28.07.2008
Analyse critique du néo-libéralisme : le constat politique de Jacques Généreux
Après nous avoir décrit les limites économiques et philosophiques de la dissociété néolibérale, Jacques Généreux termine son livre par des considérations plus politiques sur les raisons qui ont permis à une telle dérive de nos sociétés occidentales.
Pour lui « l’enjeu politique de la dissociété néolibérale est évident. Il s’agit de neutraliser l’émergence d’une résistance citoyenne à la logique de compétition généralisée et, mieux encore, de remplacer la résistance par une addiction à la compétition et à la consommation ». L’auteur adopte un discours volontiers radical en affirmant que « dans le processus de dissociation, la société se met en travers de la route de l’individu vers ce fragile équilibre. Elle somme le travailleur solidaire de se muer en compétiteur solitaire ; elle ordonne au père de famille de devenir pour ses enfants un préparateur de combat, avant leur entrée sur le ring des marchés ». S’il modère ce discours très dur en qualifiant une fois son propos de « parabole », il affirme que « le néolibéralisme espère mieux que la servitude des êtres qu’il dissocie : il espère la servitude volontaire, la coopération passive ou active de l’individu à sa propre aliénation. »
Jacques Généreux fournit à ce titre une lecture très intéressante de la démocratie américaine. Il souligne que le système de contre-pouvoirs des Etats-Unis, en interdisant tout changement radical et politique, constitue une « démocratie faible », selon le concept de Benjamin Barber, « qui vise davantage à limiter la capacité de gouverner qu’à donner au peuple la maîtrise de son destin ». Il soutient que « la démocratie est dès lors un système de marchandage permanent entre les pouvoirs engagés dans une logique « donnant donnant » qui interdit quasiment toute réorientation fondamentale des politiques publiques ou du système économique et social. » Pour aller plus loin que l’auteur, on pourrait dire que les institutions de la Cinquième République en représente l’exact contraire, en permettant l’application aisée de la volonté populaire, mais que la construction européenne tend aujourd’hui à restreindre le champ des possibles démocratiques.
L’auteur en vient assez logiquement à dénoncer le rôle d’une gauche qu’il qualifie étrangement de moderne (comme si, inconsciemment, il avait intégré certains postulats de la pensée néolibérale). Il souligne que la gauche d’aujourd’hui ne remet plus en question les postulats néolibéraux mais qu’elle propose uniquement une meilleure gestion, validant au passage ses dérives… Pour lui, « en se ralliant à la conception marxiste de l’Histoire et de la société, le socialisme a renoncé à proposer un modèle de civilisation vraiment différent de celui de l’ultralibéralisme ». Il dénonce alors une « illusion démocratique » où « les électeurs ont alors fréquemment le « choix » entre des candidats dont aucun ne représente l’alternative à laquelle ils aspirent ». Il dénonce la « troisième voie », qui n’est qu’une capitulation de la gauche au néolibéralisme.
Mais s’il est vrai que l’alternance politique est aujourd’hui compliquée par la proximité de pensée des grands partis, Jacques Généreux révèle également un processus plus sournois de soumission de la société à cette dissociété qu’elle rejette pourtant spontanément. Faisant appel à la sociologie et la psychologie, il décrit une société confrontée au « dilemme du prisonnier ». En résumant un développement très intéressant, pour lui, nous vivons un conflit anxiogène entre nos principes et ceux de cette dissociété, que nous rejetons. Mais , pour lui, le système créé une vulnérabilité qui ne nous permet pas de résoudre ce conflit en s’y opposant. Il souligne que « ce n’est pas l’indépendance à l’égard d’autrui qui donne à l’individu la force d’être lui-même, éventuellement contre l’avis des autres. Il puise cette force dans une interdépendance équilibrée ». Pour trancher ce conflit et nous protéger, il affirme que nous choisissons d’adhérer alors à la dissociété.
Alors, il souligne que ce conflit nous pousse à nous tourner vers le communautarisme, par une identification fusionnelle à une communauté, qui manifeste surtout une peur incontrôlée des autres. L’auteur poursuit en affirmant que « à la limite, la dissociété parfaite tend vers une sorte de fédération dissociée d’hypersociétés » (les communautés). Cette description très noire est heureusement modérée par l’auteur qui souligne que « cette tragique description n’est qu’une parabole qui aide à réfléchir sur une réalité rarement aussi caricaturale ». Malheureusement, l’auteur ne va intentionnellement pas au-delà du constat et ne propose pas vraiment de solution autre que celle d’aller au PS pour le changer de l’intérieur ou quelques propositions pour une « démocratie effective ».
Malgré de nombreuses et grandes limites, ce livre est une contribution majeure à la réflexion sur le sens et la direction des sociétés modernes que nous construisons. En cela, je le recommande très vivement, comme une nourriture de l’esprit pour des citoyens qui veulent réfléchir au sens de la politique et de la vie.
Source : « La dissociété », Jacques Généreux, Seuil
10:55 Publié dans Economie, Livres, Société | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note | Tags : généreux, dissociété, néolibéralisme
27.07.2008
Analyse critique du néo-libéralisme : le constat philosophique de Jacques Généreux
Dans un second temps, Jacques Généreux prend davantage de recul et poursuit sa réflexion d’un point de vue plus philosophique. Il propose une analyse passionnante des philosophies politiques depuis le 16ème siècle pour remettre en perspective l’évolution actuelle.
L’auteur commence sa démonstration en analysant la nature profonde de l’homme. Il soutient que « la nature humaine est faite de l’interaction continue entre une aspiration à l’autonomie et une aspiration à l’association, entre la pulsion d’autosatisfaction et le désir de société, (…) le désir d’être soi et le désir d’être avec ». Il dénonce « le délire fusionnel noyant l’individu dans le tout social » et le « délire narcissique exaltant l’autonomie et la toute-puissance du moi ». Pour lui, l’homme ne peut s’épanouir que dans un équilibre de son être soi et son être avec et un déséquilibre en faveur de l’un ou l’autre revient à une « mutilation » de son moi profond. Il définit la notion d’hypersociété (totalitaire), qui « est une société qui hypertrophie l’être avec au point de réprimer l’être soi » et la dissociété (néolibérale) « société qui réprime ou mutile le désir d’être avec pour imposer la domination du désir d’être soi.
La dissociété revient à dissocier ses deux aspirations et à enfler le désir d’être soi et étouffer le désir d’être avec en isolant les individus et en exacerbant leur rivalité. C’est pour lui le cas de la société ultralibéral qui a tendance à négliger le désir d’être avec des hommes et qui les réduit à leur quête solitaire de maximisation de leur bonheur personnel, ainsi que l’enseigne la microéconomie libérale. Pour lui, cela néglige l’altruisme naturel des hommes et leur volonté de coopération. De même, l’auteur soutient que l’idéologie libérale, tout comme l’idéologie marxiste, pêchent par excès de matérialisme en réduisant l’homme à un individu dont les attentes seraient purement matérielles et en oubliant des aspirations plus immatérielles, comme le lien social. La démonstration, un peu longue, pêche néanmoins par une présentation parfois très caricaturale de la vision ultralibérale, qui réduirait l’homme à un monstre égoïste et guerrier.
L’autre apport très intéressant de l’auteur est de souligner à quel point la philosophie libérale présuppose un homme naturellement égoïste et prédateur à l’égard des autres et pour laquelle le commerce doit adoucir les mœurs par le respect des règles qu’il présuppose et l’abondance qu’il doit créer. Il attribue cette vision assez négative de l’homme aux massacres religieux du 16ème siècle qui auraient montré, selon lui, les excès de l’idéologie collective, à laquelle le libéralisme répondra en mettant en avant l’individu que les lumières détacheront du fanatisme religieux et que le « doux commerce » détournera de ses excès. Il souligne qu’Adam Smith était un peu moins négatif et qu’il décrivait dans sa « Théorie des sentiments moraux » un être humain pas uniquement égoïste, mais empli de « sympathie et de désir d’approbation ».
Jacques Généreux date de la fin du 19ème siècle la dérive vers le néolibéralisme par la conjonction de deux phénomènes. D’une part, la théorie de l’évolution de Darwin a poussé à une lecture darwiniste de l’histoire pour laquelle la loi du plus fort serait la loi de la nature. À cela s’est ajouté le développement « d’une science mathématique de l’économie, qui entraîne le retour en force du postulat de l’égoïsme rationnel ». La mise en équation des aspirations de l’homme en a fait un individu complètement autonome et uniquement préoccupé par la satisfaction de ses besoins, l’être avec ne pouvant pas être mis en équation… Résultat, une nouvelle école s’est développée pour laquelle « laisser faire la compétition sauvage entre les hommes serait le meilleur moyen de les faire progresser vers les solutions les plus efficaces ». L’auteur souligne également l’irréalisme total des conditions pour aboutir à l’équilibre dans un marché concurrentiel.
Jacques Généreux consacre une (longue) partie de son livre à la critique des dix piliers du néolibéralisme. S’il gratifie le lecteur d’analyses très intéressantes, ce procédé est un peu artificiel puisque c’est lui qui a édicté ces dix piliers. Sa critique de certains présupposés outranciers comme « les individus préexistent à la société » n’apporte pas grand chose à l’analyse. En revanche, il montre la suprenante proximité du néolibéralisme et du marxisme, qui partagent de nombreux postulats (même vision pessimiste de l’homme, même rejet du politique, mal nécessaire à sa propre éradication ou rêve d’une société où l’essor de la production est le moyen de parvenir à une harmonie sociale). En fait, il soutient que ces deux idéologies font le même constat mais qu’elles divergent uniquement par les moyens à mettre en œuvre pour corriger ce constat (hypersociété pour l’une, dissociété pour l’autre).
À défaut de partager toutes les analyses de l’auteur, son raisonnement sur la nature de l’homme et les présupposés des grandes idéologies est très enrichissant. Demain, je finirai par la partie plus politique.
Source : « La dissociété », Jacques Généreux, Seuil
11:25 Publié dans Economie, Livres | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : généreux, dissociété, néolibéralisme, smith, marxisme
26.07.2008
Analyse critique du néo-libéralisme : le constat économique de Jacques Généreux
Jacques Généreux est un économiste, professeur à Sciences Po, engagé au Parti Socialiste qui s’est fait connaître d’un plus large public par sa participation à la campagne contre le Traité Constitutionnel Européenne. Il a écrit en 2006 « La dissociété », un livre qui analyse les causes et conséquences de la montée du néolibéralisme. Voici un résumé de sa partie consacrée à l’économie.
L’un des premiers postulats du livre est très intéressant : « l’idée d’un pouvoir politique débordé par l’élargissement de l’espace et du pouvoir de l’économie mondiale est une idée fausse (…) elle en est l’effet délibérément choisi ». Contrairement à ce que véhiculent la plupart des politiques et des médias, le mouvement d’ouverture des frontières et des marchés est un choix politique. Jacques Généreux explique que les Etats ont choisi de davantage intervenir pour résoudre la grave crise des années 30 mais que la la crise consécutive aux chocs pétroliers a décrédibilisé l’intervention publique et a permis une victoire politique du néolibéralisme dans la plupart des pays occidentaux.
Et pour chercher la preuve que ce choix est bien politique, il traverse l’Atlantique. Et oui, la meilleure preuve vient des Etats-Unis, qui continuent allégrement à utiliser l’intégralité de la panoplie keynésienne pour soutenir leur activité. C’est ainsi que la Banque Centrale intervient vigoureusement pour prévenir toute récession (début des années 90, après l’éclatement de la bulle Internet, encore aujourd’hui). L’Etat n’hésite pas également à utiliser la relance budgétaire de manière massive (sous Reagan et Bush). Les Etats-Unis utilisent également tous les outils de la politique industrielle : protectionnisme (on peut penser au dernier contrat Airbus annulé), protection des PME ou constitution de champions nationaux. Il conclut que « Les Etats Unis ont d’autant plus intérêt à l’extension d’une guerre économique mondiale que leurs principaux concurrents européens acceptent de mener celle-ci à mains nues ».
Jacques Généreux se montre extrêmement critique à l’égard de la marche actuelle de l’Europe. Il soutient que le projet européen a pris une mauvaise direction en 1986 avec l’Acte Unique depuis lequel « la concurrence fiscale et le dumping social tendent à l’emporter sur la coopération ». Il soutient que depuis vingt ans, il ne consiste qu’à uniformiser et ouvrir le marché européen, y compris à toutes les importations. Résultat, le moins disant (fiscal, social, environnemental…) se retrouve avantagé, ce qui pousse à une baisse de la fiscalité sur tous les agents économiques mobiles (hauts revenus, entreprises…), au détriment de la collectivité. Le paradoxe est « que les compétiteurs les plus puissants (autres grands pays) n’hésitent pas une seconde à mobiliser tous les instruments de la puissance publique pour soutenir leur économie ». Jacques Généreux y voit surtout « un moyen de diluer le pouvoir des nations ».
Résultat, pour l’auteur, cette organisation d’une guerre économique sans limites provoque « la mutation du citoyen en guerrier ». Il affirme qu’ « une société qui dit à ses enfants que la vie n’est pas une entreprise collective mais une compétition individuelle permanente récolte ce qu’elle a semé : des jeunes qui se battent les uns contre les autres ». Il soutient « que les sociétés de marché contemporaines sont restructurées en ‘dissociétés’, réseaux d’individus atomisés, où les sentiments de solitude, d’incertitude et d’urgence permanente se conjuguent pour annihiler non seulement la possibilité, mais surtout le désir de s’insurger ». Il soutient que la violence de la guerre économique se reflète dans le comportement des individus qui se trouvent contraints d’abandonner la coopération pour combattre leurs semblables.
Si j’adhère en partie à ce discours, l’auteur tombe souvent dans l’outrance. Sa description du monde de l’entreprise, qu’il connaît mal, est très dure et pas assez nuancée. Il va trop beaucoup trop loin en expliquant que « sans la pénalisation systématique et accrue des délits mineurs, les Etats-Unis auraient connu un taux de chômage comparable à ceux de l’Union Européenne » ou en qualifiant brièvement le régime en place de « fascisme libéral ». La présentation de la vie politique Française est biaisée jusqu’à l’absurde puisque le gouvernement Jospin (qui a plus privatisé que quiconque ou accepté les décrets européens de mise en concurrence des services publics) n’est jamais critiqué. Par contre, la présentation de Jacques Chirac confine au ridicule puisqu’il aurait mis en place « le programme de l’extrême droite du patronat », oubliant les coups de pouce au SMIC, le logement social (en jachère sous Jospin), ou les lois sur les handicapés…
Malgré ces limites non négligeables et assez fréquentes, le constat global reste particulièrement intéressant et recommandable. Demain, je traiterai la partie plus philosophique.
Source : « La dissociété », Jacques Généreux, Seuil
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