04.07.2011

Escale réjouissante dans un Euroland utopique

A ma grande surprise, RST (lire son résumé sur son blogm’a proposé de participer à un congrès organisé par des personnes proches du GEAB intitulé « Six réformes clé pour une gouvernance démocratique de l’Euroland ». Après tout, Sun Tzu dit dans « L’art de la guerre », qu’il est essentiel de connaître ses adversaires...

Des alternatifs intéressants

Le GEAB s’est fait un nom en faisant partie de ceux qui avaient vu venir la grande crise de 2008. Leurs analyses sont très intéressantes, même s’il faut reconnaître qu’ils ont la fâcheuse tendance d’annoncer un cataclysme financier à venir dans les six mois depuis plus de deux ans, un peu comme le berger qui criait tout le temps au loup. Malgré tout, j’ai pu constater la grande qualité intellectuelle de Franck Biancheri, directeur de LEAP/E2020 et du GEAB.

Il y avait néanmoins quelques points d’accord, sur les désordres financiers, l’austérité insensée imposée à la Grèce. Ont été exprimées plusieurs fois des critiques très dures contre le caractère profondément anti-démocratique de la construction européenne telle qu’elle est conçue aujourd’hui. Mieux, certains participants ont évoqué les différences nationales pour expliquer qu’on ne peut pas mener la même politique partout ou ont même critiqué le non respect des référendums de 2005 !

L’internationalisme hors sol

Mais il y a une différence fondamentale et sans doute totalement irréconciliable avec l’immense majorité des participants à ce cénacle : le rapport aux nations. Il s’est tout de même trouvé une personne pour dire qu’il « faut uniformiser les européens » ! Il a été répété que l’euro nous a protégé, sans développer, étant donné que « l’Euroland » a traversé une récession plus forte, et plus précoce que les Etats-Unis et qu’on ne peut pas dire que nous avons été protégés de la spéculation…

En fait, beaucoup d’intervenants avaient des origines de plusieurs pays, ce qui peut expliquer leur dépassement de la question nationale. On peut imaginer qu’ils souhaitent que leur modèle soit suivi mais ils oublient totalement au passage qu’ils sont une petite minorité (qui plus est souvent protégée des ravages de la mondialisation néolibérale). Pour paraphraser Sapir, leur rejet de la nation, c’est l’internationalisme  à courte vue d’une petite élite coupée de la réalité.

Le désarroi des fédéralistes

Malgré tout, ce « congrès » (qui rassemblait une quarantaine de personnes) était très réjouissant pour les intrus souverainistes. En effet, d’une part, l’incompréhension entre les pays européens (Sud et ancienne zone mark) devrait bloquer toute évolution fédéraliste pour longtemps. Mais surtout, il était frappant de constater à quel point ils étaient incapables de proposer des mesures concrètes si ce n’est évoquer plus d’Europe, plus de démocratie et plus de solidarité.

Quel contraste avec les partis souverainistes (DLR, MRC ou M'PEP – vidéo du colloque à lire ici) où le constat est clair et où il débouche sur des propositions concrètes, détaillées et cohérentes. L’une des décisions du Congrès a été d’essayer de rédiger une… charte. En fait, ils parlaient beaucoup de processus (démocratie directe notamment) mais très peu de véritable contenu politique, semblant incapables de proposer un schéma fonctionnel pour l’euro.

Au final, malgré de très forts désaccords, ils me sont apparus comme relativement sympathiques mais franchement déboussolés par les politiques antisociales et antidémocratiques de cette Europe dont ils n’arrivent pas à remettre en cause les politiques qui mènent à ces résultats.

19.04.2011

La crise des dettes souveraines passe l’Atlantique

La nouvelle est tombée comme un coup de tonnerre hier soir : l’agence de notation Standard & Poors a abaissé à négative la perspective de la note des Etats-Unis. Les bourses mondiales ont immédiatement réagi à ce nouveau développement de la crise des dettes souveraines.

D’Athènes et Dublin à Washington

Cette crise a commencé l’an dernier avec l’explosion des taux auxquels empruntent les Etats de la périphérie de la zone euro, Grèce, l’Irlande le Portugal. Pour éviter qu’ils ne se trouvent dans l’incapacité de financer leurs échéances, l’Union Européenne a créé un fonds leur permettant de se financer à un taux inférieur aux marchés. Mais cette « aide » est assortie de plans d’austérité sauvages qui accentuent la crise et ne résolvent finalement rien au problème de dettes.

Un an après, on constate que ces plans de « soutien » sont un échec : il suffit de regarder à Athènes pour le comprendre. La situation est intenable. L’austérité casse la croissance, qui limite les recettes de l’Etat, fait augmenter les dépenses et donc plombe les efforts de redressement des finances publiques faisant d’autant plus exploser la dette que le PIB recule. La situation de la Grèce est aujourd’hui désespérée et la question n’est pas de savoir si Athènes restructurera mais quand.

Alors qu’on s’attendait à ce que la crise touche l’Espagne, c’est au tour des Etats-Unis d’être touchés. Il faut dire que la victoire des républicains aux élections de cet automne a produit un accord budgétaire où les baisses d’impôt décidées par Georges Bush ont été prolongées contre un maintien de certaines dépenses : résultat, le déficit budgétaire devrait atteindre 10% du PIB en 2011. Alors que les déficits baissent partout, ils restent abyssaux à Washington.

C’est grave docteur ?

C’est dans ce contexte que la révision de la note des Etats-Unis est particulièrement inquiétante. En effet, la crise de 2008 a montré la capacité auto-réalisatrice du système financier actuel. L’éventuel abaissement de la note pourrait provoquer une hausse des taux, déséquilibrant plus encore les finances publiques du pays, provoquant une baisse de la note. Le cercle vicieux qui avait conduit à l’explosion de la bulle des subprimes pourrait également avoir lieu sur les dettes publiques.

S’agit-il d’un simple avertissement ou d’un prélude à une grave crise, le véritable effondrement du système financier comme le pronostique depuis longtemps le GEAB ? La crise pourrait-elle avoir lieu dès 2011 ou faudra-t-il attendre plusieurs années ? Il y a un peu plus de deux ans, j’avais pronostiqué comme point de départ d’une nouvelle crise financière un défaut de l’Italie suite à une augmentation des taux consécutive à une hausse de l’inflation, mais c’était en 2016…

Pour l’instant, il faut encore garder la tête froide car la note des Etats-Unis n’a pas été baissée et la Fed semble résolue à tout faire pour éviter une crise. En outre, une crise sur la dette étasunienne serait terminale pour le système financier. Les marchés ont-ils vraiment envie de jouer sur leur propre perte ? Le risque le plus probable reste en Europe, avec cet euro qui impose des politiques intenables à l’ensemble des pays du Sud de l’Europe ou  l’Irlande.

Il est probable aujourd’hui que la prochaine crise (terminale ?) du capitalisme viendra d’un défaut d’un Etat. L’Europe semblait en pôle-position avec la Grèce, l’Irlande ou le Portugal. A force de laxisme budgétaire, les Etats-Unis les ont rejoints. Nous n’attendrons sans doute pas 2016… 

20.01.2011

La fin de l’euro pourrait tarder…

Il y a quelques jours, Jacques Sapir et Emmanuel Todd annonçaient la fin probable de la monnaie d’ici à un an, diagnostic confirmé par Jean-Luc Gréau. Le GEAB, toujours aussi sombre, annonce lui aussi un cataclysme pour cette année. Et si cela prenait plus de temps ?

Les raisons pour une crise rapide

A dire vrai, les raisons qui pourraient provoquer une crise rapide sont nombreuses. Après tout, il suffirait que les marchés s’emballent sur les taux des dettes souveraines espagnoles et italiennes pour mettre à bat l’ensemble de l’édifice de défense de l’euro mis en place au printemps 2010. Parallèlement, il suffirait qu’un peuple se rebelle contre les plans d’austérité et décide de porter au pouvoir des alternatifs pour fragiliser le château de cartes monétaire qu’est l’euro.

Quand on constate la grande divergence entre l’Islande (qui a choisi de ne pas sauver ses banques et les créanciers étrangers) et l’Irlande, on se dit que ce dernier pays pourrait bien choisir une voie audacieuse lors des élections qui sont à venir. On ne peut pas négliger la possibilité d’une sortie de l’Irlande de l’euro pour sortir de la tutelle humiliante du FMI et de Bruxelles. Concernant le GEAB, si leurs arguments sont réels, ils prédisent un peu trop souvent une apocalypse imminente.

Enfin, comment ne pas constater à quel point la situation de la Grèce est intenable. The Economist rappelle cette semaine que, du fait de la baisse de 4% du PIB en 2010, le poids de la dette a atteint 140% du PIB en Grèce, ce qui signifie que les intérêts de la dette représentent, la somme extravagante de 7% du PIB ! En 2015, malgré un ajustement budgétaire brutal de 10 points du PIB, elle atteindra 165% du PIB, un montant ingérable que l’hebdomadaire appelle dès aujourd’hui à restructurer.

Et si l’agonie durait plus longtemps ?

Malheureusement, la messe n’est pas dite. Les fédéralistes veulent sauver l’euro coûte que coûte, quel qu’en soit le prix à payer par les peuples. Ils savent bien qu’une fin de l’euro hypothèquerait pour plusieurs décennies le modèle d’une Europe supranationale qu’ils construisent depuis 25 ans. Et les pays de la périphérie de l’Europe sont sans doute retenus par le fait que l’Europe leur a apporté beaucoup de subsides et qu’ils ne veulent pas paraître ingrats aujourd’hui.

Mais cela serait insuffisant sans l’intervention de la BCE. En effet, depuis quelques mois, la Banque Centrale Européenne recourt de plus en plus à une monétisation des dettes des pays en difficulté pour éviter d’activer une nouvelle fois le fonds européen. Comme le raconte la Chronique Agora, ce ne serait pas moins de 90% des émissions de bons du trésor Portugais, Espagnol et Italien des derniers jours qui auraient été achetées par la BCE et réduire la pression sur les marchés.

Bref, les autorités européennes sont prêtes à tout pour sauver l’euro, y compris à contredire la lettre des traités. Du coup, entre les 500 milliards encore disponibles dans le Fonds, la capacité gigantesque de monétisation de la BCE, l’aide de la Chine et la possibilité de restructurations, il est possible que les contradictions de l’euro soient protégées des marchés pour quelques années. Il faudrait alors qu’un pays décide volontairement de partir pour faire exploser la monnaie unique.

Bien sûr, la crise va se poursuivre. Mais comme pour les banques, les autorités européennes semblent prêtes à tout pour sauver l’euro, quelques soient ses carences. C’est pour cela qu’il faudra sans doute attendre un peu plus longtemps pour revenir au franc…

02.10.2010

Une reprise faible, mais une reprise quand même

C’est un débat qui divise les alternatifs depuis deux ans, comme l’avait illustré une conférence du MPEP fin 2008  où Jacques Généreux s’était opposé à Jean-Luc Gréau pour dire que le système se sauverait, contrairement aux prévisions catastrophistes du GEAB par exemple. Petit point d’étape.

Les raisons de craindre un scénario en W

Ceux qui craignent une rechute de l’économie peuvent s’appuyer sur des arguments solides. Premièrement, la reprise faiblit. En effet, après avoir atteint 4% en rythme annuel, la croissance est tombée à 1.6% au second trimestre outre-Atlantique, s’approchant fortement de la barrière qui sépare la croissance de la récession. En Europe, la situation s’est améliorée au second trimestre, mais la croissance globale restera assez faible, autour de 2% en 2010.

Pire, dès l’an prochain, l’ensemble des économies développées vont passer à une phase d’austérité budgétaire. Or, les exemples Irlandais et Grecs montrent bien que la baisse des dépenses publiques dans des économies qui sortent de la récession peut avoir pour résultat de prolonger la récession. En effet, dans des économies où les dépenses publiques représentent 50% de la richesse nationale, il est évident que leur baisse va lourdement peser sur l’évolution du PIB…

En outre, les pessimistes pourront s’appuyer sur l’état détestable du marché de l’immobilier aux Etats-Unis, puisque les mises en chantier de logements neufs sont au plus bas, que les expulsions continuent à un rythme important et que le chômage stagne à un niveau très élevé. En France, la nette reprise des prix de l’immobilier ressemble à une bulle. Bref, les pessimistes ont du grain à poudre et ne manquent pas d’arguments pour prédire un scénario en W.

Et s’il n’y avait pas de rechute ?

Mais il faut aussi examiner les arguments contradictoires. Tout d’abord, il faut noter, que les programmes d’austérité budgétaire seront beaucoup plus légers aux Etats-Unis et dans les trois premières puissances économiques de la zone euro (Allemagne, France et Italie). Certes, les pays de la périphérie vont souffrir du frein que vont représenter les coupes drastiques dans le budget de l’Etat, mais cela ne va pas vraiment toucher les locomotives des pays occidentaux.

Ensuite, pour que le scénario en W se réalise, il faudrait probablement une aggravation du climat économique à travers une forte baisse des marchés financiers. Or ceux-ci sont aujourd’hui relativement bon marché du fait de la reprise très forte des affaires des grandes entreprises qui dégageront dès l’année prochaine des profits comparables à ceux d’avant la crise. Le risque de krach semble aujourd’hui faible (même s’il n’est pas nul) du fait de la valorisation des marchés.

En outre, le système économique actuel peut parfaitement reprendre sa croissance inégale, comme de 2000 à 2008 aux Etats-Unis, où le PIB par habitant a progressé de 10% alors que le salaire médian reculait de 4%. En clair, la croissance très forte des profits des entreprises et des revenus d’une petite minorité peuvent effacer statistiquement la stagnation ou le recul des revenus de l’immense majorité. Malheureusement, la reprise n’a pas besoin d’être partagée pour apparaître…

Enfin, il faut prendre en compte la dynamique des marchés. En effet, les difficultés du marché immobilier étasunien sont à double tranchant. Il est probable que le point bas est atteint et qu’un rebond mécanique ait lieu en 2011 (tout comme pour le marché automobile). La violence de la crise porte en elle les germes de la reprise paradoxalement, du moment que le cercle vicieux de la Dépression a été cassé. L’exubérance irrationnelle se fait à la hausse comme à la baisse.

Bien sûr, il existe toujours un risque de scénario en W. Cependant, je crois qu’il est beaucoup plus probable que la reprise soit durable. Mais cela ne veut clairement pas dire qu’elle sera forte ou partagée…

10.07.2010

Une sortie, très relative et temporaire, de la crise est possible

Que va-t-il se passer ? Allons-nous vers une nouvelle et rapide crise, comme l’annonce le GEAB cité par Philippe Cohen et comme le sous-entend Paul Jorion ? Et si le système arrivait à s’équilibrer quelques temps fût-ce au prix d’une croissance atone…

D’accord sur l’essentiel

Avant d’analyser les points de désaccord, je crois qu’il est important de souligner que nous sommes d’accord sur l’essentiel, à savoir que le système économique actuel est à bout de souffre, qu’il produit des crises de plus en plus fréquentes et des injustices toujours plus criantes. Avec des nuances, nous faisons partie du courant de penser alternatif, rassemblant des libéraux humanistes, des keynésiens, des gaullistes ou des « alter-gauchistes ».

Nous pensons tous également que rien n’a été fait pour tirer les leçons de la grande crise que nous avons traversée, que l’anarchie économique n’a absolument pas été contenue. Par conséquent, le monde vogue vers une nouvelle crise économique, qui pourrait être provoquée par un défaut des Etats. C’est d’ailleurs la thèse que j’avais défendue dans ma série sur le Grand Choc de 2017, il y a un an et demi. En fait, subsiste des différences sur la vision des évènements à court terme.

L’apocalypse est-elle pour bientôt ?

C’est sur point, important il est vrai, que mon analyse diverge des prévisions du GEAB depuis une année, comme je l’avais exprimé en juin 2009, à raison pour l’instant. Pour être honnête, il y a bien sûr une possibilité d’explosion à l’automne prochain, si les marchés sont pris d’une nouvelle panique sur les dettes souveraines européennes. Mais, il y a le fond de soutien européen, qui permet de gagner du temps, et le niveau relativement bas de la bourse, qui protège d’un krach.

Si je ne mésestime pas le risque d’une crise à court terme, je crois qu’elle est peu probable et que le scénario qui devrait l’emporter est toujours celui qui semble se dessiner, à savoir une reprise mondiale qui sera beaucoup moins forte en Europe, qui sera le continent malade de la planète. Pas plus que je ne croyais aux trois vagues qui devaient amener les Etats-Unis et la Grande Bretagne au défaut en août 2009, je ne crois pas à l’accélération rapide de la crise prévue par le GEAB.

Pourquoi il faudra, sans doute, attendre

En 2006, le GEAB avait vu juste sur la crise, sur l’effondrement du dollar, comme d’autres également (Maurice Allais, Jean-Luc Gréau, Joseph Stiglitz, Paul Jorion…). Malheureusement, depuis, le GEAB s’est fait une spécialité d’annoncer l’apocalypse pour les prochains mois, tous les trimestres, sans que cela ne se passe. Car si ces arguments sont justes (persistance d’un fort chômage, fin des plans de soutien, hausse probable des impôts), le GEAB manque de nuance.

Il tend trop souvent à négliger les facteurs qui pourraient mitiger leurs scénarios, comme je l’avais signalé en juin 2009 : l’absence de réforme du système financier et le potentiel de hausse des marchés financiers qui peuvent produire une nouvelle bulle qui soutiendrait artificiellement la croissance, la forte croissance des pays émergents du fait du rattrapage technologique, la reprise de l’emploi outre-Atlantique et, pour l’Europe, l’affaiblissement de l’euro, même s’il est insuffisant.

Il est fort possible que l’Europe se dirige vers fausse reprise, avec une croissance limitée à 1% par an dans les années à venir, une répétition des années 2000, en encore plus médiocre. Nous ne serions pas techniquement en récession, mais le chômage resterait élevé, les bas salaires stagneraient pendant qu’une offensive sans précédent contre l’État Providence serait menée au nom de la baisse des déficits publics. La crise ne viendrait que plus tard. 2 ans ? 5 ans ? 10 ans ?

Ma conviction est que nous allons devoir encore un peu attendre. Et c’est peut-être souhaitable tant les conséquences d’une nouvelle crise serait imprévisibles. Cela laisse une chance à une réforme du système à froid, si les citoyens élisent de vrais défenseurs d’une politique alternative.

27.03.2010

La France peut-elle suivre le chemin de la Grèce ?

Après la Lettonie, l’Irlande et la Grèce, une nouvelle vague de spéculation déferle sur le Portugal, avec la baisse de la note du pays. Suite à une question de Malakine, j’en profite pour faire un point sur la situation européenne en général et celle de la France en particulier.

Un pays européen peut-il faire faillite ?

Cette question agite les cénacles européens depuis le début de l’année avec la hausse des taux d’intérêts à long terme en Grèce. A dire vrai, cette inquiétude n’est pas nouvelle. Le GEAB annonçait au printemps 2009 la cessation de paiement imminente des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne, heureusement à tort. A titre personnel, dans « Le grand choc de 2017 », j’avais indiqué comme point de départ à une nouvelle grande crise économique une cessation de paiement de l’Italie, mais dans un horizon de temps beaucoup plus lointain (début 2017).

Certains chroniqueurs indiquent que la Grèce est en faillite. Pourtant, ses levées de fond de janvier et mars ont été très largement sursouscrites par les investisseurs. Bien sûr, cette forte demande est la conséquence d’un taux d’intérêt nettement supérieur à ce qu’offre l’Allemagne, mais il faut noter qu’en deux mois, le pays est passé d’un coupon de 6.8 à 6.2%. Certains jugent la situation intenable, que la Grèce va sortir de l’euro et que le château de carte de l’unification monétaire européenne va s’effondrer. Même si cela ne serait pas pour me déplaire, je n’y crois pas, à court terme au moins.

Une charge gérable, à court terme

En effet, la charge supplémentaire que fait peser la hausse des taux sur les budgets des Etats est supportable à court ou moyen terme. Même en considérant que la Grèce emprunte à deux points de plus que prévu sur l’ensemble de l’année 2010, cela représente un surcoût de 1 milliard, à comparer aux 20 milliards de déficit et près de 300 milliards de dette. Bref, la tension actuelle sur les taux n’est pas suffisante pour bouleverser à court terme les budgets des Etats. En outre, comme les taux grecs sont déjà au niveau des taux brésiliens, il n’y a sans doute plus de marge de hausse.

Bref, le risque de faillite apparaît minime à court terme, même pour la Grèce, et donc à plus forte raison pour les autres pays, dont la situation est plus confortable. En fait, le risque se pose à plus long terme. En effet, si les taux se maintiennent à un niveau élevé, sur un cycle entier de refinancement, alors la charge de la dette pourrait devenir ingérable, les économies réalisées par les Etats étant effacées par le maintien de taux élevés. En outre, on ne peut pas exclure un épisode comparable à celui de 2007, avec un léger regain d’inflation provoqué par une hausse du cours des matières premières.

La reprise économique devrait de nouveau tendre ces marchés et la croissance des pays émergents pourrait bien provoquer un regain d’inflation des matières premières à moyen terme. Une remontée consécutive des taux par les banques centrales pourrait alors provoquer une nouvelle hausse des taux longs qui pourrait alors se révéler dangereuse pour les finances publiques. C’était le point de départ d’une prochaine crise économique qui pourrait arriver entre 2015 et 2020, telle que je l’avais imaginé il y a quinze mois. Bref, le danger est sans doute plus à moyen / long terme qu’à court terme.

Un choix politique

Cet horizon de temps semble plus probable car les pays européens devraient faire le choix de la rigueur plutôt que d’envisager des solutions plus hétérodoxes (contrôle des mouvements de capitaux, sortie de l’euro…). La Lettonie et l’Irlande ont malheureusement montré le chemin en pratiquant des politiques déflationnistes bien plus sauvages que la Grèce. Il faut dire que les pays périphériques de l’Europe ont trop profité des aides européennes ces dernières années pour aller dans un sens contraire à ce que souhaite l’Europe, notamment en Europe du Sud.

Même si cela se paiera par une croissance inexistante, une baisse du  pouvoir d’achat et un chômage de masse, il y a fort à parier que cette potion amère passera dans un premier temps tant il n’y a pas de véritable alternative démocratique, d’autant plus que les gouvernements ont finalement encore quelques marges de manœuvre. Ce n’est que dans quelques années, avec une remontée générale des taux, et après plusieurs années de stagnation économique que les conditions seront réunies pour une vraie remise en question des politiques déflationnistes qui sont en train de se mettre en place.

En conclusion, et paradoxalement, la situation n’est malheureusement pas mûre pour une faillite. L’Europe et la France risquent donc de s’enfermer dans des politiques déflationnistes aux conséquences sociales désastreuses, en attendant que le couvercle de la marmite explose…

01.02.2010

Une reprise aussi illusoire que robuste

Il y a un an, le débat faisait rage sur la capacité de l’économie mondiale à rebondir. Les derniers chiffres de la croissance aux Etats-Unis indiquent bel et bien la fin de cette récession, ce qui ne signifie pas cependant que tout aille pour le mieux dans le meilleur des mondes…

Un véritable rebond

Il y a un an, la blogosphère alternative regorgeait de prévisions plus sombres les unes que les autres. Pourtant, lors d’une conférence à l’automne 2008, Jacques Généreux en avait surpris plus d’un en annonçant que le système allait se sauver et que nous allions éviter une Grande Dépression comparable à celle des années 30. Convaincu par son argumentaire, j’avais fait plusieurs papiers qui allaient dans le même sens. Au final, alors que j’étais accusé d’être trop optimiste, mes prévisions étaient finalement pessimistes par rapport à ce qui s’est passé.

En effet, les Etats-Unis ont atteint 2% de croissance en rythme annuel dès le 3ème trimestre au lieu du 4ème trimestre 2009 et ont dépassé les 5% de croissance annuelle dès la fin 2009, provoquant une stabilisation du taux de chômage. La crise semble bel et bien derrière nous. Mieux, même si la croissance du dernier trimestre s’explique en bonne partie par des mouvements de stocks, la consommation a progressé de 2% et les investissements également, signe que l’économie va mieux. Cette fois-ci, les prévisions très noires du GEAB ne se sont pas vérifiées. Et tant mieux pour la planète.

Une reprise en demi-teinte

Mais il y a fort à parier que la reprise ne sera pas partout la même. En effet, la forte reprise étasunienne s’appuie sur une relance budgétaire massive et le niveau très faible du dollar, qui soutient le commerce. Dans les pays émergents, le processus de rattrapage économique garantit une croissance forte en période économique stable, d’autant plus que l’ouverture des frontières leur assure des excédents commerciaux massifs avec les pays dits développés par le biais des délocalisations.

Mais se pose le cas de l’Europe, où la surévaluation massive et chronique de l’euro accentue d’autant plus le mouvement naturel de délocalisations que la Commission Européenne en fait la défense, n’hésitant pas à sermonner Paris quand l’Etat Français veut remettre en question la délocalisation de la production de la Clio en Turquie ! Bref, tout semble réuni pour que la croissance reste atone au sein de l’Union Européenne puisque personne ne prend la défense des intérêts économiques des peuples européens.

Oui, nous sommes sortis d’une crise qui aurait pu se révéler aussi dramatique que celle des années 30. Mais malheureusement, toutes les conditions d’une croissance déséquilibrée restent en place. Cela sera sans doute de nouveau ignoré avant la prochaine crise…

27.06.2009

La crise peut-elle s’aggraver ?

Petit à petit, la sortie de la crise semble se dessiner, même si son impact sur le chômage ne sera pas immédiat. Mais le Global Europe Anticipation Bulletin (GEAB), qui avait vu avant les autres la crise, prévoit son aggravation dans les prochains mois. Info ou intox ?

Les raisons de croire à un aggravation

Et il faut dire que ce rassemblement d’experts doit être écouté avec attention tant on peut constater sur leur site la justesse de certaines de leurs prévisions, de la crise de l’automne dernier à la baisse du dollar par exemple. Leur avis doit être pris en compte. Ils prévoient donc d’ici la fin de l’été un aggravement de la crise, par la convergence de trois phénomènes : la hausse du chômage, qui pèse sur la consommation, une nouvelle vague de faillites bancaires et les déficits publics.

Cet organisme n’hésite pas à évoquer une cessation de paiement des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne d’ici à la fin de l’été 2009, soit dans moins de trois mois ! Leur raisonnement ne manque pas d’intérêt. Ils soulignent que l’impact de la violence de la hausse du chômage sur la consommation est sous-estimé. Pour eux, l’augmentation du nombre de faillites d’entreprises va peser sur les banques et la situation financière de la plupart des pays occidentaux est intenable.

Une prévision trop noire

C’est un débat que nous avons depuis plus de six mois sur ce blog et ailleurs. Même si l’on ne peut pas écarter d’un revers de main la possibilité d’une nouvelle aggravation de la crise, je n’y crois toujours pas. D’ailleurs, même les raisonnements du GEAB ont leur limite. Dans d’autres papiers, ils cherchent à prévoir les différences d’impact de la crise et publient une typologie des pays qui indiquent que les Etats-Unis et la Grande-Bretagne devraient davantage souffrir que la zone euro, prévision infirmée par la réalité.

Autre limite de leur raisonnement : ils prévoient à la fois une cessation de paiement des pays anglo-saxons et un retour de l’inflation. Pourtant, il sera difficile d’avoir les deux en même temps. Car si la création monétaire peut provoquer de l’inflation, elle devrait donc épargner la faillite aux Etats. De même, si les Etats font défaut sur leur dette (en renonçant à la financer par la création monétaire), nous n’aurons pas d’inflation, mais plutôt une déflation. A priori, nous ne pouvons avoir que l’un ou l’autre…

Les raisons de croire à une sortie de crise

Un autre point me gène dans les prévisions alarmistes du GEAB : la possibilité d’une sortie de la crise n’est pas sérieusement analysée. En effet, on peut argumenter que l’injection massive d’argent public devrait permettre à l’activité de se stabiliser puis de reprendre le chemin de la croissance (aussi molle soit-elle ensuite). Comment passer sous silence les centaines de milliards de dollars injectés aux Etats-Unis et ailleurs et dont le plein effet se fera sentir au second semestre ?

Comment ignorer également le fait qu’à partir du 4ème trimestre 2009, les chiffres de croissance seront beaucoup plus facilement réalisables, par simple phénomène de comparatif ? Le GEAB ignore également l’apport de croissance de certains pays émergents comme la Chine, dont la dynamique va se poursuivre, par simple phénomène de rattrapage technologique. Enfin, la remontée des bourses est un puissant facteur d’assainissement de la situation des banques.

Les chevaliers de l’apocalypse

En fait, et c’est quelque chose que je sens chez nombre de collègues également critiques du système économique actuel, le souhait de son effondrement orienter l’analyse rationnelle de la crise. Parce que nous pensons que le système néolibéral est dangereux, nous pouvons espérer quelque part son effondrement et refuser de voir les forces qu’il a déployées pour se sauver.

Ces prévisions alarmistes sont dangereuses. Car à force de prévoir l’apocalypse économique, s’il ne vient pas, notre parole sera démonétisée. En effet, qui voudra nous écouter si l’économie se stabilise ? Dès lors, nous risquons de laisser la réforme du système économique à ceux qui ne veulent rien vraiment changer. C’est pourquoi nous devons conserver la tête froide et être capables d’envisager que le système peut se sauver, quelles que soient les limites de ce sauvetage (voir le Grand Choc de 2017)…

Je suis d’accord sur un point : le cap de septembre / octobre sera critique. C’est à ce moment que l’on saura si nous sommes sortis de la crise ou pas. Et malgré le risque, qui existe toujours, je ne crois pas au scénario du GEAB, même si cette sortie de crise sera largement illusoire.

Source : http://www.leap2020.eu/GEAB-N-36-est-disponible!-Crise-sy...