10.09.2011

Vers un nouveau 1958

Comment aboutir à un véritable changement de politique ? Il semble aujourd’hui clair que ni le PS, ni l’UMP ne pourront l’apporter. Ses deux écuries d’egos désidéologisées devront être balayées. Il faudra des circonstances bien particulières qui se rapprochent singulièrement…

Les ambigüités des crises

La nature humaine est prudente et relativement conservatrice. C’est ce qui avait permis à Pétain de prendre le pouvoir en juin 1940. C’est ce qui a permis de prolonger l’expérience de la 4ème République. C’est ce qui a fait persister Hoover dans l’erreur lors de la Grande Dépression de 1929, laissant tomber le système bancaire et poussant un quart de la population des Etats-Unis au chômage. Mais dans ces trois cas, à un moment, le pays s’est redressé et a changé de direction.

Ce qu’il faut noter ici, c’est qu’il a fallu atteindre des abysses de désolation morale, politique ou économique pour provoquer le sursaut. Quand la crise est trop bénigne, finalement, l’envie de changement se tarit, malgré tout ce qui peut indiquer qu’il faut changer. C’est sans doute ce qui s’est passé en 2008. Tirant en partie les leçons de la crise de 1929, les dirigeants de la planète ont sauvé les banques, évitant, temporairement, que la crise ne se transforme en dépression.

Mais du coup, l’envie de changement a faibli. L’agenda du G20 est désespérément dérisoire. Comme le souligne Morad El Hattab, nous sommes revenus aux travers du passé. Néanmoins, la situation est en train de changer. Pour vouloir le changement, il faut que les citoyens préfèrent les incertitudes et la peur qu’engendre naturellement ce changement au statut quo. Il faut donc un profond rejet de la situation présente pour que les peuples veuillent renverser la table.

Vers le renouveau

Nous approchons sans doute de ce moment. Bien sûr, le débat sur la dette est un habile moyen de chercher à rassembler les citoyens autour d’une politique de statut quo. Mais depuis trois ans, le message envoyé aux citoyens est limpide : le système économique et institutionnel (en Europe) est profondément dysfonctionnel. Il est non seulement injuste (une petite minorité en profite), mais aussi instable (nous allons de crises en crises) et inefficace (absence de croissance).

Les preuves s’accumulent. Les banques sont sauvées sans qu’on leur demande des comptes. On habille des plans d’aide aux créanciers d’un pays en pseudo plan d’aide aux pays, en saignant les citoyens et en assumant les risques des banques. Et en France, le gouvernement pousse la bêtise jusqu’à faire voter un chèque de 15 milliards d’euros pour les créanciers de la Grèce qui ne sera pas remboursé en même temps qu’un plan d’économie de 12 milliards.

Et les citoyens constatent tous les jours le deux poids deux mesures entre eux et les grandes entreprises, qui continuent d’afficher une santé insolente, comme le montre l’augmentation de 10% des profits du CAC 40 sur le premier semestre. Bref, depuis trois ans, jour après jour, le système démontre son inanité. Et il est intéressant de constater une évolution dans le discours de certains journalistes (Jean-Michel Apathie) qui en viennent à reprendre une partie de notre diagnostic.

Armons-nous de patience. Le moment approche où le système va s’effondrer. La crise économique sera au PS et à l’UMP ce que la guerre d’Algérie a été à la 4ème République. Et là, les petits d’aujourd’hui pourront brusquement devenir grand. Le gaullisme pourra encore venir en aide à la France.

31.01.2011

Croissance : divergences anglo-saxonnes

D’un côté, une baisse surprise de 0.5% du  PIB au 4ème trimestre en Grande-Bretagne, faisant craindre une rechute. De l’autre, une croissance en hausse aux Etats-Unis (3.2% en rythme annuel). Les différences de politique économique se traduisent très concrètement.

Les Etats-Unis importent Keynes

Les chiffres étasuniens ne sont pas neutres. La croissance outre-Atlantique a atteint 2.9% en 2010, effaçant donc totalement la récession de 2.6% en 2009. Bien sûr, le chômage reste à un niveau historique (même s’il a légèrement baissé, à 9.4%), mais avec des prévisions de croissance relevées à 3% ou plus pour 2011, les Etats-Unis semblent s’en sortir. Le contraste avec la zone euro est frappant puisque son PIB restera encore sensiblement inférieur à celui d’avant crise à la fin de 2011…

Il faut dire que Washington ne lésine pas sur les moyens budgétaires pour relancer l’économie. Le déficit public, à 8.9% du PIB en 2010, devrait se creuser plus encore en 2011 du fait de l’accord récent entre républicains et démocrates pour prolonger les baisses d’impôts de Georges Bush contre l’extension d’un certain nombre de bénéfices sociaux, notamment pour les chômeurs. Si la croissance va en profiter, les déficits et la dette vont le faire également.

La Grande-Bretagne importe Hoover

Il y a quelque chose de cocasse à voir les Etats-Unis s’inspirer en partie de l’économiste anglais Keynes (même si la nouvelle école keynésienne était opposée au maintien des baisses d’impôt pour les plus riches) alors que la Grande-Bretagne a mis en place un plan de rééquilibrage des finances publiques sauvage, qui devrait entraîner la suppression d’un demi-million d’emplois publics ! Londres semble finalement s’inspirer du président Hoover qui, en combattant les déficits, a amplifié la Dépression.

A ce titre, la baisse du PIB du 4ème trimestre est très inquiétante, comme le rapporte bien Yann, car on ne voit pas bien quels pourraient être les ressorts de la croissance britannique dans les années à venir étant donné les coupes à la hache dans les budgets publics. Et la hausse massive de la TVA va plus encore réduire le pouvoir d’achat des ménages qui souffrent déjà d’une hausse des salaires nettement inférieure à l’inflation sur l’année 2010 (2.2% contre 3.7%).

Bien sûr, certains ne manqueront pas d’utiliser ce cas pour agiter les risques d’une sortie de l’euro. Pourtant, c’est bien la dépréciation de la livre qui a permis de relancer temporairement l’économie britannique. Le problème est qu’une fois cette aide passée, une austérité mortifère s’ajoute à tous les déséquilibres fondamentaux du Royaume (désindustrialisation massive, concurrence commerciale déloyale, financiarisation excessive…).

 En aucun cas les Etats-Unis ou la Grande-Bretagne ne représentent des exemples dont la France devrait globalement s’inspirer. En revanche, la radicalité de leurs choix économiques (bons parfois, mauvais souvent) en fait des cas d’étude particulièrement intéressants.

30.07.2010

Ce que les réponses à la crise disent des priorités de nos sociétés

La crise que nous traversons est un immense révélateur des priorités que suivent nos sociétés. Jamais n’ont été exposés aussi crûment les privilèges des banques et des grandes entreprises par rapport aux citoyens. Nouvel exemple donné par The Economist.

De la politique budgétaire et monétaire

Lors d’une crise, plusieurs réponses sont possibles pour l’Etat. Le premier réflexe est souvent une baisse des taux d’intérêt. Cette baisse a plusieurs conséquences. La première est de gonfler les marges bénéficiaires des banques. En effet, ces dernières peuvent emprunter à court terme auprès de la banque centrale (1% ou moins aux Etats-Unis et dans la zone euro) pour ensuite prêter à plus long terme aux particuliers, aux entreprises ou aux Etats en empochant la différence.

Les premiers bénéficiaires des baisses de taux sont donc clairement les institutions financières. Et si les banques centrales sont toujours promptes à baisser les taux en cas de baisse des marchés, c’est parce que les marges supplémentaires ainsi dégagées permettent de compenser en partie les pertes des banques sur les marchés. Bien sûr, les particuliers, les entreprises et les Etats peuvent aussi y gagner si les taux longs ont tendance à baisser (ce qui est souvent le cas).

Les plans de relance budgétaire ont en général un bénéfice plus large pour la société. Les baisses d’impôt profitent aux bénéficiaires mais elles ont tendance à n’être que très partiellement dépensées, ce qui limite grandement l’efficacité de ces mesures. Les économistes préfèrent en général les dépenses d’investissements, qui ont l’avantage de ne pas être récurrentes, et qui ont un effet direct sur l’emploi et l’activité, comme on a pu le constater aux Etats-Unis.

Ici le bénéfice est plus largement distribué. Les citoyens bénéficient de l’amélioration du marché de l’emploi. Si le taux de chômage reste à un haut niveau aux Etats-Unis, il a cessé de progresser et a même entamé une légère baisse. L’amélioration du climat économique profite directement à l’ensemble des entreprises qui voit leur activité dynamisée par l’intervention de l’Etat ainsi qu’à l’ensemble des banques qui voient les remboursements de leurs prêts stabilisés.

La priorité donnée à la finance

Les réponses à cette crise traduisent bien les priorités (conscientes ou inconscientes) de nos dirigeants. Aux Etats-Unis, l’Etat a mobilisé autant d’argent pour sauver les banques que l’économie (environ 800 milliards de dollars), ce qui démontre l’importance démesurée et déraisonnable du secteur financier. Beaucoup s’étaient émus à l’automne 2008 du fait que l’Etat sauvait les banques sans rien faire (ou presque) pour les ménages qui voyaient leur maison saisie, révélant une priorisation proprement inhumaine.

En effet, comment ne pas être révolté par un système où les banques, pour faire des profits supplémentaires, ont accordé des prêts extravagants à des individus et que le retournement du marché a rendu insolvables, puis que ces derniers soient sanctionnés par la perte de leur logement alors que les banques sont sauvées sans quasiment la moindre sanction. Dans quelle société vivent les Etasuniens pour accepter une telle injustice ?

Pire, après une phase où les Etats ont cherché à plus ou moins relancer l’économie en ouvrant les vannes de la dépense budgétaire, nous entrons dans une seconde phase où les Etats ont choisi l’austérité budgétaire pour réduire les déficits et chercher à maîtriser un endettement qui a explosé. En parallèle, la politique monétaire devrait rester très accommodante pour contrebalancer l’effet dépressif qu’auront les politiques budgétaires dans les prochaines années.

Mais le résultat d’une telle politique est un nouveau blanc-seing pour la finance, qui va profiter d’un financement à très bon marché pour de nombreuses années, après avoir été secouru à coup de milliards alors que les citoyens, qui n’étaient pas responsables de la crise, après avoir souffert de ses conséquences (chômage, pouvoir d’achat) vont souffrir d’une politique budgétaire restrictive  dans les années à venir. Décidemment, les banques gagnent toujours à la fin.

Un peu de recul permet de percevoir cette injustice fondamentale d’un système qui ne sert que les intérêts des banques et des grandes entreprises, qui seront toujours secourues par l’Etat en cas de besoin et des citoyens qui se retrouvent à payer la note de leurs erreurs.

23.02.2010

Les néolibéraux ont gagné une bataille…

C’est tout le paradoxe de cette crise. D’une part, les travers de la globalisation néolibérale ont été exposés comme jamais, et font même la une des média (une de l’Express cette semaine). De l’autre, loin de faire avancer une autre politique, c’est l’agenda néolibéral qui semble triompher.

Une bataille gagnée

En effet, quand on examine l’actualité aujourd’hui, que constate-t-on ? Les institutions financières semblent tout aussi libres qu’avant la crise. La profitabilité des banques remonte en flèche (Goldman Sachs, BNP Paribas), des bonus indécents continuent à être versés, de nouvelles innovations financières (les dark pools) continuent d’être imaginés par les fertiles cerveaux de la finance pour échapper à toute réglementation et augmenter encore et toujours la rentabilité des placements.

La déconnexion entre la sphère financière et l’économie réelle atteint des sommets inédits, et pourtant, rien ne bouge. Comme le demandait The Economist à l’automne 2008 en une, le système a été sauvé mais pas changé. Les déréglementations financières, commerciales et monétaires n’ont pas été remises en cause. Les dénonciations des bonus et des paradis fiscaux n’ont pas été suivies d’effet. Pire, les nouvelles normes prudentielles sont dans les mains des banques…

Et après avoir été sauvés par les Etats, les marchés se retournent contre eux en spéculant sur les dettes publiques, dont le récent dérapage est la conséquence des plans de sauvetage ! Du coup, dans la grande majorité des pays développés, on ne parle plus que de coupes dans les dépenses publiques pour équilibrer des budgets mis à mal par la crise. Au final, cette crise pourrait bien paradoxalement aboutir à un retrait de l’Etat alors que c’est son absence qui en est responsable…

Une guerre qui sera perdue

Bref, à court terme, et jusqu’à la prochaine crise, ce sont les néolibéraux qui ont gagné la bataille, comme on pouvait malheureusement l’imaginer. Mais cette victoire sera de courte durée, pour deux raisons. Tout d’abord, l’ensemble des déséquilibres de l’économie mondiale n’ont pas été traités. La dérive d’un capitalisme actionnarial qui vampirise l’économie réelle, les ravages de l’anarchie commerciale qui déprime les revenus et fait s’envoler les hauts salaires et les excès de la finance continuent.

Résultat, tous les ingrédients pour une nouvelle crise se mettent en place. La question n’est pas de savoir si elle aura lieu, mais quand. Deux ans, dix ans ? Il est trop tôt pour le savoir. L’avantage est que cette troisième crise (il y a aussi eu la bulle Internet) devrait achever de discréditer les tenants de l’ordre établi dont on verra bien que les solutions n’étaient que de la poudre aux yeux. Une nouvelle crise devrait favoriser l’émergence d’une véritable alternance démocratique.

Car les peuples sont en colère, à juste titre, contre les excès de la globalisation néolibérale. L’image d’un système où les profits sont privatisés et les pertes collectivisés (comme même The Economist le reconnaissait), où les erreurs d’hier ne sont pas prises en compte et où les inégalités deviennent toujours plus indécentes est gravé dans toutes les mémoires aujourd’hui. Tous les médias se sont fait l’écho, et se font encore l’écho, des excès d’un système qui n’est qu’en sursis.

Les néolibéraux ont bien gagné la bataille de cette crise, faute de politiques porteurs d’une véritable alternative. Mais la prise de conscience des citoyens fait que demain, quand une nouvelle crise aura lieu, ce système monstrueux sera balayé comme jadis Roosevelt l’avait fait.

11.02.2009

Cette anarchie néolibérale qui détruit l’économie réelle

Les néolibéraux eux-mêmes parlent du processus de destruction créative de l’économie de marché. Mais pendant les Trente Glorieuses, cette caractéristique était compensée par un certain nombre de règles dont la remise en cause depuis 30 ans a libéré la violence destructive du capitalisme sauvage.

La crise la plus violente depuis 80 ans

3 millions de chômeurs de plus aux Etats-Unis en 1 an, avec un taux de chômage qui passe de moins de 5% à 7,6% en 12 mois. Des millions de ménages qui perdent leur maison faute de pouvoir rembourser des emprunts qu’ils n’auraient jamais dû souscrire. En Espagne, un taux de chômage qui bondit de 8 à 14% en 18 mois et un effondrement du marché immobilier. En France, un chômage qui monte à une vitesse inédite. En Allemagne, le PIB qui baisse en rythme annuel de plus de 6% au 4ème trimestre. En Irlande, une chute de 5% du PIB en 2009 et 10% de déficit budgétaire…

Et la situation n’est guère plus glorieuse en Asie. Même la Chine, malgré ses 6,8% de croissance en 2008 a sans doute stagné au 4ème trimestre, en partie sous l’effet de la baisse de ses exportations. Pire, les autres pays asiatiques se sont véritablement effondrés suite à la diminution brutale de leurs exportations (-35% pour le Japon sur le seul mois de décembre). Résultat, au dernier trimestre, le PIB japonais a reculé de 10% en rythme annuel (et 21% en Corée du Sud). La violence de la récession est encore plus dramatique dans les pays émergents où elle jette des millions de personnes dans la misère.

Pourquoi cette crise est plus violente ?

Bizarrement, peu de gens se demandent réellement pourquoi cette crise est aussi violente. Comment croire en effet que seuls les excès des traders et d’une partie du marché immobilier Américain ont pu abattre aussi brutalement l’économie mondiale ? Il semble évident que des mécanismes du nouveau système économique ont joué un rôle prépondérant, les subprimes n’ayant été que l’allumette qui a allumé la poudre. C’est bien la déréglementation commerciale, monétaire et financière est responsable de cette crise.

En effet, la violence de l’ajustement des marchés est permise par cette déréglementation. Et comment ne pas voir que plus nous dérégulons, plus les crises sont violentes et fréquentes, contrairement aux Trente Glorieuse ? Comment ne pas comprendre que la déréglementation financière a permis aux actionnaires et aux marchés de prendre le pouvoir dans les entreprises, poussant toujours plus loin les exigences de rentabilité qui entraînent délocalisations, chômage et baisse du pouvoir d’achat ?

Les Etats-Unis et la Grande-Bretagne ont compensé en s’endettant au-delà de toute mesure. Il faut savoir par exemple que la dette des ménages de ces deux pays est passée d’environ 65% du PIB en 1997 à 100% en 2007 alors que leur PIB a augmenté de 33% en dix ans : la croissance américaine et britannique a été faite à crédit ! Parallèlement, le gonflement démesuré de la bulle financière fait qu’il devient toujours plus difficile de compenser son éclatement. La sphère financière vampirise l’économie réelle en temps normal pour supplier son aide quand elle s’effondre, victime de ses propres excès, qu’elle ne peut assumer.

En revenant au capitalisme sauvage d’il y a un siècle, nous avons réveillé la bête brutale qui sommeille dans l’économie de marché. La bonne nouvelle est que nous connaissons les recettes pour la domestiquer à nouveau. La mauvaise est que les dirigeants politiques ne semblent pas tous partisans de le faire…

Source : OCDE, « La trahison des économistes », Jean-Luc Gréau, Gallimard

10.02.2009

La crise de l’anarchie néolibérale

La crise actuelle n’est pas seulement la conséquence des excès des subprimes ou du comportement individuel de quelques traders. Elle est la conséquence directe des excès de la déréglementation.

Aux racines du mal : une triple déréglementation

À partir des années 70, les structures économiques relativement rigides issues de l’après-guerre ont été démantelées par les tenants d’une liberté économique sans limites. Ils sont parvenus à mettre en place une triple déréglementation, monétaire, commerciale et financière, liée par l’idéologie et des intérêts croisés. La libéralisation financière pousse ainsi celle du commerce puisque les multinationales qui investissent à l’étranger cherchent ensuite à exporter. La libéralisation monétaire pousse la libéralisation financière pour permettre aux entreprises de se couvrir contres les évolutions erratiques du cours des monnaies.

On oublie aujourd’hui le rôle fondamental de la fin de la convertibilité du dollar en 1971, qui a accéléré la financiarisation de l’économie (le marché des devises est le premier au monde). Puis, les accords commerciaux se sont multipliés pour démanteler les barrières douanières et assurer une circulation la plus libre possible des biens. Enfin, les années 80 ont vu une accélération de la déréglementation financière jusqu’à ce que les échanges financiers soient 50 fois plus importants que ceux de marchandises.

Les trois conséquences de la déréglementation

La déréglementation a eu trois conséquences. La première a été un gonflement incontrôlé de l’endettement (des ménages et des Etats,), permis par le manque d’encadrement des pratiques financières. Les institutions financières peuvent créer toujours plus de monnaie par rapport à leurs capitaux, que ce soit par l’effet de levier, qui permet de prêter ou placer davantage que ce qui est autorisé (par le hors bilan) ou la titrisation (qui permet de sortir le risque du bilan). Les excès de cette libéralisation sont particulièrement bien illustrés par les excès du marché de l’immobilier subprimes aux Etats-Unis, que Paul Jorion décrit si bien.

La deuxième conséquence est une amplification radicale du caractère cyclique de nos économies et la multiplication des crises. Nous vivons dans un monde économique de plus en plus instable : krach boursier en 1987, crise économique du début des années 90 (conséquence d’une bulle immobilière), crise asiatique de 1997, bulle Internet de 2001, subprimes en 2007. Et du fait de la libéralisation, la contagion est plus rapide et les crises sont plus violentes. Le repli de la régulation laisse mieux apparaître le caractère exagérément cyclique du marché, exubérant à la hausse comme à la baisse.

La troisième conséquence est une hausse des inégalités. Le libre-échange non régulé des pays développés avec les pays émergents provoque une déflation salariale et une hausse du chômage. Le système actuel ne profite au mieux qu’à 10% de la population. Et la hausse des inégalités se retrouve également dans la soumission accrue des entreprises au diktat du marché. Enfin, cette inégalité transparaît dans le rapport entre les entreprises et les citoyens puisque les premières s’accaparent une part toujours plus grande de la richesse au détriment des salaires, preuve que déréglementation ne rime pas forcément avec concurrence.

Pire, les trois conséquences de la déréglementation se renforcent entre elles. En effet, c’est bien la hausse des inégalités aux Etats-Unis qui a provoqué la catastrophe des subprimes puisque les ménages modestes ont compensé par l’emprunt la baisse de leur pouvoir d’achat à cause à la déréglementation financière. Et c’est la déréglementation monétaire et financière qui pousse les pays d’Asie à engranger des excédents colossaux pour se protéger des marchés, créant d’énormes déséquilibres financiers mondiaux.

Une guerre sémantique et philosophique

De manière intéressante, les tenants du système ont gagné une partie de la bataille en parvenant à qualifier la destruction de la réglementation économique issue de l’après-guerre des beaux noms de mondialisation, globalisation ou déréglementation. En effet, comment être contre ces termes, porteurs de valeurs positives ? Notre combat idéologique passera également par les mots et il nous revient de qualifier ce qu’est vraiment cette évolution de ce capitalisme sauvage : la loi de la jungle, la loi du plus fort ou l’anarchie néolibérale.

Pire, certains ont réussi à faire passer ce retour en arrière pour moderne. Il s’agit d’une arnaque incroyable tant cette idéologie tend à revenir au capitalisme sauvage du tournant du siècle, celui d’avant les grandes conquêtes sociales. En quelque sorte, pour reprendre Paul Jorion, il s’agit d’une volonté de retour du capitalisme à l’état de nature, d’un déni de tout ce qui fait l’humanité, l’abandon du processus de civilisation où le bien commun et la solidarité l’emportent sur les calculs égoïstes individuels.

Quelques économistes darwiniens ont vendu l’idée que la somme des égoïsmes correspond à l’intérêt général et qu’une main invisible bienveillante veille sur le marché pour promouvoir le « laissez faire » et le « laissez passer ». La crise leur fait perdre une bataille, mais ils n’ont pas encore perdu la guerre…

31.12.2008

Le président qui se croyait à Hollywood

Nicolas Sarkozy vient tout juste de terminer ses deuxième vœux présidentiels, près de 20 mois après son élection à la présidence. Lors de ce bilan au tiers de son mandat, il s’est voulu grave et s’est fait l’avocat de la réforme pour traverser la crise, dans la solidarité.

Une forme très travaillée

À dire vrai, l’introduction des vœux offrait déjà une première indication significative. Pour « moderniser » cette tradition présidentielle, l’équipe communication de l’Elysée a imaginé un beau plan séquence sur la Tour Eiffel très cinématographique. L’autre grand changement consistait à faire ses vœux debout au lieu de les faire assis. Bref, alors que l’on attend du président de la République des réponses de fond, il se concentre sur des détails de forme coûteux ou inutiles. Il a adopté un ton plus grave et calme que d’habitude, mais cela ne faisait pas toujours très naturel.

La réforme pour surmonter la crise

Nicolas Sarkozy s’est fait l’avocat de la réforme, qui doit permettre l’émergence « d’un monde nouveau ». Il a souligné que « la crise nous oblige à changer plus vite » et a égrené les nombreuses réformes qu’il compte entreprendre l’an prochain : administration territoriale, lycée, hôpitaux... Mais, conscient que les difficultés actuelles sont graves, il a commencé son intervention par une évocation assez longue de ceux qui souffrent et sont en difficulté et a appelé à la solidarité.

L’ego, toujours l’ego

Même si le ton était plus modeste, il n’a pas pu s’empêcher de se vendre en soulignant ses nombreuses réussites comme président de l’Europe (Union pour la Méditerranée, Géorgie, paquet énergie ou gestion de la crise) et a affirmé avoir évité l’immobilisme comme le chacun pour soi. Une présentation très flatteuse de la réalité… De même, il a affirmé avoir agi pour « moraliser le capitalisme des excès qui vous ont choqué à juste titre », alors que dans les faits, la réforme se limite au code de bonne conduite optionnel du Medef.

Bizarrement, en voyant Nicolas Sarkozy, c’est un peu Jacques Chirac qui transparaissait ce soir, ou plutôt un acteur qui cherchait à sonner comme le précédent président, mais dont la gravité et la compassion semblaient beaucoup trop jouées pour être réelles. Et il n’avait rien de nouveau à dire.

04.05.2008

Le gros de la crise est-il devant ou derrière nous ?

Cette semaine, plusieurs bonnes nouvelles ont permis aux bourses mondiales de retrouver des couleurs. Mais cette éclaircie ne doit pas occulter des nuages qui peuvent laisser circonspect sur la situation à venir.

En quelques jours, les marchés financiers ont nettement progressé et franchi des seuils symboliques. A Wall Street, le Dow Jones est passé au-dessus de 13 000 points et à Paris, le CAC 40 a dépassé le cap des 5 000 points. Ce sursaut des marchés tient notamment à deux nouvelles. Tout d’abord, la croissance des Etats-Unis au premier trimestre s’est élevée à 0,6% en rythme annuel. Certes, la hausse des stocks est pour beaucoup dans cette petite croissance, mais jusqu’à présent l’impact de la crise financière sur l’économie est moins fort que prévu puisque l’économie américaine n’est pas rentrée en récession. En outre, la Fed a à nouveau baissé ses taux d’intérêt à 2% et affirmé que cela pouvait être la dernière baisse, sous-entendant que le pire était peut-être passé. Ainsi, le dollar est remonté face à l’euro.

Mais tout ne va pas pour le mieux dans le meilleur des mondes… La crise immobilière est loin d’être finie aux Etats-Unis puisque la chute du prix des maisons vient d’atteindre un nouveau sommet fin février. L’indice Case-Shiller du prix des maisons dans les vingt plus grandes villes américaines a atteint la baisse record de 12.7% en glissement annuel. Les économies mondiales sont également affectées par la hausse du prix des matières premières, qui réduit le pouvoir d’achat des ménages, et donc la consommation. En outre, si les entreprises ont bien résisté en 2007, quelques mauvaises surprises en ce début d’année indiquent que la crise pourrait les frapper de plein fouet en 2008.

Même si les dernières nouvelles peuvent tempérer le pessimisme ambiant, il est encore beaucoup trop tôt pour dire que le gros de la crise est derrière nous. Ce n’est pas avant la rentrée que la situation s’éclaircira.

Source : The Economist 2 mai