10.09.2010
Affaire Tapie : Sarkozy dans les pas de Mitterrand
Bernard Tapie devrait incessamment toucher plus de 200 millions d’euros de l’Etat suite à sa plainte contre le Crédit Lyonnais dans l’affaire Adidas. Il s’agit probablement d’une des affaires d’Etat les plus scandaleuses de notre pays, impliquant potentiellement deux gouvernements.
Et si Tapie avait bénéficié d’une faveur en 1993 ?
Imaginez une personne qui vend son appartement et qui apprend que près de deux ans plus tard, la personne à qui elle l’a vendu, qui a tout rénové, le revend avec une forte plus-value. Le premier vendeur entame alors une procédure judiciaire pour récupérer une partie du bénéfice fait par son acheteur. Cela paraît absurde ? C’est pourtant exactement ce que Bernard Tapie demande au Crédit Lyonnais, comme je l’avais détaillé dans deux papiers écrits en 2008.
Le point de départ de cette affaire est tout simplement aberrant. Jamais la demande de l’ancien ministre de François Mitterrand n’aurait dû être examinée. En outre, les circonstances de la vente d’Adidas au Lyonnais début 1993 sont extrêmement suspectes. Le ministre est exsangue financièrement, il n’a pas réussi à relancer Adidas qui fait des pertes historiques en 1992. Pourtant, il parvient à vendre sa participation à un prix qui lui permet de faire une opération blanche.
Et comme c’est une banque publique qui a racheté les titres, on peut légitimement soupçonner une intervention de l’Etat (à un mois d’élections législatives où la gauche était sûre de perdre) pour remettre d’aplomb un soutien du président de l’époque. Si le prix n’a pas été justement évalué en 1993, il était plus sûrement surévalué que sous-évalué… Les circonstances indiquent tout de même un conflit d’intérêt majeur quand l’Etat rachète une entreprise à un ministre en difficulté !
Une plainte totalement illégitime
Mais là où l’on tombe dans l’absurde, c’est quand en 1995, l’homme d’affaire cherche à récupérer une partie du profit fait par le Crédit Lyonnais dans la vente d’Adidas à Robert Louis Dreyfuss fin 1994. En effet, alors qu’il avait vendu l’entreprise 315 millions en février 1993, celle-ci est rachetée 700 millions en novembre 1994. Sauf qu’entre temps, ce dernier a réussi là où Bernard Tapie a échoué, à savoir redresser la marque aux trois bandes. La bourse la valorisera 1,6 milliards fin 1995.
Mais du coup rien ne légitime que Bernard Tapie récupère une partie du bénéfice empoché par le Crédit Lyonnais fin 1994. Après tout, la banque n’a pas réclamé une partie du pactole encaissé par Robert Louis Dreyfuss fin 1995 ! Quand le ministre vend son entreprise, celle-ci est en mauvais état car il n’a pas su la relancer. Rien ne justifie qu’il demande à récupérer une partie des bénéfices faits par le Crédit Lyonnais après que la banque ait trouvé le bon dirigeant pour Adidas.
C’est pour cela qu’il est extrêmement choquant que l’Etat ait choisi une procédure qui a donné raison à Bernard Tapie en sachant que ce dernier avait perdu en Cour de Cassation et que les personnes chargées de juger ont été nommés par l’Etat. Qui plus est, les soupçons deviennent encore plus légitimes quand on constate que l’homme d’affaire avait lourdement soutenu Nicolas Sarkozy lors de la campagne de 2007, n’hésitant pas à attaquer sévèrement la candidate socialiste.
On ne saura sans doute jamais le fin mot de l’histoire. Mais cette vente d’Adidas au Crédit Lyonnais a sans doute provoqué deux des plus grandes affaires d’Etat de la Cinquième République, que ce soit avec la vente très suspecte de février 1993 puis avec cet arrangement, extraordinairement suspect également.
10:55 Publié dans Actualités, Parti Socialiste, Sarkozy, Société | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : bernard tapie, françois mitterrand, adidas, crédit lyonnais, nicolas sarkozy
24.11.2008
Le scandale Tapie : et si l’Etat ne lui devait pas un centime ?
Et si nous étions trop indulgents à l’égard de Bernard Tapie ? Si une majorité de Français est assez sévère avec le choix de la procédure et le montant de l’accord, en revanche, presque personne ne remet en cause le bien-fondé pourtant très contestable de toute cette affaire.
Bernard Tapie est formidable. Il se fait passer pour une pauvre victime, victime du Crédit Lyonnais qui a tiré les bénéfices de son investissement dans le Crédit Lyonnais à sa place, et victime d’une procédure judiciaire qui a duré quinze années. Pourtant, il faut tout de même rappeler que c’est lui-même qui a déclenché la procédure en 1995, plus de deux ans après la vente d’Adidas, suite au rachat de l’entreprise par Robert Louis-Dreyfus avec un confortable bénéfice pour le Lyonnais, qui avait plus que doublé sa mise en moins de deux années. Un simple rappel des faits montre à quel point la demande de l’ancien ministre de François Mitterrand est extravagante.
En juillet 1990, Bernard Tapie rachète Adidas pour 1,6 milliards de francs, qu’il emprunte intégralement auprès d’une filiale du Crédit Lyonnais, alors entreprise publique. À l’époque, l’entreprise se porte mal, elle perd de l’argent et se fait tailler des croupières par Nike et Reebok. Si Bernard Tapie démarre la restructuration de l’entreprise, il faut noter que deux ans après sa prise de contrôle, Adidas bat un record avec 500 millions de perte sur la seule année 1992, sanctionnant la gestion déficiente de celui qui est alors également ministre de la ville. Le groupe Tapie, qui a eu les yeux plus gros que le ventre, donne donc fin 1992 un mandat à sa banque, le Crédit Lyonnais, pour vendre Adidas pour 2 milliards (le prix de vente augmenté des intérêts financiers pour que l’opération soit blanche).
Il faut noter qu’il est déjà ambitieux de vouloir vendre Adidas plus cher qu’il ne l’a racheté alors que la conjoncture s’est retournée entre temps, que les bourses ont baissé, et que l’entreprise enregistre son pire résultat en 1992, avec des pertes abyssales. Un mois avant la défaite de la gauche aux législatives, mi-février 1993, un accord est trouvé avec un groupe d’investisseurs derrière lequel se cache en fait le Crédit Lyonnais. Quand on met l’ensemble de ces faits bout à bout, on peut sans doute davantage soupçonner que l’entreprise publique a payé sur le moment plus cher qu’elle ne l’aurait dû plutôt que pas assez cher… Après tout, l’entreprise publique ôte une sérieuse épine du pied du ministre sur lequel François Mitterrand compte pour détruire Michel Rocard aux élections européennes de 1994.
Robert Louis-Dreyfus prend la direction de l’entreprise début 1993 et se révèle être un patron particulièrement efficace puisqu’il en redresse tellement rapidement les résultats qu’il se permet de racheter Adidas 700 millions d’euros fin 1994 aux investisseurs qui l’avaient acheté 315 millions début 1993. Un an après, Adidas est valorisé 1,68 milliards lors de son introduction en bourse. C’est après la transaction de fin 1994 que Bernard Tapie se réveille et demande une part du gâteau au Crédit Lyonnais, qui vient de réaliser un beau bénéfice. Cette demande est encore plus aberrante que celle d’un propriétaire qui aurait vendu son appartement et qui demanderait au vendeur de partager les bénéfices qu’il a fait en vendant deux ans après ! Pire, dans le cas présent, la hausse de la valeur est la conséquence de la gestion de M.Louis-Dreyfus. Enfin, le Crédit Lyonnais n’a pas cherché à récupérer une partie des bénéfices fait par ce dernier lors de l’introduction en bourse, réalisée moins d’un an après la vente d’Adidas…
La réalité de cette affaire est doublement choquante : outre la procédure choisie et le montant incroyable de l’indemnité versée à Bernard Tapie, sans doute sous les auspices de l’Elysée, il n’y avait probablement même lieu de lui verser le moindre centime.
10:55 Publié dans Actualités | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : bernard tapie, adidas, crédit lyonnais, françois mitterrand
11.09.2008
L’affaire Tapie est-elle une affaire d’Etat ?
Alors qu’hier, Bernard Tapie et Jean Peyrelevade ont été entendus par la Commission des finances de l’Assemblée Nationale, la polémique fait rage sur le résultat de la procédure arbitrale dont a bénéficié Bernard Tapie. S’agit-il d’une affaire d’Etat ?
L’intervention de l’ancien président du Crédit Lyonnais a permis de re-préciser l’historique de cette affaire. En juillet 1990, l’homme d’affaires achète 80% de l’équipementier sportif pour 244 millions d’euros grâce à un emprunt contracté auprès d’une filiale du Crédit Lyonnais, puis les 15% restant six mois plus tard. Mais devant son incapacité à redresser le groupe et rembourser son emprunt, il est contraint de céder Adidas à un consortium dont fait partie le Crédit Lyonnais en février 1993 pour 315 millions. La banque se retrouve dans la position contestable de mandataire et acheteur dans la vente. Il faut noter que cet accord a lieu alors que Bernard Tapie est ministre d’un gouvernement qui n’en a plus que pour quelques semaines puisque les socialistes subissent une déroute historique le mois suivant. Robert Louis Dreyfus prend alors la tête de l’entreprise et s’inspire des méthodes de Nike pour la redresser.
En décembre 1994, c’est ce dernier qui reprend le contrôle d’Adidas pour 700 millions d’euros, permettant au Crédit Lyonnais d’empocher une forte plus-value. En juillet 1995, Bernard Tapie demande que le Crédit Lyonnais lui rétrocède une partie de sa plus-value. Pour l’anecdote, l’introduction en bourse d’Adidas à la fin 1995 valorise l’équipementier à plus de 1,6 milliards, sans que la banque ne réclame une part de la plus-value… L’audition de Jean Peyrelevade, alors patron de la banque a permis de préciser plusieurs choses importantes pour le dossier. Tout d’abord, le groupe Tapie était à court d’argent fin 1992, et était donc dans la nécessité de vendre son principal actif, Adidas. Ensuite, l’équipementier sportif n’était absolument pas redressé à ce moment-là puisque c’est Robert Louis Dreyfus qui a été l’acteur de ce sursaut, qui explique, seul, le redressement de la valeur de l’entreprise.
La demande de Bernard Tapie, qui le sauve de la faillite, est donc jugée totalement illégitime par l’ancien président du Crédit Lyonnais qui souligne que cela reviendrait à ce que les anciens actionnaires d’Alstom demande à l’Etat de partager le bénéfice qu’il a fait en redressant l’entreprise. Mais outre la probable illégitimité de la demande, se pose également le problème de la procédure choisie, dont beaucoup de juristes soulignent les aspects exceptionnels, pour ne pas dire plus. Le Canard Enchaîné fait une chronique très suspecte de cette affaire en soulignant que l’Etat, par la voix de Christine Lagarde, a fortement poussé à une telle conclusion, qui n’était pas forcément ce que tout le monde souhaitait, comme le montre la démission d’un administrateur du CDR.
Du moment que l’Etat est intervenu, se pose la question du pourquoi. Christine Lagarde a souligné que la procédure n’avait que trop duré, mais cet argument est davantage valable pour Bernard Tapie. En outre, il est pour le moins paradoxal que l’Etat accorde une médiation très favorable au plaignant après avoir gagné un appel en cour de cassation. Pire, les 45 millions d’euros de préjudice moral représentent une somme assez incroyable quand on la compare au 45 mille euros accordés aux victimes de l’amiante. Mais surtout, comment ne pas voir dans l’accélération de cette affaire judiciaire, quelques mois après l’élection de Nicolas Sarkozy, une influence politique ? Cette interprétation est d’autant plus plausible que le plaignant avait bruyamment apporté son soutien au futur président de la République.
Bref, on ne saura sans doute jamais le fin mot de l’histoire. Outre la probable affaire d’Etat que représentait la vente d’Adidas par un ministre à une banque d’Etat, on peut suspecter une deuxième affaire d’Etat dans cet arrangement un peu trop à l’amiable. Mais nous en resterons sans doute aux seuls soupçons.
Source : http://www.lemonde.fr/web/son/0,54-0@2-3224,63-1093808@51...
http://www.lemonde.fr/politique/article/2008/09/04/de-l-a...
http://www.lemonde.fr/societe/article/2008/09/09/affaire-...
10:55 Publié dans Actualités, Sarkozy | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : tapie, peyrelevade, adidas, crédit lyonnais, lagarde, sarkozy



