01.04.2008

Objet Politique Non Identifié

Hôtel de l’insomnie ne ressemble à aucun autre livre politique. On pourrait en retenir l’érudition et la passion des poètes et des écrivains de Dominique de Villepin, mais il y a beaucoup plus dans ce livre, plus politique qu’il n’y paraît, une véritable philosophie politique qui donne une dimension supplémentaire à son auteur.

A dire vrai, ce n’est pas sans une certaine appréhension que j’ai attaqué la lecture du dernier livre de Dominique de Villepin. Car les critiques l’ont présenté comme un journal de bord de Matignon complètement déconnecté de l’action politique, une évocation des poètes et des écrivains chers à notre ancien Premier Ministre, qui aurait été l’antidote à la dureté de la fonction. Mais, même s’il ne s’agit pas à proprement parlé d’un livre politique au sens classique du terme, la politique perce entre les évocations de poètes et écrivains. Et par touche subtile, comme dans un tableau impressionniste, Dominique de Villepin peint les contours de la philosophie qui a guidé son action politique.

Il y a beaucoup de gaullisme dans sa vision de la politique. Dominique de Villepin est lui aussi un « rêveur réaliste » épris de grandeur, pour reprendre l’expression de Romain Gary : « Je me refuse à abandonner l’utopie à un pays de nulle part où se perdrait le rêve ». Le politique pour lui, c’est bien le service chevaleresque d’une noble cause : « comme il paraît désuet ce temps de la chevalerie médiévale attachée autant à un homme qu’à un idéal ». On retrouve également chez l’ancien Premier Ministre, un humanisme profond quand il dénonce le mépris grandissant des puissants pour le peuple ou qu’il dénonce les excès d’un « libéralisme alors réduit à la seule logique économique, idéologie de boutiquiers, l’humanisme trahi ». Il soutient qu’ « il y a encore une idée de l’homme à défendre » et que « chaque homme recèle la possibilité d’être de nouveau un autre homme ».

L’ancien Ministre des Affaires Etrangères revient sur les sujets qui lui sont chers. Il constate l’échec de la guerre d’Irak et l’immense écart entre ce que les Etats-Unis avaient annoncé faire et ce qui se passe encore aujourd’hui. Il dénonce l’attitude d’Israël qui ne facilite pas la résolution de la paix au Moyen Orient avec ses murs tout en soulignant les excès d’un « islam dévoyé ». Dominique de Villepin critique également le manque de réactivité de la communauté internationale dans la crise du Darfour. Enfin, il défend le destin commun des pays bordant notre mare nostrum, la Méditerranée, et souligne que sous l’Empire Romain, « certes, il y eut l’unité du pouvoir, l’esprit des lois, mais il y eut également l’attention et le respect des cultures locales, de leurs élites, de leurs langues. L’unité se nourrissait d’une diversité assumée ».

Même s’il n’attaque pas directement Nicolas Sarkozy, certaines phrases montrent l’abîme qui sépare l’approche de la politique des deux hommes. Dominique de Villepin soutient que « le prince est le contraire d’un nanti. Ses qualités sont la simplicité, la sobriété, le silence car c’est bien une faiblesse qu’une parole inconsidérée ». Avant même la polémique sur la commémoration de la Shoah, il soutient que « face à la nécessité d’une égale reconnaissance de toutes les souffrances germent la compétition des mémoires, la surenchère entre les victimes ». Enfin, il poursuit sa dénonciation de la Cour, « antre reptilien fascinant, la Cour est là qui travaille inlassablement les esprits ».

Dominique de Villepin révèle une conception de la politique chevaleresque et toute gaullienne, faite du refus de l’ordinaire. Il dénonce les « hommes de pouvoir si prompts aux compromis à l’heure de la délivrance », « l’esprit de pouvoir (qui) occulte trop souvent l’esprit de mission » pour conclure en se demandant si « l’Histoire se répète-t-elle inexorablement dans un combat secret entre la passion d’agir et l’impératif de survie ». Son parcours le montre, Dominique de Villepin ne fait pas de la politique pour faire carrière, mais pour servir ses idées, un idéal. Il veut servir les autres et pas se servir lui. D’où le décalage permanent avec un personnel politique plus tourné vers la satisfaction d’une ambition personnelle alors que lui est porteur d’une véritable philosophie politique qui ne souffre aucune compromission…

La trajectoire politique de Dominique de Villepin reste une exception qui prend tout son sens à la lecture de son livre. Il était bien cent coudées au-dessus de nos aspirants président de 2007. Espérons que sa trajectoire croisera le destin de notre pays en 2012. Ses récentes déclarations modèrent heureusement sa conclusion « il y a d’autres vies à vivre », qui n’incitait guère à la optimisme sur la poursuite de son action.

Source : Hôtel de l’insomnie, Dominique de Villepin, Plon