28.05.2008

Ce que révèle le conflit des marins pêcheurs

Malgré le plan annoncé la semaine dernière par Michel Barnier, la cris des marins pêcheurs se poursuit encore cette semaine avec des opérations coups de poing dans des supermarchés et des blocages de route. Que dit cette crise sur le mode de fonctionnement de l’économie et la réponse de l’Etat ?

Rien ne doit justifier la violence de certaines manifestations. Néanmoins, il est difficile de ne pas comprendre le désespoir de pêcheurs pour lesquels le prix du fioul finit pas représenter plus que l’intégralité de la vente de leurs poissons, le tout alors qu’ils sont limités par des quotas de pêche. Outre une dramatique coupure des vivres sur le moment, ils doivent en plus se poser la question de l’avenir de leur métier, qui semble tous les jours plus incertain. Entre un prix du fioul qui ne cesse d’augmenter, un volume de pêche limité par des quotas toujours plus stricts, des mesures d’aide qui mettent du temps à arriver à cause de la nécessaire validation de Bruxelles et le faible prix d’achat du poisson par la grande distribution, il est difficile pour eux de ne pas penser être les victimes d’un système qui les broie.

Dimanche sur Canal Plus, Michel Barnier expliquait que Bruxelles avait seulement mis quatre mois pour accepter le plan de soutien proposé par l’Etat français. Cet aveu d’impuissance montre les limites désastreuses d’une construction européenne qui impose à un Etat des procédures longues et compliqués pour aider ses propres citoyens. Et il ne s’agissait « que » d’une aide de trois cents millions d’euros sur trois ans, alors que l’Etat (hors Sécurité Sociale) dépense plus de trois cents milliards tous les ans. Il n’est pas normal que les procédures européennes délayent de quatre mois le soutien à des personnes quasiment sans revenu. Il doit pouvoir être possible pour un Etat d’aider des citoyens en détresse immédiatement. C’est une question d’humanité qui n’a jamais semblé être le fort de Bruxelles. Comme d’habitude, on constate à quel point le volontarisme des discours de Nicolas Sarkozy peine à se traduire dans la réalité.

Mais alors, quelles sont les solutions à une telle crise ? Le plan de soutien est une bonne initiative, mais ses réponses sont imparfaites. Le plan de modernisation de la flotte est une très bonne initiative. La remise en cause des quotas n’est pas une solution de long terme car les fonds marins peinent de plus en plus à se renouveler. La compensation de la hausse du prix du pétrole est une arme à double tranchant. En amortissant la hausse du prix du fioul, l’Etat n’encourage pas les mesures d’économie, et donc, continue à pousser son prix à la hausse. Il faut sans doute laisser le prix monter pour s’assurer que les acteurs économiques agissent et réduisent leur consommation. Sans cela, la consommation ne bougera pas, les prix continueront à monter, et il faudra toujours davantage de mesures de compensation.

Mais cela ne signifie pas qu’aucune intervention n’est possible, loin de là. La meilleure solution est sans doute d’agir sur les prix de vente aux centrales d’achat, qui ont des marges confortables. Pourquoi ne pas imposer des prix minimums d’achats qui garantiraient aux pêcheurs de pouvoir vivre de leur métier ? Bien sûr, cette mesure n’est pas très orthodoxe et violerait sans doute un quelconque traité européen. Mais la priorité de notre société ne devrait-elle pas être de permettre à des citoyens de vivre décemment du fruit de leur travail ? Il y a clairement un disfonctionnement du marché puisque le prix de marché du poisson, qui n’a pas suivi l’évolution des coûts, ne permet pas de gagner correctement sa vie par la pêche. Il revient donc aux Etats de corriger ces disfonctionnements, comme pour la crise financière.

Si on peut reconnaître au gouvernement une volonté de réagir sur ce dossier sensible, on ne peut que regretter qu’il se soumette à un calendrier européen inadapté à l’urgence des situations humaines des marins pêcheurs. Et je doute de la pertinence à long terme de la solution adoptée.

Source : http://www.lemonde.fr/societe/article/2008/05/26/vers-une-reprise-du-travail-pour-les-marins-pecheurs_1049469_3224.html#ens_id=1045712