une politique au CPU, qui déciderait alors de la politique à suivre, suivant ou pas, les avis de la BCE. Ainsi, les politiques reprendraient le contrôle de ce qui se passe à Bruxelles et Francfort. Cette reprise en main permettrait très largement de combler le déficit démocratique de la construction européenne. De manière à casser la technostructure bruxelloise, il serait sans doute profitable d’installer le CPU assez loin, pourquoi pas à Rome, puisque l’Italie, pays fondateur, n’est pas vraiment gâtée par la répartition des Institutions Européennes (contrairement à la France, l’Allemagne, la Belgique, les Pays-Bas ou le Luxembourg). Naturellement, un seul Parlement devrait subsister, à Strasbourg.

Loin du Moloch normatif et uniformisant, le projet européen doit à la fois mieux respecter les réalités nationales en permettant aux pays qui le souhaitent de ne pas participer à certains politiques de l’Union, sans avoir à modifier tous les traités pour le faire, comme cela se passe aujourd’hui. On pourrait imaginer que les projets européens qui occasionnent des transferts de souveraineté le soient sous la forme de délégation de souveraineté renouvelable sur une durée de 5 ans, pour correspondre au cycle parlementaire. Ainsi, les pays pourraient reprendre ce qu’ils ont confié s’ils le souhaitent. On peut objecter à cette proposition que l’Europe pourrait se détricoter en peu de temps. Je crois que la force d’attraction resterait forte et que le fait « d’en être » resterait important, surtout après cinquante années de politiques communes. Qui plus est, cela permettrait à de petits groupes de démarrer des politiques qui pourraient être étendues à d’autres pays par la suite, ce qui multipliera les projets de coopération.

Cette nouvelle Europe, si elle est radicalement différente de ce qui nous est proposé depuis longtemps, n’en semble pas moins crédible, une fois les résistances des eurocrates oubliées. Aux politiques, elle offre une reprise en main de la technostructure et une meilleure prise sur les évènements. Aux peuples, elle offre un visage démocratique, une vraie responsabilité, un meilleur respect de la volonté populaire et enfin, la capacité d’agir sur le projet européen.

Demain : Des projets concrets pour une autre Europe

06.07.2008

L’horreur européenne

Un article du Monde sur la « rupture européenne » de Nicolas Sarkozy révèle à la fois le fond de la pensée des « euro-béats » mais aussi la vision de la politique européenne du président de la République.

Le Monde est sans doute le meilleur représentant de la secte des « euro-béats », pour qui tout ce qui vient de Bruxelles est accepté sans question. Ce long article est donc extrêmement révélateur. C’est ainsi que le « non » de 2005 aurait « démonétisé » notre pays en Europe et que notre président aurait « effacé la tache du référendum en négociant un nouveau traité pour effacer la défunte Constitution ». Le résultat d’un vote démocratique est donc qualifié de « tache » sans la moindre autre forme de procès, ni même d’explication ou d’autocritique de l’Europe. On imagine ce que pense l’auteur du vote des Français… Sur l’OTAN, le journaliste justifie le retour par le fait de « se placer dans le courant dominant, plus en phase avec nos partenaires ». Le journaliste ose affirmer que Nicolas Sarkozy a « tiré un trait sur le mythe gaulliste du non-alignement Français ». Enfin, l’axe franco-allemand serait mort en 2003 lorsque notre opposition à la guerre en Irak fut mise en minorité dans l’Union.

Toutes ses remarques montrent bien le fond de la pensée des « euro-béats ». On voit bien que le vote populaire n’est respectable que s’il va dans leur sens. Ce respect à géométrie variable de la démocratie montre une vraie tentation totalitaire. Elle s’illustre bien par l’absence totale de remise en cause sur les nombreux référendums perdus, qui semblent vus comme des sautes d’humeur irrationnelles des peuples. Ce fatalisme à l’égard de la démocratie les pousse à vouloir « protéger » le projet européen des votes populaire, plutôt que de remettre en cause la direction actuelle de l’Europe. Le jugement à l’égard de l’OTAN est proprement incroyable : non seulement il n’y a pas d’autre argument que de faire comme les autres, mais en plus, il caricature de manière ridicule la politique gaulliste, qualifiée de « mythe ». Parler de « non alignement » est complètement faux puisque la France a toujours été alliée aux Etats-Unis. Le départ du commandement militaire de l’OTAN était uniquement la conséquence du refus des Etats-Unis e partager le pouvoir au sein de l’Organisation.

Cet article est également assez révélateur sur le rapport du Monde à Nicolas Sarkozy. Au global, une impression diffuse de sarkozysme en ressort, malgré quelques critiques. C’est ainsi que le président de la République irait dans la bonne direction en ayant renoncé à une certaine arrogance Française : on ne l’avait pas remarqué à Lisbonne... L’auteur souligne bien imprudemment qu’il respecte davantage les Institutions Européennes, ce qui semble totalement faux après ses récentes sorties contre la politique de la BCE et contre le Commissaire au Commerce. Enfin, il attribue sans vergogne le bénéfice du traité de Lisbonne ou de la libération des infirmières bulgares à notre président, cédant à la version officielle de l’Elysée. Les accords sur l’Union pour la Méditerranée ou les émissions sont présentés de manière très favorable à l’Elysée, étant donné que dans la réalité, c’est la France qui a cédé sur quasiment tout.

L’intérêt de cet article est de bien montrer le visage de cette Europe à bout de souffle, méprisante à l’égard du vote populaire, boursouflée de suffisance et de certitude, au point de refuser tout débat un tant soit peu rationnel. Heureusement, la fin du cycle semble proche : les Européens attendent une autre Europe.

Source : http://www.lemonde.fr/europe/article/2008/07/01/la-rupture-europeenne-de-nicolas-sarkozy_1064793_3214.html#ens_id=1057332