01.09.2008
Analyse critique du néo-libéralisme : le constat politique de Robert Reich
L’un des intérêts particuliers de ce livre est l’addition d’une analyse politique au constat économique. Et même si ce constat présente un tropisme Américain assumé, il représente une nourriture intellectuelle très intéressante, y compris pour le vieux Continent.
De manière surprenante, dans la préface spécifique de l’édition française, Robert Reich développe une thèse proche des idées de Jacques Généreux. Il soutient qu’une part de nous raisonne de manière purement individuelle et égoïste et qu’une autre part est davantage tournée vers les autres. Il soutient que « nous sommes doubles : nous sommes consommateurs (…) mais nous sommes aussi des citoyens soucieux du bien commun ». Comme Généreux, il affirme que « depuis plusieurs décennies, nous assistons à une modification de l’équilibre du pouvoir à notre détriment, en tant que citoyens, mais à notre avantage, en tant que consommateurs et investisseurs ». Il se demande alors si « ce que nous gagnons (…) vaut le prix à payer » car « nous ne sommes pas (…) uniquement des consommateurs et des investisseurs. Nous travaillons pour gagner notre vie », ce qui pose la question de l’évolution des rémunérations.
Robert Reich souligne alors que le rôle du capitalisme est uniquement « d’agrandir le gâteau économique » et qu’il ne se soucie pas des inégalités ou de l’environnement. Il prend même la défense des dirigeants de Wal-Mart « qui ne sont pas pour autant des brutes au cœur de pierre. Ils font leur travail, conformément aux règles du jeu en vigueur ». Pour lui, « il appartient à l’Etat de définir la règle du jeu ». Il cite même Milton Friedman, pour qui « l’entreprise n’a qu’une seule responsabilité sociale, celle de combiner ses ressources de façon à maximiser ses profits, (et) pas de faire de l’altruisme ». Il défend même la rémunération des grands patrons, en soulignant qu’elle ne représente qu’une fraction des bénéfices et de leur impact. Il montre l’amoralité des entreprises, en citant le cas de Yahoo, qui a livré en 2005 le nom de dissidents au régime chinois, qui ont fini en prison.
Aux Etats-Unis, la dérive a été renforcée par la multiplication et la mauvaise influence des lobbys que l’auteur dénonce à travers une multitude d’exemples. Il cite le cas d’experts qui soutiennent les causes de leurs financiers (la contestation du réchauffement climatique par Exxon). Il dénonce le pantouflage des élus battus (30% d’entre eux sont concernés) qui partent dans les firmes de lobbying pour des salaires mirifiques. Il cite l’exemple de Microsoft qui a fait refuser une rallonge budgétaire pour la division antitrust, les casinos qui ont fait interdire les jeux en ligne pour protéger leurs affaires, Kraft qui a fait assouplir les normes pour les produits bios. Il note que cette invasion des lobbys « mène à de nouvelles lois ou réglementations qui, en général, favorisent le camp politiquement le plus puissant ».
Robert Reich décrit finalement une démocratie faible où les intérêts particuliers prennent le pas sur l’intérêt général. Il souligne que si « le capitalisme est presque certainement une condition indispensable de la démocratie, (…) la démocratie n’est peut-être pas indispensable au capitalisme », comme le montre la Chine. Les lobbys, à Washington comme à Bruxelles, bafouent volontiers l’intérêt général. Il souligne que la balance des pouvoirs spécifique aux Etats-Unis accentue encore ce phénomène en permettant aux lobbys d’agir à plusieurs niveaux (Chambre des représentants, Sénat, Maison blanche, administration).
Pour l’auteur, la solution est forcément politique. Il en appelle à tous les citoyens : « ces règles, c’est nous qui devrions les élaborer, de façon à ce qu’elles reflètent nos valeurs de citoyens, au même titre que nos valeurs de consommateurs et d’investisseurs ». Il souligne le paradoxe d’un supercapitalisme qui accroît le besoin théorique d’Etat (assurance santé, filet de sécurité pour l’emploi, régulation plus ferme pour préserver la santé publique et l’environnement) et son affaiblissement. Il dénonce « une société, d’où l’idée du bien commun a quasiment été éliminée ». Pour lui, il revient aux « lois et réglementations de faire de nos achats et investissements un choix social autant qu’un choix personnel ». Il plaide pour une taxe pour réduire les mouvements de capitaux et un système fiscal plus progressif.
Pour aller plus loin, il recommande d’interdire le financement des campagnes par les entreprises et de limiter radicalement les activités de lobbying. Il s’intéresse également à la notion de « capitalisme des parties prenantes », développée au début du 20ème siècle, et qui permettrait de représenter au conseil d’administration toutes les parties prenantes des entreprises (y compris les salariés et la société). Cela se rapproche de la pratique Allemande et des idées d’association du Général de Gaulle, qui allaient bien au-delà du simple intéressement financier. Enfin, il conclut par une proposition originale comme le remplacement de l’impôt sur les sociétés par un impôt personnel payé par les actionnaires.
Si certaines suggestions de Robert Reich semblent à même d’améliorer le fonctionnement du capitalisme d’aujourd’hui, il est difficile de ne pas se demander si ses propositions ne sont pas un peu courtes étant donné la force du constat qu’il fait. Néanmoins, il apporte une pierre très intéressante au débat.
Source : « Supercapitalisme », Robert Reich, Vuibert10:55 Publié dans Economie, Livres | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : robert reich, supercapitalisme, généreux
31.08.2008
Analyse critique du néo-libéralisme : le constat économique de Robert Reich
Robert Reich a été le secrétaire d’Etat à l’emploi de Bill Clinton et est aujourd’hui professeur à Berkley. Il livre un constat sévère sur l’évolution du capitalisme dans son livre « Supercapitalisme », publié cette année.
Si son analyse est uniquement centrée sur les Etats-Unis, elle est intéressante à plusieurs titres. Tout d’abord, on peut considérer que les Etats-Unis devancent l’Europe dans l’évolution économique. Ensuite, son analyse économique se double d’une analyse politique et d’une capacité à formuler des propositions pour corriger les excès actuels. De manière assez surprenante, ses analyses rejoignent finalement celles d’économistes de la vieille Europe, comme Gréau ou Généreux, même si les solutions qu’il préconise divergent du fait des différences de nos deux continents. Enfin, on peut louer son souci de vulgarisation qui fait que son livre se lit presque comme un roman.
Et l’auteur commence justement par nous raconter l’histoire de l’évolution du capitalisme en trois temps. Le premier, jusqu’au début du 20ème siècle, fut celui d’un capitalisme triomphant mais dont les « conséquences sociales – conditions de vie sordides dans les villes, salaires de misère et journées de travail interminables des ouvriers, travail des enfants, inégalités de plus en plus marquées (…) - touchaient de nombreux Américains ». Ce capitalisme primitif, dérégulé et sauvage, buta sur la Grande Dépression et fut remis en question par de nombreux politiques : « Teddy Roosevelt traita les géants industriels d’« escrocs enrichis ». Woodrow Wilson les fustigeait lui aussi pendant la campagne présidentielle de 1912 : « les maîtres du gouvernement des Etats-Unis sont les capitalistes et les industriels réunis ».
L’économie américaine rentra alors dans une nouvelle ère, plus régulée. La plupart des industries mirent en place des codes visant à encadrer la concurrence (commerce, salaires, prix…) au point que le président de la chambre de commerce des Etats-Unis affirma que le marché libre « devait être remplacé par une philosophie d’économie nationale planifiée ». Cet encadrement, avait l’avantage de procurer une grande stabilité à tous les acteurs (entreprises et employés). L’Etat n’hésitait pas à intervenir pour faire progresser les salaires, comme pour l’industrie automobile en 1946 mais cela était accepté puisque touchant tous les acteurs de l’industrie. Résultat, les Trente Glorieuses ont profité à tous: les revenus réels des 20% les plus riches ont progressé de 85% de 1947 à 1973 et ceux des 20% les moins riches de 116%.
Mais les années 70 virent l’avènement du « néo-libéralisme », ou « consensus de Washington », fondé sur le libre-échange, la déréglementation et les privatisations. John Maynard Keynes qualifiait ces partisans de « fous détenant le pouvoir, qui (…) distillent des utopies nées quelques années plus tôt dans le cerveau de quelques écrivailleurs de faculté ». Cette évolution a été facilitée par la révolution technologique des communications qui a permis une prise de pouvoir des consommateurs et des investisseurs qui dictent aujourd’hui leur loi : des prix toujours plus bas et des profits toujours plus hauts. Ceci a été renforcée par la libéralisation de la finance qui a abouti à une rotation des actifs toujours plus rapide : « dans les années 90, l’investisseur moyen conservait ses actions un peu plus de 2 ans (…) en 2004, à peine 6 mois ».
Cette évolution a provoqué de nombreux effets pervers. Le souci de rentabilité a poussé par exemple GE à économiser sur le coût de nettoyage de l’Hudson. Comme Jean-Luc Gréau, il dénonce la déflation salariale que provoque cette concurrence effrénée : réductions de salaires dans les compagnies aériennes, dans l’automobile (le patron de Delphi s’était engagé en 2005 à réduire les salaires de 27 à 10 dollars de l’heure). Il explique que « les ouvriers qui ont perdu leur emploi en raison de la concurrence des produits importés ont trouvé de nouveaux postes dont la rémunération était, en moyenne, inférieure de 12% ». Il montre que les inégalités ont explosé puisque de 1974 à 2004, le revenu réel des 20% les moins riches a progressé de seulement 2,8% contre 63,6% pour les 20% les plus riches. Il montre que le 1% le plus riche touche désormais 16% des revenus totaux, et les 0,1% 7%, le plus haut niveau depuis les années 30.
Néanmoins, deux points de son argumentation peuvent être contestés. S’il décrit très bien en quoi la concurrence est particulièrement forte aujourd’hui dans certains secteurs, du fait des nouvelles technologies, sa description d’une économie débarrassée des oligopoles et pleinement concurrentielle est un peu idéalisée. Il est tout de même paradoxal que la part des profits dans le PIB n’ait jamais été aussi élevée qu’aujourd’hui. Si certains secteurs sont très concurrentiels, d’autres, du fait de la concentration ou de dynamiques spécifiques, ne le semblent pas autant. De même, son jugement sur « les marchés de capitaux – y compris les Bourses, les banques (…) – (qui) sont beaucoup plus efficaces qu’il y a vingt ans » est surprenant après tant de crises financières (pays émergents, bulle Internet, subprimes).
Mais le constat général n’en est que plus intéressant puisqu’il émane de quelqu’un qui n’est pas fondamentalement opposé aux marchés, mais qui met en lumière des disfonctionnements majeurs qui peuvent, selon lui, être corrigés par les politiques, comme je le rapporterai demain.
Source : « Supercapitalisme », Robert Reich, Vuibert
Retrouvez les fiches de lecture des livres de Jacques Généreux, Jean-Luc Gréau et Jean-Claude Michéa dans la rubrique "livres"
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09.08.2008
Analyse critique du néo-libéralisme : le constat global
La victoire du néolibéralisme se lit tous les jours dans le Monde. Le quotidien reproche ainsi aux dirigeants de droite de s’être éloignés des préceptes de Reagan et Thatcher sur la libéralisation du commerce ou attribue la responsabilité de la crise actuelle à la régulation ! Retour sur cette nouvelle religion mondiale.
C’est que les nouveaux croyants montrent un enthousiasme encore plus grand que les convertis de longue date, comme The Economist, qui n’hésitent pas parfois à souligner certaines carences du système. Mais, notamment auprès de la gauche modérée européenne, le libre commerce, le monétarisme, l’indépendance des banques centrales, la spéculation sont des données de base de l’économie sur lesquelles aucun compromis ne saurait être passé. Jacques Généreux ou Jean-Claude Michéa ont bien montré pour quelles raisons les héritiers du marxisme sont passés aussi facilement dans le camp d’en face, par une proximité d’analyse insoupçonnée avec la famille libérale. Cependant la reddition complète de 80% de la classe politique aux postulats néolibéraux reste sidérante au regard de l’expérience des vingt dernières années.
Comme l’a bien montré le Traité Constitutionnel Européen, le problème actuel vient de cette soumission sans recul ni limite aux préceptes néo-libéraux. En 2005, des dirigeants européens soumis aux idées dominantes avaient ainsi proposés aux peuples un texte où « la concurrence libre et non faussée » devenait un objectif en soi de l’Union ! Cela peut sembler un détail, pourtant, une telle proposition est extrêmement symptomatique de l’état d’esprit des néo-libéraux. Alors que l’économie n’est qu’un moyen pour arriver à une meilleure société, ils érigent ce moyen en objectif. Cette inversion fondamentale des valeurs d’une société démontre les limites d’une pensée qui parvient à accorder plus d’importance à des objectifs abstraits qu’à l’humain.
« Le laisser-faire ! le laisser-passer ! appliqué à l’économie depuis l’aurore du machinisme a souvent, grâce au bénéfice, à l’esprit d’entreprise, à la libre concurrence, donné au développement une puissante impulsion. Mais on ne saurait méconnaître qu’il en est résulté beaucoup de rudes secousses et une somme énorme d’injustices » : le constat du Général de Gaulle de février 1965 semble encore plus d’actualité aujourd’hui que lorsque ces mots furent prononcés. Montée des inégalités, déflation salariale pour les classes populaires alors que les classes les plus aisées voient leur rémunération croître de 10% par an, ascenseur social grippé, persistance d’un chômage important, déséquilibres financiers sans cesse plus massifs : à beaucoup d’égard, nous sommes revenus à la situation antérieure à la Grande Dépression.
Mais la place prise par les marchés financiers dans la vie économique de la planète est également problématique. Tout semble tourner désormais autour de la santé des marchés. S’il est bien sûr souhaitable que les grands argentiers de la planète interviennent pour éviter la répétition d’un scénario comparable à la crise de 1929, où l’effondrement des marchés entraîna une crise économique d’une sévérité rare (25% de chômage aux Etats Unis), ne sommes-nous pas allés trop loin ? En effet, c’est bien la corbeille qui fait la politique de la Fed aujourd’hui. Le moindre soubresaut des marchés provoque une baisse des taux pour les sauver. Le principal objectif de la Fed semble la préservation d’un marché incapable d’éviter les mêmes erreurs et les mêmes excès.
Mais le plus choquant reste que cette évolution se produise sans un réel assentiment démocratique puisque les différentes alternatives proposées aux citoyens ne diffèrent fondamentalement plus sur les questions économiques. Pourtant, des alternatives existent, que j’essaierai de tracer demain.
Source : http://www.lemonde.fr/opinions/article/2008/08/01/les-nou...
http://www.lemonde.fr/opinions/article/2008/08/08/re-regu...
11:53 Publié dans Actualités, Economie | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : néolibéralisme, the economist, le monde, généreux, michéa
02.08.2008
Analyse critique du néo-libéralisme : l’épineuse question du commerce
Cette semaine, les négociations sur le cycle de Doha ont échoué. Quatorze ans après la conclusion de l’Uruguay round, la communauté internationale continue à butter sur un accord commercial global, ce qui n’empêche pas les échanges de progresser. Faut-il s’en inquiéter ?
Les néolibéraux s’inquiètent de l’échec de ces discussions et craignent les réflexes protectionnistes qui semblent se dessiner dans quelques pays. Pourtant, malgré l’absence d’accord de libéralisation depuis près de quinze ans, le commerce international se porte toujours aussi bien puisqu’il continue à croître plus vite que le PIB mondial, malgré une hausse des prix de l’énergie qui commence à peser sur les exportations en augmentant le prix du transport. L’article du Monde est assez incroyable dans la mesure où il montre une adhésion sans nuance au discours néolibéral de bienfaits du commerce, évoquant les gains très théoriques d’un accord (et pourtant limités à 0,1% du PIB mondial…). Un tel article émanant du journal de référence de la gauche, démontre de manière très claire les thèses de Jacques Généreux et Jean-Claude Michéa sur la proximité idéologique de la gauche avec les néolibéraux.
Si les négociations ont échoué, c’est parce que des pays ont refusé la demande portée par l’Inde de pouvoir monter les droits de douane en cas de hausses subites d’importation. Cette demande, qui concerne notamment les produits agricoles a été raillée par la représentante américaine au commerce, Susan Schwab, qui a souligné le paradoxe que, « dans un contexte de crise alimentaire mondiale, le débat se soit focalisé sur comment et de combien certains pays pourraient relever leurs barrières douanières face aux importations agricoles », d’autant plus que beaucoup de pays interdisent les exportations aujourd’hui ! Les Etats-Unis se sont opposés à cet assouplissement des règles permettant une hausse des taxes pour ne pas entraver leurs exportations vers la Chine.
Mais cette présentation des faits occulte des aspects importants. Les pays asiatiques (Japon, Corée, puis Chine) ont par exemple enclenché leur développement économique en protégeant leur agriculture pour permettre une modernisation progressive. Au contraire, certains pays africains ont énormément souffert de l’ouverture intempestive aux importations d’autres pays. En effet, dans un contexte de marché ouvert, les agriculteurs d’un pays peuvent être ruinés par des importations à prix cassé, détruisant des années d’effort pour créer une agriculture vivrière. Cela avait été le cas des agriculteurs de Côte d’Ivoire dont les efforts pour accroître leur production de riz avaient été contrecarrés par des importations à bas prix d’Asie. En cela, le « laisser faire et laisser passer » sans limites peut menacer le développement économique.
C’est pourquoi le dogmatisme libéral de certains commentateurs est à courte vue. Il ne faut jamais oublier que le libre-échange ne saurait être une fin en soi, mais simplement un moyen possible, en vue du développement économique. En fonction des circonstances, il pourra être utilisé pour accélérer le progrès économique et humain de nos sociétés. C’est ce que les pays émergents (ou anciennement émergents) qui ont réussi savent parfaitement faire, en s’ouvrant tout en sachant se protéger quand cela est nécessaire pour éviter des ajustements trop brutaux. C’est malheureusement ce que la Commission Européenne semble incapable de faire, tant son dogmatisme libre-échangiste est fort, ce que Nicolas Sarkozy a su fortement et justement dénoncer lors des négociations.
L’échec de ces négociations n’est donc pas un drame pour l’humanité, qui se passe d’accord depuis quatorze ans. Elle devrait être une source d’inspiration pour des européens trop naïfs qui devraient s’inspirer de la pratique plus pragmatique de beaucoup de pays émergents.
Source : http://www.lemonde.fr/economie/article/2008/07/30/omc-etats-unis-et-inde-font-echouer-les-negociations_1078661_3234.html#ens_id=1075232
10:55 Publié dans Actualités, Economie | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : doha, généreux, michéa, omc, commission européenne
31.07.2008
Analyse critique du néo-libéralisme : main invisible ou main aveugle ?
Alors que les négociations se poursuivent pour relancer le cycle de libéralisation du commerce de Doha, il est intéressant de revenir sur le postulat néolibéral de cette « main invisible » qui assurerait la croissance et l’équilibre du marché.
Le premier problème tient aux cinq conditions de la « concurrence pure et parfaite » rappelées par Jacques Généreux : l’atomicité des acteurs (leur grand nombre), la transparence (information parfaite), l’homogénéité des biens et services, libre accès au marché et mobilité parfaite des facteurs de production. Or, ces conditions théoriques restent surtout… théoriques. L’atomicité des acteurs est par exemple de moins en moins vérifiée étant donnée la concentration de plus en plus grande que provoque les rachats d’entreprises. La transparence est impossible pour des consommateurs qui ne peuvent pas réaliser une enquête avant chaque achat. L’homogénéité des biens et services est complètement illusoire dans la mesure où les entreprises cherchent justement à se différencier. Ainsi de suite…
Bref, les conditions idéales de fonctionnement du marché sont un idéal lointain qu’on ne rencontre sans doute jamais. Ce n’est donc pas une surprise que ce marché bien peu idéal fonctionne si mal. D’ailleurs, les 20 ans dernières années ont montré les immenses limites de la régulation du marché par cette fameuse « main invisible ». C’est cette main qui a provoqué d’innombrables mouvements monétaires parfois destructeurs pour les économies. C’est cette main qui a provoqué le krach de 1987, la création d’une bulle immobilière et boursière dont le Japon ne s’est pas complètement remis. C’est cette main qui avait valorisé à des prix délirants les sociétés de télécommunication ou celles relatives à Internet au tournant du siècle. C’est enfin cette main qui a abouti au désastre immobilier actuel.
Bref, même si on ne conteste pas l’économie de marché, le moins que l’on puisse dire est que ces dernières années ont montré que la dérégulation totale, laissant au marché le soin de trouver un équilibre, présente d’immenses limites. L’histoire récente a montré que les marchés laissés à eux-mêmes sont complètement déraisonnables et que leurs excès peuvent malheureusement avoir des impacts catastrophiques sur l’économie réelle, comme le montre les deux cent cinquante mille ménages Américains expulsés de leur logement au mois de mai dernier. Dès lors, on aimerait bien comprendre ce qui peut bien justifier davantage de dérégulation quand on regarde le bilan des vingt dernières années.
Depuis 1987, la main du marché semble devenue folle, ou aveugle, comme le montre le prix que certains actifs ont atteint avant de s’effondrer. Plus le marché est dérégulé, plus il semble excessif et dangereux. La solution ne passe donc pas par moins de régulation, mais plus.
Source : « La dissociété », Jacques Généreux, Seuil
10:58 Publié dans Actualités, Economie | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : généreux, néolibéralisme, régulation, main invisible
29.07.2008
Analyse critique du néo-libéralisme : le point de vue de Jean-Claude Michéa
Publié quelques mois après « La dissociété » de Jacques Généreux, « L’empire du moindre mal » du philosophe Jean-Claude Michéa, présente une opinion très proche, dans un livre plus court et naturellement centré sur l’analyse philosophique.
C’est ainsi que l’auteur souligne que « c’est vraisemblablement cette hantise de la guerre civile qui explique, en premier lieu, les raisons pour lesquelles les philosophes du 17ème et 18ème siècle décrivent presque toujours leur « état de nature » comme un état où règnerait nécessairement la guerre de tous contre tous ». Jean-Claude Michéa soutient que cela a favorisé « la guerre de l’homme contre la nature, conduite avec les armes de la science et de la technologie, guerre de substitution (…) à la guerre de l’homme contre l’homme ». Cela explique, comme le souligne Benjamin Constant, que « le but des modernes est la sécurité dans les jouissances privées ». La pensée libérale prend sa source dans une vision très noire de l’homme « incapable de vrai et de bien », selon Pascal ou « libre que pour le mal » pour Luther.
Le problème est que cette vision terrifiante de l’homme influence logiquement le cadre nécessaire pour permettre la vie en société. Les deux piliers en sont le Marché, qui doit apporter une abondance de biens par le « doux commerce » et le Droit, qui assurera « l’ordre et l’harmonie politiques nécessaires, sans qu’il n’y ait plus jamais lieu de faire appel à la vertu des sujets ». C’est donc à un projet de société sans valeurs et finalement très peu politique que le libéralisme appelle, un simple « modus vivendi ». Jean-Claude Michéa fait alors un parallèle très intéressant avec la construction européenne, qui se place complètement dans la droite ligne de la philosophie libérale en bâtissant un marché commun et ouvert et un espace de Droit.
L’auteur souligne bien à quel point cette construction est réductrice parce qu’elle repose « sur l’idée que l’avenir de l’humanité n’est lisible qu’à partir des seules contraintes de la croissance économique, elle-même dépendante du progrès incessant des nouvelles technologies ». Il souligne que le PIB est un indicateur bien limité pour mesurer la bonne marche d’une société et cite un large extrait d’un discours de Robert Kennedy en 1968, soulignant que « notre PIB prend en compte, sans ses calculs, la pollution de l’air, la publicité pour le tabac (…) la destruction de nos forêts (…) la production de napalm. En revanche, il ne tient pas compte de la santé de nos enfants, de la qualité de leur éduction (…) En un mot, le PIB mesure tout, sauf ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue ».
Comme Jacques Généreux, il souligne que le système néolibéral a réussi à mettre en place un système « d’alternance unique ». Il souligne le paradoxe du raisonnement de ses apôtres qui « exhortent inlassablement les classes populaires à adapter leurs mentalités archaïques au monde » alors qu’ils soutiennent qu’il n’y a pas d’autre solution que celle qu’ils proposent, solution qui serait donc aussi immuable que les mentalités des peuples… La gauche en prend pour son grade, elle qui a substitué la lutte des classes par un « anti-racisme » soutenu par le show biz et les médias. L’auteur reprend même une attaque très dure de Christopher Lasch : « la gauche a trop souvent servi de refuge à ceux que terrifiait la vie intérieure », qui « provoque un besoin de chercher à tout prix une explication purement sociologique à l’ensemble des comportements humains ».
L’auteur remet en cause le postulat néolibéral d’égoïsme naturel de l’homme et s’appuie sur de nombreux travaux sociologiques et souligne que la philosophie chinoise valorise davantage les relations entre individus. Heureusement, comme le dit Georges Orwell « mon principal motif d’espoir pour l’avenir tient au fait que les gens ordinaires sont toujours restés fidèles à leur code moral ». Il évoque lui aussi « la souffrance psychologique permanente des individus », conséquence de cette société dure et guerrière. Lui aussi souligne que les présupposés pessimistes et l’irréalisme de la pensée libérale, et plus encore néolibérale, finissent par rejaillir sur la société « malgré la fâcheuse obstination des gens ordinaires à vouloir rester humains ».
« L’empire du moindre mal » apporte également une contribution majeure à la réflexion sur nos sociétés, leur sens et la direction qu’elles prennent. Dans un format beaucoup plus court et plus philosophique (et donc un peu moins facile d’accès) que « La dissociété », un livre essentiel.
Source : « L’empire du moindre mal », Jean-Claude Michéa, Climats
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28.07.2008
Analyse critique du néo-libéralisme : le constat politique de Jacques Généreux
Après nous avoir décrit les limites économiques et philosophiques de la dissociété néolibérale, Jacques Généreux termine son livre par des considérations plus politiques sur les raisons qui ont permis à une telle dérive de nos sociétés occidentales.
Pour lui « l’enjeu politique de la dissociété néolibérale est évident. Il s’agit de neutraliser l’émergence d’une résistance citoyenne à la logique de compétition généralisée et, mieux encore, de remplacer la résistance par une addiction à la compétition et à la consommation ». L’auteur adopte un discours volontiers radical en affirmant que « dans le processus de dissociation, la société se met en travers de la route de l’individu vers ce fragile équilibre. Elle somme le travailleur solidaire de se muer en compétiteur solitaire ; elle ordonne au père de famille de devenir pour ses enfants un préparateur de combat, avant leur entrée sur le ring des marchés ». S’il modère ce discours très dur en qualifiant une fois son propos de « parabole », il affirme que « le néolibéralisme espère mieux que la servitude des êtres qu’il dissocie : il espère la servitude volontaire, la coopération passive ou active de l’individu à sa propre aliénation. »
Jacques Généreux fournit à ce titre une lecture très intéressante de la démocratie américaine. Il souligne que le système de contre-pouvoirs des Etats-Unis, en interdisant tout changement radical et politique, constitue une « démocratie faible », selon le concept de Benjamin Barber, « qui vise davantage à limiter la capacité de gouverner qu’à donner au peuple la maîtrise de son destin ». Il soutient que « la démocratie est dès lors un système de marchandage permanent entre les pouvoirs engagés dans une logique « donnant donnant » qui interdit quasiment toute réorientation fondamentale des politiques publiques ou du système économique et social. » Pour aller plus loin que l’auteur, on pourrait dire que les institutions de la Cinquième République en représente l’exact contraire, en permettant l’application aisée de la volonté populaire, mais que la construction européenne tend aujourd’hui à restreindre le champ des possibles démocratiques.
L’auteur en vient assez logiquement à dénoncer le rôle d’une gauche qu’il qualifie étrangement de moderne (comme si, inconsciemment, il avait intégré certains postulats de la pensée néolibérale). Il souligne que la gauche d’aujourd’hui ne remet plus en question les postulats néolibéraux mais qu’elle propose uniquement une meilleure gestion, validant au passage ses dérives… Pour lui, « en se ralliant à la conception marxiste de l’Histoire et de la société, le socialisme a renoncé à proposer un modèle de civilisation vraiment différent de celui de l’ultralibéralisme ». Il dénonce alors une « illusion démocratique » où « les électeurs ont alors fréquemment le « choix » entre des candidats dont aucun ne représente l’alternative à laquelle ils aspirent ». Il dénonce la « troisième voie », qui n’est qu’une capitulation de la gauche au néolibéralisme.
Mais s’il est vrai que l’alternance politique est aujourd’hui compliquée par la proximité de pensée des grands partis, Jacques Généreux révèle également un processus plus sournois de soumission de la société à cette dissociété qu’elle rejette pourtant spontanément. Faisant appel à la sociologie et la psychologie, il décrit une société confrontée au « dilemme du prisonnier ». En résumant un développement très intéressant, pour lui, nous vivons un conflit anxiogène entre nos principes et ceux de cette dissociété, que nous rejetons. Mais , pour lui, le système créé une vulnérabilité qui ne nous permet pas de résoudre ce conflit en s’y opposant. Il souligne que « ce n’est pas l’indépendance à l’égard d’autrui qui donne à l’individu la force d’être lui-même, éventuellement contre l’avis des autres. Il puise cette force dans une interdépendance équilibrée ». Pour trancher ce conflit et nous protéger, il affirme que nous choisissons d’adhérer alors à la dissociété.
Alors, il souligne que ce conflit nous pousse à nous tourner vers le communautarisme, par une identification fusionnelle à une communauté, qui manifeste surtout une peur incontrôlée des autres. L’auteur poursuit en affirmant que « à la limite, la dissociété parfaite tend vers une sorte de fédération dissociée d’hypersociétés » (les communautés). Cette description très noire est heureusement modérée par l’auteur qui souligne que « cette tragique description n’est qu’une parabole qui aide à réfléchir sur une réalité rarement aussi caricaturale ». Malheureusement, l’auteur ne va intentionnellement pas au-delà du constat et ne propose pas vraiment de solution autre que celle d’aller au PS pour le changer de l’intérieur ou quelques propositions pour une « démocratie effective ».
Malgré de nombreuses et grandes limites, ce livre est une contribution majeure à la réflexion sur le sens et la direction des sociétés modernes que nous construisons. En cela, je le recommande très vivement, comme une nourriture de l’esprit pour des citoyens qui veulent réfléchir au sens de la politique et de la vie.
Source : « La dissociété », Jacques Généreux, Seuil
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27.07.2008
Analyse critique du néo-libéralisme : le constat philosophique de Jacques Généreux
Dans un second temps, Jacques Généreux prend davantage de recul et poursuit sa réflexion d’un point de vue plus philosophique. Il propose une analyse passionnante des philosophies politiques depuis le 16ème siècle pour remettre en perspective l’évolution actuelle.
L’auteur commence sa démonstration en analysant la nature profonde de l’homme. Il soutient que « la nature humaine est faite de l’interaction continue entre une aspiration à l’autonomie et une aspiration à l’association, entre la pulsion d’autosatisfaction et le désir de société, (…) le désir d’être soi et le désir d’être avec ». Il dénonce « le délire fusionnel noyant l’individu dans le tout social » et le « délire narcissique exaltant l’autonomie et la toute-puissance du moi ». Pour lui, l’homme ne peut s’épanouir que dans un équilibre de son être soi et son être avec et un déséquilibre en faveur de l’un ou l’autre revient à une « mutilation » de son moi profond. Il définit la notion d’hypersociété (totalitaire), qui « est une société qui hypertrophie l’être avec au point de réprimer l’être soi » et la dissociété (néolibérale) « société qui réprime ou mutile le désir d’être avec pour imposer la domination du désir d’être soi.
La dissociété revient à dissocier ses deux aspirations et à enfler le désir d’être soi et étouffer le désir d’être avec en isolant les individus et en exacerbant leur rivalité. C’est pour lui le cas de la société ultralibéral qui a tendance à négliger le désir d’être avec des hommes et qui les réduit à leur quête solitaire de maximisation de leur bonheur personnel, ainsi que l’enseigne la microéconomie libérale. Pour lui, cela néglige l’altruisme naturel des hommes et leur volonté de coopération. De même, l’auteur soutient que l’idéologie libérale, tout comme l’idéologie marxiste, pêchent par excès de matérialisme en réduisant l’homme à un individu dont les attentes seraient purement matérielles et en oubliant des aspirations plus immatérielles, comme le lien social. La démonstration, un peu longue, pêche néanmoins par une présentation parfois très caricaturale de la vision ultralibérale, qui réduirait l’homme à un monstre égoïste et guerrier.
L’autre apport très intéressant de l’auteur est de souligner à quel point la philosophie libérale présuppose un homme naturellement égoïste et prédateur à l’égard des autres et pour laquelle le commerce doit adoucir les mœurs par le respect des règles qu’il présuppose et l’abondance qu’il doit créer. Il attribue cette vision assez négative de l’homme aux massacres religieux du 16ème siècle qui auraient montré, selon lui, les excès de l’idéologie collective, à laquelle le libéralisme répondra en mettant en avant l’individu que les lumières détacheront du fanatisme religieux et que le « doux commerce » détournera de ses excès. Il souligne qu’Adam Smith était un peu moins négatif et qu’il décrivait dans sa « Théorie des sentiments moraux » un être humain pas uniquement égoïste, mais empli de « sympathie et de désir d’approbation ».
Jacques Généreux date de la fin du 19ème siècle la dérive vers le néolibéralisme par la conjonction de deux phénomènes. D’une part, la théorie de l’évolution de Darwin a poussé à une lecture darwiniste de l’histoire pour laquelle la loi du plus fort serait la loi de la nature. À cela s’est ajouté le développement « d’une science mathématique de l’économie, qui entraîne le retour en force du postulat de l’égoïsme rationnel ». La mise en équation des aspirations de l’homme en a fait un individu complètement autonome et uniquement préoccupé par la satisfaction de ses besoins, l’être avec ne pouvant pas être mis en équation… Résultat, une nouvelle école s’est développée pour laquelle « laisser faire la compétition sauvage entre les hommes serait le meilleur moyen de les faire progresser vers les solutions les plus efficaces ». L’auteur souligne également l’irréalisme total des conditions pour aboutir à l’équilibre dans un marché concurrentiel.
Jacques Généreux consacre une (longue) partie de son livre à la critique des dix piliers du néolibéralisme. S’il gratifie le lecteur d’analyses très intéressantes, ce procédé est un peu artificiel puisque c’est lui qui a édicté ces dix piliers. Sa critique de certains présupposés outranciers comme « les individus préexistent à la société » n’apporte pas grand chose à l’analyse. En revanche, il montre la suprenante proximité du néolibéralisme et du marxisme, qui partagent de nombreux postulats (même vision pessimiste de l’homme, même rejet du politique, mal nécessaire à sa propre éradication ou rêve d’une société où l’essor de la production est le moyen de parvenir à une harmonie sociale). En fait, il soutient que ces deux idéologies font le même constat mais qu’elles divergent uniquement par les moyens à mettre en œuvre pour corriger ce constat (hypersociété pour l’une, dissociété pour l’autre).
À défaut de partager toutes les analyses de l’auteur, son raisonnement sur la nature de l’homme et les présupposés des grandes idéologies est très enrichissant. Demain, je finirai par la partie plus politique.
Source : « La dissociété », Jacques Généreux, Seuil
11:25 Publié dans Economie, Livres | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : généreux, dissociété, néolibéralisme, smith, marxisme
26.07.2008
Analyse critique du néo-libéralisme : le constat économique de Jacques Généreux
Jacques Généreux est un économiste, professeur à Sciences Po, engagé au Parti Socialiste qui s’est fait connaître d’un plus large public par sa participation à la campagne contre le Traité Constitutionnel Européenne. Il a écrit en 2006 « La dissociété », un livre qui analyse les causes et conséquences de la montée du néolibéralisme. Voici un résumé de sa partie consacrée à l’économie.
L’un des premiers postulats du livre est très intéressant : « l’idée d’un pouvoir politique débordé par l’élargissement de l’espace et du pouvoir de l’économie mondiale est une idée fausse (…) elle en est l’effet délibérément choisi ». Contrairement à ce que véhiculent la plupart des politiques et des médias, le mouvement d’ouverture des frontières et des marchés est un choix politique. Jacques Généreux explique que les Etats ont choisi de davantage intervenir pour résoudre la grave crise des années 30 mais que la la crise consécutive aux chocs pétroliers a décrédibilisé l’intervention publique et a permis une victoire politique du néolibéralisme dans la plupart des pays occidentaux.
Et pour chercher la preuve que ce choix est bien politique, il traverse l’Atlantique. Et oui, la meilleure preuve vient des Etats-Unis, qui continuent allégrement à utiliser l’intégralité de la panoplie keynésienne pour soutenir leur activité. C’est ainsi que la Banque Centrale intervient vigoureusement pour prévenir toute récession (début des années 90, après l’éclatement de la bulle Internet, encore aujourd’hui). L’Etat n’hésite pas également à utiliser la relance budgétaire de manière massive (sous Reagan et Bush). Les Etats-Unis utilisent également tous les outils de la politique industrielle : protectionnisme (on peut penser au dernier contrat Airbus annulé), protection des PME ou constitution de champions nationaux. Il conclut que « Les Etats Unis ont d’autant plus intérêt à l’extension d’une guerre économique mondiale que leurs principaux concurrents européens acceptent de mener celle-ci à mains nues ».
Jacques Généreux se montre extrêmement critique à l’égard de la marche actuelle de l’Europe. Il soutient que le projet européen a pris une mauvaise direction en 1986 avec l’Acte Unique depuis lequel « la concurrence fiscale et le dumping social tendent à l’emporter sur la coopération ». Il soutient que depuis vingt ans, il ne consiste qu’à uniformiser et ouvrir le marché européen, y compris à toutes les importations. Résultat, le moins disant (fiscal, social, environnemental…) se retrouve avantagé, ce qui pousse à une baisse de la fiscalité sur tous les agents économiques mobiles (hauts revenus, entreprises…), au détriment de la collectivité. Le paradoxe est « que les compétiteurs les plus puissants (autres grands pays) n’hésitent pas une seconde à mobiliser tous les instruments de la puissance publique pour soutenir leur économie ». Jacques Généreux y voit surtout « un moyen de diluer le pouvoir des nations ».
Résultat, pour l’auteur, cette organisation d’une guerre économique sans limites provoque « la mutation du citoyen en guerrier ». Il affirme qu’ « une société qui dit à ses enfants que la vie n’est pas une entreprise collective mais une compétition individuelle permanente récolte ce qu’elle a semé : des jeunes qui se battent les uns contre les autres ». Il soutient « que les sociétés de marché contemporaines sont restructurées en ‘dissociétés’, réseaux d’individus atomisés, où les sentiments de solitude, d’incertitude et d’urgence permanente se conjuguent pour annihiler non seulement la possibilité, mais surtout le désir de s’insurger ». Il soutient que la violence de la guerre économique se reflète dans le comportement des individus qui se trouvent contraints d’abandonner la coopération pour combattre leurs semblables.
Si j’adhère en partie à ce discours, l’auteur tombe souvent dans l’outrance. Sa description du monde de l’entreprise, qu’il connaît mal, est très dure et pas assez nuancée. Il va trop beaucoup trop loin en expliquant que « sans la pénalisation systématique et accrue des délits mineurs, les Etats-Unis auraient connu un taux de chômage comparable à ceux de l’Union Européenne » ou en qualifiant brièvement le régime en place de « fascisme libéral ». La présentation de la vie politique Française est biaisée jusqu’à l’absurde puisque le gouvernement Jospin (qui a plus privatisé que quiconque ou accepté les décrets européens de mise en concurrence des services publics) n’est jamais critiqué. Par contre, la présentation de Jacques Chirac confine au ridicule puisqu’il aurait mis en place « le programme de l’extrême droite du patronat », oubliant les coups de pouce au SMIC, le logement social (en jachère sous Jospin), ou les lois sur les handicapés…
Malgré ces limites non négligeables et assez fréquentes, le constat global reste particulièrement intéressant et recommandable. Demain, je traiterai la partie plus philosophique.
Source : « La dissociété », Jacques Généreux, Seuil
10:55 Publié dans Economie, Livres | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : généreux, dissociété, europe, etats-unis
23.07.2008
Analyse critique du néo-libéralisme : introduction
« La seule querelle qui vaille, c’est celle de l’homme » : cette phrase du Général de Gaulle montre la distance que nous avons parcourue depuis quelques décennies. Aujourd‘hui, il n’est question que d’adaptation des hommes à l’économie, par une terrifiante inversion entre la fin et le moyen.
En mai, 250 000 ménages américains ont été expropriés de leur maison faute de pouvoir rembourser les emprunts qu’ils avaient pris. Le système financier semble à nouveau au bord de l’implosion : l’Etat Américain a volé au secours de Fanny Mae et Freddie Mac et garantir leurs 5 000 milliards de dollars de dette. L’inflation des produits alimentaires et de l’énergie ampute largement le pouvoir d’achat des classes populaires des pays développés et a plongé des millions d’habitants des pays émergents à nouveau dans la pauvreté. Et partout, la même réponse pour traiter cette crise : accélérer les réformes, libéraliser plus encore les échanges et les marchés. Pourtant, comment ne pas s’interroger sur la responsabilité de ces mêmes réformes dans la crise actuelle ?
Lors d’une conférence de presse en février 1965, le Général de Gaulle avait affirmé que : « le laisser-faire ! le laisser-passer ! appliqué à l’économie depuis l’aurore du machinisme a souvent, grâce au bénéfice, à l’esprit d’entreprise, à la libre concurrence, donné au développement une puissante impulsion. Mais on ne saurait méconnaître qu’il en est résulté beaucoup de rudes secousses et une somme énorme d’injustices ». Il affirmait que le « dirigisme » du nouveau régime pourrait corriger ces excès. Ces propos, tenus pendant la période pourtant si calme des Trente Glorieuses, prennent une tout autre dimension aujourd’hui, après vingt ans de crises. Si le capitalisme encadré de l’après-guerre a su apporter un progrès aux hommes, sa variante débridée actuelle montre des carences de plus en plus inquiétantes.
C’est pourquoi, j’ai voulu creuser cette question plus en profondeur, en étudiant également la vision de la défense, par la voix de The Economist, hebdomadaire que je lis depuis une dizaine d’années et sans doute le plus farouche soutien des idées néo-libérales. Mais j’ai surtout cherché à creuser la vision alternative, par la voix des économistes alternatifs, comme Jean-Luc Gréau, Jacques Généreux ou Jean-Claude Michéa. Dans un premier temps, je reviendrai sur les thèses qu’ont développées ces auteurs dans leurs derniers ouvrages, puis je reviendrai sur les différentes manifestations actuelles de la crise pour enfin essayer d’en tirer quelques conclusions.
Je vous donne donc rendez-vous tous les jours pour cette analyse critique du néo-libéralisme. Demain, je commencerai par une revue du livre de Jean-Luc Gréau, « L’avenir du capitalisme ».
10:55 Publié dans Economie | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : néo-libéralisme, crise financière, inflation, michéa, généreux, gréau



