26.10.2010
Quand The Economist soutient Jérôme Kerviel
Il y a quelques jours, le verdict du procès de Jérôme Kerviel, en fixant le montant des dommages et intérêts à 4,9 milliards d’euros, avait provoqué une grosse polémique. Même The Economist souligne les limites de ce jugement dans un récent papier.
Un jugement à sens unique
Soyons clair, l’hebdomadaire ne nie pas la culpabilité du « trader véreux » comme ils l’écrivent. Cependant, ils soulignent que « la sentence est dure ». L’article soutient que « la somme dénie son argument selon lequel la banque partage une partie de la responsabilité de ses placements parce qu’elle n’avait pas agi de la sorte quand ses positions étaient positives. Heureusement pour la Société Générale, cela rend plus difficile pour ses actionnaires de la poursuivre ».
The Economist se montre plus sévère en soulignant « son faible contrôle qui a permis à un employé relativement jeune de faire des paris supérieurs en montant à la capitalisation de la banque » et rappelle l’amende infligée par l’autorité britannique de régulation des services financiers pour des faiblesses de suivi… Enfin, le magazine souligne le problème de la rémunération des traders, qui gagnent beaucoup s’ils font les bons paris mais perdent peu en sens inverse…
Un jugement alternatif
J’ai beaucoup débattu avec un commentateur du blog sur ce jugement. C’est pourquoi je tiens à clarifier ma position. Je crois qu’il est a priori parfaitement juste que Jérôme Kerviel ait écopé d’une peine de prison. Après tout, le procès semble avoir démontré qu’il a truqué et manipulé sa banque pour pouvoir faire des placements tellement énormes qu’ils menaçaient l’existence même de la Société Générale et en partie le système financier Français et européen.
Cependant, je crois que le sens de ce jugement, en attribuant en dommages et intérêts l’ensemble des pertes réalisées, n’est pas juste car il exonère la banque de toute responsabilité, comme le souligne The Economist. Bien sûr, il n’est pas anormal d’attribuer des dommages et intérêts, mais ils auraient du être nettement inférieurs à la totalité des pertes car la Société Général avait une part de responsabilité dans le fait qu’un de ses employés pouvait jouer avec le montant de ses fonds propres.
Oui, Jérôme Kerviel est coupable. Oui, il est juste qu’il fasse de la prison pour son comportement. Mais non, il n’est pas le seul et unique responsable. Une banque qui a des dizaines de milliers d’employés devrait être en mesure d’éviter de telles dérives et porte donc une part de la responsabilité.
10:55 Publié dans Actualités, Economie, Société | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note | Tags : jérôme kerviel, société générale, the economist
06.10.2010
Affaire Kerviel : un verdict ubuesque mais révélateur
C’est la nouvelle qui domine l’actualité ce matin : Jérôme Kerviel a été condamné à trois ans de prison ferme et à 4,9 milliards d’euros de dommages et intérêts. Retour sur un jugement extrêmement révélateur.
Abracadabrantesque…
Que Jérôme Kerviel soit condamné n’est pas choquant en soi. Le trader a lourdement abusé du système, falsifié des documents et fait prendre in fine des risques colossaux à son entreprise, risques qui auraient tout simplement pu mener son employeur à la faillite. Il n’est donc pas anormal que la Société Générale le poursuive ni même qu’il écope d’une sanction. La cour a jugé que la banque n’avait pas connaissance de ses agissements, enfonçant la défense du trader.
Mais malgré tout, le jugement pose de multiples problèmes. Cinq ans de prison dont trois fermes peuvent sembler beaucoup par rapport aux peines encourues par certains criminels pour lesquels on trouve trop souvent des circonstances atténuantes. Ensuite, le fait d’accorder en théorie 4,9 milliards de dommages et intérêts à la Société Générale revient quelque part à donner 100% de la responsabilité à Jérôme Kerviel et strictement aucune à la banque.
Un système irresponsable
En jugeant de la sorte, le tribunal fait porter toute la responsabilité à un comportement individuel et aucune au système ou à la banque. Par delà l’incapacité du trader à rembourser une telle somme, il n’est pas juste de faire peser toute la responsabilité de l’affaire sur ses frêles épaules. Ne peut-on pas imaginer que ses supérieurs fermaient plus ou moins les yeux quand il rapportait beaucoup d’argent et ont fini par s’interroger sur ses pratiques quand ses positions sont devenues négatives ?
Et s’il avait contribué à la constitution des systèmes de sécurité de la banque, il n’était pas le seul. La Société Générale porte une lourde part de responsabilité du fait d’avoir créer un système où un trader seul, sans la moindre complicité, pouvait jouer avec 50 milliards, soit deux fois la totalité des fonds propres de la banque. Et ce qui est injuste dans ce jugement, c’est qu’il exonère quelque part la banque de toute responsabilité, chargeant à 100% Jérôme Kerviel.
Ce qui est encore plus grave avec ce jugement, c’est que, quelque part, il confirme l’interprétation officielle de la crise, à savoir qu’elle est le produit de quelques comportements individuels. Il exonère totalement le système pour placer une nouvelle fois la responsabilité sur quelques personnes qu’il faut donc sanctionner, durement si possible. La lecture néolibérale de la crise se retrouve totalement confirmée par le jugement émis à l’encontre de Jérôme Kerviel.
Oui, l’ancien trader de la Société Générale est coupable de graves abus de confiance et de tromperie. Mais non, il n’est pas le seul responsable de ce désastre. Il est trop facile d’exonérer la banque de toute responsabilité, comme l’a fait le tribunal hier.
Sur un tout autre sujet, je vous invite également à lire la réponse de Jacques Sapir aux papiers de Malakine et aux miens ainsi que la réponse de Malakine. Je ferai la mienne prochainement et remercie M.Sapir de l’intérêt porté à mes écrits.
10:55 Publié dans Actualités | Lien permanent | Commentaires (27) | Envoyer cette note | Tags : jérôme kerviel, société générale



