05.09.2011

Morad El Hattab décrit l’impasse de l’Europe

Le quatrième intérêt de la « La vérité sur la crise » de Morad el Hattab et Irving Silverschmidt réside clairement dans son analyse de la crise de l’Europe. Bien qu’écrit il y a un an, leur propos n’a pas pris une ride. Mieux, la véracité stupéfiante de leurs prédictions leur donne une sacrée crédibilité.

Un autre regard sur l’austérité et les dettes publiques

Les auteurs remettent en perspective les débats sur la dette par de nombreux exemples historiques : en 1820 et en 1945, la Grande-Bretagne était endettée à hauteur de 240% de son PIB (après être tombée à 40% en 1910). Les Etats-Unis sortent de la Seconde Guerre mondiale avec une dette de 108% du PIB (et des recettes fiscales alors nettement moins importantes). Et la dette de la France a culminé à 150% du PIB dans l’entre deux guerres, comme le rapporte même Jacques Attali.

Les auteurs reviennent sur les plans du FMI dans les pays de l’Est fin 2008. En Hongrie, les fonctionnaires ont perdu leur 13ème mois et leurs primes. En Roumanie, les salaires des fonctionnaires ont baissé de 25%, les retraites de 15% et 140 000 fonctionnaires ont été licenciés. En Lettonie, la réduction des dépenses budgétaires dépasse 7% du PIB et les salaires du secteur public ont baissé de 20%. En Estonie, la potion a été encore plus amère, mais l’impôt sur les sociétés est resté à 16%...

Ils modèrent également les interventions de la BCE pour racheter les dettes souveraines des pays en difficulté en soulignant qu’elle stérilise automatiquement des sommes équivalentes en empruntant aux banques pour ne pas procéder à de la création monétaire, au contraire de la Fed. Ils soulignent « que le plan de sauvetage n’est pas destiné aux pays mais à leurs banques créancières ». Ils expliquent dans le détail les manipulations orchestrées par Goldman Sachs sur la dette grecque.

Ils notent que l’Argentine a fait défaut avec une dette publique de 63% du PIB (remboursée à 34%...). Ils concluent en disant que « les problèmes de dettes publiques sont certainement des problèmes très sérieux et il ne faut point les prendre à la légère, mais, outre que les dettes passées étaient plus élevées sans détruire la confiance des investisseurs, il faut tenir le plus grand compte de l’état des économies. Pour la France, la désindustrialisation en cours représente la vraie menace mortelle ».

L’impasse européenne

Ils citent un rapport qui chiffre à 2 millions la perte d’emplois industriels de 1980 à 2007, dont 500 000 dus à l’externalisation. Pour eux, « 45% des suppressions d’emplois seraient la conséquence de la mondialisation ». Puis ils évoquent l’euro, qui, s’il a apporté la stabilité monétaire et des taux d’intérêt modérés pendant un temps, se « paie avec la disparition de la variable monétaire, qui, en cas de crise apporte une souplesse parfois bienvenue pour amortir les chocs économiques ».

Les auteurs se demandent : « peut-on se contenter de la sévère punition des cigales ? Cela peut-il suffire pour rétablir les finances publiques ? ». Ils pointent la responsabilité des surplus commerciaux allemands (70% de la croissance du pays depuis 10 ans, la part de marché de l’Allemagne dans la zone euro passant de 25 à 27% de 1995 à 2009 contre 18,5 à 13% pour la France et 17 à 10% pour l’Italie) dans les déséquilibres actuels. Enfin, ils critiquent la surévaluation de l’euro.

Ils rappellent que le ministre Wolfang Schäuble a déclaré que « des conditions très strictes et un prix élevé doivent être liés à une telle aide (d’un fonds européen) afin qu’elle ne soit accordée que dans le cas d’urgences capables de présenter une menace à la stabilité financière de l’ensemble de la zone euro. Le pays concerné doit être exclu du processus de décision ». Un journaliste allemand du Financial Times affirme que « seul un petit nombre de pays sont capables de soutenir, politiquement et économiquement, une union monétaire avec l’Allemagne ».

Mi-2010, les auteurs prévoyaient déjà que le plan grec ne serait pas suffisant et leurs propos sont extrêmement prophétiques, donnant beaucoup de poids à leurs écrits. Faisant un parallèle avec la Grande Dépression, ils soulignent que « lors des années 1930, le pays qui ont quitté tôt l’étalon or, on, en moyenne, mieux réussi que ceux qui l’ont quitté plus tard » et qu’il vaut mieux dévaluer plutôt que de baisser les salaires, comme on l’impose à une partie de la zone euro.

Ils notent que dans les années 1930, les pays du bloc or (France, Italie, Pays-Bas, Belgique, Suisse) avaient des monnaies surévaluées de 20 à 30%, poussant Laval à mener une politique déflationniste. En 1935, la Belgique a fini par dévaluer de 28%, faisant redémarrer son économie. Ils soulignent que cette solution est bien plus sensée que les politiques de déflation, qui oublient que «  les dettes s’accrochent », et contribuent à augmenter le poids de la dette sur le PIB.

Ils prennent le cas de la Suède, en crise sévère en 1993, avec un déficit de 11.3% du PIB. Le pays a réussi à le faire tomber à 1.7% en 1997, non pas en coupant sauvagement les dépenses publiques (-0.5% en 1995, -2% en 1996 puis en croissance de 1% par an), mais en relançant la croissance, qui a atteint 4% (sauf en 1996, à seulement 1.5%), du fait de la baisse de la couronne suédoise. L’exemple de l’ajustement irlandais en 1987 aboutit à la même conclusion.

Bref, cet ouvrage compile une analyse globale et détaillée de la crise financière de 2007-2008 avec une étude de la situation européenne d’autant plus pertinente qu’elle s’est trouvée complètement validée par les 15 derniers mois.

Source : « La vérité sur la crise », Morad el Hattab, Irving Silverschmidt, Editions Léo Scheer

11.09.2010

La monétisation de la dette, outil pour la relance

Alors que la zone euro, sous l’influence de l’Allemagne s’est interdite toute intervention sur le marché de la dette publique par la BCE, la Grande-Bretagne et les Etats-Unis profitent de l’intervention active de leur banque centrale. Bonne ou mauvaise politique ?

Un peu d’histoire

C’est le The Economist de la semaine dernière qui a fait un article passionnant sur le sujet. L’hebdomadaire montre que la politique monétaire britannique et étasunienne n’est pas nouvelle en prenant deux précédents majeurs : la politique de la Fed pendant la seconde guerre mondiale et celle de la banque du Japon depuis les années 90. En effet, la Fed a racheté pour l’équivalent de 10% du PIB de la dette des Etats-Unis de 1942 à 1946 (cela reviendrait à environ 1000 milliards de dollars aujourd’hui) pour maintenir des taux bas et permettre à l’Etat d’emprunter.

Plus près de nous, le Japon a mené une politique de monétisation importante de sa dette, dont le sommet a culminé de 2003 à 2005, quand la Banque centrale a détenu pour près de 20% du PIB de dette publique, contre moins de 10% au milieu des années 90. Il faut noter que ce chiffre était tombé à 13% en 2008. Enfin, face à la crise financière d’il y a deux ans, la Fed est intervenue de manière massive sur le marché en rachetant pour 1 750 milliards de dollars de bons du Trésor, soit plus de 15% du PIB des Etats-Unis, une action plus importante que lors de la Seconde Guerre Mondiale !

Pourquoi la monétisation ?

Le premier argument en faveur de la monétisation, défendu avec panache par André-Jacques Holbecq est le fait qu’aujourd’hui, ce sont les banques commerciales qui créent la monnaie et qui profitent de la manne des intérêts sur les dettes publiques. Il souligne dans un papier passionnant que la France a payé 1342 milliards d’euros d’intérêts de 1979 à 2009 alors que la dette a progressé de 1249 milliards dans le même intervalle. En clair, hors paiement des intérêts, la dette de l’Etat aurait légèrement baissé depuis trente ans, fait assez incroyable qu’il convient de retenir.

Du coup, on en vient à se poser forcément la question de la privatisation de la création monétaire au profit des banques. La création de la monnaie devrait être du ressort de l’Etat et si cela était le cas, ne pourrions-nous pas épargner ces intérêts ? Ainsi, la France ne serait quasiment pas endettée aujourd’hui (21.8% du PIB selon A-J Holbecq). A ceux qui trouveront un tel raisonnement trop hétérodoxe, il faut leur rappeler que cette monétisation de la dette n’aurait pas représenté une somme déraisonnable par rapport à la croissance globale de la masse monétaire depuis les années 90….

La monétisation n’est pas forcément dangereuse

Les tenants de l’orthodoxie soutiendront sans doute qu’une telle politique risque d’être inflationniste et agiteront le spectre de l’hyperinflation Allemande. Mais cette peur n’est pas vraiment justifiée. Tout d’abord, il faut noter que l’inflation a accéléré en France juste après la loi de 1973 interdisant à la Banque de France de monétiser la dette. Ensuite, les cas rapportés par The Economist permettent de relativiser les dangers de la monétisation. En effet, ni les Etats-Unis pendant la guerre ou cette crise, ni le Japon depuis vingt ans n’ont vu la monétisation se transformer en hyperinflation.

L’hebdomadaire explique que la monétisation a deux bénéfices : en augmentant la demande de dettes souveraines, elle pousse les taux à la baisse, permettant de faciliter son financement, un effet très important en période de crise et de déficits. Cela permet à l’Etat de faire des déficits sans que les taux d’intérêt ne remontent. Le deuxième effet positif est que la baisse des taux longs tend à dynamiser les marchés boursiers et de dettes privées, qui rapportent plus, ce qui nourrit la reprise en augmentant la richesse et en baissant le coût de financement des entreprises.

Bien sûr, la monétisation, mal utilisée, pourrait avoir des conséquences dangereuses. Mais elle est aussi un outil indispensable de politique économique, notamment en période de crise. Plus globalement, elle pose la question essentielle de la privatisation actuelle de la création monétaire et de ses bénéfices.

06.06.2010

La planche à billets : solution contre la crise ?

Après avoir étudié les enjeux de la dette et les solutions qui peuvent être mises en place, la conclusion est simple : la monétisation est sans doute la seule voie viable pour l’Europe et la France. Mais quelles pourraient en être les modalités ?

L’austérité, seule, n’est pas une solution

En effet, la voie de l’austérité a toutes les chances d’être une voie sans issue dans les circonstances actuelles. Les niveaux de déficit et de dette sont trop importants et la croissance trop faible pour que les pays européens puissent mettre en œuvre des programmes d’austérité sans prendre le risque considérable de rentrer dans une déflation économique où la baisse des dépenses de l’Etat annihilerait toute croissance, sans pour autant parvenir à réduire les déficits à zéro.

Mais du coup, s’il n’y a pas de croissance et toujours des déficits, alors le poids de la dette va continuer à augmenter et la situation risque d’empirer au lieu d’être résolue. Car comment espérer la moindre croissance dans des pays où le volume des dépenses publiques va baisser en moyenne de 10% en trois à quatre ans alors que ces dépenses représentent en général la moitié de l’économie ? La demande privée pourra au mieux compenser, et encore…

La monétisation, la seule voie possible

Du coup, la solution pourrait être le refinancement des Etats par leurs banques centrales. Après tout, ces banques centrales refinancent depuis près de deux ans l’ensemble des établissements bancaire à des coûts dérisoires (1% ou moins aux Etats-Unis et en Europe). Pourquoi les banques centrales ne pourraient-elles pas prêter aux Etats, à 0% (ou un petit peu plus pour ne pas trop encourager le recours à la dette), ce qui serait une solution solide aux problèmes actuels. En effet, les Etats pourraient se passer des marchés, tout en économisant des intérêts.

En outre, cette solution préserve les intérêts des créditeurs actuels qui n’auraient plus de soucis à se faire sur la capacité des Etats à les rembourser, ce qui pourrait restaurer un climat de confiance plus favorable à la croissance. En outre, cette solution pose la question plus globale de la justification du système actuel qui refuse aux banques centrales de créer de la monnaie pour les Etats en Europe (ce qui n’est pas le cas aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne) et le permet aux banques privées.

Encore plus loin, la planche à billets ?

Au final, la solution préconisée par de plus en plus d’économistes apparaît assez raisonnable. Mais il y a une autre voie encore plus hétérodoxe, qui consisterait à faire carrément fonctionner la planche à billet, comme ce que fait épisodiquement le Japon depuis quelques années, c’est-à-dire créer ex nihilo de l’argent. Cette solution en épouvanterait beaucoup qui répondront en évoquant le spectre de l’hyperinflation. Cependant le contexte actuel amène à modérer ces critiques.

En effet, pour la première fois depuis longtemps, la masse monétaire a tendance à légèrement baisser. En outre, avec un chômage massif et des capacités de production sous-utilisées, le risque d’inflation est aujourd’hui totalement nul. Au contraire, un peu de création monétaire pourrait être le carburant pour relancer l’économie, l’éviter de sombrer dans la déflation et même légèrement relever le niveau d’inflation qui est sans doute un peu trop bas aujourd’hui.

Bref, au-delà des politiques d’austérité, dont on peut sérieusement douter de la capacité à résoudre nos problèmes, il existe d’autres solutions. Heureusement, elles commencent à émerger dans le débat public, indiquant aux citoyens qu’il y a d’autres issues que les politiques de Herbert Hoover.

05.06.2010

Comment affronter la dette aujourd’hui ?

Les dettes souveraines sont devenues aujourd’hui le premier sujet d’économie des médias et ce qui semble devoir déterminer les politiques de l’ensemble des pays occidentaux dans les années à venir. Mais les politiques d’austérité sont-elles un horizon indépassable ?

Le besoin de croissance

C’est ce que même les marchés ont fini par comprendre : le problème de dette publique dépend également du PIB. Et de faibles perspectives de croissance du PIB compliquent la gestion de cette dette. En effet, avec une croissance de 3% et une inflation de 2%, à déficit nul, le poids de la dette sur la richesse nationale diminue de 5% dans l’année. C’est tout le problème des politiques d’austérité : en réduisant la croissance, elles peuvent accentuer le problème plus que le résoudre.

En effet, les Etats européens se sont lancés dans une réplique des politiques d’Herbert Hoover et il n’est pas sûr que dans deux ou trois ans, le bilan sera positif. Si les déficits publics auront sans doute été réduits, la faiblesse de la croissance fera peut-être que le poids de la dette aura explosé : celle-ci devrait représenter 150% du PIB de la Grèce en 2013 selon des prévisions jugées optimistes. Pire, la souffrance sociale (chômage, perte de pouvoir d’achat) aura sans doute été terrible.

L’issue de l’inflation

En effet, si l’inflation accélérait quelque peu (3 à 4% au lieu de 1 à 2%), cela serait un moyen de faciliter la gestion de la dette en érodant légèrement sa valeur. En outre, on peut se demander si les objectifs d’inflation de la BCE (moins de 2%) ne sont pas trop faibles. En effet, quand l’inflation et la croissance sont très basses, cela pousse les entreprises à ne pas accorder de hausse de salaire, ce qui contribue à affaiblir la croissance et également l’inflation dans un mécanisme déflationniste.

On peut se demander si le bon niveau d’inflation pour une économie ne se situe pas plutôt entre 2 et 4%, ce qui donnerait une nécessaire marge de manœuvre à l’économie. En effet, cela facilite les hausses de salaires, qui peuvent être compensées par des hausses de prix. Le dogme monétariste de la BCE explique sans doute en partie la faible croissance du vieux continent. Il est important de noter qu’un tel niveau ne présente pas de risque de dérapage inflationniste.

L’issue de la monétisation

Mais cette légère accélération de l’inflation présenterait sans doute un inconvénient majeur pour la gestion de la dette publique : une hausse des taux longs et donc du coût de financement de cette dette. On peut imaginer que les taux longs augmenteraient d’un à deux points si l’objectif d’inflation était remonté d’un même niveau, annulant une partie des gains. C’est là que vient l’option de la monétisation de la dette, qui peut être lié à l’inflation, mais pas forcément (j’y reviendrai demain).

La monétisation, c’est, par exemple, la banque centrale qui achète des bons du trésor à 0% d’intérêt. André-Jacques Holbecq a souligné plusieurs fois que l’Etat a payé environ 1500 milliards d’euros d’intérêt depuis 1980. En clair, la hausse de la dette publique de la France est uniquement la conséquence du paiement des intérêts. Si la Banque Centrale avait prêté à l’Etat à 0%, alors la France n’aurait pas de dette. Il faut noter que Thomas Piketty, économiste à l’EHESS, a rejoint le camp de ses partisans.

L’issue du défaut

La troisième issue, que Frédéric Lordon évoque avec gourmandise, est un défaut des Etats. Cet apocalypse financier conduirait sans doute une grande partie des banques à la faillite et serait sans doute l’occasion d’une véritable révolution financière, avec la possibilité de nationaliser en partie ou en totalité le système financier et d’établir de nouvelles règles qui tiendraient compte des crises à répétition que nous vivons depuis une quinzaine d’années.

Mais cette solution présente tout de même de grands risques et il n’est pas sûr que le chaos consécutif à une telle « solution » ne ferait pas également souffrir les plus faibles qui sont généralement les premières victimes des grandes catastrophes économiques. C’est pourquoi j’espère que l’on pourra se passer d’une telle issue, même si elle présente l’avantage intellectuellement très satisfaisant de faciliter la réforme du système financier, qui passera alors sous la coupe des Etats.

Le problème de la dette est complexe. La voie de l’austérité pose aujourd’hui de graves problèmes que la grande majorité des hommes politiques refusent de voir. Je reviendrai demain sur la voie de la monétisation qui pourrait bien être la solution la plus raisonnable pour l’Europe.

04.06.2010

Les enjeux de la dette

La crise des dettes souveraines européennes vient de placer la gestion des finances publiques au cœur des débats politiques. Mais alors que tous les dirigeants du vieux continent adoptent à tour de rôle des politiques d’austérité budgétaire, aucun ne cherche à élargir le débat.

La version néolibérale

Frédéric Lordon consacre un nouveau papier passionnant sur le sujet. Il est stupéfiant de voir à quel point une version officielle (néolibérale) s’est imposée en quelques semaines. L’Etat serait le responsable de tout, il serait trop gros, nous aurions trop dépensé, faisant peser un fardeau irresponsable sur les futures générations. La petite musique néolibérale sous-entend également que les hommes politiques sont par nature irresponsables.

La solution serait donc simple : des plans d’austérité de réduction des dépenses publiques pour enfin « dégraisser le mammouth », voir une limitation constitutionnelle des déficits publics. Une occasion unique semble se présenter pour les partisans d’une baisse du rôle de l’Etat dans l’économie qui vont pouvoir faire appliquer leur agenda sans la moindre contestation puisque tout débat sur les solutions alternatives au problème de la dette semble impossible.

Un problème d’offre et de demande

Pourtant, comme le souligne bien Frédéric Lordon, personne n’évoquait ce problème il y a seulement quatre ans. Pire, fin 2008, une partie importante des partisans des coupes budgétaires étaient les premiers à réclamer l’aide financière de l’Etat pour sauver le système bancaire puis à demander un plan de soutien pour prendre le relais de l’effondrement de la demande privée. Il est tout de même surprenant de voir ceux qui demandaient de l’aide à l’Etat lui demander juste après un régime sévère.

Pour être honnête, il est vrai que dans certains pays, les hommes politiques n’ont pas forcément toujours bien géré les deniers publics, laissant filer la dépense quand la croissance était là et dépensant des « cagnottes fiscales » qu’il aurait été plus sain de conserver pour l’avenir. Cependant, si le problème de l’endettement est aussi important en Europe aujourd’hui, c’est aussi parce qu’il n’y a pas suffisamment de croissance, meilleur moyen d’améliorer les comptes publics.

Un problème de répartition des richesses

En outre, comme le souligne l’économiste, la problématique actuelle d’endettement pose un gros problème de répartition des richesses. En effet, depuis trente ans, les inégalités ne cessent d’augmenter dans les pays occidentaux. Aux Etats-Unis, la part des 0.1% des plus hauts revenus a bondi de 2 à 8% depuis 1973 et celle des 1% les plus élevés dépasse les 15%. Les chiffres sont encore plus marquants quand on parle du patrimoine puisque 10% des ménages possèdent 38% du patrimoine en France et 71% aux Etats-Unis. Or l’endettement de l’Etat provoque un transfert de la collectivité aux créanciers.

Alors que depuis trente ans les inégalités ne cessent d’augmenter, nous nous retrouvons dans une configuration qui va encore augmenter les inégalités. Les coupes dans les budgets vont davantage affecter les ménages les plus modestes, dont les salaires vont stagner dans un contexte où la compétitivité primera sur les hausses de salaire. Et l’explosion de la dette et de ses intérêts va générer un transfert massif de richesse de la collectivité vers les possesseurs d’obligations, ceux qui ont déjà disproportionnellement bénéficié de la mondialisation (banques, ménages les plus aisés).

Il est frappant de voir à quel point le vrai problème de la dette publique oriente les politiques (socialistes comme UMP) vers des politiques qui vont encore augmenter des inégalités qui ont pourtant explosé depuis des années. Il existe pourtant d’autres solutions, que j’étudierai demain.

05.05.2010

Joseph Stiglitz pronostique la fin de l’euro

Après l’annonce du plan « de soutien » à la Grèce, on pouvait croire que la situation allait se stabiliser pour la zone euro. Mais les marchés en ont décidé autrement puisque la spéculation a repris de plus belle, alimentée par des rumeurs sur la dégradation de la note de l’Espagne.

Panique sur les marchés

L’Espagne est aujourd’hui le pays qui attire toute l’attention des marchés depuis qu’une rumeur a circulé affirmant que le pays avait besoin d’un plan de 280 milliards. Ce bruit a provoqué un effondrement des bourses en Europe. Pourtant, la situation de l’Espagne n’est pas du tout comparable à celle de la Grèce. Au contraire, le pays a été en excédent budgétaire jusqu’en 2007, obtenant le plus bas niveau de dette publique en rapport au PIB des grands pays de la zone euro, 42%.

Certes, le déficit s’est creusé pour atteindre 10%, mais le niveau de dette publique, autour de 65% cette année, reste nettement inférieur à la France et même l’Allemagne. Même en 2012, les projections anticipent un niveau de 74%, comparable au niveau d’avant-crise des deux principaux pays de la zone euro. Certes, le niveau de chômage et les craintes sur les capacités du pays à retrouver le chemin de la croissance pèsent sur la situation, mais les craintes du marché semblent exagérées.

Je ne vais pas critiquer ici le comportement des marchés. Je ne me fais aucune illusion sur leur mode de fonctionnement, qui est très imparfait. La spéculation sur la dette espagnole apparaît exagérée mais faut-il attendre un comportement rationnel d’un marché capable de prêter à la Grèce ou à l’Italie presque au même taux que l’Allemagne en 2007 ou qui évalue une action France Telecom 219 euros en 2001 et 7 euros à peine deux ans après (93% de moins) ?

L’erreur de la monnaie unique

Les marchés ont toujours eu des comportements erratiques. Au 17ème siècle, les bulbes de tulipe se sont négociés au prix d’une maison en Hollande. En 1929, leurs excès ont provoqué une Grande Dépression qui a envoyé jusqu’à 25% de la population active des Etats-Unis au chômage. Heureusement, en était sorti un nouveau système économique, plus stable, qui avait réussi à conserver le fonctionnement d’une économie de marché, mais en la stabilisant et en la rendant juste.

Le rôle des hommes politiques est de créer un système économique qui ne sera pas ébranlé par les mouvements erratiques des marchés. Le problème est que l’euro et l’Europe actuelle font exactement l’inverse. L’Europe a poussé une déréglementation générale qui fait des économies européennes des fétus de paille soumis aux vents anarchiques des marchés financiers. Et l’euro pousse à une politique de désinflation compétitive qui ne fait qu’aggraver les problèmes.

Joseph Stiglitz, qui avait critiqué la rigueur excessive des plans imposés par le FMI aux pays émergents en Asie lors de la crise de la fin des années 1990, a le même jugement sur le plan imposé à la Grèce, qui sont « en réalité contreproductives pour prévenir une contagion ». En clair, les dirigeants européens n’ont fait qu’acheter du temps. Les 110 milliards affectés à la Grèce ne font que repousser un problème qui reviendra dans trois ans, sans doute encore beaucoup plus grand.

La seule solution est de mettre fin à cette aventure hasardeuse qu’est l’euro et de monétiser en partie les dettes. Les économies européennes sont différentes et ont donc besoin de politiques monétaires spécifiques pour se tirer du mauvais pas dans lequel elles sont enfermées.

29.04.2010

Crise des dettes publiques : la rigueur va renforcer le mal !

Aujourd’hui, on entend partout la même rengaine sur la dette excessive des Etats, leur situation de faillite et l’inévitable rigueur à laquelle la quasi totalité des peuples européens devrait se préparer. Et s’il y avait une autre solution ?

La rigueur, la saignée du 21ème siècle

Pour dissiper tout malentendu, il me faut préciser une chose. A la base, je crois qu’un Etat ne doit pas avoir de déficit budgétaire en période normale. En dehors de circonstances exceptionnelles ou de projets exceptionnels, il ne me semble pas légitime de faire payer aux générations suivantes les dépenses courantes. Ceci passé, il ne faut pas oublier que la crise actuelle est la conséquence directe de celle de 2008, causée par les excès de la finance que les politiques avaient laissé faire.

Aujourd’hui, les tenants de la pensée unique n’ont que la rigueur à la bouche. La Grèce doit faire plus d’efforts : au lieu de réduire son déficit de 4 points du PIB en 2010, 5 points devient le norme. Mais après Riga, Dublin et Athènes, la même politique devra être mise en place à Madrid, Rome, Londres et Paris pour assurer que les Etats pourront bien honorer les dettes qu’ils ont contractées, en partie pour éviter que l’effondrement du système financier n’entraîne le reste de l’économie avec lui.

Le problème, et les marchés s’en sont rendus compte, est qu’une telle rigueur, si elle était mise en place dans toute l’Europe, risque de plonger le continent dans une dépression économique où l’absence de croissance rendra extrêmement difficile le remboursement de la dette. Car ce n’est pas tout de réduire les dépenses, si l’économie va mal, les recettes baisseront également et l’amélioration du solde risque d’être trop faible pour compenser ne serait-ce que l’augmentation du coût de la dette.

Une rigueur contre-productive

Les politiques qui semblent se dessiner dès 2010 pour quelques pays et 2011 pour les plus chanceux pourraient bien plonger les pays européens dans une situation comparable à celle du Japon, où la croissance trop faible ne permet pas de rétablir l’équilibre des finances publiques. Dans le passé, des pays isolés ont pu le faire, mais ils ont réussi cela en dévaluant et en profitant de la croissance de leurs voisins. Ici, la situation est différente car il n’y aura ni dévaluation ni croissance à la frontière…

Emmanuel Todd avait bien raison de dire « qu’avec l’euro fou, l’Europe réussit le tour de force d’utiliser sa puissance économique pour se torturer ». Nous allons atteindre ici le paroxysme de cette folie dans les années à venir. Et malheureusement, l’ensemble des gouvernements semble se diriger vers une rigueur généralisée qui a toutes les chances de tellement affaiblir les économies européennes qu’il n’est même pas sûr que cela arrivera à rétablir les comptes publics…

Une autre issue est possible

Il faut dès maintenant envisager d’autres solutions pour sortir de l’impasse budgétaire dans laquelle les pays européens sont en train de s’enfermer. Tout d’abord, il faut trouver de nouveaux moyens de financement. Une taxe Tobin paneuropéenne sur l’ensemble des transactions financières pourrait constituer une aide financière importante. En outre, l’urgence de la situation et la baisse de la masse monétaire rend la monétisation de la dette publique sans danger d’un point de vue inflation.

Mais ce n’est pas tout, la grande diversité de situation des pays impose des politiques monétaires différentes selon les situations. La Grèce, le Portugal ou l’Irlande auraient bien besoin de dévaluer pour regagner en compétitivité, et dans une moindre mesure l’Espagne et l’Italie, tandis que l’Allemagne devrait réévaluer sa monnaie. Le retour à des politiques monétaires nationales est essentiel car la rigueur budgétaire associée à une mauvaise politique monétaire sera fatale aux économies européennes.

Les politiques qui se dessinent pour les prochaines années sont une aberration de l’esprit. Pour protéger l’euro et honorer les dettes, les gouvernements vont mettre à la diète des économies déjà anémiées par la crise. Et pourtant, il y a d’autres solutions