31.08.2011

La crise économique suspend son vol

Les humeurs des marchés sont décidemment difficilement compréhensibles. Il y a quelques semaines, en plein été, nous étions à deux doigts d’un énorme krach financier. Aujourd’hui, après un ajustement très sévère, le calme semble revenu. Pour combien de temps ?

Menace sur la croissance et le plan européen

A dire vrai, les raisons de s’inquiéter sont légions. Tout d’abord, la croissance s’est fortement affaiblie au second trimestre, aux Etats-Unis comme dans la zone euro, où elle ne dépasse pas 1% en rythme annuel. Nous ne sommes pas loin d’une nouvelle phase récessive, ce qui inquiète beaucoup les marchés. En effet, les programmes d’austérité risquent bien évidemment d’annihiler une croissance qui n’était déjà pas très vaillante avant que les Etats ne se serrent la ceinture.

Les pays dits développés se retrouvent donc dans une situation assez complexe où les marchés leur font des demandes contradictoires : à la fois les rassurer sur la croissance tout en garantissant le remboursement des dettes et l’assainissement des dépenses publiques. Pourtant, comme l’avait montré une étude du FMI, les programmes d’austérité pénalisent bien évidemment la croissance, comme le montre bien le cas de la Grèce, saignée par les plans européens.

Pire, des blocages apparaissent aujourd’hui sur le plan décidé le 21 juillet puisque la Finlande demande des garanties à la Grèce pour contribuer financièrement au plan européen. Si trop de pays venaient à suivre l’exemple d’Helsinki, alors le plan serait vidé de sa substance. Du coup, Jean-Claude Trichet a passé un rappel à l’ordre. Et il est évident que si le plan s’effondre, alors, nous serons au bord d’une désintégration désorganisée de la zone euro et donc d’une crise majeure.

Des forces de rappel puissantes

Mais comme je l’avais souligné en pleine crise, il y a tout de même des forces de rappel. La zone euro était au bord de l’explosion quand les taux longs italiens et espagnols ont dépassé le cap des 6%, rendant le financement des dettes publiques de Madrid et Rome périlleusement cher. Devant le refus obstiné de l’Allemagne d’émettre des euro obligations ou d’augmenter la taille du FESF, la BCE s’est résolue à faire ce qu’elle n’est pas vraiment sensée faire : racheter ces dettes.

Et pour le coup, cela a grandement calmé les tensions sur les taux longs puisque les deux grandes capitales du Sud peuvent désormais emprunter autour de 5%. La spéculation s’est grandement calmée devant les capacités de monétisation de la BCE, même si on peut imaginer qu’il y aura une limite aux programmes de rachat de Francfort, qui ne plaît guère à Berlin. En outre, le krach de cet été peut paradoxalement donner un répit aux marchés pour quelques mois.

En effet, les bourses européennes ne sont plus si loin de leurs plus bas du début 2009 et la valorisation de la plupart des grandes entreprises apparaît d’autant plus faible que leurs bénéfices ont déjà très fortement rebondi et qu’ils dépendent de plus en plus de marchés émergents qui continuent à croître. Bref, bizarrement, les marchés sont peut-être trop bas aujourd’hui pour permettre un krach boursier amenant à une nouvelle étape (finale ?) de la crise financière.

Si on ne peut pas exclure une rechute rapide, l’effondrement complet du système financier risque de prendre un peu de temps. Mais soyons philosophe : le spectacle des folies de ce système en sape profondément le soutien dans l’opinion, préalable indispensable à une prise de conscience politique de la majorité.

11.08.2010

Multinationales, citoyens : la grande divergence de la reprise

Après la plus grave crise économique depuis près d’un siècle, les chiffres de croissance du 2ème trimestre, confirment que nous échappons à une rechute et que nous sommes sortis de la récession. Mais derrière les phénomènes globaux se cache une grande divergence…

La bourse, reflet de la reprise pour les multinationales

Le CAC 40 connaît des hauts et des bas depuis le début d’année. Après avoir rebondi au-delà des 4000 points en début d’année, il est tombé sous les 3300 points au moment de la crise des dettes souveraines avant de rebondir au-delà de 3700 points cet été, une hausse de plus de 10% depuis l’été. Les marchés sont pris entre deux sentiments contradictoires. D’une part, ils se posent toujours des questions sur le potentiel de croissance du monde occidental et constatent le haut niveau du chômage et des dettes publiques, ce qui créé des accès de nervosité.

D’autre part, ils prennent aussi en compte le rebond massif des profits des grandes entreprises. Le Figaro montre ainsi que pour les 28 entreprises du CAC 40 qui ont déjà annoncé leurs résultats semestriels, le cumul des profits atteint 33 milliards, plus du double des 14,7 milliards du premier semestre 2009 et à peine moins que les 39 milliards de 2008. Bref, les entreprises du CAC 40 ont déjà presque totalement effacé la crise et il y a fort à parier que dès l’an prochain, de nouveaux records devraient tomber. Il aura suffi d’un an à peine pour effacer la plus grave crise depuis 80 ans.

Des citoyens à la peine

Cette situation contraste violemment avec la situation des citoyens. En France, le chômage (au sens large) approche le cap des 4 millions de personnes. Aux Etats-Unis, près de 10% de la population est officiellement sans emploi et sans doute plutôt 15% en réalité. Le salaire médian, qui avait déjà baissé de 4% de 2000 à 2008 selon Joseph Stiglitz, a sans doute poursuivi sa chute. Et si l’Allemagne n’a pas connu de forte hausse du chômage, cela s’explique à la fois par sa démographie et une montée du nombre de travailleurs pauvres (deux millions de salariés gagnent moins de six euros par heure).

Bref, cette crise accentue encore les inégalités entre des multinationales qui parviennent toujours à extraire plus de profits de leur activité, aussi bien grâce à la croissance des pays émergents qu’à la compression des coûts chez nous pour augmenter leurs marges, et la population en général. Ce phénomène est à la fois injuste et inquiétant. Injuste car toute la création de richesse va dans les profits des grandes entreprises et les revenus d’une petite minorité alors que cette richesse est le fruit du travail de tous. Inquiétant car cela montre bien que strictement rien n’a changé depuis la crise.

Beaucoup contestent l’emploi du terme de reprise. En fait, il y a bien une légère reprise, comme l’indiquent un certain nombre d’indicateurs économiques. Mais cette reprise ne profite qu’à une toute petite minorité, au premier rang de laquelle les grandes multinationales…

10.08.2010

C’est la reprise… pour les banques

Alors que les Français subissent la hausse du chômage ou la hausse des tarifs de l’électricité, ce n’est pas la crise pour tout le monde. La BNP et la Société Général ont annoncé une hausse spectaculaire de leurs profits. Une nouvelle illustration des injustices de notre système économique.

Des profits sidérants

Les chiffres publiés par les deux plus grandes banques Françaises sont proprement incroyables. Pour le 1er semestre 2010, la BNP a dégagé un résultat net de 4,4 milliards d’euros pour un Produit Net Bancaire (PNB, équivalent du chiffre d’affaires) de 22,7 milliards, soit une marge nette après impôt de près de 20% ! La BNP pourrait ainsi afficher un profit de 8 milliards d’euros pour l’ensemble de l’année. L’article du Figaro souligne que les profits des banques de financement d’investissement ont baissé de 16% quand ceux de la banque de détail (les fameuses commissions) ont… doublé !

Du côté de la Société Générale, les profits ont tout simplement triplé ! Là encore, la baisse des provisions joue un rôle important. Sur le 1er semestre, le PNB progresse de 25% à plus de 13 milliards d’euros. Le le résultat d’exploitation atteint 3,05 milliards, soit plus de 20% du PNB. Il est frappant de constater à quel point les résultats des deux plus grandes banques Françaises (par la capitalisation boursière) sont proches et progressent de manière aussi rapide en ce début d’année. L’ensemble du secteur bancaire se remet décidemment bien de la crise…

De l’exception bancaire

Ces profits exceptionnels démontrent plusieurs choses. Tout d’abord, alors que les conséquences de la crise sont encore douloureuses pour 90% de la population, il est frappant de constater à quel point les banques se sont vite remises de la crise. La comptabilité « créative » joue sans doute un rôle dans ce prompt rétablissement, mais on peut y voir également le double privilège actuel des banques. Outre la rente que constitue la banque de détail (les commissions…), où la concurrence ne semble pas violente, les banques profitent pleinement de la baisse des taux courts

Plus globalement, ces chiffres posent légitimement la question de la place du secteur bancaire dans nos économies. Est-ce que les bénéfices qu’il apporte justifient réellement de tels profits ? Les banques ne profitent-elles pas d’une rente en se comportant comme un oligopole ? Pire, comme même The Economist l’a écrit, ce secteur privatise ses profits mais peut faire nationaliser ses pertes. Bref, alors que la collectivité paie très cher ses services, elle doit à tout moment être prête à mettre la main à la poche en cas de crise bancaire grave. Les banques ont le beurre, l’argent du beurre et la crémière !

La crise nous montre que le secteur bancaire est comme une sangsue qui vit aux dépens de l’économie productive. Il faut se poser rapidement la question d’une réforme radicale du système financier pour qu’il reprenne une place plus juste au sein de notre système économique.

10.07.2010

Une sortie, très relative et temporaire, de la crise est possible

Que va-t-il se passer ? Allons-nous vers une nouvelle et rapide crise, comme l’annonce le GEAB cité par Philippe Cohen et comme le sous-entend Paul Jorion ? Et si le système arrivait à s’équilibrer quelques temps fût-ce au prix d’une croissance atone…

D’accord sur l’essentiel

Avant d’analyser les points de désaccord, je crois qu’il est important de souligner que nous sommes d’accord sur l’essentiel, à savoir que le système économique actuel est à bout de souffre, qu’il produit des crises de plus en plus fréquentes et des injustices toujours plus criantes. Avec des nuances, nous faisons partie du courant de penser alternatif, rassemblant des libéraux humanistes, des keynésiens, des gaullistes ou des « alter-gauchistes ».

Nous pensons tous également que rien n’a été fait pour tirer les leçons de la grande crise que nous avons traversée, que l’anarchie économique n’a absolument pas été contenue. Par conséquent, le monde vogue vers une nouvelle crise économique, qui pourrait être provoquée par un défaut des Etats. C’est d’ailleurs la thèse que j’avais défendue dans ma série sur le Grand Choc de 2017, il y a un an et demi. En fait, subsiste des différences sur la vision des évènements à court terme.

L’apocalypse est-elle pour bientôt ?

C’est sur point, important il est vrai, que mon analyse diverge des prévisions du GEAB depuis une année, comme je l’avais exprimé en juin 2009, à raison pour l’instant. Pour être honnête, il y a bien sûr une possibilité d’explosion à l’automne prochain, si les marchés sont pris d’une nouvelle panique sur les dettes souveraines européennes. Mais, il y a le fond de soutien européen, qui permet de gagner du temps, et le niveau relativement bas de la bourse, qui protège d’un krach.

Si je ne mésestime pas le risque d’une crise à court terme, je crois qu’elle est peu probable et que le scénario qui devrait l’emporter est toujours celui qui semble se dessiner, à savoir une reprise mondiale qui sera beaucoup moins forte en Europe, qui sera le continent malade de la planète. Pas plus que je ne croyais aux trois vagues qui devaient amener les Etats-Unis et la Grande Bretagne au défaut en août 2009, je ne crois pas à l’accélération rapide de la crise prévue par le GEAB.

Pourquoi il faudra, sans doute, attendre

En 2006, le GEAB avait vu juste sur la crise, sur l’effondrement du dollar, comme d’autres également (Maurice Allais, Jean-Luc Gréau, Joseph Stiglitz, Paul Jorion…). Malheureusement, depuis, le GEAB s’est fait une spécialité d’annoncer l’apocalypse pour les prochains mois, tous les trimestres, sans que cela ne se passe. Car si ces arguments sont justes (persistance d’un fort chômage, fin des plans de soutien, hausse probable des impôts), le GEAB manque de nuance.

Il tend trop souvent à négliger les facteurs qui pourraient mitiger leurs scénarios, comme je l’avais signalé en juin 2009 : l’absence de réforme du système financier et le potentiel de hausse des marchés financiers qui peuvent produire une nouvelle bulle qui soutiendrait artificiellement la croissance, la forte croissance des pays émergents du fait du rattrapage technologique, la reprise de l’emploi outre-Atlantique et, pour l’Europe, l’affaiblissement de l’euro, même s’il est insuffisant.

Il est fort possible que l’Europe se dirige vers fausse reprise, avec une croissance limitée à 1% par an dans les années à venir, une répétition des années 2000, en encore plus médiocre. Nous ne serions pas techniquement en récession, mais le chômage resterait élevé, les bas salaires stagneraient pendant qu’une offensive sans précédent contre l’État Providence serait menée au nom de la baisse des déficits publics. La crise ne viendrait que plus tard. 2 ans ? 5 ans ? 10 ans ?

Ma conviction est que nous allons devoir encore un peu attendre. Et c’est peut-être souhaitable tant les conséquences d’une nouvelle crise serait imprévisibles. Cela laisse une chance à une réforme du système à froid, si les citoyens élisent de vrais défenseurs d’une politique alternative.

12.06.2010

Comment le néolibéralisme transforme sa crise en victoire

C’est tout le paradoxe de la crise que nous traversons depuis deux ans. Alors que la majorité des analystes s’accordent pour dire qu’elle est la conséquence directe du « laissez-faire » et du « laissez-passer », elle aboutit finalement à accentuer les mouvements qui l’avaient provoquée.

La crise de l’anarchie néolibérale

Bien sûr, quelques libéraux et néolibéraux affirment encore que la crise est la conséquence de l’excès de réglementation, pointant l’intervention de l’Etat sur les marchés immobiliers, via les niches fiscales et le rôle de Fannie Mae et Freddie Mac. Cependant, cette analyse ne résiste pas longtemps à l’analyse, comme peuvent l’attester les différents livres que vous trouverez ici en référence. Il est vrai que le rôle de l’Etat a pu amplifier certains excès, mais c’est bien l’anarchie néolibérale qui est responsable.

En effet, l’anarchie commerciale fait peser une pression énorme sur les bas salaires dans les pays occidentaux, en les mettant en concurrence avec des millions de personnes parfois payées 20 fois moins. On assiste donc à une stagnation, voire une baisse des bas salaires aux Etats-Unis comme en Europe. Ce blocage ou ce recul du pouvoir d’achat a été compensé par une augmentation de l’endettement proportionnelle (forte dans les pays anglo-saxons, plus faible en France).

Cette envolée de la dette a permis de maintenir une croissance de la consommation malgré la stagnation ou le recul des revenus. Mais parallèlement, les plus hauts revenus ont progressé de manière disproportionnée, amenant un flux de liquidités colossal sur les marchés. En outre, la libéralisation a permis aux banques de prêter toujours plus quitte à prendre des risques inconsidérés, créant une bulle. C’est cette séquence qui nous a menés au grand krach de l’automne 2008.

Quand les néolibéraux utilisent Keynes pour se sauver

Cela restera sans doute un des paradoxes les plus incroyables de la séquence que nous venons de vivre. A l’automne 2008, on a vu un journal comme The Economist implorer de « sauver le système sans le changer ». Les néolibéraux ont donc pris de Keynes ce qui les arrangeait et leur permettait de sauver ce qu’ils souhaitaient sauver, à savoir le système bancaire, au lieu de le laisser faire faillite (comme les néolibéraux les plus extrêmes le préconisaient).

L’hésitation a été forte et a culminé avec l’épisode Lehman Brothers où les plus radicaux ont emporté la décision et ont laissé faire la faillite de ce symbole du capitalisme. Mais rapidement, une majorité s’est dégagée pour revenir à un pragmatisme plus keynésien. Mieux, les leçons de la Grande Dépression ont aussi été tirées sur la croissance puisque les Etats ont substitué à la demande privée défaillante une augmentation de la demande publique pour relancer la machine économique.

C’est ainsi que les Etats-Unis ont adopté un plan de soutien massif de 800 milliards de dollars, honni par les plus néolibéraux des néolibéraux, mais soutenu par les plus réalistes d’entre eux (The Economist entre autres) malgré toutes ses limites. Ceci a permis à l’économie étasunienne de rebondir puisqu’on prévoit une croissance de 3% en 2010 qui annulera purement et simplement la récession de 2009. Quand Keynes permet de sauver le système néolibéral…

La grande glaciation néolibérale

Il y a un an et demi, j’avais publié une série de papiers « Le Grand Choc de 2017 », qui se voulaient une analyse prospective de ce qui pouvait arriver. Naturellement, un certain nombre de prédictions se sont révélées complètement fausses (réélection de Gordon Brown, popularité de Barack Obama), mais un certain nombre d’autres étaient plutôt bien vues, notamment l’évolution de la bourse en 2009. J’avais alors parié sur la victoire d’une lecture néolibérale de la crise

Et c’est bien ce qui se passe aujourd’hui. La hausse des dépenses de l’Etat, suite aux plans de soutien aux banques et à l’économie a provoqué une explosion des déficits et de la dette qui provoque aujourd’hui un violent retour de bâtons en faveur de la baisse du poids de l’Etat dans l’économie, s’appuyant également sur des dérives réelles. Cela est illustré par le succès du mouvement « tea-party » aux Etats-Unis, qui pourrait bien porter Sarah Palin à la présidence des Etats-Unis en 2012.

En Europe, le mouvement n’est pas moins fort et la pression pour la réduction des déficits publics y est particulièrement forte, par la voix même de la Commission. Un à un, les pays mettent en place des plans d’austérité, l’Allemagne décrochant pour l’instant la palme et une coordination se met en place pour s’assurer que personne ne suit une autre politique. Enfin, la déréglementation continue de gagner du terrain avec la récente ouverture des jeux en ligne, dont on se demande bien quel est l’intérêt.

Les néolibéraux nous ont précipités dans la crise en recréant une jungle économique instable et injuste. Alors que leur château de cartes menaçait de s’écrouler, ils ont imploré l’aide des Etats avant de se retourner contre eux pour les affaiblir. Le pire, c’est que ça marche !

19.05.2010

C’est la reprise… pour quelques uns

Moins que jamais la situation économique de l’Europe semble durable. Les perspectives de croissance sont quasiment nulles alors que le chômage est déjà  à un niveau très élevé. Le niveau des dettes pose la question de la solvabilité des Etats. La situation semble intenable. Mais si elle tenait ?

L’austérité pour l’Europe d’en bas

Il y a quelques semaines, beaucoup doutaient de la capacité du peuple grec à supporter un plan d’austérité pour remettre ses finances publiques en ordre. Pourtant, le gouvernement socialiste n’a pas lésiné sur les moyens en annonçant des mesures qui pourraient réduire les déficits de 10 points du PIB en seulement 3 ans : suppression des 13ème et 14ème mois pour les fonctionnaires, deux hausses de la TVA, relèvement de l’âge de la retraite… Le cocktail imposé à la population est indigeste.

Pourtant, malgré les protestations, le gouvernement garde une bonne côte de popularité. Le vent de l’austérité et des coupes sombres dans le budget ne semble pas menacer les équipes gouvernementales, y compris en Irlande ou en Lettonie. Depuis, l’Espagne, le Portugal, et, dans une moindre mesure, la France ont annoncé des mesures d’austérité pour remettre leurs finances en ordre. Voilà un climat économique peu propice à la croissance et donc à l’emploi.

En clair, c’est la triple peine pour les citoyens lambda : plus de chômage, plus d’impôts et moins d’aides de l’Etat. Pas étonnant que les Français soient pessimistes sur leur avenir économique. Il n’y a aucun espoir de reprise économique significative dans les deux à trois ans à venir. On pourrait dire que l’ajustement budgétaire est nécessaire, mais ce serait ignorer qu’il y a des solutions alternatives pour le rendre moins douloureux, et surtout que l’impact de la crise n’est pas le même pour tous.

Le champagne pour l’Europe du haut

En effet, si la crise financière s’est rapidement transformée en crise pour tous, il y a peu de chances que les signes de reprise se transmettent à l’ensemble de la population. En effet, si l’économie productive ne semble pas encore avoir touché le fond, notamment en matière de chômage, il en est tout autrement dans l’univers merveilleux de la finance et des grandes entreprises, pour lesquels, malgré les soubresauts et les incertitudes, la reprise est déjà là...

En effet, le monde financier a bénéficié de l’effondrement des marchés en 2008 puisque cela a permis des gains importants dans les bourses du monde entier en 2009, qui se sont transformés en de beaux et juteux bonus, à rebours du reste de l’économie. Il y a quelque chose d’extrêmement malsain à ce que de telles choses soient possibles malgré les innombrables discours des dirigeants de la planète sur la nécessaire moralisation du capitalisme, qui est au point mort.

Mais ce n’est pas tout. Le Monde révèle que pour les entreprises du CAC 40, c’est déjà la reprise puisque leur chiffre d’affaire a progressé de plus de 5% au premier trimestre 2010. Les analystes anticipent déjà une progression des profits de l’ordre de 30% pour cette année. Bref, la crise, ce n’est plus pour les grandes entreprises, qui profitent notamment de l’expansion des pays émergents ! Nul doute que les rémunérations et les bonus des dirigeants suivront…

C’est tout le danger de la période actuel : comme après l’éclatement de la bulle internet, le redressement des grandes entreprises et de la finance pourrait bien camoufler une situation économique globale beaucoup moins bonne, freinant tout changement du système.

10.05.2010

Le règne de la corbeille

En 1966, lors d’une conférence de presse, le Général de Gaulle avait affirmé que « la politique de la France ne se fait pas à la corbeille ». Beaucoup de temps est passé et il est difficile de ne pas avoir l’impression que c’est bien désormais la corbeille qui dicte son agenda aux gouvernements.

« La corbeille a dit »

1999 : après avoir garanti la stabilité du système financier étasunien pendant des décennies et l’avoir protégé des crises boursières, la corbeille demande l’abrogation du Glass Steagall Act, qui instaurait une stricte séparation entre banques d’affaires et banques de dépôts. L’administration Clinton et un Congrès alors républicain s’exécutent.

2001 : après des années d’exubérance irrationnelle, les institutions financières du monde entier se rendent compte que leurs évaluations du prix de nombreuses actions est totalement ridicule, notamment dans le domaine de l’information et des télécommunications. En deux ans, la valeur de France Telecom baisse ainsi de 93% (de 219 à 7 euros) !!! Asphyxiées par cette baisse des cours, la corbeille demande une baisse des taux et l’obtient. La Fed les descend à 1%, la BCE à 2%.

2008 : après un nouvel épisode spéculatif où les institutions financière ont poussé les prix de l’immobilier à un niveau complètement déraisonnable, le marché se retourne. Mais la conjonction de l’effondrement de la bourse et du marché immobilier provoque un cataclysme financier comparable à la Grande Dépression de 1929. La corbeille demande et obtient le secours des Etats pour sauver les banques (baisse des taux, nationalisation, rachat d’actifs, prêts, garanties et recapitalisation).

2009 : la récession consécutive à la crise financière angoisse la bourse qui craint un scénario comparable à celui des années 30, où la dépression économique avait suivi la dépression financière. La corbeille demande donc des plans de soutien aux économies. Barack Obama se met d’accord avec le Congrès pour un plan de près de 800 milliards de dollars sur deux ans.

2010 : la montée des déficits et de la dette consécutive à la crise économique, aux plans de soutien aux banques et à la relance de l’économie angoisse des marchés qui commencent à douter de la capacité des Etats à honorer leurs engagements. La corbeille demande donc des plans de rigueur pour réduire les déficits publics. L’Irlande, puis la Grèce, le Portugal, l’Espagne et la France cèdent. Mais pour éviter un défaut des Etats faibles qui frapperait les banques, la corbeille obtient un plan de secours.

La démission des politiques

On pourrait démultiplier les exemples : la supervision des normes comptables déléguée à des banquiers, dealers auxquels on confie la réglementation sur les stupéfiants, la législation sur les stocks options (gouvernement Jospin), la libéralisation des mouvements de capitaux… Bref, aujourd’hui, il semble que la corbeille gouverne le monde. De plus en plus, les décisions des hommes politiques sont des réactions aux mouvements d’humeur des marchés financiers.

En 1968, du fait des accords de Grenelle, qui avaient relancé l’inflation, les marchés poussaient la France à dévaluer le franc. Le Général de Gaulle qui n’acceptait pas que la corbeille ait une quelconque influence sur la politique de la France refusa. Et la simple expression de son refus suffit à faire stopper la spéculation. Ainsi, la France put dévaluer à froid, quelques mois plus tard.

Naturellement, la situation actuelle n’a strictement rien à voir avec la situation de la fin des années 60. Le poids des marchés est devenu tel que ses volontés s’imposent de plus en plus aux dirigeants politiques. Pourtant, cela n’empêche pas de se demander si cet état de fait n’est pas une formidable perversion de notre système économique, dont l’objectif devrait être un partage des fruits de la croissance et non pas la soumission aux volontés capricieuses, égoïstes et contradictoires des bourses.

Les politiques, de gauche comme de droite, ont démissionné face à ces questions. Les récents évènements devraient pourtant les pousser à réfléchir sur des propositions concrètes pour réguler la finance et la remettre au service de l’économie productive et de toute la collectivité.

08.05.2010

L’euro et les 16 Hoover

Un vent d’austérité souffle sur l’Europe. Après l’Irlande, la Grèce et le Portugal, la France vient d’annoncer ses premières mesures d’une rigueur qui ne dit pas son nom cette semaine. Mais rien ne semble arrêter la panique des marchés qui se sont effondrés.

Menace sur la croissance

En 2009, les économies européennes ont été sévèrement affectées par la crise puisque le PIB de l’Union Européenne a reculé de 4%, contre 2.5% aux Etats-Unis. En 2010, la croissance devrait atteindre au mieux 1% et tous les analystes craignent de plus en plus pour la croissance en 2011 et 2012 du fait des plans de rigueur qui se mettent en place pour remettre des finances publiques durement éprouvées par la crise à nouveau en ordre.

Cette situation rappelle l’analyse de Paul Krugman qui avait annoncé fin 2008 qu’il faudrait combattre « l’attaque des 50 Herbert Hoover ». Le prix Nobel d’économie* 2008 y expliquait alors que tout plan de soutien à l’économie allait voir ses effets réduits par l’action des 50 gouverneurs, qui, obligés de présenter des comptes à l’équilibre, allaient devoir réduire leurs dépenses et augmenter les impôts en période de crise économique, accentuant alors le cycle récessif.

En fait, en période de croissance, et donc de fortes rentrées fiscales, les Etats ont tendance à augmenter leurs dépenses à proportion, accentuant la croissance. En revanche, en période de récession, la baisse des recettes fiscales pousse à une baisse des dépenses, qui elle même accentue la récession. Ce scénario rappelle ce qui s’est passé aux Etats-Unis de 1929 à 1932, quand Herbert Hoover a cherché à maîtriser les déficits pendant la Grande Dépression.

Pro-cyclique vs contra-cyclique

Alors que les Etats-Unis semblent véritablement sortis de la crise, avec une croissance qui devrait atteindre 3% en 2010, effaçant la baisse de 2009, grâce au plan de soutien massif obtenu par le président Obama, le cas de l’Europe est beaucoup plus compliqué. Si les marchés sont saisis de panique aujourd’hui, outre leur « exubérance irrationnelle », c’est aussi à cause de l’incapacité des dirigeants européens à proposer un modèle de croissance crédible pour les années à venir.

En effet, les investisseurs ne comprennent pas comment le vieux continent pourra retrouver le chemin de la croissance étant donnée la sévérité des plans de rigueur que mettent en place de plus en plus de gouvernements européens. En effet, si les pays de la périphérie taillent fortement dans les dépenses publiques et que les pays du centre les gèlent alors que le secteur privé n’a pas, lui non plus, repris le chemin de la croissance, alors les perspectives futures sont bien sombres.

Il y a un vrai risque aujourd’hui que les dirigeants européens se transforment en autant de Herbert Hoover, empêchant toute reprise de l’activité économique européenne. C’est d’autant plus regrettable qu’il existe pourtant des solutions pour sortir l’Europe de la récession

* en réalité, prix décerné à la mémoire d’Alfred Nobel, il n’y avait pas de prix Nobel d’économie à l’origine

01.02.2010

Une reprise aussi illusoire que robuste

Il y a un an, le débat faisait rage sur la capacité de l’économie mondiale à rebondir. Les derniers chiffres de la croissance aux Etats-Unis indiquent bel et bien la fin de cette récession, ce qui ne signifie pas cependant que tout aille pour le mieux dans le meilleur des mondes…

Un véritable rebond

Il y a un an, la blogosphère alternative regorgeait de prévisions plus sombres les unes que les autres. Pourtant, lors d’une conférence à l’automne 2008, Jacques Généreux en avait surpris plus d’un en annonçant que le système allait se sauver et que nous allions éviter une Grande Dépression comparable à celle des années 30. Convaincu par son argumentaire, j’avais fait plusieurs papiers qui allaient dans le même sens. Au final, alors que j’étais accusé d’être trop optimiste, mes prévisions étaient finalement pessimistes par rapport à ce qui s’est passé.

En effet, les Etats-Unis ont atteint 2% de croissance en rythme annuel dès le 3ème trimestre au lieu du 4ème trimestre 2009 et ont dépassé les 5% de croissance annuelle dès la fin 2009, provoquant une stabilisation du taux de chômage. La crise semble bel et bien derrière nous. Mieux, même si la croissance du dernier trimestre s’explique en bonne partie par des mouvements de stocks, la consommation a progressé de 2% et les investissements également, signe que l’économie va mieux. Cette fois-ci, les prévisions très noires du GEAB ne se sont pas vérifiées. Et tant mieux pour la planète.

Une reprise en demi-teinte

Mais il y a fort à parier que la reprise ne sera pas partout la même. En effet, la forte reprise étasunienne s’appuie sur une relance budgétaire massive et le niveau très faible du dollar, qui soutient le commerce. Dans les pays émergents, le processus de rattrapage économique garantit une croissance forte en période économique stable, d’autant plus que l’ouverture des frontières leur assure des excédents commerciaux massifs avec les pays dits développés par le biais des délocalisations.

Mais se pose le cas de l’Europe, où la surévaluation massive et chronique de l’euro accentue d’autant plus le mouvement naturel de délocalisations que la Commission Européenne en fait la défense, n’hésitant pas à sermonner Paris quand l’Etat Français veut remettre en question la délocalisation de la production de la Clio en Turquie ! Bref, tout semble réuni pour que la croissance reste atone au sein de l’Union Européenne puisque personne ne prend la défense des intérêts économiques des peuples européens.

Oui, nous sommes sortis d’une crise qui aurait pu se révéler aussi dramatique que celle des années 30. Mais malheureusement, toutes les conditions d’une croissance déséquilibrée restent en place. Cela sera sans doute de nouveau ignoré avant la prochaine crise…

31.10.2009

Une sortie de récession aussi réelle qu’illusoire

3,5% : c’est le niveau de la croissance en rythme annuel des Etats-Unis au 3ème trimestre. Si ce rebond s’explique en partie par la prime à la casse locale, il n’en demeure pas moins que cela représente une véritable sortie de crise pour la première économie de la planète.

Comment les Etats-Unis sont sortis de la crise

La première explication, classique, retiendra l’impact du plan de soutien de l’administration Obama. 800 milliards de dollars, et un déficit de plus de 10% du PIB, cela représente un sacré coup de pouce pour l’économie. En outre, les taux d’intérêt sont quasiment à 0% depuis plusieurs mois, ce qui procure une bouffée d’oxygène supplémentaire à l’économie. Enfin, le faible niveau du dollar favorise les exportations, même s’il est vrai que les importations ont davantage progressé ce trimestre.

A moyen terme, le rattrapage technologique des pays émergents va donner une impulsion de plus en plus forte à la croissance mondiale, étant donné leur poids grandissant dans le PIB. Mécaniquement, la Chine, l’Inde ou le Brésil vont bénéficier de la modernisation de leur économie, ce qui aura quelques retombées pour les pays développés, sur certaines importations (machines outils, aéronautique…) ou le tourisme. On peut donc croire à une reprise mondiale durable à court terme.

Mais il y a aussi une interprétation différente du rebond de l’économie étasunienne. Une autre explication est tout simplement la brutalité de la récession. L’automne dernier, les ventes de voitures baissaient de presque 50%. L’effondrement de l’économie, quand il est brutal, créé un comparatif duquel il est beaucoup plus facile de croître. D’ailleurs, malgré la croissance du 3ème trimestre, l’économie étasunienne reste plus petite qu’il y a un an… Mais, une autre explication vient aussi de l’absence de changement.

Parce que rien ne change…

En fait, la raison pour laquelle on peut croire à une véritable sortie de crises est la similitude avec le précédent de 2001. Les Etats savent éviter les dépressions de type 1929 par un cocktail de dépenses publiques et de relâchement drastique de la politique monétaire. Et cette fois-ci, ils ont même su s’adapter à la violence inédite de la crise en utilisant ces leviers de manière plus radicale. En outre, ils bénéficient également de tous les travers qui ont mené à la crise.

En effet, aucune des causes de la crise n’a véritablement été résolue. Cette fois-ci, ce sont les Etats qui apportent la plus grande contribution à la pyramide de la dette et il y a fort à parier que la hausse de la consommation des ménages étasuniens ce trimestre s’est faite à crédit. Pire, les mécanismes qui dépriment le niveau des salaires des pays développés (libre-échange, liberté de circulation des capitaux, capitalisme actionnarial) sont également toujours en marche.

Bien sûr, la croissance des revenus de la nouvelle bulle financière et d’une petite élite permettra de camoufler la stagnation des revenus de 90% de la population, comme aux Etats-Unis depuis trente ans ou dans la Grande-Bretagne de Tony Blair. Mais tout cela ne fera que camoufler des déséquilibres qui mèneront à une nouvelle crise d’une violence proportionnelle à la non modification du système. Si nous ne changeons rien, la prochaine crise sera redoutable.

Bonne nouvelle : nous sortons véritablement de la crise et beaucoup de choses laissent penser que cette sortie sera réelle. Malheureusement, tous les mécanismes qui ont présidé à la précédente crise restent en marche. Rendez-vous dans 5 à 10 ans…

Source : http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2009/10/29/04016-20091029ARTFIG00511-etats-unis-le-pib-americain-au-plus-haut-depuis-deux-ans-.php

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