30.01.2009

Jean-Luc Gréau contre le néolibéralisme

Après « l’avenir du capitalisme », où il annonçait, dès 2005, le risque d’une crise financière et prenait position pour une meilleure régulation des échanges commerciaux, Jean-Luc Gréau revient avec un nouvel opus où il règle ses comptes avec la pensée néolibérale avec brio.

La dénonciation des idées reçues

Jean-Luc Gréau n’est pas content, et cela fait plaisir à lire ! C’est avec un talent de conteur inédit qu’il décide de s’attaquer aux idées reçues de notre époque. La première à subir un sort est le modèle de développement des pays asiatiques, dont il souligne qu’ils combinent « des marchés intérieurs fermés aux biens de consommation étrangers et des productions nationales tournées vers l’exportation ». Ce modèle, inventé par le Japon, puis copié par la Corée, Taiwan ou maintenant la Chine, assure un développement économique par l’association du protectionnisme et du libre-échange des autres pays…

Il s’attaque ensuite à la théorie qui supporte le libre-échange en ridiculisant littéralement la pensée (datée) de Ricardo. Il montre bien qu’en dehors des matières premières, la théorie des avantages comparatifs ne fonctionne pas car « lorsqu’ils existent, (ils) ne sont pas attribués une fois pour toutes » comme le montre l’ascension de la Chine dans les produits électroniques. En outre, il souligne les dangers qu’une spécialisation à outrance ferait finalement peser sur la concurrence… Enfin, il fait un sort à l’idée de société post-industrielle en soulignant que la consommation de produits industriels tient mieux que la production.

Jean-Luc Gréau s’attaque ensuite au mythe d’une France en faillite. Il explique comment nous sommes passée de 21 à 65% du PIB de dette depuis 1980 mais tempère le jugement des cassandres en soulignant que, comme le Japon, nous ne sommes pas endettés vis-à-vis de l’étranger, au contraire des Etats-Unis. Il souligne le rôle de la baisse de l’inflation dans la hausse de la dette, du fait de la hausse brutale induite des taux et accuse clairement le passage à l’euro puisque notre dette a bondi de 32 à 58% du PIB de 1992 à 1998. Il attaque également le gouvernement Jospin, qui a dilapidé les fruits de la croissance.

Enfin, lors d’une passionnante rétrospective de l’histoire des banques centrales, il s’en prend à leur indépendance en soulignant ce que les deux cas particuliers doivent à l’histoire : aux Etats-Unis, ce sont les banques privées qui ont constitué la Fed en 1913, et l’Allemagne a subi un épisode hyper inflationniste douloureux. Il souligne que leur indépendance n’a pas assuré un moindre dérapage inflationniste dans les années 70 et que ce sont les politiques qui ont vaincu l’inflation dans les années 80. Il dénonce en outre la dérive actuelle de banques qui semblent surtout soucieuses de protéger la valeur des actifs financiers.

Les limites du néolibéralisme

Après ce florilège réjouissant, Jean-Luc Gréau reprend sa mission de démontage des limites du système économique actuel. Il rappelle rapidement que la libéralisation financière associée à la libéralisation du commerce pousse à une déflation salariale par la recherche du coût du travail le moins cher possible, « déconnectant alors la rémunération du travail de la productivité ». Il montre alors comment cette déflation salariale a été compensée dans certains pays par l’explosion de l’endettement, notamment aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne, où les ménages sont endettés à hauteur de 100% du PIB (+ 30 points en dix ans).

Il évoque ensuite naturellement la première partie de la crise des subprimes (le livre a été écrit au printemps 2008) comme un roman, démontant l’ensemble des mécanismes qui ont abouti au désastre actuel, soulignant le rôle de l’effet de levier et attribuant la crise à un « krach du crédit ». Il dénonce la titrisation des créances des banques, qui « constitue un reniement du métier traditionnel du banquier » et souligne les excès de la spéculation, qui fait qu’un baril de pétrole peut être échangé 480 fois avant d’être livré…

Il attaque un monde où « les innovateurs de tout poil de la nouvelle finance cherchent à disséminer les risques qu’ils démultiplient par leurs innovations ». Il attaque également les hedge funds, dont Charlie McCreevy, commissaire européen estimait en juin 2007 qu’ils « faisaient du bon travail » et que « si des règles devaient leur être appliquées, il appartenait aux gérants des fonds d’en décider ». Enfin, il revient sur son jugement très positif des Private Equity de son dernier livre pour souligner leurs limites. Il conclut malheureusement sur le fait que le système est en train de se sauver par des injections massives d’argent.

Quelques pistes pour l’avenir

Ecrit au printemps 2008, ce livre ne prend pas en compte l’accélération terrible de la crise de l’automne dernier. En revanche, on peut dire qu’il l’anticipe quelque peu quand l’auteur affirme « qu’il suffirait qu’un risque systémique se matérialise pour que les prêteurs jusqu’ici complaisants rétablissent des primes de risque » pour les emprunts d’Etat, ce qui s’est vérifié. De même il souligne que la crise va remettre en cause « le courant vigoureux d’exportations de biens d’équipement qui a sauvé d’un marasme total les économies allemandes et japonaises » : leur production industrielle est en baisse de 15 et 20% fin décembre…

L’auteur est un peu plus court sur les solutions à apporter. Il détaille en revanche davantage sa proposition de protectionnisme européen en recommandant la mise en place de tarifs proportionnels à l’écart de salaires avec le pays concerné, sur le modèle de ce qui existe sur les vélos, où plus de 60% de notre consommation est produite localement. Il prend l’exemple de la Suède jugeant la stabilité du capital de ses entreprises, sa stricte régulation financière et son indépendance monétaire comme des atouts essentiels. Il conclut par sept propositions intéressantes pour sortir l’Europe de l’impasse néolibérale.

Avec ce nouveau livre, Jean-Luc Gréau confirme son statut d’économiste alternatif. Il démontre, avec un brio inédit qu’il est aujourd’hui un des meilleurs critiques des dérives néolibérales, tant par la force de ses arguments, très bien illustrés, qu’un talent, nouveau, de conteur.

Source : Jean-Luc Gréau, « La trahison des économistes », Gallimard

18.11.2008

La crise (4/4) : les solutions plus radicales

Le G20 s’est séparé ce week-end avec un ordre de mission qui va courir jusqu’au printemps prochain. Les ministres des finances devront préparer une réforme du monde de la finance pour prévenir une répétition de la grave crise que nous vivons.

Les différentes mesures qui sont aujourd’hui sur la table (réforme des agences de notation, gouvernance financière mondiale, réforme des règles comptables et prudentielles…) sont toutes nécessaires, mais il est difficile de croire qu’elles sont à la hauteur de l’enjeu. Seule une réforme radicale des règles prudentielles (en remontant par exemple de 8 à 15% l’obligation de couverture de l’actif par les fonds propres) pourrait radicalement améliorer la stabilité de la planète financière. Malheureusement, une telle demande, même graduelle, ne sera sans doute pas proposée car elle imposerait aux banques une réduction de leur bilan telle que le monde financier subirait pendant plusieurs années une forte décrue. Cela imposerait aux gouvernements un découplage d’avec l’économie productive, par un plan de relance massif pour compenser les effets récessifs et déflationnistes du dégonflement de la bulle financière. De même, les velléités d’encadrement des paradis fiscaux semblent bien limitées alors qu’il faudrait sans doute les interdire.

Pourtant, le dégonflement de la bulle financière n’est pas suffisant à ce jour et il faut être radical pour prévenir les errements passés. La première solution que propose notamment Joseph Stiglitz, serait d’introduire une taxe sur tous les mouvements de capitaux, pour la raison qu’il est légitime qu’ils contribuent au bien commun, qu’ils peuvent tant déstabiliser. Cette taxe aurait l’effet de réduire les mouvements de capitaux puisqu’elle pousserait les investisseurs à limiter les mouvements de court terme. En outre, son produit donnerait de nouvelles recettes à l’Etat, notamment pour financer le plan de relance de l’activité sans avoir à creuser les déficits. S’il est difficile d’imaginer les Etats-Unis et la Grande-Bretagne mettre en place cette taxe Tobin et comme l’échelle nationale est trop limitée, on pourrait imaginer qu’elle se mette en place à l’échelle de la zone euro, surtout si elle était poussée par la France et l’Allemagne.

Mais le dégonflement de la bulle financière, s’il est fort et étalé sur plusieurs années, pourrait plonger les économies dans une longue dépression, proche de celle qu’a connu le Japon dans les années 90. Si tout le monde était inquiet de la hausse de l’inflation il y a quelques mois, le risque qui nous pend au nez dans quelques mois est plutôt une spirale déflationniste : la baisse du prix des actifs conjuguée à celle des matières premières et à la récession économique pourraient plonger nos économies dans une véritable déflation où les prix seraient parfaitement stables ou en léger recul, de même que les salaires. Le risque est d’autant plus grand que le libre-échange a déjà un puissant effet déflationniste sur les salaires modestes et moyens en Occident, comme le montre Jean-Luc Gréau. En effet, pour les activités délocalisables, la course au moins-disant salarial, social et environnemental peut pousser à un nivellement par le bas.

La solution à ce phénomène peut prendre deux formes. Tout d’abord, une révision complète des systèmes fiscaux des grandes nations occidentales, de manière à mieux faire contribuer les produits importés au financement de la collectivité. En cela, la TVA sociale, sur le modèle Allemand, est une voie qu’il faut explorer pour ne pas pénaliser nos entreprises exportatrices et ne pas mettre notre modèle social en concurrence avec le modèle chinois ou indien comme aujourd’hui. La deuxième solution a, curieusement, été évoquée par The Economist, aussi hétérodoxe soit-elle : elle consiste à faire tourner la planche à billets. Pour compenser l’effet déflationniste du dégonflement de la bulle financière et éviter que le monde ne rentre en Dépression, l’hebdomadaire anglais s’est posé la question il y a quinze jours de recourir à la création monétaire pour financer les plans de soutien, ce qui aurait le mérite de ne pas augmenter l’endettement.

Enfin, la question du contrôle des banques revient sur la table. Le secteur bancaire revêt une importance trop importante dans nos économies pour que l’Etat puisse les laisser tomber. Il y a donc de facto une forme de garantie de l’Etat sur le système bancaire. En clair, la collectivité assume les risques (comme le montre le plan de sauvetage) sans jamais tirer profit des bénéfices. Ce « deux poids deux mesures » est d’autant plus choquant que ce sont les banques qui contrôlent la création de monnaie, qui a abouti à la bulle actuelle. Elles sont responsables mais pas coupables, surtout en France, où l’Etat n’a recapitalisé que Dexia alors que les Etats-Unis ou la Grande-Bretagne sont allés plus loin dans l’intervention. Dès lors, on peut légitimement se poser la question de la nationalisation durable d’une partie du secteur bancaire, surtout aux cours actuels. Il serait sans doute plus intéressant de conserver un modèle mixte pour conserver la pression du marché sur les nouvelles entreprises publiques et instaurer suffisamment de concurrence.

Bref, la crise actuelle invite à se poser des questions beaucoup plus structurantes que celles évoquées lors du G20. il faudra sans doute attendre une autre crise ou une amplification encore possible de celle-ci pour que nos dirigeants se posent les vraies questions et ne se contentent pas de réformettes.

Sur ce sujet, lire le papier très intéressant de Jean-François Kahn dans le Marianne de la semaine

18.09.2008

Tirer les leçons de la crise économique

Faisant le lien entre la grave crise que nous vivons et les universités d’été de Debout la République, Malakine a lancé sur son blog Horizons un débat passionnant sur les raisons de la situation actuelle et les solutions à apporter à cette crise, et notamment le protectionnisme.

Une relecture de notre passé économique

L’intervention de Jacques Sapir est intéressante à double titre. Tout d’abord, il montre bien comment la bonne performance économique des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne des dernières années est uniquement le fruit de l’endettement des ménages. En dix ans, il est passé dans ces deux pays d’environ 65% à 100% des revenus (alors qu’il est resté stable en France ou en Allemagne). Sans cet endettement massif, la croissance de ces deux pays aurait été beaucoup plus faible. Ensuite, il souligne très justement que la crise ne date pas d’un an, mais qu’elle est installée depuis 2001 en Europe continentale, qui a connu au mieux une croissance molle depuis l’éclatement de la bulle Internet. La crise financière n’est qu’un facteur aggravant d’une crise économique dans laquelle nous sommes enfermés depuis sept ans.

Les raisons de la crise économique

Comme l’expliquent Jean-Luc Gréau ou Emmanuel Todd, la faiblesse de la croissance en Europe est la conséquence de la dépression salariale que provoque l’ouverture non régulée de nos marchés aux biens et services des autres pays. La concurrence des pays émergents met une telle pression sur les salaires que l’Allemagne a été poussée à réduire son coût du travail depuis dix ans. Étant le seul pays européen à aller aussi loin, elle en a bénéficié au détriment des autres économies européennes. La libéralisation et le passage à l’euro ont poussé à cette déflation salariale malsaine qui revient à faire des salariés les otages de la mondialisation et des entreprises qui cherchent à augmenter leurs profits. La situation a encore été aggravée en Europe par la politique inutilement restrictive de la BCE qui provoque une surévaluation de l’euro qui pousse encore davantage les entreprises à délocaliser.

Les raisons de la crise financière

La crise financière que nous vivons aujourd’hui avait été annoncée. Joseph Stiglitz, dès 2002, en décrit parfaitement le mécanisme. Jean-Luc Gréau, dès 2005, avait montré le mécanisme pervers des subprimes. Des revues comme The Economist soulignaient que la bulle immobilière était excessive. Plusieurs phénomènes expliquent l’ampleur de la crise actuelle : les modèles de calcul du risque des établissements financiers sont construits sur des risques moyens, et ne sont donc pas préparés aux baisses de marché plus violentes. Cette crise montre également que les ratios financiers demandés aux banques ne sont pas suffisamment exigeants pour prévenir l’effondrement du système. Enfin, cela montre que la main invisible du marché fonctionne mal et qu’elle occasionne des excès désastreux.

Des politiques tenus à l’écart

Mais l’un des faits les plus marquants de cette crise économique et financière est le rôle limité joué par les hommes politiques. En Europe, seule la BCE semble qualifiée pour gérer cette crise, ce qu’elle fait en injectant des liquidités. Aux Etats-Unis, la coordination semble meilleure entre la Fed et le gouvernement puisque les autorités ont relancé l’économie doublement, par l’abaissement des taux d’intérêts, et par un plan de soutien budgétaire. La décision de nationaliser Freddie Mac, Fannie Mae et AIG et d’ignorer Lehman est sans doute la bonne décision pour sauver l’économie d’un plus grand désastre. Néanmoins, il est tout de même surprenant que la Fed puisse dépenser 300 milliards de dollars pour sauver des entreprises sans devoir la moindre explication aux citoyens.

Pour un nouveau dirigisme économique

Cette crise montre les dangers d’un libéralisme non encadré. Mais tout encadrement doit être une décision collective, un choix démocratique, ce qui suppose que ce soient bien les politiques qui s’emparent de la question et les gouvernements qui prennent les décisions qui s’imposent. Il n’est pas normal que ce soient des fonctionnaires indépendants dont les décisions sont prises dans des bulles éloignées de la réalité des peuples. Il revient aux gouvernements de bien mieux réguler la finance, en imposant des ratios prudentiels plus élevés, ce qui limitera les investissements, et donc les pertes en cas de retournement de marché. Il revient aux gouvernements de se poser la question d’une meilleure régulation du commerce pour éviter l’alignement par le bas qui se profile chaque jour davantage. En cela, le protectionnisme régional préconisé par Jean-Luc Gréau, Emmanuel Todd, Gérard Lafay ou Jacques Sapir est la solution.

Rééquilibrer la fiscalité

Mais la fiscalité peut également être un outil puissant pour rééquilibrer les travers de notre système économique. Tout d’abord, imposer une taxation sur les mouvements de capitaux (comme le recommandent Stiglitz ou Reich) est un moyen de rééquilibrer la fiscalité entre le travail et le capital et de ralentir des mouvements financiers dont la violence est un profond facteur de déséquilibres de l’économie productive. Ensuite, un transfert de certains impôts et taxes est un moyen d’éviter le dumping fiscal ou l’alignement par le bas. La TVA sociale notamment est un moyen de faire en sorte que quel que soit le produit acheté dans un pays, le consommateur contribue au système social national. En outre, cela réduira les écarts de coûts de production entre les pays, favorisant des implantations à proximité des marchés plutôt que la constitution d’usines mondiales. La fiscalité écologique a aussi tout intérêt à être mise en place sur la consommation et non la production pour ne pas pousser les entreprises à produire dans les pays ayant la réglementation la moins contraignante. Mais outre les émissions, il faudrait prendre en compte l’impact environnemental global. Dans le cas de l’automobile, on pourrait prendre en compte l’impact du transport : une voiture qui vient du Japon n’a pas le même impact sur l’environnement qu’une voiture produite en France…

Comment réformer notre système économique ?

Sur ce sujet, Emmanuel Todd a un coup d’avance comme souvent. Même si certaines solutions pourraient être mises en place nationalement (TVA sociale, taxe environnementale), beaucoup d’autres solutions (régulation du commerce ou de la finance) ne sont plus aujourd’hui vraiment dans les mains des seules nations. L’Europe est en revanche un espace économique suffisamment puissant pour imposer ses solutions (en laissant le Royaume Uni dans un coin…). L’Europe est un démultiplicateur de puissance naturel pour la France et le moyen de sortir de cette crise. Et ce meilleur encadrement du capitalisme ne sera possible que si nous nous entendons avec l’Allemagne, notre partenaire privilégié, dont le modèle économique (le capitalisme rhénan) est étranger aux excès anglo-saxons et qui peut s’entendre avec la France pour bâtir une meilleure alternative.

La crise actuelle n’est pas seulement une crise financière : la dépression salariale qui a poussé les ménages à s’endetter pour se loger aux Etats-Unis, doit également être combattue. C’est donc à une réponse globale que les politiques doivent s’atteler. Mais qui seront les nouveaux Roosvelt et Keynes ?

Source : http://www.lemonde.fr/economie/article/2008/09/16/m...

http://www.lemonde.fr/ameriques/article/2008/09/17/si-aig...

http://horizons.typepad.fr/accueil/2008/09/pour-un-protect.html#more

08.09.2008

Debout la République en route vers les élections européennes

Samedi et dimanche se tenaient les universités de rentrée de Debout la République. Outre un débat de choix sur le thème « France, Europe, mondialisation : comment sortir de la régression économique et sociale ? », Nicolas Dupont-Aignan y a précisé sa stratégie pour les élections européennes.

Le débat sur la régression économique et sociale a été particulièrement intéressant, du fait de la qualité des intervenants : Gérard Lafay, Jean-Pierre Gérard (président des N°1 Français à l’exportation), Jean-Luc Gréau, Emmanuel Todd et Jean-François Kahn. Tous ont plaidé pour un meilleur encadrement du capitalisme, dont les excès sont aujourd’hui largement démontrés et qui ne font quasiment plus débat. Jean-Pierre Gérard, citant Gandhi, a souligné que l’entrepreneur devait être « moral ». Reprenant les thèses de Jean-Luc Gréau, il a plaidé pour une régulation du capitalisme par des organisations régionales, pour éviter la « déflation salariale » que provoque le libre-échange. Emmanuel Todd a affirmé que la lutte contre « l’anarchie néo-libérale » passe par une initiative franco-allemande pour mieux réguler l’économie. Enfin, Jean-François Kahn a soutenu que le débat de 2005 était dépassé et qu’il fallait parler d’avenir.

La diversité des intervenants (chef d’entreprise, économistes, historien, journaliste) était un signe d’ouverture et un gage de qualité. Mieux, ce débat rassemblait des personnes qui n’avaient pas le même parcours politique puisque Jean-François Kahn et Emmanuel Todd avaient voté « oui » au Traité Constitutionnel Européen, même si ce dernier, qui s’était opposé à Maastricht, nous a confié avoir été content que le « non » passe. Ces différences ont assez logiquement animé le débat, qui valait largement ceux des plus grands partis. Il en est ressorti que les alter européens doivent sans doute éviter de se référer sans cesse à la « trahison » du traité de Lisbonne, qui, aussi choquante soit-elle, est de l’histoire ancienne, pour se concentrer sur l’élaboration d’un plan B qui pourrait le support de la liste Debout la République pour les élections européennes.

Et il faut dire que jamais DLR n’a paru mieux préparé pour une telle échéance, que ce soit par le contexte actuel, qui valide malheureusement les analyses des « nonistes », par le sujet de l’élection à venir (l’Europe) et surtout la force du mouvement. En effet, il n’y avait jamais eu autant de monde à Dourdan pour ces universités de rentrée puisque 450 personnes ont assisté au discours de Nicolas Dupont-Aignan. Outre une critique volontiers radicale de l’action du président de la République, il a précisé la stratégie du mouvement pour les élections à venir. Il n’y aura pas d’alliance avec Philippe de Villiers, muet sur le traité de Lisbonne, et soutien du président. Il a également commencé à esquisser les premiers traits de sa campagne, à savoir une critique factuelle des errements de la construction européenne d’aujourd’hui et les solutions pour changer radicalement l’Europe. Enfin, il a annoncé un Congrès pour le 23 novembre.

La majorité des Français est convaincue de l’intérêt de l’Europe, démultiplicateur des possibles. Mais la conscience que la direction prise depuis 20 ans est la mauvaise progresse, tout comme la volonté de changer radicalement de modèle. Rendez-vous en juin 2009 pour l’exprimer dans les urnes.

31.08.2008

Analyse critique du néo-libéralisme : le constat économique de Robert Reich

Robert Reich a été le secrétaire d’Etat à l’emploi de Bill Clinton et est aujourd’hui professeur à Berkley. Il livre un constat sévère sur l’évolution du capitalisme dans son livre « Supercapitalisme », publié cette année.

Si son analyse est uniquement centrée sur les Etats-Unis, elle est intéressante à plusieurs titres. Tout d’abord, on peut considérer que les Etats-Unis devancent l’Europe dans l’évolution économique. Ensuite, son analyse économique se double d’une analyse politique et d’une capacité à formuler des propositions pour corriger les excès actuels. De manière assez surprenante, ses analyses rejoignent finalement celles d’économistes de la vieille Europe, comme Gréau ou Généreux, même si les solutions qu’il préconise divergent du fait des différences de nos deux continents. Enfin, on peut louer son souci de vulgarisation qui fait que son livre se lit presque comme un roman.

Et l’auteur commence justement par nous raconter l’histoire de l’évolution du capitalisme en trois temps. Le premier, jusqu’au début du 20ème siècle, fut celui d’un capitalisme triomphant mais dont les « conséquences sociales – conditions de vie sordides dans les villes, salaires de misère et journées de travail interminables des ouvriers, travail des enfants, inégalités de plus en plus marquées (…) - touchaient de nombreux Américains ». Ce capitalisme primitif, dérégulé et sauvage, buta sur la Grande Dépression et fut remis en question par de nombreux politiques : « Teddy Roosevelt  traita les géants industriels d’« escrocs enrichis ». Woodrow Wilson les fustigeait lui aussi pendant la campagne présidentielle de 1912 : « les maîtres du gouvernement des Etats-Unis sont les capitalistes et les industriels réunis ».

L’économie américaine rentra alors dans une nouvelle ère, plus régulée. La plupart des industries mirent en place des codes visant à encadrer la concurrence (commerce, salaires, prix…) au point que le président de la chambre de commerce des Etats-Unis affirma que le marché libre « devait être remplacé par une philosophie d’économie nationale planifiée ». Cet encadrement, avait l’avantage de procurer une grande stabilité à tous les acteurs (entreprises et employés). L’Etat n’hésitait pas à intervenir pour faire progresser les salaires, comme pour l’industrie automobile en 1946 mais cela était accepté puisque touchant tous les acteurs de l’industrie. Résultat, les Trente Glorieuses ont profité à tous: les revenus réels des 20% les plus riches ont progressé de 85% de 1947 à 1973 et ceux des 20% les moins riches de 116%.

Mais les années 70 virent l’avènement du « néo-libéralisme », ou « consensus de Washington », fondé sur le libre-échange, la déréglementation et les privatisations. John Maynard Keynes qualifiait ces partisans de « fous détenant le pouvoir, qui (…) distillent des utopies nées quelques années plus tôt dans le cerveau de quelques écrivailleurs de faculté ». Cette évolution a été facilitée par la révolution technologique des communications qui a permis une prise de pouvoir des consommateurs et des investisseurs qui dictent aujourd’hui leur loi : des prix toujours plus bas et des profits toujours plus hauts. Ceci a été renforcée par la libéralisation de la finance qui a abouti à une rotation des actifs toujours plus rapide : « dans les années 90, l’investisseur moyen conservait ses actions un peu plus de 2 ans (…) en 2004, à peine 6 mois ».

Cette évolution a provoqué de nombreux effets pervers. Le souci de rentabilité a poussé par exemple GE à économiser sur le coût de nettoyage de l’Hudson. Comme Jean-Luc Gréau, il dénonce la déflation salariale que provoque cette concurrence effrénée : réductions de salaires dans les compagnies aériennes, dans l’automobile (le patron de Delphi s’était engagé en 2005 à réduire les salaires de 27 à 10 dollars de l’heure). Il explique que « les ouvriers qui ont perdu leur emploi en raison de la concurrence des produits importés ont trouvé de nouveaux postes dont la rémunération était, en moyenne, inférieure de 12% ». Il montre que les inégalités ont explosé puisque de 1974 à 2004, le revenu réel des 20% les moins riches a progressé de seulement 2,8% contre 63,6% pour les 20% les plus riches. Il montre que le 1% le plus riche touche désormais 16% des revenus totaux, et les 0,1% 7%, le plus haut niveau depuis les années 30.

Néanmoins, deux points de son argumentation peuvent être contestés. S’il décrit très bien en quoi la concurrence est particulièrement forte aujourd’hui dans certains secteurs, du fait des nouvelles technologies, sa description d’une économie débarrassée des oligopoles et pleinement concurrentielle est un peu idéalisée. Il est tout de même paradoxal que la part des profits dans le PIB n’ait jamais été aussi élevée qu’aujourd’hui. Si certains secteurs sont très concurrentiels, d’autres, du fait de la concentration ou de dynamiques spécifiques, ne le semblent pas autant. De même, son jugement sur « les marchés de capitaux – y compris les Bourses, les banques (…) – (qui) sont beaucoup plus efficaces qu’il y a vingt ans » est surprenant après tant de crises financières (pays émergents, bulle Internet, subprimes).

Mais le constat général n’en est que plus intéressant puisqu’il émane de quelqu’un qui n’est pas fondamentalement opposé aux marchés, mais qui met en lumière des disfonctionnements majeurs qui peuvent, selon lui, être corrigés par les politiques, comme je le rapporterai demain.

Source : « Supercapitalisme », Robert Reich, Vuibert

Retrouvez les fiches de lecture des livres de Jacques Généreux, Jean-Luc Gréau et Jean-Claude Michéa dans la rubrique "livres"

01.08.2008

Analyse critique du néo-libéralisme : une régulation nécessaire mais difficile

La crise actuelle montre bien les limites de la dérégulation qui a commencé depuis trente ans. Même si pour l’instant, personne ne semble se bousculer pour demander une plus grande régulation, il s’agit sans doute de la seule solution, aussi difficile soit-elle.

Quelles sont les raisons de la crise actuelle ? Il y a en plusieurs. Comme le montre Jean-Luc Gréau, l’immensité des déficits commerciaux entre les pays provoque un afflux toujours plus important de capitaux qui peuvent alors déséquilibrer les marchés, pour un simple problème d’offre trop importante. Si certains attribuent à la Fed la responsabilité de la crise, faute d’avoir suffisamment monté ses taux d’intérêts, il est difficile d’ignorer les pratiques malsaines de banques et organismes de crédit, qui pour faire des affaires, ont prêté à des conditions aberrantes à des ménages modestes, comme l’explique bien Jean-Luc Gréau. La main invisible du marché a fait le reste en faisant monter au-delà du raisonnable les prix de l’immobilier, après l’avoir fait pour les entreprises de la bulle Internet, provoquant un krach prévisible des prix qui entraîne toute l’économie vers la récession.

Si une meilleure régulation et un plus grand encadrement des institutions bancaires et financières semble plus que souhaitable, les néolibéraux répliqueront que la régulation peut elle aussi être à l’origine de crise. La décision par les gouvernements aux Etats Unis et en Europe de subventionner les biocarburants a largement contribué à l’envolée des prix des matières premières agricoles alors que leur intérêt environnemental est plus que douteux. C’est également l’Etat Américain qui a permis à Freddie Mac et Fannie Mae de prêter 5 200 milliards de dollars pour un capital de seulement 83 milliards, soit un ratio de 65… Bref, si la régulation s’avère nécessaire, elle n’en reste pas moins délicate.

Reste que dans le cas des instituts de crédits immobiliers Américains, c’est plus le manque de régulation qui semble responsable des excès commis que l’excès de régulation. Il y a encore beaucoup à faire : augmentation des ratios de capital par rapport aux actifs, limitation de la technique de portage qui permet de parier des sommes beaucoup plus importantes que celles à disposition, éventuellement taxation des mouvements de capitaux. Il est également choquant qu’aujourd’hui, la réponse à la crise soit confiée à des organismes indépendants et non élus démocratiquement (les banques centrales), d’autant plus que c’est la collectivité qui assume aujourd’hui les risques comme le montre le cas de Northern Rock en Grande Bretagne ou de la garantie de l’Etat apporté à Freddie et Fannie aux Etats-Unis.

La crise actuelle appelle comme lors de la Grande Dépression une réponse des politiques qui doivent réfléchir à comment éviter les crises incessantes que nous traversons depuis vingt ans. Malheureusement, il est difficile d’imaginer qui seront les nouveaux Roosvelt de l’encadrement d’un capitalisme devenu fou.

Source : « L’avenir du capitalisme », Jean-Luc Gréau, NRF

25.07.2008

Analyse critique du néo-libéralisme : les solutions de Jean-Luc Gréau

L’immense intérêt du livre de Jean-Luc Gréau est, qu’outre un constat très solide et argumenté, il propose également des solutions pour combattre les dérives qu’il a identifiées.

Même s’il ne fait jamais mention du Général de Gaulle, certaines remarques de l’auteur sont profondément gaullistes. Il soutient ainsi qu’ « il n’existe pas d’exemple de développement réussi qui n’ait été fondé sur une volonté et une vision nationales ». Sa vision des relations au sein des entreprises rappelle aussi fortement le projet de participation et la meilleure association du capital et du travail que le fondateur de la Cinquième République a défendu. Il se demande ainsi « pourquoi les droits de l’actionnaire priment sur ceux des salariés, apporteurs de travail, et des créanciers, apporteurs de crédit » et propose une meilleure association de tous à la marche des entreprises.

Mais le principal apport de Jean-Luc Gréau dans ce livre est sa proposition de néo-protectionnisme. En fait, pour éviter que la concurrence commerciale entre les nations ne débouche sur un alignement par le bas des salaires, des systèmes sociaux et de toute forme de régulation, il propose d’encadrer le commerce en créant des marchés communs régionaux dans les principales zones économiques mondiales. Cette proposition, proche du Marché Commun originel, reviendrait à établir des marchés libres dans les zones économiques comparables et davantage encadrer et limiter le commerce entre ces grandes zones régionales. À ceux qui pourraient parler d’un retour en arrière, on pourra signaler qu’au sein de l’Union Européenne, plus de la moitié des échanges se font entre pays européens… Ainsi, pour vendre dans une région, il faudrait produire dans cette région, la taille des zones assurant une concurrence suffisante pour les consommateurs.

L’auteur affirme que cela « a pour but de remettre les entreprises dans le champ de la responsabilité collective, après vingt années durant lesquelles les scrupules anciens de leurs dirigeants se sont progressivement évanouis au vent du grand large mondialiste ». Il souligne que le mouvement actuel ne permet absolument pas une intensification de la concurrence ni même une spécialisation des économies, mais uniquement un transfert massif des activités industrielles vers une seule région. Ainsi, chaque zone aura ses réglementations sociales et environnementales, qui se feront moins concurrence, ce qui permettra une convergence progressive vers le haut plutôt que vers le bas. Jean-Luc Gréau souligne également qu’une telle réorganisation permettra une meilleure préservation de l’environnement.

Concernant la régulation des marchés, il fait plusieurs propositions volontiers radicales. Il propose un traitement différencié des actionnaires en fonction de leur engagement dans le capital d’une entreprise et de créer un lien contractuel et des droits renforcés en cas d’engagement durable. Mais c’est surtout sa critique radicale des marchés qui engendre une de ses propositions les plus surprenantes : la suppression de la Bourse pour les entreprises. Constatant l’incapacité des marchés à correctement évaluer les entreprises ou les innombrables effets pervers induits (temps perdu pour l’information financière, pression des résultats trimestriels, rachats d’action…), il suggère de remplacer les bourses par les Private Equity, fonds qui investissent dans les entreprises non cotées, pour instituer un véritable rapport de travail entre l’entreprise et ses actionnaires, davantage informés et impliqués dans sa gestion.

J’avoue que je suis un peu sceptique sur ce dernier point. Outre la mise en place pratique, s’il est vrai que ces fonds ont une vue qui dépasse le trimestre, les objectifs qu’ils assignent à moyen terme aux entreprises (pour les revendre le plus cher possible) peuvent parfois être néfastes à plus long terme. Ensuite, je ne suis pas convaincu que cela limiterait le nombre de fusions et acquisitions, au contraire. À mon sens, la complexité qu’introduit le marché rend finalement plus compliquées des transactions qui seraient finalement assez simples de fonds à fonds… Il faut noter également que Jean-Luc Gréau prend position contre la taxe Tobin car il juge que les niveaux envisagés ne permettront pas de réellement influencer les marchés. À titre personnel, je crois à cette taxe pour deux raisons : permettre une meilleure contribution du monde financier à la collectivité et également limiter une certaine spéculation court-termiste.

Mais ces deux bémols ne sont rien à côté de l’apport immense de l’auteur à une réflexion économique dépourvue des tabous idéologiques de la plupart des commentateurs actuels. Je vous recommande donc très vivement sa lecture, qui ira bien au-delà de ce court et incomplet résumé.

Source : « L’avenir du capitalisme », Jean-Luc Gréau, NRF

24.07.2008

Analyse critique du néo-libéralisme : le constat de Jean-Luc Gréau

Jean-Luc Gréau a fait parler de lui en soutenant le projet d’un nouveau protectionnisme européen et en annonçant la crise des « subprimes » dans son livre, « L’avenir du capitalisme », publié en 2005. Voici un résumé des constats de ce livre.

Un des points les plus intéressants avec Jean-Luc Gréau est le fait que sa critique radicale du néo-libéralisme n’est pas celle d’un anti-capitaliste mais bien d’un économiste qui accepte l’économie de marché. Il soutient par exemple que « l’entreprise capitaliste n’a pas vocation à créer l’emploi ni à le maintenir ». Il défend également le marketing qui permet de « vérifier méthodiquement si les produits ont une chance raisonnable d’être accueillis favorablement par les acheteurs ». Mais cette acception de certains postulats de l’économie de marché n’empêche pas une critique radicale du fonctionnement de l’économie mondiale, que ce soit l’économie américaine, les excès du marché ou la déflation salariale.

Ce livre a été écrit en 2005 mais il prend une dimension complètement différente aujourd’hui, un an après l’éclatement de la crise des subprimes puisque l’auteur consacre tout un chapitre aux excès de l’économie américaine. Il dénonce les déséquilibres majeurs d’un pays qui vit de plus en plus au-dessus de ses moyens et qui utilise le crédit pour amortir les crises économiques. Il dénonce un système où « la demande des particuliers n’est plus gouvernée par la distribution des revenus, mais par les facultés de crédit offertes sans limites apparentes par le système financier ». Il y explique notamment que les crédits hypothécaires poussaient à un endettement démesuré puisque la hausse de la valeur des biens immobiliers poussait les banques à proposer de nouveaux crédits aux ménages déjà lourdement endettés…

L’auteur se montre extrêmement critique à l’égard des marchés financiers, qui ne font plus leur travail. Citant « l’exubérance irrationnelle », d’Alan Greenspan, qui avait aboutit à des valorisations délirantes d’entreprises au tournant du siècle, il souligne la « déraison » des marchés financiers, dont le comportement moutonnier les conduit à passer d’un effet de mode à un autre (bulle asiatique, bulle Internet, bulle immobilière…). Il critique la pratique récente des rachats d’action qui fait que certaines entreprises finissent par s’endetter ou se décapitaliser pour rendre de l’argent au marché. Il souligne enfin le cas pour le moins paradoxal de la crise asiatique de 1997-1998, qui a vu des pays avec une situation budgétaire saine et un commerce excédentaire connaître une grave crise financière, du fait des mouvements de capitaux étrangers, qui leur avaient été imposés…

Mais le point sans doute majeur de ce livre est la partie sur la « déflation salariale » où Jean-Luc Gréau critique les excès du libre-échange actuel. Il revient sur la théorie des avantages compétitifs et de la spécialisation des pays, à la base de l’ouverture massive des échanges. Il souligne que le contexte actuel remet en cause cette théorie puisque la Chine devient l’usine du monde sans la moindre distinction et sans la moindre spécialisation : quel rapport en effet entre les produits électroniques, les jouets ou l’habillement ? Le transfert massif de la production vers l’Asie se fait uniquement sur la base d’un coût du travail égal au dixième de celui des pays occidentaux.

Les défenseurs de ces mouvements diront que cela permet de baisser les prix, mais c’est justement sur ce point que l’auteur montre les limites de ce raisonnement puisqu’il souligne que les hausses de salaires sont encore souvent calquées sur l’inflation, ce qui fait que cette modération des prix a provoqué une modération salariale qui interdit tout gain de pouvoir d’achat. Pire, il souligne que l’essentiel des gains de productivité sont aujourd’hui « confisqués » par des entreprises qui utilisent la menace des délocalisations pour faire pression sur les salaires. Cette pression entraîne une « déflation salariale », plus criante encore aujourd’hui qu’il y a deux ans avec la hausse des prix des matières premières, qui entraîne un appauvrissement des classes populaires occidentales, alors que les classes dirigeantes ont vu leur salaire exploser (les patrons des entreprises cotées ont vu leur salaire multiplier par vingt en vingt ans).

Le constat de Jean-Luc Gréau est sévère mais extrêmement bien argumenté. Je reviendrai demain sur les solutions qu’il propose pour corriger le fonctionnement du capitalisme.

Source : « L’avenir du capitalisme », Jean-Luc Gréau, NRF

23.07.2008

Analyse critique du néo-libéralisme : introduction

« La seule querelle qui vaille, c’est celle de l’homme » : cette phrase du Général de Gaulle montre la distance que nous avons parcourue depuis quelques décennies. Aujourd‘hui, il n’est question que d’adaptation des hommes à l’économie, par une terrifiante inversion entre la fin et le moyen.

En mai, 250 000 ménages américains ont été expropriés de leur maison faute de pouvoir rembourser les emprunts qu’ils avaient pris. Le système financier semble à nouveau au bord de l’implosion : l’Etat Américain a volé au secours de Fanny Mae et Freddie Mac et garantir leurs 5 000 milliards de dollars de dette. L’inflation des produits alimentaires et de l’énergie ampute largement le pouvoir d’achat des classes populaires des pays développés et a plongé des millions d’habitants des pays émergents à nouveau dans la pauvreté. Et partout, la même réponse pour traiter cette crise : accélérer les réformes, libéraliser plus encore les échanges et les marchés. Pourtant, comment ne pas s’interroger sur la responsabilité de ces mêmes réformes dans la crise actuelle ?

Lors d’une conférence de presse en février 1965, le Général de Gaulle avait affirmé que : « le laisser-faire ! le laisser-passer ! appliqué à l’économie depuis l’aurore du machinisme a souvent, grâce au bénéfice, à l’esprit d’entreprise, à la libre concurrence, donné au développement une puissante impulsion. Mais on ne saurait méconnaître qu’il en est résulté beaucoup de rudes secousses et une somme énorme d’injustices ». Il affirmait que le « dirigisme » du nouveau régime pourrait corriger ces excès. Ces propos, tenus pendant la période pourtant si calme des Trente Glorieuses, prennent une tout autre dimension aujourd’hui, après vingt ans de crises. Si le capitalisme encadré de l’après-guerre a su apporter un progrès aux hommes, sa variante débridée actuelle montre des carences de plus en plus inquiétantes.

C’est pourquoi, j’ai voulu creuser cette question plus en profondeur, en étudiant également la vision de la défense, par la voix de The Economist, hebdomadaire que je lis depuis une dizaine d’années et sans doute le plus farouche soutien des idées néo-libérales. Mais j’ai surtout cherché à creuser la vision alternative, par la voix des économistes alternatifs, comme Jean-Luc Gréau, Jacques Généreux ou Jean-Claude Michéa. Dans un premier temps, je reviendrai sur les thèses qu’ont développées ces auteurs dans leurs derniers ouvrages, puis je reviendrai sur les différentes manifestations actuelles de la crise pour enfin essayer d’en tirer quelques conclusions.

Je vous donne donc rendez-vous tous les jours pour cette analyse critique du néo-libéralisme. Demain, je commencerai par une revue du livre de Jean-Luc Gréau, « L’avenir du capitalisme ».