04.05.2011
La révolution fiscale de Piketty, Landais et Saez (1/2)
Thomas Piketty et Camille Landais se sont fait connaître depuis dix ans par des études qui montrent bien que le système économique actuel provoque une augmentation des inégalités. Dans ce livre, ils vont plus loin, analysant notre fiscalité et proposant une saine révolution.
Les inégalités en France
Autant le dire tout de suite : voici sans doute l’ouvrage de référence pour une réflexion sur la répartition des revenus et notre fiscalité. Associé au site www.revolution-fiscale.fr, les auteurs donnent en plus la possibilité aux citoyens ou aux partis de refondre totalement notre fiscalité et d’en mesurer précisément l’impact sur les recettes de l’Etat et sur sa progressivité globale.
Le constat commence par une analyse assez classique des inégalités. En 2010, l’ensemble des revenus (travail et capital) représente 1680 milliards, soit 33 000 euros par adulte (avant prélèvements). Les classes populaires (50% de la population) ont un revenu moyen de 18 000 euros (27% du total). Les classes moyennes (40%) ont un revenu moyen de 35 000 euros (42% du total). Les 10% les plus riches ont un revenu moyen de 103 000 euros (31% du total).
Mais les auteurs distinguent le 1% très aisé, aux revenus moyens de 363 000 euros (11% du total) des autres « moyennes aisées », aux revenus moyens de 73 000 euros (20% du total). Les auteurs notent que la France est moins inégalitaire que les Etats-Unis où le 1% le plus aisé touche 24% des revenus (contre 9% en 1976). 75% des revenus sont issus du travail et 25% du capital. Il faut noter que les revenus du capital sont assez largement concentrés sur les revenus aisés.
En effet, la répartition du patrimoine des Français est encore plus inégale. Les classes populaires ont un patrimoine moyen de 14 000 euros (4% du total). Les classes moyennes ont un patrimoine moyen de 154 000 euros (34% du total). Les classes aisées 1,128 million (62% du total), soit 4,368 millions (24%) pour les très aisés et 768 000 euros pour les « moyennes aisées » (38% du total). Le patrimoine est donc deux fois plus concentré que les revenus pour les classes aisées.
Un constat révolutionnaire sur notre fiscalité
La prouesse des auteurs, qui équivaut quasiment à la découverte de la pierre philosophale, est d’être parvenus à modéliser la fiscalité des Français en fonction de leurs revenus. J’étais déjà revenu sur les grandes lignes des conclusions de ce livre dans un précédent papier s’appuyant sur des articles de presse et une interview donné par les auteurs.
Le livre confirme cet élément surprenant, à savoir que notre fiscalité est globalement très peu progressive, voir même franchement régressive pour les 3% de Français qui ont les plus hauts revenus. En effet, pour un niveau d’imposition moyen de 47%, ce niveau augmente de 40 à 48% pour les classes populaires, puis reste à peu près stable jusqu’aux classes aisées. Puis, le niveau baisse sensiblement pour passer sous les 40% pour les 0,1% le plus riche et même 35% pour les 0,01%.
L’explication de ce manque de progressivité est simple. En effet, l’imposition sur le revenu est relativement progressive (encore que ce ne soit pas le cas pour les « très aisés »), de même que l’imposition sur le capital. En revanche, l’imposition sur la consommation (qui passe de 13 à 5% des revenus) et les cotisations sociales (qui passent de plus de 20% à moins de 5%) sont profondément régressives.
Mais ce manque de progressivité n’est pas le seul problème décelé par les auteurs. Ils notent le très faible rendement de notre Impôt sur le Revenu, passé de 5% du PIB dans les années 80 à la moitié aujourd’hui : à coup de niches fiscales, il est en train de disparaître. La CSG représente aujourd’hui près de 5% du PIB. Les auteurs critiquent également la progressivité du système d’aide familial, avec des aides d’environ 170 euros par mois par enfant, qui doublent pour les plus riches.
Avec ce livre et le site, les auteurs ont créé un outil remarquable pour mieux comprendre comment fonctionne notre fiscalité. Mais outre le constat, ils ont poussé la démarche jusqu’à proposer la « révolution fiscale » qu’ils estiment nécessaire pour notre pays, ce que j’étudierai demain.
Source : « Pour une révolution fiscale », C.Landais, T.Piketty, E.Saez, La république des idées, Seuil
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05.04.2011
Inégalités : quand The Economist balance entre marxisme et mafia
Cela aurait pu être un poisson d’avril, mais non, puisqu’il s’agissait de l’édition du 26 mars. Dans sa rubrique finance, l’hebdomadaire anglais n’hésite pas à convoquer Karl Marx et le Parrain pour chercher à expliquer le déclin du pouvoir d’achat des ménages !
La lutte des classes, version anglo-saxonne
Il faut reconnaître à The Economist une capacité à reconnaître les failles du modèle économique actuel. A l’automne 2008, quand les gouvernements étaient venus à l’aide des banques, il n’avait pas hésité à dénoncer « la collectivisation des pertes et la privatisation des profits », dans un discours qui fleurait bon Georges Marchais. Mieux, il revient fréquemment sur la forte croissance des inégalités, l’explosion des hauts revenus et la stagnation, au mieux, des bas revenus.
The Economist était aussi revenu sur une étude de l’OCDE qui démontrait le lien entre inégalités et faiblesse de la mobilité sociale. La privatisation de l’éducation supérieure joue un rôle majeur dans cette casse de l’ascenseur social, comme l’a montré Paul Krugman. En effet, le coût exorbitant des études créé un plafond de verre particulièrement solide : les enfants issus de famille riche ont beaucoup plus de chances que les enfants de famille pauvre d’y accéder, quelque soit leur niveau.
Le rôle de la crise
Il est piquant de lire sous la plume de l’hebdomadaire anglais des propos que n’osent même pas tenir le parti « socialiste ». Il souligne qu’entre 1973 et 2007, la productivité a cru de 83% alors que le salaire médian des hommes n’a progressé que de 5%. En clair, les gains sont confisqués par les entreprises ! Et depuis la sortie de la crise, les chiffres sont spectaculaires : les revenus réels ont progressé de 168 milliards de dollars contre une progression de 528 milliards pour les profits !
En Allemagne, les premiers ont progressé de 36 milliards d’euros, contre 113 milliards pour les seconds. En Grande-Bretagne, les revenus ont carrément baissé de 2 milliards de livres quand les profits ont progressé de 14 milliards. Pire, l’hebdomadaire n’hésite pas à souligner que ces chiffres surestiment la situation des salariés puisque les très hauts revenus sont fortement repartis à la hausse, contrairement aux bas revenus, distinguant le revenu médian (qui stagne, ou baisse) du revenu moyen.
Bref, à la lecture de ce constat, on s’attend presque à ce que The Economist appelle à la révolution. Las, il se contente de souligner une faiblesse du raisonnement de Marx (qui anticipait une baisse des profits) pour se tourner vers une autre explication. S’il pointe bien négligemment le rôle des politiques trop laxistes des banques centrales (sans détailler en quoi cela pourrait bien tout expliquer), il conclut en comparant assez justement le système financier au Parrain de la mafia.
The Economist fait souvent de bons constats, notamment sur la loi du plus fort. Mais sa croyance théologique dans le « laissez-faire » et le « laissez-passer » lui empêche d’envisager toute remise en cause de la libéralisation comme solution aux problèmes qu’elle a pourtant créés.
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14.06.2010
Et pendant ce temps, les inégalités continuent à croître…
Il y a quelques décennies, James Galbraith avait attribué à l’explosion des inégalités une part de responsabilité dans la Grande Dépression des années 30. Avant la crise, elles progressaient, après elles continuent également leur marche en avant.
Le retour de l’inégalité
Les Trente Glorieuses avaient donné au capitalisme une dimension plus égalitaire. Comme l’a montré Paul Krugman aux Etats-Unis, les revenus de l’ensemble de la population progressaient au même rythme. En général, un patron ne gagnait pas plus de trente fois les revenus de ses salariés. Si une forme d’inégalité était reconnue, de manière à récompenser le travail et les compétences, elle était limitée et stable. Face au communisme, le capitalisme s’était fait humain.
Le grand mouvement de dérèglementation a considérablement augmenté les inégalités. Il faut savoir que le patron de Renault, Raymond Lévy, gagnait 150 000 euros par an au début des années 90 et la révélation du salaire annuel de Jacques Calvet, patron de PSA, supérieur à 2 millions de francs (300 000 euros) avait alors déclenché une grande polémique. Bref, l’éventail des salaires s’est considérable accru depuis une vingtaine d’années.
Les causes de ces inégalités
La montée des inégalités a plusieurs origines. Tout d’abord, la baisse des taux d’imposition marginaux sur le revenu. Encore supérieurs à 60% aux Etats-Unis avant l’arrivée de Ronald Reagan, et momentanément à 65% en France au début des années 80, ils tournent aujourd’hui autour de 40%, même si la tendance est plutôt à la hausse. La Grande-Bretagne vient d’instaurer une nouvelle tranche à 45%. Et, le taux effectif d’imposition dépasse à peine 25% en France du fait des niches fiscales.
La hausse des hauts revenus vient également de la globalisation qui donne un plus grand impact aux plus hauts salaires. Le champ d’action d’un patron est plus vaste qu’hier. Dégageant plus de valeur ajoutée, cela justifie une plus grande rémunération, un peu comme les footballers dont les salaires se sont envolés proportionnellement aux droits de diffusion des matchs de football. Si les sommes paraissent extravagantes, elles ne sont pas sans fondement économique.
Un problème qui s’aggrave
Mais cette explosion des inégalités n’est pas sans poser des problèmes. Tout d’abord, on peut s’interroger sur la justification d’une telle différence. Est-il moralement juste qu’une personne puisse gagner mille fois plus qu’une autre ? Les écarts plus limités des Trente Glorieuses ne portaient-ils pas en eux une saine modération ? En outre, Galbraith a montré le rôle des inégalités dans la création des crises financières, par l’afflux de liquidités qu’elles provoquent dans les marchés d’actifs.
Et le problème est que la crise dite des subprimes n’a pas freiné ce mouvement, comme le montre le rapport annuel du BCG sur les millionnaires dans le monde, moins de 0.5% de la population de la planète, qui possède 38% de la richesse (2 points de plus qu’en 2008). L’INSEE montre également que si les revenus ont tendance à stagner, ceux des ménages les plus aisés ont fortement progressé dans les années 2000, accentuant encore les inégalités.
Ayant compris la colère qui gronde, beaucoup d’hommes politiques parlent aujourd’hui de faire davantage « payer les riches ». Mais quasiment aucun ne cherche à réfléchir aux moyens de permettre à nouveau une progression durable et significative des bas salaires…
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04.06.2010
Les enjeux de la dette
La crise des dettes souveraines européennes vient de placer la gestion des finances publiques au cœur des débats politiques. Mais alors que tous les dirigeants du vieux continent adoptent à tour de rôle des politiques d’austérité budgétaire, aucun ne cherche à élargir le débat.
La version néolibérale
Frédéric Lordon consacre un nouveau papier passionnant sur le sujet. Il est stupéfiant de voir à quel point une version officielle (néolibérale) s’est imposée en quelques semaines. L’Etat serait le responsable de tout, il serait trop gros, nous aurions trop dépensé, faisant peser un fardeau irresponsable sur les futures générations. La petite musique néolibérale sous-entend également que les hommes politiques sont par nature irresponsables.
La solution serait donc simple : des plans d’austérité de réduction des dépenses publiques pour enfin « dégraisser le mammouth », voir une limitation constitutionnelle des déficits publics. Une occasion unique semble se présenter pour les partisans d’une baisse du rôle de l’Etat dans l’économie qui vont pouvoir faire appliquer leur agenda sans la moindre contestation puisque tout débat sur les solutions alternatives au problème de la dette semble impossible.
Un problème d’offre et de demande
Pourtant, comme le souligne bien Frédéric Lordon, personne n’évoquait ce problème il y a seulement quatre ans. Pire, fin 2008, une partie importante des partisans des coupes budgétaires étaient les premiers à réclamer l’aide financière de l’Etat pour sauver le système bancaire puis à demander un plan de soutien pour prendre le relais de l’effondrement de la demande privée. Il est tout de même surprenant de voir ceux qui demandaient de l’aide à l’Etat lui demander juste après un régime sévère.
Pour être honnête, il est vrai que dans certains pays, les hommes politiques n’ont pas forcément toujours bien géré les deniers publics, laissant filer la dépense quand la croissance était là et dépensant des « cagnottes fiscales » qu’il aurait été plus sain de conserver pour l’avenir. Cependant, si le problème de l’endettement est aussi important en Europe aujourd’hui, c’est aussi parce qu’il n’y a pas suffisamment de croissance, meilleur moyen d’améliorer les comptes publics.
Un problème de répartition des richesses
En outre, comme le souligne l’économiste, la problématique actuelle d’endettement pose un gros problème de répartition des richesses. En effet, depuis trente ans, les inégalités ne cessent d’augmenter dans les pays occidentaux. Aux Etats-Unis, la part des 0.1% des plus hauts revenus a bondi de 2 à 8% depuis 1973 et celle des 1% les plus élevés dépasse les 15%. Les chiffres sont encore plus marquants quand on parle du patrimoine puisque 10% des ménages possèdent 38% du patrimoine en France et 71% aux Etats-Unis. Or l’endettement de l’Etat provoque un transfert de la collectivité aux créanciers.
Alors que depuis trente ans les inégalités ne cessent d’augmenter, nous nous retrouvons dans une configuration qui va encore augmenter les inégalités. Les coupes dans les budgets vont davantage affecter les ménages les plus modestes, dont les salaires vont stagner dans un contexte où la compétitivité primera sur les hausses de salaire. Et l’explosion de la dette et de ses intérêts va générer un transfert massif de richesse de la collectivité vers les possesseurs d’obligations, ceux qui ont déjà disproportionnellement bénéficié de la mondialisation (banques, ménages les plus aisés).
Il est frappant de voir à quel point le vrai problème de la dette publique oriente les politiques (socialistes comme UMP) vers des politiques qui vont encore augmenter des inégalités qui ont pourtant explosé depuis des années. Il existe pourtant d’autres solutions, que j’étudierai demain.
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05.04.2010
La hausse des inégalités, symptôme d’un système injuste
Yann revient dans un papier récent sur une enquête de l’INSEE qui montre à nouveau une croissance des inégalités en France. Cette nouvelle étude montre à nouveau à quel point le système économique en place est injuste tant il favorise une petite minorité.
Ce que l’étude révèle
C’est le Figaro qui détaille les résultats de cette étude, qui concerne les plus de cent mille personnes touchant de très hauts revenus (plus de 83 000 euros par an, 215 000 euros en moyenne). L’enquête révèle qu’en seulement trois ans, de 2004 à 2007, le nombre de personnes gagnant plus de cent mille euros par an a cru de 28% et ceux gagnant plus d’un demi-million d’euros, de… 70%. L’INSEE note que les très hauts revenus, 1% de la population, cumulent 5.5% des revenus d’activités, 32% des revenus du patrimoine et 48% des revenus exceptionnels (plus-values, options).
Si la société Française devient plus inégalitaire, il faut noter que nous restons nettement plus égalitaires que les Etats-Unis, où 0.1% de la population cumule près de 8% des revenus et où 1% de la population concentre près de 20% des revenus… Outre le fait que les hauts revenus sont finalement moins élevés qu’outre-Atlantique, la France se caractérise par une politique plus active de soutien aux bas revenus avec le SMIC ou le RSA. Cependant, Nicolas Sarkozy a mis fin à la pratique traditionnelle du coup de pouce au SMIC, que les gouvernements de Jacques Chirac avait menée.
Nicolas Bouzou résume la situation ainsi : « le problème fondamental est celui de la croissance. Le PIB a peu augmenté alors que la part des classes supérieures a beaucoup grossi ». Non seulement la croissance a ralenti dans les années 2000, notamment à cause de l’appréciation de l’euro, mais en plus, les quelques fruits de la croissance sont allés presqu’exclusivement à une petite fraction de la population. Le Monde rappelle fort justement que le revenu médian (qui partage la population en deux) en France est de 1510 euros par mois. Il a tendance à stagner depuis vingt ans.
Une société injuste
Mais si cette étude révèle que les inégalités se sont creusées de 2004 à 2007, il faut rappeler qu’il s’agit d’une tendance de fond dans les économies de marché depuis presque quarante ans. En effet, des études montrent que la part des 0.1% des plus hauts revenus aux Etats-Unis était passée de 7 à 1.9% de 1929 à 1973 mais qu’elle est depuis remontée à près de 8%. Plus globalement, tous les pays assistent, de manière accélérée depuis les années 90, à une explosion des plus hauts revenus et à une stagnation des revenus des classes populaires et moyennes.
Les raisons de cette évolution sont simples. L’anarchie commerciale qu’on appelle le libre-échange met en concurrence les classes populaires occidentales avec des travailleurs dix ou vingt fois moins payés. C’est ce que dénonce avec justesse Nicolas Dupont-Aignan avec le cas des employés de Continental qui ont reçu une proposition de délocalisation en Tunisie pour 137 euros de salaire net mensuel… Parallèlement, la globalisation démultiplie le champ d’action des managers, ce qui leur permet de demander et obtenir de plus fortes rémunérations, en ligne avec leur impact grandissant.
Il ne semble y avoir aucune limite aux écarts de revenu. Pour mémoire, au début des années 90, le patron de Renault, Raymond Lévy, se contentait d’un salaire annuel de 150 000 euros et le salaire de Jacques Calvet, patron de PSA, avait provoqué une polémique quand le Canard Enchaîné avait révélé qu’il atteignait un peu plus de 300 000 euros annuels. Pourtant, ce sont des peccadilles par rapport à ce que touchent les grands patrons aujourd’hui (dont le salaire atteint parfois 8 chiffres). Alors qu’il y a vingt ans, les grands patrons touchaient 30 à 40 SMIC, aujourd’hui, le rapport atteint fréquemment dix fois plus.
Tous les jours, de nouvelles évidences montrent que la création de richesse est accaparée par les grandes entreprises et une petite minorité. Pourtant, il n’y a pas de progrès durable s’il n’est pas partagé largement. Une société ne peut pas avancer durablement sans partage équitable des fruits de la croissance.
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20.02.2010
Le rêve européen de Jacques Sapir
Outre son texte sur la Grèce publié sur Marianne 2, Jacques Sapir a commis une très belle analyse des enjeux économiques actuels projetés vers la présidentielle. Yann en a publié l’intégralité sur son blog. Petite revue de ce texte passionnant et des ajouts très pertinents de Yann.
Une brillante synthèse économique
Jacques Sapir commence son texte par un tableau de la situation actuelle. Il relativise la grande peur de la dette aujourd’hui véhiculée par la plupart des médias. Il souligne que la situation de la France n’est pas si dramatique que cela, d’une part parce que le niveau de notre dette publique est comparable à la moyenne de l’euro-zone et ensuite parce que si l’on prend en compte les dettes privées, nous sommes alors les moins endettés. J’ajouterai en plus que l’Etat Français a beaucoup d’actifs…
Il poursuit par un rappel du creusement des inégalités en montrant l’envolée de la part des hauts revenus dans le total. Aux Etats-Unis, 1% des ménages touchent plus de 15% des revenus totaux. En soulignant que le salaire médian stagne, il démasque la réalité derrière la hausse du salaire moyen, à savoir que seuls les hauts revenus progressent. Cette stagnation s’explique bien sûr par l’ouverture commerciale vers des pays où les salaires ne sont qu’une fraction des nôtres.
J’y ajouterai, en reprenant Galbraith que c’est en partie ce creusement des inégalités qui est responsable des crises à répétition que nous vivons. En effet, en permettant une accumulation importante de richesse, cela créé un déséquilibre entre la demande et l’offre qui pousse la valeur des actifs à la hausse, et contribue à la formation des bulles que nous avons connues récemment. D’ailleurs, les phases de bulle correspondent très souvent aux phases de creusement des inégalités.
La révolution européenne
J’emploi le terme « révolution » à dessein car c’est ce que Jacques Sapir propose. Pour lui, la construction européenne agit davantage comme un outil d’asservissement des Etats au néolibéralisme, que ce soit par la force de l’euro ou l’ouverture des frontières. En outre, elle favorise les comportements de passager clandestin avec une Allemagne qui comprime ses coûts et sa demande tout en profitant de la demande des autres pays. Du coup, il propose une rupture radicale qui serait menée par la France.
Jacques Sapir propose donc une épreuve de force, qui n’est pas sans rappeler la politique de la chaise vide. Selon lui, la France doit provoquer un affrontement, sans hésiter à aller jusqu’à la rupture. C’est le seul moyen pour lui de la réformer radicalement. Il pense que même si nous sommes seuls au démarrage, « nous ne le resterons pas longtemps ». Il en dessine les contours : contrôle des mouvements de capitaux, retour aux monnaies nationales, protectionnisme commercial, contrôle des banques centrales.
Loin des querelles d’ego qui se dessinent, Jacques Sapir a le grand mérite de parler d’un fond qui a trop déserté le PS, l’UMP, le Modem ou les Verts. Mieux encore, la voie qu’il dessine est profondément gaulliste car elle remet le fait national et la politique au centre de tout, pour l’intérêt de tous.
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16.02.2010
Après la crise, rien n’a changé
La crise que nous traversons est la plus violente depuis 80 ans. Pourtant, jour après jour, de nombreuses preuves montrent que rien n’a changé, que le système a été sauvé sans qu’il soit modifié. Voici deux nouveaux exemples.
Des bonus toujours indécents
En pleine crise, Merrill Lynch avait scandalisé le monde en versant des bonus à ses équipes malgré des pertes abyssales qui avaient imposé à l’Etat d’aider la banque d’affaire pour la sauver de la faillite. Les banquiers n’ont décidemment rien appris puisque l’on vient d’apprendre que la banque UBS, malgré 1,8 milliards d’euros de perte, a décidé de verser 2 milliards de bonus, en hausse de 34% par rapport à 2008, pour « retenir ses meilleurs éléments ».
Bref, malgré les discours scandalisés de la plupart des dirigeants politiques et les promesses de moralisation des pratiques, rien ne change. Et cela est d’autant plus choquant que tout bonus pour l’année 2009 est par définition illégitime pour les banques qui ont été aidées par l’Etat. En effet, l’existence de ces bonus est la conséquence directe de l’effondrement des marchés en 2008 et du sauvetage de l’Etat. Sans l’un des deux éléments, aucun bonus ne pourrait être distribué aujourd’hui.
C’est donc pourquoi il faudrait taxer à 90% les bonus touchés au titre de 2009, ce qui serait un moyen de compenser le soutien de la collectivité au secteur financier. Dans le cas d’UBS, les bonus sont d’autant plus choquants que la banque perd encore beaucoup d’argent. A la base, les bonus avaient été établis pour intéresser les salariés à la réussite de l’entreprise. On constate dans ce cas qu’il s’agit surtout d’un complément de rémunération pour les dirigeants indépendant des résultats !
Des rémunérations également indécentes
Plus globalement, cet épisode pose la question des écarts faramineux de rémunération entre les simples salariés et certains dirigeants ou traders. C’est ce que Jean-François Kahn rappelle sur son blog. Il dénonce le fait qu’une personne puisse gagner 1000 fois plus qu’une autre dans le cas du patron de Vinci. Il aurait pu également parler de la « limitation » spontanée de la prime du patron de Goldman Sachs à 7 millions de dollars, contre plusieurs dizaines de millions auparavant.
Cette tendance est récente car il faut se souvenir qu’au début des années 90, Raymond Lévy, patron de Renault, gagnait 1 million de francs par an (150 000 euros), environ 15 fois plus que ses ouvriers. Jacques Calvet, alors patron de PSA avait défrayé la chronique avec un salaire d’un peu plus de 2 millions de francs (300 000 euros). Aujourd’hui, leurs successeurs gagnent beaucoup plus en euros que ce que leurs prédécesseurs gagnaient en francs…
Le fondateur de Marianne cite l’étude de Camille Landais qui montre que l’éventail des salaires s’accroit puisque de 1998 à 2006, le revenu de 90% des Français ont progressé de 4.6%, celui du 1% le plus élevé de 19% et celui du 0.01% le plus élevé de 32%. Aux Etats-Unis aujourd’hui, 0.1% de la population cumule près de 8% des revenus totaux, contre 2% en 1973. A peine 1% de la population concentre près de 20% des revenus. Les chiffres sont encore plus importants en matière de patrimoine.
Ces écarts ne sont pas inconnus. C’était exactement la situation d’avant la crise de 1929. Les dirigeants politiques de l’époque avaient décidé de combattre ces excès en rendant plus progressif l’impôt sur le revenu. Franklin Roosevelt avait ainsi créé une tranche à 79% pour les revenus de plus de un million de dollars. Mais depuis, la baisse des tranches marginales et l’explosion des niches fiscales a libéré l’échelle des salaires à un point qui défie la décence et la morale.
Aujourd’hui certains patrons ou financiers peuvent gagner 100 fois plus que des médecins qui sauvent des vues ou 1000 fois plus que le salaire minimum, que les bonus sont distribués quelques soient les résultats, on constate qu’il y a quelque chose de pourri dans le système actuel.
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07.02.2010
Inégalités scolaires : les abus du Monde
« Le système universitaire américain est moins inégalitaire que le nôtre » : c’est par ce titre que Le Monde a illustré un chat avec le Vice-président de l’université Paris-6. Le quotidien de référence laisse dire, sans le moindre commentaire, comme s’il s’agissait d’une vérité établie.
Des outrances incroyables
Gilbert Béréziat nous décrit un système apocalyptique. Il affirme que « la nation s’endette pour payer les études des riches » et qu’en France, la sélection « se fait avant le bac. Donc quelles que soient les tares du système américain, il est moins inégalitaire que le nôtre ». Et dans un raccourci saisissant, il soutient que comme la TVA représente la principale source de revenu de l’Etat, du coup « les moins favorisés financent les études des plus favorisés », comme l’avait soutenu Vincent Peillon.
Le plus incroyable reste qu’un tel journal publie de telles opinions sans la moindre contradiction qui viendrait donner un peu de recul à de tels propos. En effet, soutenir que ce sont les foyers modestes qui financent les études des enfants des classes aisées est totalement abusif. Il faut quand même rappeler qu’il existe un impôt sur le revenu en France, et que le taux marginal, à 40% fait tout de même contribuer davantage les ménages riches à la collectivité que les ménages modestes. Une étude d’Alternatives Economiques avait démontré l’importance de la redistribution en France.
Un délire étasunien
Mais le plus ridicule est sans doute l’appréciation portée sur le système universitaire outre-Atlantique. Il est proprement incroyable d’arriver à soutenir sérieusement qu’il est plus égalitaire que le nôtre, alors que même les défenseurs de ce modèle en reconnaissent le caractère profondément inégalitaire. The Economist rappelle ainsi fréquemment que l’ascenseur social est en panne aux Etats-Unis et que la reproduction sociale des élites est plus marquée qu’ailleurs, et notamment que la France.
D’ailleurs, il suffit pour cela de savoir que les frais de scolarité des grandes universités peuvent dépasser les trente mille dollars par an pour comprendre qu’il y a un mur de l’argent aux Etats-Unis. Paul Krugman cite une étude qui montre que les élèves de 4ème qui sont dans le dernier quart de leur classe mais dans le premier pour les revenus de leurs parents ont autant de chance d’aller à l’université que ceux qui sont dans le premier quart de la classe mais dans le dernier pour les revenus…
Bref, il est malheureux que Le Monde publie sans la moindre mise en perspective de tels propos. Même si le système scolaire Français est loin d’être parfait, il est beaucoup plus égalitaire que le système étasunien, à tous les niveaux.
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17.12.2009
Néolibéralisme et inégalités
Alors qu’il gagne un demi-million d’euros par mois, Nicolas Anelka vient de déclarer qu’il trouvait que les Français étaient hypocrites vis-à-vis de l’argent et qu’il refusait de payer 50% d’impôts. Un nouveau symptôme du creusement des inégalités dans notre pays…
Le creusement des inégalités
Cette semaine, Marianne 2 a publié deux papiers passionnants sur le sujet. Le premier, de la blogueuse Hypos, analyse les inégalités sur le logement. En effet, si au niveau global, la proportion de propriétaires est passée de 54 à 57% de 1988 à 2006, l’accès à la propriété est de plus en réservée aux classes aisées. En outre, le poids des charges pour l’achat d’un logement pour les ménages modestes est passé de 22 à 30% de leurs revenus. En outre, la France conserve une forte proportion de mal logés.
L’autre papier vient de Jacques Sapir qui analyse l’évolution des revenus depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Il montre un double phénomène. Tout d’abord, la part de la rémunération des salariés dans la richesse nationale s’est effondrée dans les années 80, de 1983 à 1986, soit sous la présidence de François Mitterrand. Ensuite, il souligne la quasi-stagnation du salaire net réel depuis le début des années 80, qui ne profite pas des grains de productivité, contrairement aux Trente Glorieuses.
Ensuite, il montre que la légère hausse du salaire net moyen, qui a progressé de 12% de 1996 à 2006 est un leurre. En effet, cette progression moyenne cache de grandes disparités. Les salaires du 1% des plus hauts salaires a nettement progressé (de 5.5 à 6.5% du total), ce qui fait que le salaire médian (qui sépare les 50% qui gagnent plus des 50% qui gagnent moins), n’a progressé que de 3.5% depuis 1996. En clair, les hauts revenus augmentent fortement, les bas stagnent.
Un produit du néolibéralisme
Ce constat franco-français est intéressant. Il mérite d’être comparé à la situation d’autres pays. Il faut savoir qu’aux Etats-Unis, le 1% des plus hauts revenus reçoivent 18% de l’ensemble des rémunérations, quasiment le triple de la situation Française ! En outre, le salaire médian est même en baisse, et depuis le début des années 70. Bref, si les inégalités augmentent en France, le phénomène est plus récent et pour l’instant moins violent que dans les pays anglo-saxons.
Les raisons d’une telle évolution sont simples. La globalisation néolibérale est à la racine de la hausse des inégalités. En effet, la libéralisation du commerce fait pression sur les bas salaires en mettant les salariés les moins qualifiés en compétition avec les salariés de pays qui touchent une fraction infime du SMIC. Et d’autre part, le développement des multinationales démultiplie l’impact que peuvent avoir les managers sur les résultats de leur entreprise, leur permettant de gagner plus.
Le problème est que cette évolution est dangereuse à plus d’un titre. Galbraith a montré à quel point ce creusement des inégalités est source de déséquilibres, tant l’argent gagné au sommet finit par entretenir des bulles spéculatives. Ensuite, cela pose le problème d’écarts indécents de rémunérations. S’il est légitime et positif que les talents soient récompensés, certains excès sont dangereux pour la stabilité de l’économie comme pour la cohésion de la société.
En cela, le commentaire de Nicolas Anelka est symptomatique d’une époque où certaines personnes refusent de contribuer à la collectivité et profitent des opportunités de l’anarchie économique pour, tout en gagnant plus, contribuer moins en proportion de ce qu’ils touchent.
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30.08.2009
1929 = 2001 + 2008 : l’équation de Galbraith ?
« La crise économique de 1929 » est assez incroyable à lire tant l’histoire ressemble à celle de la dernière décennie. En fait, elle semble conjuguer les caractéristiques de la bulle Internet et des subprimes.
Le rôle des inégalités
Galbraith donne cinq explications à la crise de 1929. Tout d’abord, il y voit une conséquence des inégalités dans la répartition des revenus. Ensuite, il incrimine la structure des entreprises, et notamment le levier utilisé par les sociétés financières. Puis, il met en cause le rôle des banques, la balance commerciale américaine et enfin les erreurs des économistes de l’époque.
Le rôle de la mauvaise répartition des revenus peut sembler surprenant au premier abord. Cependant, les économistes montrent bien qu’un pic d’inégalités a été atteint en 1929 (et en 2007 à nouveau), ce qui incite à considérer cette piste avec attention. Pour Galbraith, l’explication est la suivante : « cette répartition des revenus signifiait que l’économie dépendait d’un haut niveau d’investissements ou d’un haut niveau de dépenses de luxe chez les consommateurs (ou les deux) ».
Il note qu’une répartition plus égalitaire donne une plus grande stabilité à l’économie car seule une minorité jouait à la bourse (1% de la population étasunienne au maximum selon lui). Plus son poids dans l’économie est lourd (près de 20% des revenus alors), plus l’impact d’un krach est alors important… Il note d’ailleurs que les grandes vagues spéculatives ont souvent été précédées de baisses d’impôt et cite des scandales de l’époque sur la rémunération des grands patrons qui seront familiers au lecteur d’aujourd’hui.
L’effet de levier, le démon de la finance
Mais la cause principale est le levier, qui consiste à emprunter pour placer plus que ce que l’on a par des innovations financières (sociétés d’investissement en 1929, hors bilan ou CDS en 2008). Il accentue les hausses comme les baisses. D’abord, son utilisation augmente la quantité d’argent disponible, donc les prix, puis créé des moyens supplémentaires, ainsi de suite. Ensuite, la baisse des cours provoque des appels de marge pour couvrir les pertes, forçant les ventes, faisant alors baisser toutes les actions.
Il montre l’envolée des prêts spéculatifs (2,5 milliards de dollars début 1926, 3,5 un an plus tard et 6 fin 1928). Cet effet de levier fut utilisé par les sociétés financières pour créer des cascades de sociétés d’investissements, une société d’investissement pouvant à son tour en créant une autre. Tout cet argent permettait également aux sociétés d’acheter leurs propres actions pour faire monter leur cours. Il note également que l’effet de levier permettait de passer outre le niveau des taux d’intérêts.
Une crise également systémique
Galbraith attribue également une part de responsabilité au système bancaire qui s’effondra comme un château de cartes avec la crise, une faillite en entraînant une autre. Il souligne également le rôle des déséquilibres commerciaux. En effet, les forts déficits ou excédents provoquent des flux d’argent qui poussent les marchés à la hausse (comme en 2007). Enfin, il souligne que les économistes de l’époque, en privilégiant l’équilibre des finances publiques, transformèrent la récession en dépression.
La lecture de ce livre est d’autant plus passionnante qu’il s’agit d’une réédition de 1989, où l’auteur en profite pour parler du krach de 1987, qu’il avait annoncé en janvier. Pour lui, cela montre que les marchés portent en eux-mêmes les germes de leur propre destruction,. Il souligne également que les deux krachs ont produit leur lot de bouc émissaire permettant d’exonérer le marché (les double déficits en 1987, le retournement économique en 1929). Il souligne au contraire la responsabilité de la politique de taux élevés, qui, en attirant les capitaux, fit monter la bourse au-delà du raisonnable.
Pour lui, néanmoins, et ces phrases, écrites en 1989, trouvent une lecture très actuelle aujourd’hui, nous sommes en partis à l’abri d’une Grande Dépression pour deux raisons. Tout d’abord, il y a « la certitude que le gouvernement fédéral renflouera toute banque en difficulté pourvu qu’elle soit d’une certaine taille ». Et ensuite, il y a maintenant des mécanismes qui protègent de la déflation salariale. Une autre, dans l’édition de 1954 raisonne bizarrement aujourd’hui : « l’étonnant, en vérité, est que depuis 1929 nous ayons été si longtemps épargnés ». Le monde s’est rattrapé depuis.
Paradoxalement, il semble que la moindre violence de la crise de 2008, par rapport à celle de 1929, ne permet pas une prise de conscience des politiques des limites d’un système qui porte en lui-même les germes de sa propre destruction. S’ils pouvaient relire Galbraith !
Source : « La crise économique de 1929, anatomie d’une catastrophe financière », Payot
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