31.08.2011
La crise économique suspend son vol
Les humeurs des marchés sont décidemment difficilement compréhensibles. Il y a quelques semaines, en plein été, nous étions à deux doigts d’un énorme krach financier. Aujourd’hui, après un ajustement très sévère, le calme semble revenu. Pour combien de temps ?
Menace sur la croissance et le plan européen
A dire vrai, les raisons de s’inquiéter sont légions. Tout d’abord, la croissance s’est fortement affaiblie au second trimestre, aux Etats-Unis comme dans la zone euro, où elle ne dépasse pas 1% en rythme annuel. Nous ne sommes pas loin d’une nouvelle phase récessive, ce qui inquiète beaucoup les marchés. En effet, les programmes d’austérité risquent bien évidemment d’annihiler une croissance qui n’était déjà pas très vaillante avant que les Etats ne se serrent la ceinture.
Les pays dits développés se retrouvent donc dans une situation assez complexe où les marchés leur font des demandes contradictoires : à la fois les rassurer sur la croissance tout en garantissant le remboursement des dettes et l’assainissement des dépenses publiques. Pourtant, comme l’avait montré une étude du FMI, les programmes d’austérité pénalisent bien évidemment la croissance, comme le montre bien le cas de la Grèce, saignée par les plans européens.
Pire, des blocages apparaissent aujourd’hui sur le plan décidé le 21 juillet puisque la Finlande demande des garanties à la Grèce pour contribuer financièrement au plan européen. Si trop de pays venaient à suivre l’exemple d’Helsinki, alors le plan serait vidé de sa substance. Du coup, Jean-Claude Trichet a passé un rappel à l’ordre. Et il est évident que si le plan s’effondre, alors, nous serons au bord d’une désintégration désorganisée de la zone euro et donc d’une crise majeure.
Des forces de rappel puissantes
Mais comme je l’avais souligné en pleine crise, il y a tout de même des forces de rappel. La zone euro était au bord de l’explosion quand les taux longs italiens et espagnols ont dépassé le cap des 6%, rendant le financement des dettes publiques de Madrid et Rome périlleusement cher. Devant le refus obstiné de l’Allemagne d’émettre des euro obligations ou d’augmenter la taille du FESF, la BCE s’est résolue à faire ce qu’elle n’est pas vraiment sensée faire : racheter ces dettes.
Et pour le coup, cela a grandement calmé les tensions sur les taux longs puisque les deux grandes capitales du Sud peuvent désormais emprunter autour de 5%. La spéculation s’est grandement calmée devant les capacités de monétisation de la BCE, même si on peut imaginer qu’il y aura une limite aux programmes de rachat de Francfort, qui ne plaît guère à Berlin. En outre, le krach de cet été peut paradoxalement donner un répit aux marchés pour quelques mois.
En effet, les bourses européennes ne sont plus si loin de leurs plus bas du début 2009 et la valorisation de la plupart des grandes entreprises apparaît d’autant plus faible que leurs bénéfices ont déjà très fortement rebondi et qu’ils dépendent de plus en plus de marchés émergents qui continuent à croître. Bref, bizarrement, les marchés sont peut-être trop bas aujourd’hui pour permettre un krach boursier amenant à une nouvelle étape (finale ?) de la crise financière.
Si on ne peut pas exclure une rechute rapide, l’effondrement complet du système financier risque de prendre un peu de temps. Mais soyons philosophe : le spectacle des folies de ce système en sape profondément le soutien dans l’opinion, préalable indispensable à une prise de conscience politique de la majorité.
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18.04.2011
Réforme de la finance : Paris plus timide que Londres !
On allait voir ce qu’on allait voir. Au plus fort de la crise financière et juste après, le président de la République s’était fait le héraut d’une réforme et d’une moralisation du capitalisme. Deux ans après, on ne peut que constater l’immense écart entre ses déclarations et ses actes.
La France en queue de peloton
En effet, la Grande-Bretagne est aujourd’hui beaucoup plus en pointe sur la réforme du système financier. Même si la commission Vickers, qui a remis ses conclusions la semaine dernière, a écarté les solutions les plus radicales, comme le rapporte The Economist, elle est allée plus loin que le comité Bâle 3, chargé de mettre en place les nouvelles normes prudentielles qui sont sensées tenir compte des leçons de la crise financière de l’automne 2008.
Le rapport préconise donc des ratios financiers nettement plus sévères que le comité Bâle 3, avec 10% de capitaux propres pour la partie banque de détail (au lieu de 7%) et même 13.5% en prenant en compte les dettes convertibles en capitaux en cas de crise. De tels ratios auraient protégé l’ensemble des banques britanniques lors de la crise. Mais l’hebdomadaire anglais souligne que certaines banques étrangères ne l’auraient pas été, même avec de tels ratios…
Enfin, le rapport préconise une isolation de l’activité détail au sein des banques, qui, seule, bénéficierait de la garantie de l’Etat. Enfin, la Lloyds devrait être amenée à vendre des actifs pour diminuer sa part de marché et permettre une plus grande concurrence. En Europe, l’Allemagne a pris des mesures pour diminuer la spéculation. Et les Etats-Unis ont publié plusieurs rapports sur les leçons à tirer de la crise et les réformes nécessaires à apporter au système.
La démission de Nicolas Sarkozy
Du coup, les déclarations grandiloquentes du président sonnent d’autant plus creuses aujourd’hui. Non seulement le gouvernement n’a absolument pas réfléchi à cette crise et aux mesures qu’il faudrait prendre (on attend toujours l’analyse de Christine Lagarde), s’en remettant au club de banquiers de Bâle, mais en outre, il semble freiner toute initiative en Europe. Nicolas Sarkozy a ainsi refusé de suivre l’initiative Allemande en matière de restriction de la spéculation.
Mais la France a également laissé faire la fausse réforme des « parasites fiscaux », qui n’a absolument rien changé. Le président ne soutient qu’une taxe sur les transactions financières « infinitésimale », alors que même une majorité du Parlement Européen arrive à se mettre d’accord sur un taux beaucoup plus consistant de 0.25%. Bref, non seulement la France ne propose rien pour réformer le système financier, mais elle semble freiner toute les initiatives un peu plus radicales.
Il est tout de même incroyable que Paris soit aujourd’hui plus timide que Londres dans la réforme de la finance. Outre manche, on réfléchit à une forme de séparation des banques de détail et des banques d’investissements et à des normes prudentielles nettement plus sévères que celles de Bâle 3. Mais à Paris, rien ne se passe : pas la moindre analyse, pas la moindre proposition ! Nous sommes en train de perdre une occasion unique de réformer le système financier.
C’est tout le paradoxe de cette crise par rapport à celle de 1929. Le sauvetage du système financier a évité au monde une nouvelle grande Dépression, mais il a aussi limité l’appétit pour le réformer. Et paradoxalement, la France est aujourd’hui en queue de peloton sur cette question.
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10.08.2010
C’est la reprise… pour les banques
Alors que les Français subissent la hausse du chômage ou la hausse des tarifs de l’électricité, ce n’est pas la crise pour tout le monde. La BNP et la Société Général ont annoncé une hausse spectaculaire de leurs profits. Une nouvelle illustration des injustices de notre système économique.
Des profits sidérants
Les chiffres publiés par les deux plus grandes banques Françaises sont proprement incroyables. Pour le 1er semestre 2010, la BNP a dégagé un résultat net de 4,4 milliards d’euros pour un Produit Net Bancaire (PNB, équivalent du chiffre d’affaires) de 22,7 milliards, soit une marge nette après impôt de près de 20% ! La BNP pourrait ainsi afficher un profit de 8 milliards d’euros pour l’ensemble de l’année. L’article du Figaro souligne que les profits des banques de financement d’investissement ont baissé de 16% quand ceux de la banque de détail (les fameuses commissions) ont… doublé !
Du côté de la Société Générale, les profits ont tout simplement triplé ! Là encore, la baisse des provisions joue un rôle important. Sur le 1er semestre, le PNB progresse de 25% à plus de 13 milliards d’euros. Le le résultat d’exploitation atteint 3,05 milliards, soit plus de 20% du PNB. Il est frappant de constater à quel point les résultats des deux plus grandes banques Françaises (par la capitalisation boursière) sont proches et progressent de manière aussi rapide en ce début d’année. L’ensemble du secteur bancaire se remet décidemment bien de la crise…
De l’exception bancaire
Ces profits exceptionnels démontrent plusieurs choses. Tout d’abord, alors que les conséquences de la crise sont encore douloureuses pour 90% de la population, il est frappant de constater à quel point les banques se sont vite remises de la crise. La comptabilité « créative » joue sans doute un rôle dans ce prompt rétablissement, mais on peut y voir également le double privilège actuel des banques. Outre la rente que constitue la banque de détail (les commissions…), où la concurrence ne semble pas violente, les banques profitent pleinement de la baisse des taux courts…
Plus globalement, ces chiffres posent légitimement la question de la place du secteur bancaire dans nos économies. Est-ce que les bénéfices qu’il apporte justifient réellement de tels profits ? Les banques ne profitent-elles pas d’une rente en se comportant comme un oligopole ? Pire, comme même The Economist l’a écrit, ce secteur privatise ses profits mais peut faire nationaliser ses pertes. Bref, alors que la collectivité paie très cher ses services, elle doit à tout moment être prête à mettre la main à la poche en cas de crise bancaire grave. Les banques ont le beurre, l’argent du beurre et la crémière !
La crise nous montre que le secteur bancaire est comme une sangsue qui vit aux dépens de l’économie productive. Il faut se poser rapidement la question d’une réforme radicale du système financier pour qu’il reprenne une place plus juste au sein de notre système économique.
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17.07.2010
La réformette de la finance de Barack Obama
Un temps, on avait pu croire que le président des Etats-Unis allait vraiment s’attaquer à la réforme de la finance : il faisait même peur à Wall Street. Malheureusement, malgré les annonces granguignolesques de certains médias, le texte passé cette semaine n’a rien à voir avec Roosevelt.
Une réforme a minima
Bien sûr, quelques dispositions représentent des progrès. La première d’entre elle est la mise en place d’un Conseil de Surveillance de la Stabilité Financière : il n’est pas un mal qu’un organisme spécifique soit chargé d’évaluer le risque de crises, étant données les conséquences de la dernière. La limitation de la spéculation sur fonds propres est aussi une bonne chose, de même que le plus grand encadrement des produits dérivés ou les nouvelles contraintes sur les crédits.
Malheureusement, toutes ces mesures présentent le point commun de ne pas aller très loin, comme le Monde le souligne, alors que le quotidien du soir n’a jamais montré un grand zèle régulateur, insistant sur les coûts supplémentaires que la réglementation pouvait occasionner. Tout d’abord, les contraintes restent assez limitées, dans tous les cas. De nombreuses transactions resteront opaques et l’encadrement des crédits n’est pas complet.
Pire, la couverture demandée pour les dérivés ne correspond qu’à 5% des engagements et les banques pourront toujours spéculer avec leurs fonds propres. Il n’y a pas de véritable mécanisme mis en place pour limiter l’effet de levier. L’idée de taxe sur les banques a été oubliée pour faire passer le texte. Le refus affiché de ne pas secourir les établissements bancaires est plus une déclaration d’intention à l’attention d’une population choquée par les aides versées par l’Etat.
La victoire du lobby bancaire
Le fait de dire qu’il s’agit de la plus grande réforme depuis les années 30 est peut-être juste, mais au final, il s’agit d’une réformette par rapport à ce qu’avait mis en place Franklin Roosevelt. Barack Obama ne met décidemment pas ses pieds dans ceux de son illustre prédécesseur. On pouvait sans doute s’y attendre tant le candidat avait été prudent lors de la campagne, malgré la crise, et tant son équipe ne comporte pas de véritables penseurs alternatifs en matière de réglementation.
Le président étasunien a fait de beaux discours qui ne sont malheureusement pas suivis dans les faits. D’ailleurs, la réaction de Wall Street a été positive, sans doute soulagée par le fait que ces réformes ne vont pas réduire les bénéfices à venir des banques, ni ajouter les contraintes qui étaient craintes. Les lobbyistes ont eu raison des taxes et de nombreuses restrictions un tant envisagées. La finance a tout gagné : elle a été sauvée sans avoir à changer ensuite !
Le pire est que les Etats-Unis sont les plus avancés dans le domaine puisque l’Europe est totalement incapable d’avancer sur le sujet. Si la Commission Européenne est toujours prompt à essayer d’imposer les OGM ou laisser faire une délocalisation, elle est totalement incapable de proposer une quelconque réforme de la finance, bloquée qu’elle est par ses dogmes néolibéraux. La victoire de la finance est donc totale : les dirigeants du monde ont fait ce qu’elle voulait.
Barack Obama a obtenu une loi, mais pour l’obtenir, contrairement à ce qui est dit par de nombreux médias, il a tellement cédé que cette réforme n’est absolument pas ce qu’il fallait pour réformer structurellement la finance. Dommage, ce ne sont pas les idées qui manquaient…
Demain, reprise des textes sur « Intérêt général et souveraineté en Europe »
10:55 Publié dans Actualités, Economie, International | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : barack obama, crise financière, wall street, banques
16.06.2010
L’odieux chantage des banques
Plus de deux ans après Bear Sterns, nous en sommes toujours aux balbutiements d’une réforme du système bancaire. Alors que leurs prévisions de profits indiquent que cela ne va pas trop mal pour elles, les banques font pression pour limiter toute forme de réglementation.
La Société Géniale
Un examen rapide des comptes de la Société Générale est particulièrement éclairant. En 2009, l’ancienne banque de Jérôme Kerviel a affiché un Produit Net Bancaire (l’équivalent du chiffre d’affaires pour les banques) de 21,7 milliards d’euros, pour un résultat brut d’exploitation de 6 milliards et un résultat net de 0,7 milliard seulement, du fait des provisions. Il faut noter que la banque « couvre » un bilan de plus de 1000 milliards par des fonds propres de 42 milliards.
Mais les annonces de son président permettent de mieux comprendre la dynamique financière des banques. En effet, Frédéric Oudéa a annoncé une croissance de 4% par an du PNB, qui devrait donc atteindre environ 25 milliards en 2012. Et le résultat net devrait atteindre 6 milliards, 25% du PNB, ce qui suggère un résultat d’exploitation proche de 40%. Bref, tout semble bien aller pour la Société Général qui projette des profits spectaculaires. Merci aux frais et commissions !
Les gangsters qui font les lois
Parallèlement à ce « retour à la normal » de profits qui sont plus proches de la rente et de l’extorsion que du bénéfice tiré d’une activité concurrentielle, les banques cherchent à se couvrir comme toute réglementation qui pourrait écorner leurs profits mirobolants. C’est ainsi que l’IIF (Institut International de la Finance) a remis un rapport sur les conséquences de l’application des normes Bâle 3. Leur application coûterait 0.6% de croissance de 2011 à 2015 ainsi que près de 10 millions d’emplois.
Outre la confiance plus que limitée que l’on peut faire aux modèles des banques dont la crise a bien montré à quel point ils étaient mal conçus, comment ne pas prendre plus de pincettes avec de tels chiffres connaissant les intérêts des banques ? Après tout, elles bénéficient d’une forme d’assurance-vie gratuite fournie par les Etats. Dès lors, elles cherchent à minimiser le plus possible le coût de la réglementation par des menaces extravagantes.
Une règlementation au point mort
Il est dommage qu’un journal comme Le Monde ne prenne pas un peu plus de recul en présentant ses chiffres, en soulignant par exemple qu’elles ont tout de même intérêt à limiter le plus que possibles les contraintes qui pourraient amoindrir leur profitabilité. Un soupçon d’ironie sur le « modèle » qui est parvenu aux chiffres avancés par l’IIF aurait été également bienvenu. Le poids de la régie publicitaire se ferait-il sentir sur les écrits des journalistes du quotidien du soir ?
Plus globalement, il est terrifiant de voir à quel point elles arrivent à faire passer leurs désidératas malgré la crise. En ce sens, il est hallucinant que ce soit le même comité qui avait commis les règles Bâle 2 qui soit en charge de la version 3. Sa composition est également un défi à la raison quand on connaît la proximité entre banquiers centraux et banquiers tout court. Un comité ad hoc réunissant politiques (les responsables in fine) et économistes (dont des alternatifs) aurait davantage fait sens.
D’innombrables propositions ont été faites pour réglementer le monde financier. Malheureusement, les banques savent faire ce qu’il faut pour limiter les contraintes. Nous sommes repartis pour un tour. Reste à savoir la date de la prochaine crise…
10:56 Publié dans Actualités, Economie | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : bâle 2, le monde, iif, frédéric oudéa, société générale, crise financière
12.06.2010
Comment le néolibéralisme transforme sa crise en victoire
C’est tout le paradoxe de la crise que nous traversons depuis deux ans. Alors que la majorité des analystes s’accordent pour dire qu’elle est la conséquence directe du « laissez-faire » et du « laissez-passer », elle aboutit finalement à accentuer les mouvements qui l’avaient provoquée.
La crise de l’anarchie néolibérale
Bien sûr, quelques libéraux et néolibéraux affirment encore que la crise est la conséquence de l’excès de réglementation, pointant l’intervention de l’Etat sur les marchés immobiliers, via les niches fiscales et le rôle de Fannie Mae et Freddie Mac. Cependant, cette analyse ne résiste pas longtemps à l’analyse, comme peuvent l’attester les différents livres que vous trouverez ici en référence. Il est vrai que le rôle de l’Etat a pu amplifier certains excès, mais c’est bien l’anarchie néolibérale qui est responsable.
En effet, l’anarchie commerciale fait peser une pression énorme sur les bas salaires dans les pays occidentaux, en les mettant en concurrence avec des millions de personnes parfois payées 20 fois moins. On assiste donc à une stagnation, voire une baisse des bas salaires aux Etats-Unis comme en Europe. Ce blocage ou ce recul du pouvoir d’achat a été compensé par une augmentation de l’endettement proportionnelle (forte dans les pays anglo-saxons, plus faible en France).
Cette envolée de la dette a permis de maintenir une croissance de la consommation malgré la stagnation ou le recul des revenus. Mais parallèlement, les plus hauts revenus ont progressé de manière disproportionnée, amenant un flux de liquidités colossal sur les marchés. En outre, la libéralisation a permis aux banques de prêter toujours plus quitte à prendre des risques inconsidérés, créant une bulle. C’est cette séquence qui nous a menés au grand krach de l’automne 2008.
Quand les néolibéraux utilisent Keynes pour se sauver
Cela restera sans doute un des paradoxes les plus incroyables de la séquence que nous venons de vivre. A l’automne 2008, on a vu un journal comme The Economist implorer de « sauver le système sans le changer ». Les néolibéraux ont donc pris de Keynes ce qui les arrangeait et leur permettait de sauver ce qu’ils souhaitaient sauver, à savoir le système bancaire, au lieu de le laisser faire faillite (comme les néolibéraux les plus extrêmes le préconisaient).
L’hésitation a été forte et a culminé avec l’épisode Lehman Brothers où les plus radicaux ont emporté la décision et ont laissé faire la faillite de ce symbole du capitalisme. Mais rapidement, une majorité s’est dégagée pour revenir à un pragmatisme plus keynésien. Mieux, les leçons de la Grande Dépression ont aussi été tirées sur la croissance puisque les Etats ont substitué à la demande privée défaillante une augmentation de la demande publique pour relancer la machine économique.
C’est ainsi que les Etats-Unis ont adopté un plan de soutien massif de 800 milliards de dollars, honni par les plus néolibéraux des néolibéraux, mais soutenu par les plus réalistes d’entre eux (The Economist entre autres) malgré toutes ses limites. Ceci a permis à l’économie étasunienne de rebondir puisqu’on prévoit une croissance de 3% en 2010 qui annulera purement et simplement la récession de 2009. Quand Keynes permet de sauver le système néolibéral…
La grande glaciation néolibérale
Il y a un an et demi, j’avais publié une série de papiers « Le Grand Choc de 2017 », qui se voulaient une analyse prospective de ce qui pouvait arriver. Naturellement, un certain nombre de prédictions se sont révélées complètement fausses (réélection de Gordon Brown, popularité de Barack Obama), mais un certain nombre d’autres étaient plutôt bien vues, notamment l’évolution de la bourse en 2009. J’avais alors parié sur la victoire d’une lecture néolibérale de la crise…
Et c’est bien ce qui se passe aujourd’hui. La hausse des dépenses de l’Etat, suite aux plans de soutien aux banques et à l’économie a provoqué une explosion des déficits et de la dette qui provoque aujourd’hui un violent retour de bâtons en faveur de la baisse du poids de l’Etat dans l’économie, s’appuyant également sur des dérives réelles. Cela est illustré par le succès du mouvement « tea-party » aux Etats-Unis, qui pourrait bien porter Sarah Palin à la présidence des Etats-Unis en 2012.
En Europe, le mouvement n’est pas moins fort et la pression pour la réduction des déficits publics y est particulièrement forte, par la voix même de la Commission. Un à un, les pays mettent en place des plans d’austérité, l’Allemagne décrochant pour l’instant la palme et une coordination se met en place pour s’assurer que personne ne suit une autre politique. Enfin, la déréglementation continue de gagner du terrain avec la récente ouverture des jeux en ligne, dont on se demande bien quel est l’intérêt.
Les néolibéraux nous ont précipités dans la crise en recréant une jungle économique instable et injuste. Alors que leur château de cartes menaçait de s’écrouler, ils ont imploré l’aide des Etats avant de se retourner contre eux pour les affaiblir. Le pire, c’est que ça marche !
11:55 Publié dans Actualités, Economie | Lien permanent | Commentaires (26) | Envoyer cette note | Tags : crise économique, crise financière, néolibéralisme, the economist, anarchie néolibérale
08.06.2010
Le G-rien
Cela fera bientôt deux ans que le monde est entré dans une crise économique d’une ampleur inégalée depuis 80 ans. Pourtant, les efforts pour réguler la finance sont toujours au point mort, comme le montre l’échec des négociations de la semaine dernière.
Rien ne change, suite, mais pas fin
En effet, les ministres des finances du G20 se sont réunis la semaine dernière pour discuter d’une taxe bancaire mondiale. L’idée, poussée par le FMI comme la Commission Européenne, était d’instaurer une taxe sur l’ensemble des institutions financières de manière à alimenter un fonds de soutien qui pourrait servir en cas de nouvelle crise. On pouvait déjà être très sceptique sur cette idée qui ne consiste pas à traiter les causes de la crise mais seulement les conséquences.
En effet, cela signifiait implicitement que les membres du G20 renonçaient à toute régulation et se contentaient d’essayer de mettre de l’argent de côté au cas où, précaution rendue nécessaire par la dégradation de la situation financière de la plupart des Etats. Mais de cela, les pays émergents n’ont pas voulu, estimant qu’ils n’avaient pas à payer pour les banques des pays occidentaux. Comme si les crises s’arrêtaient miraculeusement aux frontières…
Comment réformer la finance ?
Tout ceci montre à nouveau que l’échelle supranationale est totalement impropre à une réforme de la finance. Le FMI et la Commission Européenne se sont contentés de proposer un mécanisme destiné à sanctuariser de l’argent pour secourir les banques sans changer grand chose au mode de fonctionnement des institutions financières. Et la coopération interétatique bute sur la disparité de pays qui ne parviennent pas à se mettre d’accord.
En clair, cela montre que le bon échelon pour réformer la finance est l’échelle nationale. Les nations doivent avancer seules, ou à quelques unes, pour réglementer une profession qui profite de la globalisation pour éviter toutes les règles. Si la France, l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne pouvaient s’entendre, alors tout serait possible. Mais cela ne sera possible qu’en imposant de nouveau un contrôle des mouvements de capitaux pour pouvoir imposer de véritables règles nationales.
Comme d’habitude, les dirigeants de la planète parlent beaucoup de la nécessaire moralisation ou régulation du capitalisme. On voit malheureusement que dans les faits, rien ne bouge, ni n’avance. Jusqu’à la prochaine crise…
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27.05.2010
Ces banques qui gagnent toujours à la fin
La crise actuelle a eu un immense mérite : montrer aux citoyens les privilèges incroyables dont bénéficient les banques, qui, pour reprendre la formule de The Economist, guère suspect de marxisme, arrivent à collectiviser leurs pertes tout en privatisant leurs profits. Nouveaux exemples.
Critique du plan de soutien Français
Je vous recommande vivement ce très bon papier de Marianne 2 qui dissèque le rapport de la Cour des Comptes sur le plan de soutien de la France aux banques. Nicolas Dupont-Aignan avait dénoncé les conditions accordées par le gouvernement, et notamment le fait de ne pas prendre de participations, accordant seulement une forme de prêt bonifié. Ce choix privait l’Etat de représentants au conseil d’administration, contrairement aux Etats-Unis et à la Grande Bretagne.
Mais outre le fait de priver l’Etat de tout moyen de pression sur les dirigeants des banques, Marianne raconte bien comment cela a privé l’Etat Français de belles plus-values. En effet, si le gouvernement prenait le risque de ne pas être remboursé, il a renoncé de manière incompréhensible à toute possibilité de gain sur cette aide. Il faut noter que si l’Etat avait pris une participation au capital, alors il aurait pu doubler sa mise, un gain pas inutile par les temps qui courent.
Les conséquences de la crise
Mais ce n’est pas tout. Les dirigeants de la planète « réfléchissent » aux conséquences à donner à la crise financière de l’automne 2008. Après 18 mois de réflexion, l’idée qui s’impose, au FMI comme à la Commission Européenne est une taxe sur les banques qui servirait à alimenter un fond de soutien en cas de nouvelles crises. En clair, rien ne sera fait pour éviter les excès passés, mais de l’argent devrait être mis de côté pour aider les banques à traverser les conséquences de leurs futures folies.
Les banques ne sont pas folles. Elles constatent bien que le crédit des Etats occidentaux est largement dégradé et qu’il ne sera peut-être pas possible de compter sur eux lors de la prochaine crise. Il est donc plus prudent, pour elles, de préparer une autre cagnotte. En outre, il est assez évident qu’elles trouveront le moyen de faire payer par leurs clients ce nouvel impôt en augmentant pour la énième fois les frais bancaires facturés aux entreprises et aux particuliers.
Heureusement, la prise de conscience pourrait créer un contexte politique permettant des réformes beaucoup plus radicales des institutions financières. Reste à savoir si cela aura lieu lors d’une nouvelle grande crise ou à froid, par le choix des peuples.
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24.05.2010
Frédéric Lordon nous conte l’apocalypse financière
J’en avais déjà parlé il y a un mois, mais Frédéric Lordon vient de brillamment remettre le sujet sur le devant dans un nouveau papier toujours aussi enlevé. Il montre comment les marchés financiers et les gouvernements européens sont en train de commettre un suicide économique.
Un château de carte de plus en plus bancal
Pourquoi les médias ne s’intéressent pas plus à Frédéric Lordon ? Outre une analyse pointue et des propositions concrètes, il ajoute un style digne d’un scénariste plein d’humour qui donne un piquant formidable à ses interventions, ce qui rend sans doute l’économie accessible à tous. Sa nouvelle livrée est proprement excellente. Il y décrit l’équation impossible que les dirigeants européens cherchent à résoudre, aveuglés qu’ils sont par les dogmes néolibéraux.
Peu d’hommes politiques l’ont souligné (à l’exception notable de Nicolas Dupont-Aignan), mais le plan de stabilisation grec est totalement intenable. En effet, même les hypothèses les plus optimistes envisagent une dette publique de 150% du PIB en 2013. Les plans européens ne reviennent qu’à déplacer les problèmes dans le temps, tout en les rendant plus graves encore. Qui peut croire que les marchés seront plus indulgents vis-à-vis de la Grèce dans trois ans ?
Le problème de la Grèce est que le pays aurait au moins besoin d’une dévaluation pour pouvoir s’en sortir (et probablement d’une renégociation de sa dette), solutions aujourd’hui écartées. Pire, la situation s’étend à l’ensemble de l’Europe, où ne subsistera plus un foyer de croissance de la demande. Car comment la zone euro peut espérer la moindre croissance avec la mise en place de plans de rigueur partout simultanément ? Les gouvernements suivent le contre-exemple du président Hoover.
L’apocalypse à venir
Il faut absolument retenir la description de la séquence qui mène à l’explosion du système tant elle semble probable, la seule question étant de savoir si cela aura lieu dans 6 mois ou dans 5 ans. Il est clair que le monde financier et les gouvernements actuels vont dans le mur. Comme le souligne Joseph Stiglitz, la sévérité des plans d’austérité va entraîner une stagnation économique qui minorera la baisse des déficits et va entraîner une explosion du rapport dette / PIB.
Jusqu’au jour (et les turbulences actuelles indiquent qu’il est peut-être proche) où les marchés jugeront la situation intenable, et que les politiques actuelles interdisent toute sortie de crise. Alors, dans un mouvement suicidaire, les taux se tendront, acculant les Etats européens au défaut, ce qui entrainera l’ensemble des banques dans le sillage, dans une crise qui sera la réplique puissance dix de celle de l’automne 2008, la seule solution viable étant la saisie des banques par les Etats.
Frédéric Lordon souligne malicieusement que les institutions financières pourraient se préserver de l’apocalypse à venir en acceptant une taxe sur les transactions financières qui pourrait grandement améliorer la situation financière des Etats. Il cite une étude affirmant qu’une taxe de 0.1% pourrait rapporter la bagatelle de 920 milliards de dollars à l’échelle de la planète. Mais non, il pense que leur autisme va les mener à l’autodestruction.
La bombe des dettes souveraines est aujourd’hui amorcée. Elle devrait être le déclencheur de la prochaine crise, sans doute plus rapidement que je l’imaginais. Reste à savoir si nous aurons les bonnes personnes pour prendre les bonnes décisions à ce moment.
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19.05.2010
C’est la reprise… pour quelques uns
Moins que jamais la situation économique de l’Europe semble durable. Les perspectives de croissance sont quasiment nulles alors que le chômage est déjà à un niveau très élevé. Le niveau des dettes pose la question de la solvabilité des Etats. La situation semble intenable. Mais si elle tenait ?
L’austérité pour l’Europe d’en bas
Il y a quelques semaines, beaucoup doutaient de la capacité du peuple grec à supporter un plan d’austérité pour remettre ses finances publiques en ordre. Pourtant, le gouvernement socialiste n’a pas lésiné sur les moyens en annonçant des mesures qui pourraient réduire les déficits de 10 points du PIB en seulement 3 ans : suppression des 13ème et 14ème mois pour les fonctionnaires, deux hausses de la TVA, relèvement de l’âge de la retraite… Le cocktail imposé à la population est indigeste.
Pourtant, malgré les protestations, le gouvernement garde une bonne côte de popularité. Le vent de l’austérité et des coupes sombres dans le budget ne semble pas menacer les équipes gouvernementales, y compris en Irlande ou en Lettonie. Depuis, l’Espagne, le Portugal, et, dans une moindre mesure, la France ont annoncé des mesures d’austérité pour remettre leurs finances en ordre. Voilà un climat économique peu propice à la croissance et donc à l’emploi.
En clair, c’est la triple peine pour les citoyens lambda : plus de chômage, plus d’impôts et moins d’aides de l’Etat. Pas étonnant que les Français soient pessimistes sur leur avenir économique. Il n’y a aucun espoir de reprise économique significative dans les deux à trois ans à venir. On pourrait dire que l’ajustement budgétaire est nécessaire, mais ce serait ignorer qu’il y a des solutions alternatives pour le rendre moins douloureux, et surtout que l’impact de la crise n’est pas le même pour tous.
Le champagne pour l’Europe du haut
En effet, si la crise financière s’est rapidement transformée en crise pour tous, il y a peu de chances que les signes de reprise se transmettent à l’ensemble de la population. En effet, si l’économie productive ne semble pas encore avoir touché le fond, notamment en matière de chômage, il en est tout autrement dans l’univers merveilleux de la finance et des grandes entreprises, pour lesquels, malgré les soubresauts et les incertitudes, la reprise est déjà là...
En effet, le monde financier a bénéficié de l’effondrement des marchés en 2008 puisque cela a permis des gains importants dans les bourses du monde entier en 2009, qui se sont transformés en de beaux et juteux bonus, à rebours du reste de l’économie. Il y a quelque chose d’extrêmement malsain à ce que de telles choses soient possibles malgré les innombrables discours des dirigeants de la planète sur la nécessaire moralisation du capitalisme, qui est au point mort.
Mais ce n’est pas tout. Le Monde révèle que pour les entreprises du CAC 40, c’est déjà la reprise puisque leur chiffre d’affaire a progressé de plus de 5% au premier trimestre 2010. Les analystes anticipent déjà une progression des profits de l’ordre de 30% pour cette année. Bref, la crise, ce n’est plus pour les grandes entreprises, qui profitent notamment de l’expansion des pays émergents ! Nul doute que les rémunérations et les bonus des dirigeants suivront…
C’est tout le danger de la période actuel : comme après l’éclatement de la bulle internet, le redressement des grandes entreprises et de la finance pourrait bien camoufler une situation économique globale beaucoup moins bonne, freinant tout changement du système.
10:55 Publié dans Actualités, Economie | Lien permanent | Commentaires (18) | Envoyer cette note | Tags : crise économique, crise financière, bonus, cac 40, rigueur, austérité



