19.03.2011

Les ravages de la désindustrialisation

Il y a deux attitudes principales face à la désindustrialisation de notre pays : ceux qui s’en lamentent mais ne font rien pour changer quoique ce soit et ceux qui s’en félicitent carrément. Heureusement, une troisième voie commence à se faire jour.

Les arguments des partisans de la désindustrialisation

Une économiste d’Harvard et de l’école d’économie, Julia Cagé, a expliqué dans la Tribune qu’il n’est pas grave de voir les activités industrielles de faible valeur ajoutée quitter le pays du moment que nous investissons en recherche pour développer des industries à forte valeur ajoutée. Elle reprend l’exemple de l’Allemagne, qui délocalise une partie de ses composants en Allemagne de l’Est. Elle s’appuie également sur la répartition de la chaîne de valeur, citant le cas de l’Iphone d’Apple.

En effet, un article très intéressant de la Tribune démontre que si le téléphone d’Apple était responsable à hauteur de 1,9 milliards de dollars du déficit commercial entre la Chine et les Etats-Unis en 2009, en réalité, à peine 3.6% de la valeur ajoutée est réalisée en Chine contre 34% pour le Japon, 17% pour l’Allemagne, 13% pour la Corée et 6% pour les Etats-Unis, qui empochent théoriquement, en outre, l’essentiel des bénéfices réalisées par l’entreprise Apple.

Georges Kaplan, collègue de Causeur, a signé deux papiers sur la désindustrialisation. Dans le premier, il souligne que la production industrielle a progressé de 26% depuis 1990, même s’il admet que certains secteurs se sont effondrés. Il souligne que les salaires dans l’industrie sont plutôt bas et qu’il est finalement content que l’avenir de nos enfants ne soit pas dans une mine ou derrière une machine à tisser, mais plutôt derrière une planche à dessin ou dans un laboratoire.

L’impérieux besoin d’industrie

Mais leur raisonnement présente de nombreuses limites. Le cas de l’Iphone n’est guère convaincant car la situation des Etats-Unis est totalement déséquilibrée avec un déficit commercial colossal qui n’est financé que par des achats massifs de bons du Trésor par l’Asie. Et le modèle Allemand n’en est pas un car on ne pourrait pas répliquer leur politique à l’échelle de la planète (les excédents commerciaux équilibrant les déficits) et sa croissance est faible sur le long terme.

Plus globalement, les déséquilibres commerciaux jouent un rôle majeur dans les déséquilibres économiques du globe puisque les pays qui  ont de forts déficits commerciaux doivent les compenser par un fort afflux de capitaux étrangers. Il n’est pas inintéressant de constater que trois des pays avec les plus forts déficits (Etats-Unis, Grande-Bretagne, Espagne) ont connu une énorme bulle financière, démontrant que cet afflux de capitaux pose de graves problèmes.

En outre, il faut savoir que le commerce des services ne représente que 20% du commerce des biens. Donc, sans industrie, il est impossible d’équilibrer ses échanges extérieurs… En outre, il ne faut pas oublier que la part de l’industrie dans notre PIB s’est effondrée. Et depuis 2000, notre pays a perdu 500 000 emplois industriels. Pire, la filière automobile est véritablement sinistrée puisque la production locale a presque baissé de moitié de 2005 à 2009. La chute de l’industrie Française ne s’est vraiment accélérée qu’à partir du milieu des années 2000, comme l’atteste l’évolution de notre déficit commercial.

A l’opposé, la plupart des pays qui réussissent veillent à maintenir une base industrielle, au cœur du modèle de développement asiatique. Plus de 95% des voitures vendues au Japon, en Corée du Sud ou en Chine sont produites localement du fait de diverses barrières commerciales. A ce titre, il est très intéressant de noter l’évolution de la politique de l’Argentine, qui a redynamisé sa production par la dépréciation du peso, et qui veut développer son autosuffisance, comme le montre Yann.

Comme le dit Slovar, a réalité de la désindustrialisation, c’est le chômage, et aussi des déficits commerciaux qu’il faut bien équilibrer en faisant appel à des capitaux étrangers. Ainsi, elle est porteuse de graves déséquilibres économiques et d’une dépendance vis-à-vis de l’extérieur.

21.07.2010

Munich social, la suite, chez General Motors et à l’hôpital Beaujon

Il y a un peu plus de quinze ans, Philippe Séguin dénonçait le « Munich social », ce renoncement de la classe politique à véritablement combattre le chômage, cancer de notre société. Deux évènements récents montrent que rien n’a changé…

GM, ou la victoire du moins-disant social

Lundi, les salariés de l’usine General Motors de Strasbourg ont accepté le plan de reprise qui prévoit une baisse du coût du travail de 10%, par le gel des salaires sur deux ans, l’abandon d’un tiers des jours de RTT et de l’intéressement jusqu’en 2013. Les employés ont répondu à 70% par la positive à "la direction de GM Company (qui) demande aux salariés de faire un effort et de réduire l'écart avec les coûts pratiqués au Mexique". En effet, le site Français est en concurrence avec un site Mexicain…

D’une part, on pourrait souligner le pragmatisme d’employés qui acceptent de faire des efforts pour sauver une société en difficulté, au lieu de refuser tout compromis en comptant sur les indemnités de licenciement et les allocations chômage. Ce comportement peut paraître noble. Malheureusement, elle démontre surtout que la libéralisation consacre la victoire du moins-disant social et augure mal de l’avenir des implantations industriels dans les pays dits développés face à la concurrence des pays émergents.

En effet, tous les industriels peuvent dès demain pratiquer le même chantage et demander à leurs salariés des efforts pour réduire l’écart de coût avec l’Europe de l’Est, l’Amérique Latine ou l’Asie. La pression va être terrible dans les années à venir. Pourtant, quelques barrières douanières et une bonne taxe carbone qui renchérirait le coût du transport permettraient d’éviter de telles comparaisons et sanctuariserait davantage la production de biens industriels dans nos pays…

Quand le service public délocalise

Cette information est encore plus incroyable : l’hôpital Beaujon a décidé de délocaliser une partie de la saisie des comptes-rendus au Maroc. Bien entendu, le discours de la direction de l’hôpital se veut rassurant : Anne Costa, directrice par intérim de l’hôpital explique ainsi qu’il « ne s’agit pas du tout d’un programme de suppression de postes (…) mais d’une aide aux secrétaires médicales en cas de surcharge de travail ou quand plusieurs d’entre elles sont indisponibles ».

Mais comment ne pas y voir une tentation pour le Service Public de réduire ses coûts par la délocalisation à un moment où les financements publics sont sans doute plus difficiles à obtenir ? Sous la pression des nouvelles contraintes budgétaires, les responsables des hôpitaux trouvent dans les délocalisations un moyen plus facile de réduire leur charge que des réorganisations internes. Le problème est que comme toutes les délocalisations, ils détruisent de l’emploi en France.

Bien sûr, l’administration se défend en affirmant qu’il y a un manque de personnel qualifié. Mais cette ligne de défense est trop facile et ce manque peut être corrigé. Il est tout de même incroyable que l’Etat se mette à recourir à des procédés que nos gouvernants condamnent en suivant exactement la logique des entreprises privées. Qui pourra reprocher à des entreprises de délocaliser demain sachant que même l’hôpital public le fait de nos jours ?

Ces nouveaux exemples montrent que la logique du toujours moins l’emporte en matière d’emploi et de salaire. Pourtant, il revient à l’Etat non seulement de montrer l’exemple mais également de créer une fiscalité qui ne pousse pas aux délocalisations et aux baisses de salaire.

Cet article marque le début d’une série d’article consacré au libre-échange et au protectionnisme

16.07.2010

Intérêt général et souveraineté en Europe (2/4) : les travers du modèle supranational

Nous devons donc sans doute déplacer le débat sur la meilleure manière de défendre l’intérêt général des peuples européens. Depuis toujours, deux conceptions s’opposent. La première, centralisée et supranationale, depuis Bruxelles, est celle qui s’est imposée depuis un quart de siècle et l’Acte Unique Européen. La deuxième, décentralisée et reposant sur une coopération volontaire de nations souveraines, le modèle de la CEE tempéré par le compromis de Luxembourg

La question que nous devons alors nous poser est « est-ce que le modèle actuel de construction européenne défend bien l’intérêt général des peuples qui la composent ? » et « est-ce que ce modèle n’a pas tendance à ne défendre que les intérêts des puissants, au mépris de tous les autres, y compris contre l’avis démocratique de la majorité ? ».

Le modèle européen, au service des puissants

L’histoire récente nous enseigne très clairement que le modèle fédéral ne semble défendre que les intérêts des puissants. Il y a quelques mois, le gouvernement Français était intervenu pour demander à Renault (dont l’Etat est actionnaire) de ne pas davantage délocaliser la production de la Clio en Turquie. Cette demande vient bien tardivement, quand on sait que les constructeurs Français ont délocalisé 50% de leur production en seulement quatre ans.

Cependant, elle montre bien la logique dogmatiquement néolibérale de la Commission pour laquelle les Etats, fussent-ils actionnaires, ne sauraient mettre la moindre contrainte aux décisions des entreprises, même quand ces décisions impliquent la destruction de milliers d’emplois. Bref, si Bruxelles défend bien efficacement les intérêts de Renault et de ses actionnaires (et encore pas tous), on ne peut pas en dire autant des intérêts des salariés de l’ancienne Régie.

Autre exemple frappant. Les peuples et les gouvernements européens sont aujourd’hui extrêmement réservés à l’égard de la culture des OGM. Pourtant, inlassablement, la Commission Européenne cherche à imposer la culture de nouvelles variétés, utilisant même les dispositions des traités jusqu’à l’absurde puisqu’il  a fallu une majorité qualifiée d’Etats pour empêcher Bruxelles d’imposer la commercialisation de certains OGM. Là encore, l’Europe défend bien les intérêts de Monsanto…

Dernier exemple : l’Europe a imposé la libéralisation des renseignements téléphoniques. Il y a une dizaine d’années, pour 3,65 francs, on pouvait obtenir trois numéros en appelant le 12. Aujourd’hui, obtenir un numéro revient volontiers à 1,5 euros, soit une multiplication par près de 10 du coût du renseignement, le tout en devant se remémorer des numéros plus compliqués. Bonjour les bienfaits de la libéralisation ! Là encore, c’est l’intérêt des entreprises qui a été défendu, et pas celui des peuples.

Le cas du FMI

En fait, c’est sans doute le cas de toutes les organisations supranationales. Dans « La Grande désillusion », Joseph Stiglitz raconte un voyage qu’il avait fait au Maroc en 1998, alors qu’il travaillait à la Banque Mondiale. Une ONG avait développé l’élevage de volailles par villageoises. Elle s’était appuyée sur une entreprise d’Etat qui distribuait les jeunes poussins. De retour au Maroc quelques mois plus tard, il constata l’échec de cette initiative. Le FMI était intervenu et avait décrété qu’il n’était pas du ressort de l’Etat de commercialiser de jeunes poussins. Malheureusement, le secteur privé n’avait pas pris le relais. Le livre du prix Nobel d’économie regorge d’exemples plus aberrants les uns que les autres.

Les travers du modèle supranational

En fait, les instances supranationales souffrent de deux travers majeurs : un dogmatisme néolibéral généralisé et un refus profond de toute remise en cause démocratique. C’est ainsi que nous en sommes arrivés à la monstruosité institutionnelle que représentait l’inscription de « la concurrence libre et non faussée » comme un objectif de l’Union Européenne dans le TCE. Au mieux, cette concurrence peut être un moyen, pour un libéral, d’obtenir un développement économique.

Mais les libéraux vraiment démocrates auraient du s’opposer à la promotion de « la concurrence libre et non faussée » comme un objectif puisqu’il revient au peuple de choisir la direction politique du gouvernement, cette direction pouvant avoir une vision complètement différente de la concurrence. En fait, on constate une habitude très malsaine de ces institutions qui consiste à figer les politiques dans une direction et les mettre « à l’abri » des choix démocratiques, dans les traités.

Alors que le projet européen devrait organiser la répartition des pouvoirs et des coopérations (le contenant), il se soucie de plus en plus de la définition des politiques (le contenu), qui devrait pourtant être à la discrétion des dirigeants du moment, et non pas gravées dans le marbre éternel des traités et défendues par des chevaliers servants (les commissaires), quelles que soient les orientations politiques des gouvernements en place dans les pays européens.

Comme le dit bien Frédéric Lordon, « en appeler au gouvernement mondial est le plus sûr moyen d’avoir la paix – entendre – pas de gouvernement du tout », « la mondialisation a précisément eu pour effet de redéployer les marchés à l’échelle mondiale, c’est-à-dire dans un environnement de faible densité institutionnelle ». Les constructions supranationales organisent l’absence de prise des gouvernements sur les politiques au mépris de la volonté des peuples (cf le TCE).

Texte issu de mon intervention au colloque Souveraineté du 18 juin à la Sorbonne

30.05.2010

Quand Renault et PSA délocalisent 50% de leur production Française en 4 ans…

C’est une conséquence directe du niveau de l’euro et de la libéralisation des échanges, notamment avec les pays d’Europe de l’Est. En seulement quatre ans, nos constructeurs automobiles ont tout simplement réduit leur production de voitures en France de 50% !

Des chiffres incroyables

Cette étude de l’INSEE de 2007 dresse le portrait du paysage automobile Français à fin 2006. Les chiffres ne sont guère riants. Alors que les constructeurs Français produisaient entre 3,2 et 3,4 millions de véhicules sur le territoire national de 2000 à 2005, on distingue une cassure brutale en 2006 où la production tombe à 2,8 millions, soit une perte d’un demi-million de véhicules. La production en dehors de France passe de 2,2 à 3,1 millions dans le même temps.

En 2009, la production sur le territoire nationale est tombée à seulement 1,69 millions de véhicules, selon les chiffres même du Comité des Constructeurs Français Automobiles, soit un recul de plus de 20% dans l’année, après un recul quasiment équivalent en 2008. On note que dans la même période, la production automobile des groupes Renault et PSA est restée relativement stable, à savoir autour de 6 millions de véhicules par an produits dans le monde.

La destruction de notre industrie

Il est proprement sidérant qu’une telle information ne soit pas davantage commentée tant elle montre le double langage de nos dirigeants, et notamment Nicolas Sarkozy, qui s’était vanté du maintien de la production en France en contrepartie du plan de soutien au secteur. Dans la réalité, PSA et Renault étaient en train de réaliser le plus grand mouvement de délocalisations de leur histoire. Pire, ce mouvement est encore plus important pour les sous-traitants.

Il faut savoir que deux-tiers de la valeur ajoutée d’une voiture vient en général des sous-traitants. Or, alors qu’il y a cinq ans, deux tiers des composants venaient de France, aujourd’hui, moins de 50% viennent du territoire national. Quand on cumule les deux chiffres, on se rend compte que c’est en fait plus de 60% de la valeur ajoutée du secteur qui est partie hors de l’hexagone en quelques années. Du coup, notre balance commerciale automobile est devenue déficitaire…

Les ravages du libre-échange et de l’euro cher

Il ne faut malheureusement pas en vouloir aux dirigeants de ces entreprises qui opèrent dans un marché très concurrentiel (contrairement aux banques, à la téléphonie ou à la santé), et où les marges sont minces. Ce mouvement de délocalisations est aujourd’hui la seule décision possible pour Renault et PSA afin qu’ils restent indépendants et ne soient pas rachetés… Les dirigeants de ces entreprises ne font que jouer avec les règles du jeu qui leur ont été données par les politiques.

En effet, ce sont les hommes politiques qui sont responsables de la situation. En acceptant une construction monétaire qui a abouti à une monnaie lourdement surévaluée tout en acceptant une liberté totale des échanges, il est naturel que nos constructeurs suivent le vaste mouvement de délocalisations pour ne pas perdre en compétitivité par rapport à leurs rivaux. Seule une remise en cause de l’anarchie commerciale nous permettra de freiner et même de revenir sur ce mouvement de délocalisations.

L’anarchie commerciale, c’est un vaste mouvement de départs de nos usines dans des pays où les salaires sont plus bas ainsi qu’une stagnation des bas salaires, comme le montre bien le cas de notre industrie automobile. Nos emplois ont besoin de protectionnisme

15.02.2010

Jean-François Copé, l’analphabète du libre-échange

C’est Malakine qui a déniché ce petit bijou de langue de bois et de soumission à la pensée unique. Jean-François Copé explique sur Slate pourquoi il ne faut pas craindre les délocalisations.

L’éloge du politiquement correct

C’est ainsi que notre aspirant à l’élection présidentielle de 2017 voit quatre raisons pour lesquelles il n’y aurait pas de fatalité aux délocalisations, ce qui permettrait à la France d’envisager un avenir industriel. Première raison selon lui : il suffit d’investir dans les industries d’avenir. En effet, si la sidérurgie n’emploie plus que 20 000 salariés aujourd’hui (dix fois moins qu’il y a 35 ans), nous pouvons compenser avec les nouveaux marchés, comme le développement durable ou la voiture électrique.

Ensuite, les délocalisations ne se révèleraient pas toujours si intéressantes puisque les salaires progressent plus vite dans les pays émergents (l’écart de salaire entre la France et la République Tchèque est passé de 1 à 8 à 1 à 5…). En outre, la taxe carbone devrait renchérir les coûts de transport et pénaliser les importations. Enfin, on pourrait baisser le coût du travail, par une augmentation de la productivité, un transfert des cotisations sociales sur la TVA ou en « travaillant plus pour gagner autant » !

Une vision dépassée du libre-échange

Comment ne pas être choqué par l’indigence de ce raisonnement. Jean-François Copé devrait savoir que la Chine a pris le leadership de l’éolien et que l’Europe a bien du mal à s’imposer dans les nouvelles technologies. Ensuite, si les écarts de salaire se réduisent, non seulement ils restent considérables, mais en plus, les industriels trouveront toujours un pays où ils sont moins élevés. Il se passera assez de temps pour que l’industrie Française disparaisse avant que les salaires Chinois rattrapent les nôtres.

D’ailleurs, il suffit de constater à quel point nos constructeurs automobiles délocalisent puisque la part de la production faite en France est passée de 60 à 40% de 2004 à 2008 ! Si l’idée de la TVA sociale est intéressante, le moins que l’on puisse dire est que la majorité semble frileuse sur le sujet. Quant à l’idée de demander aux Français de travailler plus pour un même salaire, elle montre surtout à quel point le libre-échange a un effet dépressif sur les salaires et le pouvoir d’achat.

Face à des Français qui comprennent tous les jours davantage les risques des délocalisations, Jean-François Copé tente d’avoir un discours rassurant. Mais sa dernière proposition démontre de manière transparente la logique du moins-disant social du « laisser passer »…

18.01.2010

La Renault Clio, symbole économique

Cela a été une des polémiques de la semaine dernière. Après la fuite selon laquelle Renault pourrait décider de monter la prochaine Clio en Turquie, le gouvernement est intervenu pour donner des gages à l’opinion avant de se faire rabrouer par la Commission Européenne.

Pourquoi Renault délocalise ?

Il y a une seule raison pour laquelle Renault souhaite transférer la production de la Clio en Turquie : dans un régime de libre-échange total ou presque, il est quasiment impossible d’espérer gagner de l’argent en produisant des petits véhicules dans un pays occidental où les coûts du travail peuvent être jusqu’à dix fois plus élevés que dans des pays comme la Turquie. Et comme tous les constructeurs ont tendance à délocaliser la production des petites voitures, Renault ne fait que suivre la tendance.

Assez naturellement, le gouvernement s’est ému de cette hypothèse de travail et a affirmé son intention de faire pression sur Renault, évoquant même la possibilité de monter dans le capital de la Régie au-delà des 15% qu’il détient déjà. La réaction de la Commission Européenne ne s’est pas faite attendre puisque la très libérale commissaire à la concurrence Neelie Kroes a demandé officiellement des explications à la France rappelant que Paris s’était engagé à ne faire aucune pression sur le sujet…

Un révélateur

Cette affaire agit comme un formidable révélateur de toutes les limites de la construction européenne et de la globalisation néolibérale. Comme le souligne à raison Nicolas Dupont-Aignan, « on ignore précisément en vertu de quoi Bruxelles pourrait s’opposer à ce que l’Etat français négocie avec une entreprise dont il détient 15% des actions en vue de maintenir ses activités sur le marché national ».

On atteint donc les limites de l’absurde avec ce système qui priverait un actionnaire majeur de se prononcer sur un choix stratégique d’une entreprise, au prétexte que l’opinion de l’actionnaire est de limiter la délocalisation d’activités industrielles. Quels intérêts défend-donc cette Commission Européenne ? En tout cas pas ceux des peuples européens qui souffrent d’un chômage de masse depuis des décennies ! Pire, Bruxelles défend ici une délocalisation hors de l’Union Européenne !

La réalité est donc claire : l’Europe promeut les délocalisations et entend empêcher toute action des Etats visant à les limiter, fussent-elles en dehors de l’Union Européenne. Le dogmatisme néolibéral des institutions européennes n’a donc aucune limite. Cette affaire expose aussi le double langage d’un gouvernement qui fait mine de s’indigner alors qu’il s’était engagé à ne faire aucune pression, et qui, entre les lignes, est déjà prêt à céder une partie du montage (celle pour l’exportation).

Comme le montre cette affaire, l’Union Européenne organise sciemment la désindustrialisation massive du continent. Elle est donc responsable du chômage de masse. Mais le pire est que derrière les foucades passagères, nos politiques capitulent les uns après les autres.

19.10.2009

L’euro cher, le boulet de l’Europe

Près de 1,5 dollar l’euro : loin de menacer la reprise mondiale, la baisse de la monnaie étasunienne représente surtout une calamité pour les pays de la zone euro, qui risquent de voir leur reprise économique réduite à pas grand-chose du fait de la cherté de la monnaie unique.

L’euro cher, encore et toujours

Michel Aglietta affirme qu’à parité de pouvoir d’achat, l’euro devrait coter 1,07 dollars, ce qui est confirmé par les analyses de The Economist. Cela signifie donc qu’aujourd’hui, l’euro est surévalué de 40% par rapport au dollar. En clair, un bien produit dans des usines ayant la même productivité coûte 40% plus cher dans la zone euro que s’il était produit outre-Atlantique, ce qui laisse beaucoup de marges pour payer le transport, au détriment des industriels européens…

Pire, cette situation n’est pas limitée au dollar. La Grande Bretagne a laissé la livre se déprécier de 30% par rapport à l’euro depuis le déclenchement de la crise. Et le lien entre le yuan chinois et le dollar fait que la dépréciation du second par rapport à l’euro se transmet au premier… Enfin, plusieurs monnaies d’Europe de l’Est ont vu leur cours baisser par rapport à la monnaie unique. En clair, la zone euro présente la particularité de voir le cours de sa monnaie monter fortement pendant la sortie de la crise.

L’euro contre la reprise

Si l’euro est aussi cher, c’est la conséquence de la politique monétaire relativement plus restrictive de la BCE par rapport à celles de la Banque d’Angleterre et de la Fed étasunienne et d’un laissez-faire absolu des pays de la zone euro vis-à-vis de la politique de change. Nul doute que si la politique monétaire de la BCE était également fonction du taux de change de l’euro, alors, la monnaie unique ne serait pas aussi chère. Malheureusement, le seul objectif de la BCE est l’inflation…

Du coup, sa politique présente un biais monétariste qui rend l’euro trop cher. Les conséquences sont simples. Le cours trop élevé de l’euro pousse les industriels à délocaliser un maximum d’activités de la zone pour baisser leur coût de production. Ainsi, Renault, Peugeot et Citroën ont délocalisé de France la production d’un million de véhicules de 2004 à 2009, essentiellement dans des pays à bas coûts. De même, Airbus utilise de plus en plus de fournisseurs étasuniens…

Il ne faudra pas être surpris si en 2010, on se rend compte que la reprise économique est plus faible dans la zone euro qu’aux Etats-Unis ou en Grande-Bretagne. La politique monétaire de la BCE continue d’être le boulet de nos économies. Jusqu’à quand ?

Source : http://www.lemonde.fr/economie/article/2009/10/16/la-faiblesse-du-dollar-menace-la-reprise-mondiale_1254687_3234.html

http://www.leap2020.eu/GEAB-N-38-est-disponible!-Crise-systemique-globale-L-Union-Europeenne-a-la-croisee-des-chemins-en-2010-complice-ou_a3879.html

14.05.2009

Deux voies protectionnistes pour l’Europe

Alors que le débat sur le protectionnisme atteint tout juste la sphère grand public, comme le symbolise l’interview de Jean-Luc Gréau dans Le Monde, un débat apparaît au sein même du camp protectionniste au sujet du protectionnisme au sen de l’Union Européenne.

Un protectionnisme régional…

D’une part, Hakim el Karoui défend un modèle proche de celui de Jean-Luc Gréau, à savoir la mise en place d’un échelon régional au sein duquel serait pratiqué le libre-échange. En revanche, les ensembles régionaux pourraient mettre en place des écluses tarifaires entre elles pour éviter le nivellement par le bas que provoque la concurrence entre des pays aux normes salariales, sociales et environnementales très différentes. Hakim el Karoui pense que l’Europe est l’ensemble naturel pour mener une telle réforme.

Pourtant, il reconnaît que des différences très importantes existent entre les différents pays de l’Union Européenne mais il juge « irréaliste de vouloir réguler au sein de l’Europe » car « l’Union Européenne n’y résisterait pas ». Il soutient même que les « disparités salariales, quand elles sont raisonnables, sont un bien pour l’économie ». Libre à lui de juger raisonnable des écarts de 1 à 10 de salaire minimum…

… ou un protectionnisme national

Et c’est là que Malakine, sur son blog Horizons, soutient que les écarts de salaires sont tels qu’il faut même revenir sur le libre-échange au sein de l’Union Européenne, point de vue que je partage. Il suffit de voir le cas récent de Continental pour s’en convaincre… Une zone de libre-échange avec de telles disparités ne pourra que détruire à petit feu le tissus industriel occidental car l’association de la proximité géographique avec des écarts de salaire allant de 1 à 10 pousse inévitablement les industriels à délocaliser à l’Est.

Petit exemple pour compléter son analyse : en 2004, 56% de la production de Renault et PSA était effectuée en France. En 2008, ce chiffre est tombé à 36%, soit un transfert de production d’un million de véhicules qui explique que notre excédent se soit transformé en déficit aussi rapidement. Et le gros de ces transferts de production s’est effectué vers les pays de l’Europe orientale… C’est pourquoi Malakine conclut que le « protectionnisme de relance doit être conçu dans un autre cadre que l’Europe communautaire ».

Et si la vérité était entre les deux ?

Je crois que Hakim el Karoui a tort quand il renonce à toute régulation au sein de l’Union Européenne. Malakine a raison de souligner que l’Europe vit un concentré de mondialisation en son sein depuis l’intégration mal ficelée des pays de l’ancienne Europe de l’Est. Cependant, je crois que le cadre naturel du « protectionnisme de relance » est bien régional. Bien sûr, il est possible de faire un certain nombre de réformes, notamment fiscales, au niveau national.

Mais pour éviter que ces réformes ne dégénèrent en une course trop individualiste, je crois qu’il serait bien plus préférable d’organiser ce protectionnisme au niveau de l’Europe. Tout d’abord, parce que l’Europe est le cadre naturel pour traiter un certain nombre de questions (commerce avec la Chine, dollar…) mais aussi parce que je crois possible de mettre des écluses au sein de l’Union. Après tout, nous pouvons mettre en balance les politiques d’aides régionales vis-à-vis des nouveaux membres…

Bien sûr, protectionnisme et Europe ne sont pas solubles ensemble aujourd’hui. Mais la décennie de croissance molle de la partie occidentale de l’Europe et la crise actuelle montrent les limites de l’anarchie commerciale. C’est pourquoi il faut espérer un changement de mentalité.

Source : http://www.marianne2.fr/Pour-le-libre-echange-a-l-echelon...

http://horizons.typepad.fr/accueil/2009/05/le-protectionn...

24.07.2008

Analyse critique du néo-libéralisme : le constat de Jean-Luc Gréau

Jean-Luc Gréau a fait parler de lui en soutenant le projet d’un nouveau protectionnisme européen et en annonçant la crise des « subprimes » dans son livre, « L’avenir du capitalisme », publié en 2005. Voici un résumé des constats de ce livre.

Un des points les plus intéressants avec Jean-Luc Gréau est le fait que sa critique radicale du néo-libéralisme n’est pas celle d’un anti-capitaliste mais bien d’un économiste qui accepte l’économie de marché. Il soutient par exemple que « l’entreprise capitaliste n’a pas vocation à créer l’emploi ni à le maintenir ». Il défend également le marketing qui permet de « vérifier méthodiquement si les produits ont une chance raisonnable d’être accueillis favorablement par les acheteurs ». Mais cette acception de certains postulats de l’économie de marché n’empêche pas une critique radicale du fonctionnement de l’économie mondiale, que ce soit l’économie américaine, les excès du marché ou la déflation salariale.

Ce livre a été écrit en 2005 mais il prend une dimension complètement différente aujourd’hui, un an après l’éclatement de la crise des subprimes puisque l’auteur consacre tout un chapitre aux excès de l’économie américaine. Il dénonce les déséquilibres majeurs d’un pays qui vit de plus en plus au-dessus de ses moyens et qui utilise le crédit pour amortir les crises économiques. Il dénonce un système où « la demande des particuliers n’est plus gouvernée par la distribution des revenus, mais par les facultés de crédit offertes sans limites apparentes par le système financier ». Il y explique notamment que les crédits hypothécaires poussaient à un endettement démesuré puisque la hausse de la valeur des biens immobiliers poussait les banques à proposer de nouveaux crédits aux ménages déjà lourdement endettés…

L’auteur se montre extrêmement critique à l’égard des marchés financiers, qui ne font plus leur travail. Citant « l’exubérance irrationnelle », d’Alan Greenspan, qui avait aboutit à des valorisations délirantes d’entreprises au tournant du siècle, il souligne la « déraison » des marchés financiers, dont le comportement moutonnier les conduit à passer d’un effet de mode à un autre (bulle asiatique, bulle Internet, bulle immobilière…). Il critique la pratique récente des rachats d’action qui fait que certaines entreprises finissent par s’endetter ou se décapitaliser pour rendre de l’argent au marché. Il souligne enfin le cas pour le moins paradoxal de la crise asiatique de 1997-1998, qui a vu des pays avec une situation budgétaire saine et un commerce excédentaire connaître une grave crise financière, du fait des mouvements de capitaux étrangers, qui leur avaient été imposés…

Mais le point sans doute majeur de ce livre est la partie sur la « déflation salariale » où Jean-Luc Gréau critique les excès du libre-échange actuel. Il revient sur la théorie des avantages compétitifs et de la spécialisation des pays, à la base de l’ouverture massive des échanges. Il souligne que le contexte actuel remet en cause cette théorie puisque la Chine devient l’usine du monde sans la moindre distinction et sans la moindre spécialisation : quel rapport en effet entre les produits électroniques, les jouets ou l’habillement ? Le transfert massif de la production vers l’Asie se fait uniquement sur la base d’un coût du travail égal au dixième de celui des pays occidentaux.

Les défenseurs de ces mouvements diront que cela permet de baisser les prix, mais c’est justement sur ce point que l’auteur montre les limites de ce raisonnement puisqu’il souligne que les hausses de salaires sont encore souvent calquées sur l’inflation, ce qui fait que cette modération des prix a provoqué une modération salariale qui interdit tout gain de pouvoir d’achat. Pire, il souligne que l’essentiel des gains de productivité sont aujourd’hui « confisqués » par des entreprises qui utilisent la menace des délocalisations pour faire pression sur les salaires. Cette pression entraîne une « déflation salariale », plus criante encore aujourd’hui qu’il y a deux ans avec la hausse des prix des matières premières, qui entraîne un appauvrissement des classes populaires occidentales, alors que les classes dirigeantes ont vu leur salaire exploser (les patrons des entreprises cotées ont vu leur salaire multiplier par vingt en vingt ans).

Le constat de Jean-Luc Gréau est sévère mais extrêmement bien argumenté. Je reviendrai demain sur les solutions qu’il propose pour corriger le fonctionnement du capitalisme.

Source : « L’avenir du capitalisme », Jean-Luc Gréau, NRF

17.05.2008

L’euro cher contre l’emploi

Alors que les nouvelles du front économique s’améliorent, les récentes déclarations d’Airbus rappellent utilement les conséquences du cours extrêmement élevé de la monnaie unique par rapport au dollar.

Louis Gallois, le patron d’EADS, interviewé sur RTL cette semaine expliquait qu’EADS s’est couvert contre les risques de change jusqu’en 2010, au niveau de 1,16 dollar par euro, niveau proche de la parité de pouvoir d’achat des deux monnaies. Or, aujourd’hui, l’euro vaut environ 1,55 dollar. À un moment où il est de bon ton de critiquer Airbus pour les retards sur son programme A380 (alors que Boeing a connu les mêmes phénomènes pour le 747 et connaît la même chose pour le 787), on ne peut que s’incliner devant l’intelligence et la prévoyance d’une telle couverture, qui fait économise des milliards à Airbus. Néanmoins, cela signifie qu’il est aujourd’hui impossible de se couvrir à un taux de change raisonnable après 2010. C’est pour cela que le groupe met en place des mesures d’économie.

Et une mesure capitale de ce plan d’économie a été révélée par Le Figaro, qui annonçait mercredi que c’est un fournisseur américain, Spirit, qui produira une partie du fuselage du futur A350 alors que la production de cette partie des avions était jusqu’à présent faite en Europe. Cette décision est justifiée par la maîtrise technique des composites de ce fournisseur, qui a également été retenu comme sous-traitant par Boeing. Mais il y a également un argument coût important. Alors qu’Airbus est payé en dollar, il est essentiel pour maintenir la profitabilité de l’avionneur européen de produire davantage en zone dollar pour ne pas être pénalisé par le cours de l’euro. Résultat, de telles décisions devraient se multiplier dans les mois à venir, soit autant d’emplois perdus pour l’Europe.

La BCE a récemment indiqué que le prochain mouvement de ses taux pourrait bien être une hausse plutôt qu’une baisse, dans un souci de lutte contre l’inflation. Malheureusement, il est peu probable que la hausse des taux freine l’inflation car elle agit sur une demande européenne qui n’est pas la principale responsable du décalage entre offre et demande qu’il y a aujourd’hui sur les marchés des matières premières… Comme d’habitude, les questions d’emploi restent secondaires. Quelques esprits malins souligneront que l’Allemagne a un important excédent commercial malgré l’euro. Mais cet excédent a deux raisons indépendantes du niveau des changes : une spécialisation industrielle réussie et un décalage important entre la croissance de la demande intérieure allemande (quasiment stable depuis dix ans) et la forte croissance de la demande mondiale.

Il est grand temps de faire un bilan critique de cette monnaie unique. On souligne trop souvent qu’elle amortit la hausse du pétrole en oubliant de dire que cette hausse est accentuée par la baisse du dollar. Et surtout, l’euro cher nous fait perdre des milliers d’emplois.

Source : http://www.lefigaro.fr/societes-francaises/2008/05/14/04010-20080514ARTFIG00301-spirit-monte-a-bord-de-l-airbus-a-.php