26.09.2011

Démonter les éléments de langage des euro béats

La crise actuelle de la zone euro est l’occasion d’une guerre sémantique féroce entre les euro béats et les alter européens (notez le choix des qualificatifs, plus flatteur qu’un duel entre européens et eurosceptiques). Petit dictionnaire des expressions à relativiser.

« L’euro nous a protégé » : tous les partisans de la monnaie unique affirment qu’elle nous aurait protégé dans la crise. Il faut dire qu’en cas de difficulté, on se dit instinctivement qu’il vaut mieux être plusieurs que seul. Pourtant, la réalité démonte ce mythe. D’abord, la crise a été aussi forte dans la zone euro qu’aux Etats-Unis alors qu’elle venait d’outre-Atlantique. Si nous avions été protégés, la récession aurait été moins forte. En outre, les pays hors de la zone euro s’en sont plutôt mieux tirés.

« L’euro fort » : l’adjectif « fort » est habile car il donne une connotation positive à la cherté de l’euro, qui n’est que le prolongement de la politique de franc fort menée par Jean-Claude Trichet il y a vingt ans. Pourtant, une monnaie chère est une calamité pour nos exportateurs qui se font tailler des croupières par les pays à monnaie bon marché. Systématiquement remplacer par « euro cher ».

« Ce n’est pas une crise de l’euro ou de la zone euro, mais une crise de la dette » : c’est ce que nous affirme sans rire le commandant en chef des euro béats, Jean-Claude Trichet : ce serait une crise des Etats qui auraient trop dépensé. Passons sur le fait que les attaques contre l’Espagne paraissent alors bien paradoxales étant donné que Madrid a une dette nettement plus basse que celle de l’Allemagne ou de la zone euro dans son ensemble. Mais surtout, la crise actuelle frappe surtout les Etats de la zone euro et absolument pas les pays qui ont l’intelligence de ne pas la rejoindre. Ceci est donc bien une crise de l’euro et de la zone euro, totalement ingérable.

« Il faut aider la Grèce » les différents plans négociés au printemps 2010 et cet été sont justifiés par la notion très noble d’aide et de « solidarité » entre les pays européens. C’est assez habile car cela donne une dimension positive à ces plans dont le coût astronomique est de moins en moins accepté par les populations puisque deux tiers des Français et des Allemands s’y opposent désormais. Pourtant, ces plans d’aide ne sont en aucun cas des plans d’aide aux pays, mais bien aux créanciers de ces pays, qui subiraient un terrible défaut si la zone euro n’ouvrait pas son portefeuille. D’ailleurs, petit à petit, cette idée commence à passer dans les médias. En outre, les manifestations dans les rues d’Athènes, les baisses de 30% des salaires des fonctionnaires et les différents aspects des plans d’austérité mettent du plomb dans l’aile d’une telle interprétation. Parler de « plan d’aide aux créanciers ».

« L’égoïsme de l’Allemagne » : c’est un moyen habile de présenter l’opposition aux plans d’aide aux créanciers de la Grèce. Les euro béats dénoncent l’égoïsme de toute personne qui critique ces plans de soutien. Mais outre le fait que cette aide est en réalité destinée aux créanciers privés, l’égoïsme a bon dos. L’Allemagne a pourtant fourni une garantie de plus de 200 milliards d’euros pour le FESF, l’équivalent de 8% de son PIB ! Pire, tout le monde sait que ces dettes ne seront pas remboursées…

« Les euro obligations règleraient tous nos problèmes » : malgré une situation complexe et délicate, les euro béats répètent à satiété que les euro obligations permettraient de régler tous nos problèmes. Pourtant, ce dispositif présente deux carences rédhibitoires. Tout d’abord, il est totalement irréaliste de croire que les Allemands les accepteront, comme le montre le jugement de la Cour de Karlsruhe. Et surtout, le mécanisme imaginé par l’institut Bruegel ne fonctionnerait pas.

« La sortie de l’euro provoquerait une catastrophe économique » : c’est la dernière ligne de défense des euro béats. Annoncer l’apocalypse en cas de sortie de la monnaie unique. La banque UBS vient d’annoncer que le PIB de la Grèce baisserait de 50% et que le coût annuel serait de 15% par an. Ceci est totalement absurde. Le cas de l’Argentine, très comparable, démontre que, si la sortie ne serait pas une partie de plaisir, elle permettrait sans aucun doute un fort rebond de l’activité économique. En outre, la catastrophe, c’est plutôt le maintien de l’euro, et la baisse de 15% du PIB grec en 4 ans.

11.09.2011

La cour de Karlsruhe enterre l’euro

Mercredi, la cour constitutionnelle allemande de Karlsruhe a validé le deuxième plan d’aide aux créanciers de la Grèce. Mais comme le note la Tribune, cet accord a également été l’occasion pour elle de mettre de grosses limites aux mécanismes à vocation fédéraliste.

L’engrenage fédéraliste cassé

La cour de Karlsruhe est une gardienne intransigeante des intérêts et de la souveraineté de l’Allemagne. Déjà, en 2009, à l’occasion de l’examen du traité de Lisbonne, elle a réaffirmé la supériorité du droit allemand sur le droit européen, refusant ce que notre pays a malheureusement accepté. Elle a mis un verrou protecteur qui permet à tout gouvernement de ne pas appliquer ce qui se fait à Bruxelles, même si cela n’a pas encore été véritablement utilisé.

L’Allemagne se fait également tirer les oreilles pour participer au financement des différents plans d’aide aux créanciers des pays en difficulté. Angela Merkel ne cède en général qu’au dernier moment et refuse fermement d’aller au-delà de ce pour quoi elle s’était engagée au printemps 2010 avec le FESF. Malgré les demandes répétées des institutions européennes et de nombreux pays, elle a refusé une augmentation des moyens du fond européen et le mécanisme d’euro obligations.

La cour de Karlsruhe vient d’ajouter un verrou juridique supplémentaire avec ce jugement puisqu’elle impose que chaque plan soit examiné par le Parlement avant d’être accepté. Elle s’est également prononcée contre le mécanisme d’euro obligations, un refus parfaitement compréhensible quand on étudie un peu sérieusement le mécanisme proposé par le groupe de réflexion européen Bruegel, qui revient à demander à l’Allemagne un cautionnement de 4000 milliards de dettes !

Vers la fin de la monnaie unique

Ce jugement pourrait bien a priori constituer un moment capital vers la déconstruction de ce château de carte monétaire qu’est l’euro. En effet, la cour de Karsruhe vient de refuser à l’Europe la caution allemande que les créanciers des pays en difficulté demandaient. Alors que la France, toujours partante pour prêter davantage, semblait désireuse de prendre de nouveaux engagements en plus des 159 milliards du FESF, l’Allemagne vient de siffler la fin de la fête.

En clair, il ne sera pas possible d’aider les créanciers de l’Espagne et l’Italie si la spéculation vient à reprendre sur les taux longs de ces deux pays. Certes, la situation s’est calmée depuis cet été et les taux sont stabilisés autour de 5%, mais la BCE ne va sans doute pas vouloir racheter l’intégralité de la dette de ses pays et finira par stopper ses achats. Et là, si la spéculation reprend, le château de carte finira par s’effondrer. Les fédéralistes ont perdu une bataille décisive.

Plus globalement, même s’il ne faut pas sous-estimer la volonté des socio-démocrates et des Verts, qui semblent prêts à signer ces cautions, il ne faut pas sous-estimer non plus ceux qui refusent toute dérive fédéraliste et les chèques en blanc que certains sont prêts à signer. Le patron de la Bundesbank et l’économiste en chef de la BCE ont démissionné pour de telles divergences. L’euro a toutes les chances de s’inviter aux législatives de 2013 et le débat sera corsé.

Merci encore à la cour de Karlsruhe pour ce jugement qui refuse les dérives fédéralistes irresponsables souhaitées par certains. Rendez-vous dans deux ans pour une campagne électorale allemande qui promet un débat ouvert mais sans doute très dur sur l’euro.

02.09.2011

Morad El Hattab explique la crise

Le dernier livre coécrit par Morad El Hattab sur la crise financière se lit comme un gros polar de près de 400 pages qui recensent tous les excès proprement incroyables de la finance avec un détail qui surpasse les livres que j’avais déjà lus. Une somme foisonnante mais très instructive.

Une excellente synthèse de la crise

Ce livre commence par un citation d’Alan Greenspan qui place d’emblée le sujet : « quand une banque est trop grosse pour faire faillite, c’est qu’elle est trop grosse ». Pourtant rien n’a été fait pour changer cela. Au contraire, elles le sont davantage… Ils dénoncent l’effet de levier et mettent l’accent sur le « hasard moral » qui caractérise cette crise qui a imposé aux contribuables de renflouer la finance puis de subir des plans d’austérité pour restaurer l’équilibre des finances publiques.

Les auteurs font remonter la crise au 9 août 2007, quand BNP Paribas et Bear Stearns (en faillite quelques mois plus tard) ferment cinq fonds de gestion, imposant une injection massive de liquidités de 95 milliards d’euros par la BCE. Ils incriminent la déréglementation, pour laquelle « l’homo economicus est un être parfaitement raisonnable qui sur un marché transparent, alloue ses capitaux de façon toujours optimale en fonction des prises de risque qu’il sait pertinemment consentir ».

La crise financière comporte deux phases. Dans la première, les spéculateurs achètent des actifs risqués à crédit, poussant leur valeur à la hausse, ce qui permet d’empocher de juteux bénéfices grâce à l’effet de levier. Mais dans la deuxième phase, « les actifs s’évaporent, les dettes s’accrochent », imposant un désendettement sauvage et donc une crise. Ils distinguent également les « bulles d’exubérance irrationnelle pure », selon le terme de Frédéric Mishkin, comme la bulle Internet

Ils soulignent que « au-delà d’une certaine ampleur, seul un prêteur en dernier ressort, peut arrêter la descente aux enfers. C’est une mission implicite des banques centrales ». Ils précisent que « lors d’une crise grave de crédit, l’émission de monnaie par la banque centrale ne crée guère d’inflation » du fait de la « trappe à liquidités » théorisée par Keynes, où « quelle que soit l’ampleur de l’émission de liquidités, elles sont thésaurisées » par les banques.

Les auteurs font un récit détaillé et chiffré de la crise. Ils développent dans le détail tous les plans de soutien : la hausse du bilan de la Fed de 867 à 2300 milliards ou l’incroyable PPIP proposé par les banques aux Etats-Unis où elles auraient fourni moins de 10% des capitaux de ce fond destiné à acheter puis revendre des actifs pourris, mais auraient récupéré la moitié des profits ! Ils dénoncent les stress tests et les normes comptables adaptées aux besoins des banques.

L’échec de la dérèglementation

Ils soulignent qu’UBS a perdu 13% de ses actifs pendant la crise et Merrill Lynch près de 20%. Bref, « il faut disposer de 25% de fonds propres… comme les banques américaines des années 1880-1890 ». Lors des discussions sur Bâle 3, la BRI a proposé de définir plus étroitement les capitaux propres, de limiter l’effet de levier, et d’augmenter la liquidité des banques. Paul Volcker a proposé d’interdire aux banques les activités de hedge funds ou de private equity et d’étendant le champ d’action de l’agence de régulation.

Malgré petit à petit, le lobby bancaire a avancé ses pions, aboutissant, aux Etats-Unis à un texte de loi de 1500 pages (30 seulement pour le Glass Steagall Act de 1934) noyant la réforme. Même l’institut Bruegel, par la voix de Nicolas Véron affirme que « les dirigeants politiques, y compris en France et en Allemagne, ont été profondément capturés par leurs establishments bancaires nationaux ».

En fait, les auteurs soulignent que les leçons de la crise de 1929 ont été en partie retenues mais ils disent aussi que « l’intervention des Etats et surtout des banques centrales a permis d’empêcher une faillite systémique bancaire plus que menaçante. Toutefois, pour des raisons d’idéologie économique, l’occasion de nettoyer les systèmes bancaires et les marchés financiers a été rejetée. Les causes de la crise demeurent donc masquées par le retour au bon vieux temps ».

Les auteurs dénoncent un système, « au service exclusif des intérêts personnels de leurs dirigeants » où « dès lors qu’elles sont trop grosses pour faire faillite, les grandes banques peuvent prendre tous les risques qu’elles estiment nécessaires pour doper leurs résultats ; et, en cas de déficience des modèles mathématiques informatisés, les Etats garantiront les passifs, reprendront les actifs toxiques aux frais du contribuable, tandis que les banques centrales fourniront les liquidités nécessaires aux marchés ».

Après avoir fait un récit fouillé de la crise, de ses prémices jusqu’à mi-2010, les auteurs développent les raisons qui nous ont mené à un tel désastre, ce que j’étudierai dans la deuxième partie de ce compte-rendu.

Source : « La vérité sur la crise », Morad el Hattab, Irving Silverschmidt, Editions Léo Scheer