01.04.2011
Deux visions de gauche de la montée du FN
La percée de Marine Le Pen dans les sondages provoque des réactions différentes. La gauche sociale-libérale mondialisée s’en tient à une analyse et une critique d’une superficialité absolue quand la gauche républicaine va au fond du problème.
L’autisme de la « gauche » sociale-libérale mondialisée
J’ai rarement lu une analyse aussi pauvre et navrante que celle d’Olivier Ferrand, le président de la Fondation Terra Nova, pourtant sensé être un ponte de la pensée sociale-démocrate. Il explique dans un papier publié par le Monde que Nicolas Sarkozy a mis en œuvre une « rupture antihumaniste » qui ouvre la voie à un bloc néoconservateur UMP-FN. Déjà, on ne voit pas comment ces partis pourraient s’entendre sur les questions européennes ou économiques.
Mais ce qui est absolument sidérant, c’est de constater qu’il donne un blanc-seing à la modernisation du FN. Il accrédite la thèse d’un Front National sorti « de son ghetto protestataire pour muer en un parti de droite nationale », débarrassé de « ses oripeaux infréquentables ». Et le nazillon candidat aux cantonales ? Et les mensonges et fantasmes sur l’immigration ? Et l’éloge de Bastien-Thiry ? Une telle complaisance est proprement stupéfiante. Marine Le Pen peut le remercier.
A moins qu’Olivier Ferrand anticipe dans cette évolution une possible alliance du centre-droite et du centre-gauche, qui pourrait alors récupérer le pouvoir pour longtemps. Par ailleurs, il est absolument incroyable que le patron de Terra Nova passe sous silence le fait que les classes populaires votent autant pour le Front National. Il refuse sans doute d’admettre que les classes populaires ont totalement divorcé d’avec les idées sociales-libérales mondialisées qu’il promeut.
Toujours dans le Monde, Henri Weber s’essaie à une attaque du programme économique du Front National. Il attaque la sortie de l’euro en citant l’étude ridicule menée par ING. Il est tout de même assez piquant de voir le PS s’appuyer sur les analyses de banques privées. Et avant de la citer, il aurait mieux de la lire puisque selon cette étude, le franc ne serait pas dévalué par rapport à l’euro puisque sa baisse par rapport au mark serait plus que compensée par sa hausse par rapport à la lire et à la peseta...
La gauche républicaine a compris
Heureusement que ces deux tribunes ridicules sont contrebalancées par des analyses autrement plus pertinentes. Dans une interview sur France Inter, Emmanuel Todd revient sur le vote FN des classes populaires, victimes d’une mondialisation à laquelle elles ont été abandonnées. Il en appelle à remettre en cause « deux concepts zombies, l’euro et le libre-échange ». Il soutient joliment que « le peuple Français n’est pas raciste. Il est seulement malheureux ».
Julien Landfried, secrétaire national du MRC, signe une très belle tribune dans le Monde pour la fondation Res Publica : « La remontée du FN n’est pas le résultat d’une manipulation sarkozyste » mais « de l’absence de protections face aux effets économiques, sociaux et culturels de la mondialisation ». Son analyse incrimine donc à la fois la gauche et la droite. Il souligne la responsabilité de Nicolas Sarkozy mais en insistant sur « le non respect de ses promesses de campagne ».
En conclusion, je partage son souhait « de construire des protections économiques, sociales et culturelles, face à une mondialisation financière qui n'en tolère plus aucune ». Mais ce qui est intéressant avec ces tribunes, c’est de voir la profondeur du divorce entre la « gauche » sociale-libérale mondialisée et la gauche républicaine. Comment imaginer une seconde que la seconde pourra soutenir la première en la personne de Dominique Strauss-Kahn (ou même François Hollande) ?
A travers la montée du FN, on voit bien que le divorce entre le PS et la gauche républicaine est profond. Cela rend hautement improbable tout accord entre les deux et appelle à une recomposition politique pour ceux qui ne veulent pas choisir entre l’UMPS libéral-mondialiste et ses satellites et l’extrême-droite.
10:55 Publié dans Actualités, Parti Socialiste | Lien permanent | Commentaires (17) | Envoyer cette note | Tags : marine le pen, front national, le monde, olivier ferrand, terre nova, henri weber, emmanuel todd, julien landfried
08.10.2010
Le juste échange du PS : le libre-échange des bisounours
Ayant pris conscience qu’il sera difficile de défendre le libre-échange en 2012 du fait des délocalisations massives, le PS, par la voix du député européen Henri Weber, s’essaie à une forme de troisième voie entre libre-échange et protectionnisme : le juste échange. Prière de ne pas rigoler.
Des propositions en carton
Dans le monde économique merveilleux du Parti Socialiste, il y a des méchants et des gentils. Les méchants, ce sont les vilains libre-échangistes, qui en plus, font deux poids deux mesures, protègent leur marché et demandent aux autres d’ouvrir le leur. Mais, il y a des méchants encore plus méchants : les chantres d’un protectionnisme non seulement « autarcique » mais aussi « suicidaire » dans le cadre de « l’internationalisation de la chaîne de production ».
Henri Weber poursuit : « le juste échange (…) s'efforce d'intégrer ces normes (environnementales, sociales…) dans les traités commerciaux internationaux. C'est celui qui ménage des périodes de transition suffisantes, pour permettre les adaptations nécessaires des systèmes productifs et des emplois, induites par l'ouverture à la concurrence, et enrayer, dans nos pays, le processus de désindustrialisation ». Naturellement, charge à l’UE de mener ces négociations…
Et attention, « en cas d'échec des négociations sur les normes, l'UE doit mettre en place des écluses tarifaires. De même, nous devons défendre notre modèle social et ne pas hésiter à suspendre le régime des préférences commerciales à l'encontre des Etats qui ne respectent pas les normes de l'Organisation internationale du travail : interdiction du travail des enfants ; non-recours au travail forcé ; droit reconnu aux salariés de s'organiser pour négocier collectivement leur contrat de travail ».
Le protectionnisme, c’est mal
En fait, ce texte ressemble comme deux gouttes d’eau au prêchi-prêcha que les socialistes ânonnent depuis vingt-cinq ans sur le libre-échange (contrairement à ce que disaient les communistes, comme l’a montré récemment Malakine). Paradoxalement, le texte souligne que tous les pays font un peu de protectionnisme, mais au global, plutôt que d’y réfléchir, le député socialiste reprend tous les clichés les plus faciles véhiculés par les néolibéraux pour combattre toute forme de protection commerciale.
Le choix du vocabulaire est absolument délicieux. En effet, « le juste échange s’efforce d’intégrer des normes ». On imagine bien les résultats que peuvent apporter le fait de s’efforcer de la sorte. Les « périodes de transition pour permettre les adaptations nécessaires des systèmes productifs et des emplois » ne sont qu’un vocable technocratique et boisé pour évoquer le besoin de légèrement ralentir le rythme de la désindustrialisation inévitable des pays développés.
Mieux, les pays émergents doivent trembler devant la menace de « suspendre le régime des préférences commerciales » s’ils font travailler les enfants ou recourent au travail forcé. Non seulement la sanction est dérisoire mais en plus le motif (s’il n’est pas injuste), est totalement hors débat. Le problème, c’est que le SMIC Roumain équivaut à 10% du SMIC hexagonal (sans parler de l’Inde) et que sans écluse, cela va provoquer une disparition des industries de main d’œuvre occidentales.
Les socialistes n’ont rien compris
Sont-ils bêtes ? Sont-ils aveugles ? Il est proprement incroyable que les socialistes restent enfermées dans une vision ricardienne du libre-échange, à peine tempérée par de timides écluses. Pourtant, ce n’est pas faute de production intellectuelle sur le sujet, entre le site sur le protectionnisme européen, les livres de Maurice Allais, Jean-Luc Gréau ou les analyses de Jacques Sapir. Même Paul Krugman ou Patrick Artus commencent à souligner les conséquences ravageuses de l’anarchie commerciale.
Le Parti Socialiste a définitivement oublié la classe ouvrière, lui préférant désormais les sans-papier, un choix lourd de sens. Le plus risible revient à vouloir confier à des institutions européennes dogmatiquement libre-échangistes la mise en place d’écluses en contradiction avec la « concurrence libre et non faussée ». Il est aussi pitoyable de voir repris le mythe du bienfait du commerce sur le pouvoir d’achat, sachant que les salaires ont été bien plus comprimés que les prix, du fait du libre-échange.
Bref, à défaut de montrer que le PS réfléchit à l’anarchie commerciale et à ses conséquences, ce texte montre juste qu’il réfléchit à son positionnement en vue de 2012. C’est bien le seul apport du juste échange.
10:55 Publié dans Actualités, Economie, Parti Socialiste | Lien permanent | Commentaires (18) | Envoyer cette note | Tags : protectionnisme, libre échange, juste échange, parti socialiste, henri weber



