15.05.2011

Croissance, Grèce, euro : quand l’Europe nie la réalité

C’est la bonne nouvelle de la semaine : la croissance a fortement rebondi au premier trimestre en France et en Europe. Même la Grèce est officiellement sortie de la récession. Mais il ne faut pas être regardant sur les détails pour pouvoir s’en satisfaire.

France : la croissance en trompe l’œil

Comment ne pas être surpris par ce chiffre de 1% de croissance au premier trimestre, soit 4% en rythme annuel, le double du chiffre des Etats-Unis ? Par quel miracle un tel résultat est possible alors que le chômage reste aussi élevé, que le déficit commercial progresse, que le pouvoir d’achat stagne ? Et ce ne sont pas les déclarations triomphantes de Christine Lagarde qui peuvent inciter à la confiance tant la ministre de l’économie est coutumière des exagérations.

Comme d’habitude, le gouvernement se moque du monde. En effet, 70% de la croissance du premier trimestre s’explique par la hausse des stocks des entreprises. En clair, corrigé de ce facteur exceptionnel, la croissance de la France n’a été que d’un petit 0.3%, soit seulement 1.2% en rythme annuel. Bref, il n’y a vraiment pas de quoi se féliciter de la manière dont le gouvernement l’a fait, comme certains journalistes auraient du le faire en étudiant les chiffres plus sérieusement.

En effet, les moteurs de la croissance continuent à avoir des ratés. Notre déficit commercial s’envole et a encore pesé de manière négative. L’investissement peine à redémarrer, ce qui est particulièrement inquiétant étant donné l’effondrement de la crise. Enfin, dans trois mois, il y a fort à parier que la ministre évoquera cette fois-ci le probable déstockage des entreprises (après avoir oublié le phénomène inverse) ou Fukushima pour justifier un chiffre moins brillant…

L’Europe au ralenti

Pour le coup, le Figaro n’est pas aussi optimiste quand il évoque une « fragile sortie de récession pour la Grèce ». Bien sûr, le pays sort officiellement de la récession en affichant une augmentation de son PIB de 0.8% au premier trimestre, mais cela fait suite à un effondrement de 2.8% au dernier trimestre 2010 (plus de 10% en rythme annuel !). Sur six mois, l’économie Grecque s’est donc contractée de 2%, soit une baisse de 4% en rythme annuel, toujours aussi préoccupant.

La crise de la Grèce m’a offert l’occasion d’un débat sur France 24 (partie 1 et partie 2), où j’ai affronté trois interlocuteurs qui défendaient mordicus l’euro. Il y a malgré tout des progrès car ils admettent aujourd’hui les carences de la monnaie unique, à savoir le fait qu’elle pousse aujourd’hui les salaires à la baisse et qu’elle ne convient pas à un espace économique aussi hétérogène.

Malgré tout, ils défendent cette construction monétaire artificielle qui empêche la Grèce de sortir de la crise. Car même en y déversant des dizaines de milliards tous les ans et en restructurant le dette, Athènes ne s’en sortira pas. Pour s’en sortir, le pays a besoin de dévaluer afin de rééquilibrer sa balance commerciale, comme en Argentine. L’argent ne permettra pas au pays d’enfin équilibrer ses exportations par rapport à ses importations, bien au contraire.

Pire, les transferts financiers massifs qu’ils demandent ne règleraient rien. Outre le fait que cela ne permettrait pas de faire redécoller la production (ce qui nécessite une dévaluation), ceci est totalement irréaliste (l’Allemagne a été très claire sur la question). Plus encore, comment ne pas y voir une forme  d’irresponsabilité avec cette demande de dépenser sans compter l’argent de la collectivité sans se rendre compte que cela ne fonctionnerait pas et que cet argent serait dépensé à perte.

Enfin, il est tout de même stupéfiant de voir les soutiens de l’euro dire aujourd’hui que si cela ne marche pas, c’est parce que nous ne sommes pas allés assez loin dans la construction européenne. C’est comme pour le communisme : s’il ne marche pas, c’est parce qu’on ne serait pas allé assez loin… Ne vaudrait-il pas mieux écouter les critiques de l’euro ? Il faut revenir aux monnaies nationales, et comme Morad El Hattab le montre, cela est parfaitement possible pour la France et l’Italie.

Bref, le déni de réalité semble être devenu la spécialité de cette Europe. On se réjouit d’une croissance totalement artificielle et qui ne va pas apporter grand chose, sur la base de chiffres trimestriels qu’il faudrait pourtant prendre avec des pincettes, alors que l’euro nous entraine vers le fond…

31.01.2011

Croissance : divergences anglo-saxonnes

D’un côté, une baisse surprise de 0.5% du  PIB au 4ème trimestre en Grande-Bretagne, faisant craindre une rechute. De l’autre, une croissance en hausse aux Etats-Unis (3.2% en rythme annuel). Les différences de politique économique se traduisent très concrètement.

Les Etats-Unis importent Keynes

Les chiffres étasuniens ne sont pas neutres. La croissance outre-Atlantique a atteint 2.9% en 2010, effaçant donc totalement la récession de 2.6% en 2009. Bien sûr, le chômage reste à un niveau historique (même s’il a légèrement baissé, à 9.4%), mais avec des prévisions de croissance relevées à 3% ou plus pour 2011, les Etats-Unis semblent s’en sortir. Le contraste avec la zone euro est frappant puisque son PIB restera encore sensiblement inférieur à celui d’avant crise à la fin de 2011…

Il faut dire que Washington ne lésine pas sur les moyens budgétaires pour relancer l’économie. Le déficit public, à 8.9% du PIB en 2010, devrait se creuser plus encore en 2011 du fait de l’accord récent entre républicains et démocrates pour prolonger les baisses d’impôts de Georges Bush contre l’extension d’un certain nombre de bénéfices sociaux, notamment pour les chômeurs. Si la croissance va en profiter, les déficits et la dette vont le faire également.

La Grande-Bretagne importe Hoover

Il y a quelque chose de cocasse à voir les Etats-Unis s’inspirer en partie de l’économiste anglais Keynes (même si la nouvelle école keynésienne était opposée au maintien des baisses d’impôt pour les plus riches) alors que la Grande-Bretagne a mis en place un plan de rééquilibrage des finances publiques sauvage, qui devrait entraîner la suppression d’un demi-million d’emplois publics ! Londres semble finalement s’inspirer du président Hoover qui, en combattant les déficits, a amplifié la Dépression.

A ce titre, la baisse du PIB du 4ème trimestre est très inquiétante, comme le rapporte bien Yann, car on ne voit pas bien quels pourraient être les ressorts de la croissance britannique dans les années à venir étant donné les coupes à la hache dans les budgets publics. Et la hausse massive de la TVA va plus encore réduire le pouvoir d’achat des ménages qui souffrent déjà d’une hausse des salaires nettement inférieure à l’inflation sur l’année 2010 (2.2% contre 3.7%).

Bien sûr, certains ne manqueront pas d’utiliser ce cas pour agiter les risques d’une sortie de l’euro. Pourtant, c’est bien la dépréciation de la livre qui a permis de relancer temporairement l’économie britannique. Le problème est qu’une fois cette aide passée, une austérité mortifère s’ajoute à tous les déséquilibres fondamentaux du Royaume (désindustrialisation massive, concurrence commerciale déloyale, financiarisation excessive…).

 En aucun cas les Etats-Unis ou la Grande-Bretagne ne représentent des exemples dont la France devrait globalement s’inspirer. En revanche, la radicalité de leurs choix économiques (bons parfois, mauvais souvent) en fait des cas d’étude particulièrement intéressants.

11.01.2011

Sortie de l’euro : y-a-t-il un risque pour la croissance ?

C’est l’un des arguments les plus couramment évoqués pour s’opposer à la sortie de la monnaie unique. Une analyse pays par pays permet de considérablement nuancer cette opinion.

Dans le Sud de l’Europe, un fort rebond de la croissance

Assez bizarrement, certains parlent d’une contraction de la demande et donc de la croissance dans les pays qui dévalueraient le plus. Outre le fait d’être totalement contredite par l’histoire économique récente, cette analyse ne résiste pas aux faits. Prenons le cas de l’Espagne : ses exportations représentent 15% du PIB et le tourisme 10%. L’ampleur probable de la dévaluation permet d’escompter une progression de 10 à 20% des deux, soit un apport de croissance de 2.5 à 5% du PIB !

En outre, cela ne prend pas en compte l’effet multiplicateur sur l’économie. Mieux, l’Etat pourrait escompter 1 à 2 points de PIB de recettes fiscales supplémentaires et une baisse des dépenses sociales pour le chômage. En outre, la possibilité de monétiser la dette permettrait à l’Espagne de très largement réduire son coût, améliorant encore fortement les marges de manœuvre financières du pays. Une partie pourrait être utilisée pour recapitaliser les banques en cas de risque systémique.

Enfin, si le renchérissement des produits importés réduira leur demande en volume, cela est loin d’être évident en valeur. Pourquoi la consommation globale en valeur diminuerait du fait de la hausse des prix pour 25% des produits ? Mieux, cela réduirait les importations sur des produits que l’économie Espagnole produit encore, comme l’automobile (avec une forte substitution des véhicules importés d’Allemagne par des productions locales, accélérant encore la croissance).

Le cas de la France et de l’Allemagne

Pour l’Allemagne, la fin de la monnaie unique aurait clairement un effet récessif dans un premier temps. Il est évident qu’une dévaluation de 15% du franc et de 30 à 40% des pays du Sud par rapport au mark aurait un impact important sur les exportations Allemandes. Une baisse de 10% des exportations à destination de la zone euro aurait un impact négatif de 2.5 points sur le PIB. Néanmoins, cela pourrait être en partie compensé par le commerce avec les autres pays (50% du commerce Allemand).

A l’échelle de la France, comme nous commerçons davantage avec des pays dont la monnaie s’apprécierait par rapport au franc, on peut escompter un impact positif sur notre commerce à court terme, avec une augmentation des exportations à destination de l’Allemagne, des Etats-Unis, de la Grande-Bretagne ou de l’Asie. Cela serait en partie compensé par l’augmentation de la valeur des achats de matières premières et la détérioration du solde commercial avec les pays du Sud de l’Europe.

Mais dans un pays où le tourisme représente 6.6% du PIB, l’impact serait très positif puisque moins de 20% des touristes étrangers viennent de pays dont la monnaie baisserait par rapport au franc. Du coup, pour plus de 80% des touristes, leur pouvoir d’achat augmenterait et la France deviendrait plus attractive, ce qui aurait un impact positif significatif sur la croissance. Enfin, la possibilité de monétiser la dette permettrait de réduire son fardeau, à un moment où il est plus important que jamais.

Si la fin de l’euro représente un véritable risque pour la croissance de l’Allemagne et de ses satellites monétaires, en revanche, la fin de la monnaie unique est le seul moyen de relance la croissance dans les pays du Sud et elle devrait avoir un impact positif pour la France.

21.10.2010

Croissance, dette et récession

The Economist a récemment publié un dossier passionnant sur la croissance et sur les moyens de la relancer dans les pays développés. Par-delà des conclusions attendues, l’hebdomadaire fait des constats particulièrement intéressants pour comprendre ce qui se passe aujourd’hui.

Retour sur la crise

L’analyse de The Economist part d’un constat très simple. Dans l’OCDE, en 2009, les ménages et les entreprises ont économisé l’équivalent de 7.2% du PIB (différence entre leurs revenus et leurs dépenses) et encore 7% du PIB en 2010. Non seulement les ménages se sont mis à davantage économiser (6% de leurs revenus en Grande-Bretagne en 2010 contre 2% en 2008, les chiffres sont comparables aux Etats-Unis), mais c’est aussi le cas des entreprises.

Cela résume le mécanisme de la crise. Les ménages se sont endettés pendant des années, ainsi que de nombreuses entreprises, notamment dans la finance, entretenant une bulle de la valeur des actifs. La bulle a fini par éclater mais sa taille gigantesque a provoqué une telle baisse de la valeur des actifs pour les ménages comme les entreprises que ces derniers ont remonté leur taux d’épargne et diminué leur consommation pour se désendetter dans un climat de crise.

Cette baisse de la consommation a logiquement provoqué une récession aussi violente que l’éclatement de la bulle financière. Mais les Etats ont creusé et laissé se creuser d’énormes déficits pour compenser la baisse de la demande privée et sauver le système financier. C’était le seul moyen de compenser la chute de la consommation des ménages. Ainsi, les Etats ont bien retenu les leçons de Keynes en agissant rapidement pour éviter un scénario comparable aux années 30.

Des années 2000 en trompe l’œil

Du coup, cela donne une autre perspective à la décennie précédente, où les bons élèves étaient les Etats-Unis, la Grande-Bretagne ou l’Irlande. On vantait le modèle anglo-saxon qui alliait des impôts faibles et une déréglementation générale de l’économie. Il faut dire que la croissance de ces pays était plus élevée que celle des pays de la vieille Europe (France, Italie et Allemagne) ou du Japon. Mais la crise a révélé que ces modèles étaient totalement illusoires.

En effet, si l’on se réfère aux chiffres de Jean-Luc Gréau dans « La trahison des économistes », on se rend bien compte que la croissance de ces pays s’est faite entièrement à crédit. La hausse de la dette des ménages représente l’équivalent de la progression du PIB de 1998 à 2008. On peut même se demander si ces pays n’auraient pas simplement stagné économiquement si les ménages avaient conservé le même niveau de dette pendant la décennie.

Quel impact pour l’avenir

Tout ceci révèle qu’il n’y a peut-être pas de modèle de croissance possible pour des pays développés qui ont libéralisé leur commerce du fait de la pression que cela implique sur leur demande interne. En effet, la seule croissance possible se fait à crédit, au prix de graves déséquilibres économiques et de bulles de crédit qui finissent toujours par exploser. En outre, les ajustements budgétaires en cours pourraient bien réduire plus encore le potentiel de croissance pourtant anémique de nos économies.

Mais cela ne signifie pas forcément que nous allons affronter un scénario en W avec une nouvelle récession dès 2011. En effet, à part la Grande-Bretagne, dans la plupart des grandes économies (Etats-Unis, Allemagne, Japon, France), l’ajustement budgétaire est plus doux et ne devrait que légèrement réduire la croissance. En outre, l’augmentation du niveau d’épargne a atteint un plafond (aux Etats-Unis, la baisse de l’endettement du secteur privé fait plus que compenser la hausse du public !).

Du coup, il est probable que le secteur privé baisse son épargne. Ayant déjà retrouvé un niveau de profitabilité comparable à celui d’avant crise, les multinationales devraient pouvoir investir davantage. Et si les classes populaires et moyennes restent prudentes, une augmentation de la consommation des classes supérieures pourraient relancer la consommation (le PIB / habitant a progressé de 10% aux Etats-Unis quand le revenu médian baissait de 4% de 2000 à 2008).

Bonne nouvelle : une récession semble peu probable en 2011 du fait que les acteurs privés ne seront pas plus prudents qu’en 2009 et 2010. Mauvaise nouvelle : la libéralisation des échanges a cassé le modèle de croissance des pays développés.

31.08.2010

Peut-il y avoir une rechute de l’économie ?

C’est la question qui agite la planète économique depuis que nous sommes sortis officiellement de la récession. Tout le monde craint un scénario en W ou une récession aussi violente que la précédente suivrait la légère reprise que nous traversons.

Des raisons de craindre une rechute

De manière fréquente depuis 2009, les marchés se font peur. Et on ne compte plus les corrections depuis le début de l’année : une première baisse de 10% fin janvier / début février, une correction de 15% au printemps lors de la crise des dettes souveraines européennes. Et après un bon début d’été, le marché est reparti à la baisse suite à des indicateurs décevants aux Etats-Unis, et notamment la révision à la baisse de la croissance au second trimestre, à 1.6% en rythme annuel.

Avant de rejoindre le camp des ours, pour reprendre la terminologie des marchés, il faut examiner ce qui pourrait causer une nouvelle récession. Il faudrait principalement que la consommation des ménages et des administrations publiques baisse puisqu’il s’agit de la première composante du PIB. Et il est vrai que la rigueur budgétaire qui s’est emparée des pays occidentaux et le maintien d’un fort niveau de chômage semblent pouvoir provoquer une telle baisse.

Des raisons paradoxales d’espérer

Cependant, c’est une chose de voir la consommation stagner, c’en est une autre de la voir baisser. Les ajustements budgétaires en Europe ne sont pas si grands, en dehors de quelques pays de la périphérie. En outre, la baisse très forte des taux longs apporte une bouffée d’oxygène colossale aux Etats. 1 point de moins, c’est, à terme, 15 milliards d’économie sur le service de la dette en France. Et étant donnée la crise du printemps, les Etats avaient sans doute prévu que les taux seraient plus élevés…

Ensuite, il faut voir que la baisse de consommation est souvent la conséquence d’une baisse de la valeur des actifs. Paradoxalement, leur niveau actuel est sans doute à la fois assez haut et assez bas. Assez haut parce que nous avons évité l’effondrement japonais, où la bourse a perdu 75%. Assez bas car les marchés boursiers sont finalement relativement bas étant donnée la forte remontée des profits, au niveau d’avant la crise. Du coup, les marges de correction sont limitées, nous protégeant d’un krach.

Et sans krach des marchés, une récession est peu probable, d’autant plus qu’après une baisse de 20% des investissements en 2009, leur reprise est probable cette année et en 2011. Mieux, certains marchés, comme le marché automobile étasunien, sont à un niveau tellement bas qu’ils ne pourront pas baisser beaucoup plus. Enfin, les exportateurs des produits riches vont profiter de la forte croissance persistante des pays émergents, comme l’illustre la performance récente de l’Allemagne.

Une reprise molle, mais une reprise

Bref, un examen des facteurs de croissance comme de récession m’amène à conclure que nous ne devrions pas assister à une rechute économique dans les deux ou trois années à venir, à moins d’une panique des marchés. Cette dernière me semble peut probable, du fait des niveaux actuels de valorisation et que le financement de la dette publique grecque est assuré jusqu’en 2013. En revanche, il y a peut-être un risque sur le marché immobilier Français, qui n’a pas connu de vraie correction.

Après, la petite croissance que nous devrions connaître dans les prochaines années ne sera pas meilleure que celle des années 2000, à savoir qu’elle n’aura que peu d’impact sur le niveau du chômage ou sur le pouvoir d’achat des classes populaires et moyennes, qui a toutes les chances de continuer à stagner. Comme rien n’a véritablement changé, les fruits de la croissance devraient, comme avant, aller dans les profits des grandes entreprises et les revenus des plus riches.

Bien sûr, un scénario en W ne saurait être totalement exclu. Le risque existe encore. Néanmoins, je crois que nous y échapperons et que les données économiques du moment indiquent qu’une rechute est aujourd’hui plutôt improbable à moyen terme.

13.08.2010

Croissance : Christine Lagarde, la magnifique ridicule

Ce matin, la ministre de l’économie était interviewée sur Europe 1. Elle a annoncé que la croissance a atteint un « magnifique » 0.6% au deuxième trimestre 2010 et confirmé ses prévisions pour l’année 2011.

Magnifiquement ridicule

Les estimations de croissance du premier trimestre ont été revues à la hausse : 0.2% au lieu de 0.1%. La ministre a évoqué « un magnifique 0,6 % au deuxième trimestre, (c'est) une multiplication par trois qui vient conforter la politique économique déterminée par le président de la République ». Et elle a confirmé sa prévision de croissance pour 2011, à savoir 2.5%. L’emploi de l’adjectif « magnifique » montre à nouveau l’immense décalage de la Marie-Antoinette du gouvernement avec la réalité de ce que vivent les Français dans cette crise et de la persistance d’un chômage de masse.

La communication du gouvernement sur la croissance est en effet totalement ridicule. Quand un trimestre est bon, la ministre vient sur les ondes pour vanter l’efficacité de sa politique (4ème trimestre 2009, 2ème trimestre 2010) alors qu’elle évite soigneusement les médias quand les résultats sont moins bons (3ème trimestre 2009 ou 1er trimestre 2010). Pour qui ne prête pas une attention soutenue à ces questions, la communication gouvernementale est peut-être efficace, mais avec un peu de mémoire, il est difficile de ne pas noter l’hypocrisie de la ministre dans ses annonces.

Des chiffres passables

Les résultats de la France ne sont pas exceptionnels en effet. Ils ne sont pas mauvais non plus. La meilleure nouvelle est clairement la hausse de 1.1% des investissements qui semble indiquer une reprise des dépenses d’avenir des entreprises. En revanche, comment ne pas noter le décalage entre la croissance au premier semestre (0.8%) et les prévisions de croissance pour l’année prochaine (2.5%) ? Qu’est-ce qui pourrait bien justifier une telle accélération alors même que notre pays sera pénalisé par la plus grande austérité budgétaire après des années à laisser filer la dépense ?

En outre, ces chiffres sont tout justes dans la moyenne européenne. Si nous faisons mieux que l’Espagne (0.2%) ou l’Italie (0.4%), nos résultats sont largement inférieurs à ceux de la Grande-Bretagne (1.1%) ou de l’Allemagne (2.2%). Et il n’y a pas un grand mérite à croître plus vite que l’Espagne qui subit les affres de l’éclatement de sa bulle immobilière ou l’Italie, le pays riche qui a connu la plus faible croissance des années 2000. Bref, la performance de notre pays est loin de mériter l’adjectif « magnifique » bien imprudemment utilisé par la ministre de l’économie.

Il est positif que notre pays enregistre de la croissance. En revanche, il est totalement ridicule de fanfaronner devant des résultats qui sont tout juste dans la moyenne européenne et qui ne suffiront pas, loin s’en faut, à corriger les déséquilibres dont notre pays souffre.

03.08.2010

Quand la baisse de la livre soutient la croissance britannique

La nouvelle est passée relativement inaperçue, mais la Grande Bretagne a enregistré une croissance de 1.1% au deuxième trimestre (4,4% en rythme annuel !!!) : une démonstration éclatante de l’intérêt de la dépréciation d’une monnaie pour relancer la croissance.

La dépréciation de la monnaie, outil pour la croissance

La Grande-Bretagne a été un des pays d’Europe qui a le plus souffert de la crise, enregistrant pas moins de six trimestres consécutifs de baisse de son PIB et un recul annuel de 5% en 2009. Seule l’Allemagne a fait pire l’an dernier, du fait de l’effondrement de ses exportations (et oui, l’Allemagne, dont on nous vante tant le modèle, a enregistré la plus forte récession de la zone euro en 2009…). Il faut dire que le poids du secteur financier y est plus important qu’ailleurs.

Mais Londres a eu la grande intelligence de laisser filer sciemment la valeur de sa monnaie, la livre, qui est passée de 1,45 euros environ jusqu’à mi-2007 à seulement 1,05 euros début 2009, soit une dépréciation de 30% en seulement 18 mois, avant de remonter autour de 1,2 euros depuis quelques semaines. Cette baisse de la monnaie britannique explique sans aucun doute la bonne performance de l’économie britannique en ce début d’année.

La démonstration des limites de la monnaie unique

En effet, il est surprenant que la croissance reprenne beaucoup plus vite au Royaume-Uni que dans la zone euro, alors que l’économie britannique a subi une plus forte baisse du marché immobilier et des faillites en cascade dans son secteur bancaire. Mais la forte dépréciation de la livre a permis de nettement améliorer les termes de l’échange pour notre voisin d’outre manche, favorisant ses exportations et freinant les importations, notamment avec la zone euro…

A contrario, cela montre toutes les limites d’une monnaie unique qui ne permet pas de tels ajustements. Nul doute que la Grèce se porterait beaucoup mieux si elle avait la possibilité de faire baisser la valeur de sa monnaie parallèlement au plan de rigueur. Aujourd’hui, l’euro impose aux pays européens un cocktail désastreux d’austérité budgétaire et de monnaie trop chère. Sans l’euro, nous pourrions au moins compenser en partie avec une monnaie meilleur marché.

La Grande-Bretagne, comme les Etats-Unis auparavant, ont bien compris l’intérêt de jouer avec la valeur de sa monnaie. Aujourd’hui, il n’y a que les tenants de l’Europe de Lisbonne pour se réjouir d’une remontée de l’euro qui pénalise une fois de plus l’économie productive de la zone, et donc l’emploi.

12.10.2009

Le mythe du dynamisme économique anglo-saxon

C’est une des tartes à la crème économique les plus répandues : l’Europe souffrirait d’un déficit de dynamisme économique par rapport aux Etats-Unis et à la Grande Bretagne qui ne pourrait être comblé qu’en libéralisant davantage leur économie.

Un autre regard sur la croissance étasunienne et britannique

En fait, cette analyse repose sur un seul élément : la croissance supérieure des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne depuis une dizaine d’années. Les zélateurs du néolibéralisme concluent un peu rapidement que ce sont les réformes libérales qui ont permis à ces pays de voir leur croissance dépasser celle de l’Europe continentale, contrairement aux années 80. Pourtant, cette présentation des faits ne résiste pas longtemps à l’analyse, comme le montre la crise économique.

En effet, la crise financière s’explique en partie par l’endettement excessif des ménages anglo-saxons. Jean-Luc Gréau rapport en effet dans son livre « La trahison des économistes », que la dette des ménages américains et britanniques est passée d’environ 65% du PIB en 1998 à environ 100% dix ans plus tard. Parallèlement, le niveau d’endettement des ménages Allemands est resté stable et celui des ménages Français n’a progressé que marginalement.

Etant donné que la consommation est la première composante du PIB, comment ne pas comprendre que la croissance du PIB étasunien et britannique doit beaucoup plus à l’explosion du crédit qu’au dynamisme interne de leurs économies. Mieux, l’économie britannique a bénéficié de l’envolée des dépenses publiques, passées de 36% du PIB en 1999 à 41% en 2004, (plus fort qu’en France de 1981 à 1986…). Bref, la croissance outre-manche ne reposait que sur la dette et la dépense publique…

Cette zone euro qui se tire dans le pied

Car si on enlève les puissants stimuli qu’ont été la dette et la dépense publique, il y a fort à parier que les économies britanniques et étasuniennes n’auraient pas été plus dynamiques que le Japon. Après tout, l’accroissement de la dette des ménages, 35% du PIB, représente plus que la croissance nette de l’économie sur la même période. Bref, il n’y a pas de dynamisme supérieur des économies anglo-saxonnes par rapport aux économies d’Europe continentale.

D’autant plus que l’Europe continentale doit se battre avec un bras dans le dos, pour ne pas dire plus. En effet, le taux de change de l’euro est depuis des années un puissant facteur dépressif pour la zone euro. La surévaluation de la monnaie unique de 20 à 40% selon les années pousse en effet les industriels à délocaliser massivement en dehors de la zone euro pour abaisser leurs coûts de production, réduisant à la fois la richesse nationale et le nombre d’emplois, notamment dans l’industrie.

C’est ainsi qu’à production constante, les constructeurs automobiles Français ont délocalisé la production d’un million de véhicules de 2004 à 2008, principalement dans des pays d’Europe de l’Est et en Asie pour bénéficier à la fois de coûts de main d’œuvre plus bas et d’une parité monétaire plus favorable à l’exportation. La politique monétaire de la BCE et le dogmatisme libre-échangiste européenne sont bien plus responsables de notre faible croissance que les rigidités de nos marchés du travail.

Bref, entre une croissance anglo-saxonne complètement idéalisée et ne reposant que sur du sable et une croissance européenne au contraire pénalisée par des politiques d’inspiration trop libérale, il y a faute sur le diagnostic comme sur les solutions.

Source : The Economist 28 septembre, « La trahison des économistes », Jean-Luc Gréau

15.11.2008

La crise (1/4) : le plus gros de la récession est devant nous !

Hier matin sur RTL, la ministre de l’économie Christine Lagarde s’est livrée à un exercice d’autosatisfaction assez incroyable à propos de la croissance. Outre le fait que cette présentation des faits ne résiste pas à une analyse un tant soit peu sérieuse, elle oublie le principal, à savoir que le pire est devant nous.

Le PIB de la France a progressé de 0,1% au 3ème trimestre, nous faisant échapper à une récession (deux trimestres de contraction de l’activité), contrairement à la zone euro. Mais le triomphalisme de Madame Lagarde est assez indécent. Tout d’abord, il rappelle celui de l’annonce du premier chiffre de croissance du 1er trimestre, alors 0,6%, mais qui a fini par être révisé deux fois à la baisse, pour ne plus atteindre que 0,4% aujourd’hui. En clair, le 0,1% de croissance pourrait bien se transformer en - 0 ,1% d’ici quelques semaines. Ensuite, un chiffre trimestriel a un sens limité, comme le montrent les fortes variations rapportées par Eurostat. L’Allemagne a ainsi connu une croissance assez incroyable de plus de 1% de son PIB au 1er trimestre. Globalement, il vaut mieux regarder la croissance sur un an. Et là, la position de la France est moins avantageuse puisque notre PIB a cru de 0,6%, mieux que l’Italie (-0,7%) ou le Royaume Uni (0,3%) mais moins bien que l’Espagne (0,8%) ou l’Allemagne (0,8% également).

Bref, le  principal fait à retenir des statistiques publiées cette semaine est le ralentissement considérable de l’activité dans l’ensemble des pays développés, et le bond du chômage impressionnant aux Etats-Unis ou en Espagne. Le FMI prédit qu’en 2009, pour la première fois depuis la Seconde Guerre Mondiale, l’activité se contractera au global dans les pays développés. La récession que nous traversons est d’une nature plus grave que toutes celles que nous avons connues depuis plusieurs générations. Et, malheureusement, les chiffres du 3ème trimestre ne sont sans doute qu’un petit hors d’œuvre par rapport à ceux du 4ème trimestre à venir. Tout le monde semble oublier que le calendrier de la crise financière n’a finalement que peu concerné ce 3ème trimestre déjà si mauvais. La faillite de Lehman a eu lieu le 15 septembre, le rachat d’AIG le 16 septembre et les marchés ne se sont vraiment effondrés que début octobre.

Il suffit de demander aux commerçants pour savoir que le gros de l’impact de la crise financière sur l’activité n’a eu lieu qu’à partir du mois d’octobre. D’ailleurs, les ventes d’automobiles se sont effondrées le mois dernier et le 4ème trimestre en France verra de nombreuses fermetures d’usine (Peugeot, Renault, Arcelor), qui auront un effet important sur la croissance. Il y a fort à parier que l’activité se contractera de 0,5 à 1% sur le seul 4ème trimestre, soit un rythme annuel de 2 à 4%, la plus forte récession du monde occidental depuis la Grande Dépression. Si la plupart des instituts continuent à prévoir une récession en forme de V (c’est-à-dire suivie d’une reprise rapide), le cas du Japon dans les années 80 fait craindre un L (une longue dépression). À titre d’exemple, le Nikkei se situe à moins de 25% de sa valeur de 1989 et la production industrielle actuelle équivaut à celle de 1991 ! V ou L ? À dire vrai, est-il possible de le savoir aujourd’hui ?

L’exercice indécent d’autosatisfaction du gouvernement pourrait se justifier dans un contexte moins difficile. Ici, il confine au ridicule, à la veille d’une chute bien plus brutale qui va provoquer des conséquences toujours plus douloureuses pour de nombreux Français.

http://www.lemonde.fr/la-crise-financiere/article/2008/11...

http://www.lemonde.fr/economie/article/2008/11/14/la-zone...

http://epp.eurostat.ec.europa.eu/portal/page?_pageid=1996...

Demain, ces casinos qu’on appelle des bourses

05.09.2008

Divergences économiques, ou comment les Etats-Unis font mieux que l’Europe

L’information est passée discrètement dans la plupart des médias, mais si le PIB de l’Union Européenne était en baisse de presque 1% en rythme annuel au deuxième trimestre, celui des Etats-Unis a cru de 3%, un rythme que la zone euro peine à trouver, même quand tout va bien…

Cette information a tout pour surprendre quand on connaît le contexte économique actuel outre-Atlantique. Les Etats-Unis sont en plein cœur de la crise des subprimes, les prix de l’immobilier baissent de 15% en rythme annuel, soit 20% en tenant compte de l’inflation. Près de trois millions de ménages ont perdu leur logement. Et alors que l’inflation a atteint temporairement 5%, la hausse des salaires atteint péniblement 3%, réduisant par conséquent le pouvoir d’achat des ménages. En comparaison, la situation européenne, est beaucoup plus favorable puisque les prix de l’immobilier se tiennent (à part en Espagne et au Royaume Uni, avec une baisse néanmoins moins forte qu’outre-Atlantique). L’inflation y est même un peu plus mesurée puisqu’elle est retombée à 3,8% en août. Dès lors, il est proprement incroyable que l’économie Américaine semble déjà sortir la tête de l’eau alors que l’Europe s’enfonce dans la crise.

Des Etats-Unis keynésiens, une Europe monétariste

L’explication est malheureusement simple. Alors que l’Europe s’interdit quasiment toute mesure de relance de son économie (Espagne à part), les Etats-Unis ont déjà utilisé tous les leviers de la politique économique pour amortir la crise. C’est au second trimestre que les ménages Américains ont reçu un chèque du gouvernement qui a permis de stimuler la consommation. Mais surtout, les Etats-Unis profitent à plein de la politique monétaire de la Fed, qui a baissé ses taux de 3,25 points en un an. Cette politique a un double effet positif : un abaissement du coût du crédit (y compris à long terme) et surtout une baisse de la valeur du dollar qui pénalise les importations et favorise les exportations. Résultat, sur les 3,3% de croissance du second trimestre, 3,1 sont directement attribuables au commerce extérieur puisque les importations ont baissé de plus de 7% alors que les exportations ont progressé de 13% (plus que la Chine !!!).

On pourra objecter que la hausse récente du dollar (qui s’explique par la résistance de l’économie Américaine par rapport à l’économie européenne) devrait modérer l’impact du commerce extérieur. Cependant, malgré les mouvements récents, le dollar reste largement sous-évalué par rapport à l’euro… En fait, les Etats-Unis exportent leur récession vers les autres pays. Mais le plus triste est de constater que la BCE laisse faire cela alors que si elle avait baissé ses taux elle aussi, nous n’en serions pas là aujourd’hui. Le pire est que cette issue, parfaitement comparable aux suites de l’éclatement de la bulle Internet (où la Fed avait rapidement baissé les taux et la BCE avait tardé), était prévisible, comme le montre cette note de février… Je vais me risquer à une nouvelle prévision : dans quelques mois, avec la baisse de l’inflation et l’effondrement de la croissance, la BCE va finir par baisser ses taux, trop tard, comme en 2002…

Ce nouvel exemple montre que ce ne sont pas les politiques qui ne peuvent plus rien faire puisque les Etats-Unis arrivent à modérer une crise pourtant extrêmement forte. Cela montre surtout qu’il y a une démission des responsables européens pour protéger les peuples européens de cette crise.

Source : http://www.lemonde.fr/economie/article/2008/08/29/l-econo...