29.04.2011

Asymétries protectionnistes

C’est un des angles morts les plus incroyables de la pensée économique dominante, véhiculée par Alain Minc, Jacques Attali et consorts. S’ils clouent au pilori toute personne ayant l’audace de parler de protectionnisme commercial, ils oublient les autres protectionnismes.

Les protectionnismes oubliés

Si les quotas ou tarifs douaniers sont anathèmes pour les néolibéraux et tous ceux qui, au PS ou à l’UMP, suivent leurs préceptes, bizarrement, ils oublient qu’il existe bien d’autres formes de protectionnisme pas moins efficaces que les bons vieux droits de douane aux frontières. Après tout, aujourd’hui, l’euro est surévalué de près de 40% par rapport au dollar : cela revient à un tarif du même niveau. Et le wuan est lui-même sous-évalué de 40% par rapport au dollar…

La différence est que le protectionnisme monétaire est accepté (certes en grommelant) alors que les droits de douane sont interdits. Il y a quelque chose de totalement ubuesque à permettre à des pays de mettre en place des barrières commerciales, du moment qu’elles sont monétaires, alors qu’il est très difficile de mettre en place des droits de douane. L’asymétrie entre les deux laisse songeur, et amène à questionner la sincérité de ceux qui agissent contre l’un mais pas l’autre.

Mais il y a encore d’autres protectionnismes que les libre-échangistes peinent à prendre en compte : les protections non tarifaires, les normes, les barrières pour la distribution ou l’installation. C’est la spécialité des pays asiatiques, extrêmement protectionnistes pour leur marché intérieur (plus de 95% des voitures vendues au Japon, en Corée du Sud et en Chine sont fabriquées localement), mais aussi les normes DIN qui protègent les industriels Allemands.

Banaliser le protectionnisme

Bien sûr, les défenseurs inconditionnels du libre-échange ne manqueront d’agiter le spectre de la Grande Dépression en expliquant que le protectionnisme aurait lourdement accentué la crise de l’économie mondiale dans les années 1930. Mais trois prix Nobel (Maurice Allais, Paul Krugman, Joseph Stiglitz) expliquent que le protectionnisme est une conséquence de la crise et non une cause, ce qui est confirmé par l’effondrement du commerce international en 2009.

En fait l’Europe devrait adopter une attitude dédramatisée à l’égard du protectionnisme, bien loin de ces traités qui sanctifient imbécilement « la concurrence libre et non faussée ». La Commission Européenne a fait du continent le dindon de la farce de la mondialisation néolibérale. Alors que le Japon a obtenu au début des années 1990 l’ouverture totale de notre marché à la vente de ses voitures, la réciproque n’est toujours pas vraie, de même qu’en Corée du Sud…

Si le protectionnisme n’est pas une fin en soi et sans aller jusqu’à l’autarcie, les quotas, les écluses tarifaires, ou normatives permettent à la fois d’assurer le maintien d’une industrie et d’un équilibre de nos échanges (sans quoi, à être ouverts à des pays fermés à nos produits, on finit mal) mais aussi un moyen de contrôler la qualité des produits qui rentrent et d’éviter que la libéralisation n’aboutisse à une course au moins-disant social, salarial et environnemental.

Si les idées protectionnistes gagnent du terrain (le parti socialiste semble évoluer par la voix d’Arnaud Montebourg ou de Benoît Hamon), les avancées sont encore timides. C’est pourquoi il est important de montrer que finalement, tout le monde est protectionniste, à part l’UE…

26.07.2010

Le protectionnisme, au service de la croissance économique

Aujourd’hui, on constate bien que le libre-échange sans la moindre restriction est une catastrophe pour les pays développés, qu’il amène délocalisations et hausse du chômage. Comment dessiner des solutions pour demain ? A quel niveau ? National ou européen ?

Les solutions purement nationales

Beaucoup de choses peuvent déjà être faites au niveau national. De nombreux pays nous ont montré la voie. L’Allemagne a décidé de déplacer une partie du financement de sa protection sociale sur la TVA, transférant une partie de la contribution de son industrie sur ses importations. Beaucoup de pays (Japon, Corée du Sud, Allemagne), utilisent les normes pour mettre des barrières qui protègent leurs entreprises des importations en provenance de l’étranger.

Bref, à l’échelle de la France, il reste toujours possible d’adapter notre fiscalité pour réduire nos importations et encourager nos exportations. En revanche, l’utilisation des normes nationales est aujourd’hui rendue beaucoup plus difficile par le marché unique européen qui a transféré l’élaboration de ces normes aux instances européennes au détriment des Etats-nations. La question se pose donc de reprendre des prérogatives que des pays comme la Corée du Sud conservent…

La solution des droits de douane

Mais l’arme la plus efficace pour réguler les échanges commerciaux est sans doute le droit de douane. Keynes a évoqué plusieurs fois une telle solution, à la fois pour la crise des années 30, comme le montre ce texte publié par Yann, ou dans le cadre du système monétaire de l’après-guerre, comme évoqué par Edgar. Aujourd’hui, les écarts considérables de salaires invalident la plupart des thèses libre-échangistes, élaborées à un moment où les écarts de salaire allaient de 1 à 2 seulement. Aujourd’hui, l’avantage compétitif de la Chine, ce sont ses faibles salaires…

En réalité, l’ouverture commerciale provoque une pression de plus en plus forte à la baisse des salaires dans les pays occidentaux. Il est illusoire de croire que nous pourrons maintenir nos emplois et nos salaires dans l’industrie, comme le montre bien l’accélération du mouvement de délocalisation dans l’automobile. En revanche, des droits de douane compensatoires pourraient alors protéger nos emplois de la concurrence des pays aux salaires et/ ou aux monnaies faibles.

Comment les mettre en place ?

Des doits de douane pourraient être instaurés en compensation des écarts de salaires. Il suffirait de partir du différentiel de salaire moyen et de classer les produits selon la part de la main d’œuvre dans les coûts. Le droit de douane devrait compenser au moins 50% de l’écart de salaire entre deux pays. Ensuite, un deuxième droit de douane devrait compenser la sous-évaluation de la monnaie. On peut imaginer qu’une partie de ces droits de douane soit reversée aux pays ainsi taxés.

Il est bien évident qu’une telle proposition se heurte à tous les traités européens actuels. Cependant, l’échelle européenne semble la plus pertinente pour la mettre en œuvre, même s’il est peu probable que la Grande-Bretagne ou l’Allemagne y adhèrent. La France devrait donc convaincre l’Italie et l’Espagne de mettre en place cette nouvelle politique commerciale, qui toucherait également les pays d’Europe de l’Est qui attirent toujours plus nos industriels pour transférer leurs usines.

Un tel cadre économique donnerait alors une viabilité aux implantations industrielles dans les pays les plus développés, tout en favorisant la hausse des salaires dans les pays émergents puisque le niveau des salaires ne serait plus un avantage compétitif aussi important.