13.08.2011

Aurélien Bernier développe sa vision de la « désobéissance »

Après avoir fait une synthèse bien balancée de toutes les carences de cette Europe, Aurélien Bernier analyse les propositions des autres partis puis détaille sa vision de « la désobéissance ».

L’Europe dans le débat public

Pour lui, « la social-démocratie utilise l’Europe pour justifier son inaction, après l’avoir construit telle qu’elle est », et ironise sur le programme du PS qui dit que : « nous ne voulons plus du dumping social et de la casse des services publics imposés par les gouvernements de droite au pouvoir à la Commission Européenne », comme si Lionel Jospin n’avait pas signé ces directives … Il n’est pas plus tendre pour les Verts, dont il dénonce les « réactions irrationnelles » sur une Europe aux mains des lobbies.

Pour lui, le PS et les Verts devraient indiquer dans leur programme : « nous prenons acte du fait que le droit européen s’impose aux Etats, et que bon nombre de nos propositions ne sont pas compatibles avec les textes communautaires. Nous voulons changer l’Europe de l’intérieur, ce qui prendra un temps certain, pour ne pas dire quelques décennies. D’ici là, nous renonçons à appliquer le programme que nous soumettons au vote des électeurs. Nous nous en excusons d’avance auprès du peuple ».

Le porte-parole du M’PEP aborde également la position de Debout la République sur l’Europe et nous accorde un satisfecit sur une partie du constat mais dénonce une certaine mollesse ainsi qu’une absence de remise en cause des ressorts de la mondialisation. Mais il faut dire qu’il ne se base pas sur les bons textes puisqu’il part d’un texte de 2006. Dommage qu’il n’ait pas pris en compte le programme des européennes ou plus encore la récente mise à jour de notre programme sur la question.

La désobéissance européenne en pratique

Il propose tout d’abord de refuser de transcrire les directives contraires à l’intérêt général et de refuser d’abonder au budget européen. Il propose de revenir sur la libre circulation des capitaux et mettre en place un protectionnisme anti délocalisation. Il souhaite un référendum pour restaurer la primauté du droit national sur le droit communautaire et supprimer toute référence au traité de Lisbonne dans la Constitution. Et pour lui, il n’y a pas besoin d’activer l’article 50 pour faire cela.

Il note que toutes les sanctions (notamment financières) qui pourraient être prises contre la France ne pèseraient pas grand chose car personne ne peut nous imposer de payer. En outre, notre contribution nette nous met dans une situation confortable, notre pays étant « arithmétiquement gagnant en refusant d’approvisionner le budget communautaire ». Notre poids économique nous protège de tout boycott où nos adversaires seraient perdants…

Il propose également de désobéir sur les services publics ou les marchés publics et de « mettre fin au libre-échange ». Il dénonce l’imbécillité de cette Europe qui impose à ses producteurs des normes sans se soucier de celles de ses concurrents étrangers, qui bénéficient alors d’un gros avantage compétitif. Il dénonce la monnaie unique, l’indépendance des banques centrales, et « le transfert de la création monétaire aux banques privées, qui peuvent faire tourner une planche à billets virtuelle ».

Face à la Chine et l’Inde, il soutient que « cette obsession de construire un espace économique totalement ouvert en Europe est une stratégie suicidaire » et il appelle également les collectivités locales à désobéir pour encombrer la machine européenne. Très gaullien, il dénonce « l’amalgame entre le nationalisme, indiscutablement condamnable, et l’exercice de la souveraineté populaire, qu’il faut défendre à tout prix ». Il dénonce le marché, cette « nouvelle religion », qui ne laisserait aucune alternative.

Après Jacques Généreux, il évoque également la charte de la Havane, alternative keynésienne au GATT devenu OMC, qui visait « le relèvement des niveaux de vie, le plein emploi et les conditions de progrès et de développement ». Il évoque ouvertement la question de la sortie de l’UE, reconnaissant que « la question se pose ». Il préfère la désobéissance en ce qu’elle facilite la négociation, qu’elle pourra plus facilement « contaminer » les autres pays et qu’elle placerait l’UE dans une position très difficile.

Ce petit livre assez dense et rempli d’exemples très clairs est hautement recommandable. Une bonne synthèse des carences de cette Europe et une vraie proposition pour la changer radicalement. Il faudrait en revanche remette à jour les fiches sur le programme de Debout la République

Source : Aurélien Bernier et le M’PEP, « Désobéissons à l’Union Européenne », 1001 Nuits, suite demain

11.06.2011

Non, le SMIC n’est pas trop élevé !

C’est la Commission Européenne qui vient d’allumer une nouvelle mèche, démontrant à nouveau son inhumanité et son penchant profondément antisocial : le salaire minimum serait trop élevé en France.

Du niveau du salaire minimum

Le SMIC atteint aujourd’hui 1365 euros brut par mois, et 1073 euros net. Il n’est pas inintéressant de constater que la rémunération d’un commissaire européen atteint environ 24 000 euros brut par mois, soit plus que le président de la République (environ 22 000 euros) ou un ministre français (14 000 euros brut). Assez récemment, il faut noter que le très progressiste Jean-Claude Trichet avait affirmé qu’augmenter les salaire « est la dernière bêtise à faire ».

La Commission Européenne vient de publier un rapport sur la France, sa compétitivité, la situation de son budget et la politique qu’il faudrait mener. Dans un premier temps, elle affirme que : « le salaire minimum français reste l'un des plus élevés de l'Union européenne par rapport au salaire médian ». Puis, elle propose de « veiller à ce que toute adaptation du salaire minimum favorise la création d'emplois, notamment pour les jeunes et les personnes peu qualifiées ».

Qu’en termes élégants la langue de bois technocratique européenne présente la baisse des salaires ! Il n’y a pas besoin d’être devin pour comprendre que « l’adaptation du salaire minimum (qui) favorise la création d’emplois » est en réalité une baisse du SMIC. Mais les technocrates bruxellois n’ont même l’honnêteté d’avancer à découvert. C’est exactement ce qu’ils font avec le pacte pour l’euro, comme le montre Attac. Jusqu’où faudrait-il baisser les salaires pour être compétitif ?

Peut-on augmenter le salaire minimum ?

Tout d’abord, le SMIC net n’est pas très élevé en France et la compression du salaire médian ainsi que l’absence de coups de pouce au SMIC depuis 2007 montrent qu’au contraire, il faut monter les salaires. Mais il est bien évident que dans un régime de libre-échange généralisé avec des pays où le SMIC est 10 à 30 fois plus bas, la pression à la baisse des salaires va être très forte, ce que l’on constate avec la stagnation du salaire médian en France depuis 10 ans.

Bref, si nous ne changeons pas les règles du jeu, il est bien évident que la grande régression dont parle Jacques Généreux va s’accentuer, pour plusieurs décennies. Pourtant, il y a toujours des gains de productivité qui devraient permettre de faire progresser les salaires. Mais c’est le cadre d’une libéralisation des mouvements de biens, de capitaux et de personnes dans un monde où le niveau des salaires est très hétérogène qui pousse les salaires des pays développés à la baisse.

Retrouver les conditions du progrès social

Dès lors, la question que les vrais progressistes devraient se poser n’est pas de savoir comment on s’adapte, mais comment on change les règles du jeu de manière à permettre le progrès social et une augmentation des salaires (notamment du SMIC) et du pouvoir d’achat. L’économie telle qu’elle est construite aujourd’hui permet une augmentation sans fin des hauts salaires et des profits des multinationales mais condamne 90% de la population à une lente régression.

La solution est simple : il faut remettre des frontières, des écluses entre les pays en fonction des niveaux de développement, comme le réclame les partisans du protectionnisme, Maurice Allais, Emmanuel Todd, Jean-Luc Gréau, Jacques Sapir…. Il ne s’agit pas de tomber dans l’autarcie mais de ne commercer librement qu’à condition que la compétition soit vraiment loyale. L’objectif d’une société doit être un progrès partagé, ce que les eurocrates ont tendance à oublier dans leur bulle dorée.

Aujourd’hui, la mondialisation que promeut la Commission Européenne avec un dogmatisme inhumain ne fait que provoquer une immense régression sociale en Europe. La solution est une relocalisation de l’économie de manière à permettre à nouveau le progrès social, entre autres.

07.06.2011

Jacques Généreux conte la grande régression de nos sociétés

Outre une synthèse utile de la grande régression économique qui touche nos pays dits développés, Jacques Généreux développe également une analyse plus sociétale et politique de cette crise, en proposant une synthèse actualisée de sa thèse de « La dissociété ».

La guerre des idées

Jacques Généreux avait déjà beaucoup développé la question idéologique dans « La dissociété », expliquant la montée du néolibéralisme au tournant du siècle dernier. Il revient sur ce paradoxe qui veut que « tandis qu’une minorité semble profiter outrageusement d’une dynamique destructrice pour la vie du plus grand nombre, aucune force politique majoritaire n’émerge pour imposer une autre voie ». Pour lui, la société néolibérale secrète les ferments de son maintien.

Tout d’abord, elle parvient à faire passer l’idée qu’il n’y a pas d’autres politiques possibles. Ensuite, il faut déplacer le débat. Pour lui « plus on entend livrer une société à la libre compétition des intérêts privés, plus on doit se préparer à contenir les conflits et la violence par des normes sociales et des institutions répressives ». Et donc, pour Jacques Généreux, cela conduit à une poussée identitaire et conservatrice, puis un rejet de l’autre et notamment de l’étranger.

La guerre sociétale

Mais l’auteur complète son analyse en montrant que le libertarisme économique s’appuie sur une poussée libertaire plus générale. Il souligne « qu’à la fin des années 1970, hormis quelques philosophes et écologistes, personne n’a la hantise d’une société trop libérale ou d’un excès d’individualisme ». Pour lui, « la grande régression pousse d’abord à leurs limites les traits libertaires de la modernité pour n’instaurer, finalement qu’une nouvelle aliénation ».

Jacques Généreux en profite pour revenir à sa théorie d’organisation des sociétés, cœur de « La dissociété » qui distingue « dissociété individualiste », « dissociété communautariste », « hypersociété » et « société de progrès humain » en fonction des liens intra et intercommunautaires. Il y voit une cause de la permissivité et du manque d’éducation des enfants, du délitement de l’école républicaine et de la violence. Pour lui, le néolibéralisme ignore la nature profonde de l’homme, être social.

Le combat politique

Il conteste fermement le « mythe des marges de manœuvres disparues » car pour lui, « la mise en œuvre des réformes néolibérales ne manifeste aucune défaite du politique, mais bien au contraire, la victoire durable d’une politique ». Il utilise une image assez spectaculaire : « on voudrait nous suggérer que nous n’avons plus de bras, jusqu’à nous faire oublier la scie qui est en train de nous amputer » et critique fortement l’Europe, parlant même de « soft fascisme » au sujet du TCE.

Pour lui « la fonction politique fondamentale d’une extension globale et d’une intensification locale de la compétition : contourner et finalement abolir le débat démocratique en instituant des conduites à sens unique imposées par une nécessité artificielle de survivre à la compétition ». En 5 ans, Jacques Généreux est devenu plus critique vis-à-vis de ses anciens camarades socialistes, « pseudo-progressistes » qui « dénoncent des symptômes mais pas la maladie ».

Il dénonce une gauche qui « cherche d’abord à gagner des élections », qui « est devenue la championne de l’inconsistance idéologique et a perdu la confiance des classes populaires ». En revanche, quand il soutient que la doxa néolibérale a perdu de sa vigueur à la fin des années 1990, il omet le débat sur « l’autre politique », porté par Philippe Séguin et Jean-Pierre Chevènement, les éclaireurs politiques de la pensée politique alternative dont il fait partie.

Malgré quelques petits bémols, ce livre est une bonne synthèse, très différente de celle de Jacques Sapir, plus sociétale et psychologisante. En outre, il permet d’accéder dans une version simplifiée et plus grand public à la pensée très intéressante de Jacques Généreux.

Source : Jacques Généreux, « La grande régression », Seuil

06.06.2011

Jacques Généreux conte la grande régression économique

L’économiste du Parti de Gauche, qui a longtemps officié au Parti Socialiste, a publié il y a quelques mois « la Grande Régression », une synthèse abordable de sa pensée et des nombreux ouvrages qu’il a pu publier (et notamment « La dissociété », dont j’avais écrit une revue en trois parties).

Le procès de la libéralisation

Comme avec Jacques Sapir, l’intérêt de l’analyse de Jacques Généreux est qu’elle est systémique, prenant en compte la libéralisation du commerce et de la finance. Mais si le premier y ajoute une dimension plus historique, le second y ajoute une analyse plus psychologique et philosophique, sur laquelle je reviendrai demain. Au global, les analyses des deux auteurs sont extrêmement proches. Ils mettent tous les deux en cause la libéralisation généralisée de l’économie depuis les années 1970.

Pour lui, les pays du Nord « ont placé leurs propres travailleurs en état de guerre économique (…) ; ils ont restauré les pleins pouvoirs du capital en déréglementant les transactions financières et en étendant le principe du libre-échange ». « En instituant une libre concurrence entre des pays où les standards de rémunération, de droits sociaux, de sécurité sociale et d’imposition des revenus sont très différents, la généralisation du libre-échange ne peut avoir d’autre effet ni d’autre but que de miner la compétitivité de ceux qui ont les standards les plus élevés ».

Il critique la libéralisation des mouvements de capitaux, et souligne « qu’un marché où la compétition est sans limites n’institue pas un doux commerce profitable à tous les hommes, mais une guerre impitoyable où les gagnants accumulent toujours plus de moyens pour renforcer leur domination ». Il critique un système où l’on oppose « les poids mouches aux super-welters ». Pour lui, « ce que le capitaliste revendique en réalité, dans son appel au marché libre, c’est la liberté d’agir à sa guise pour dominer tous ses concurrents au sens large, c’est à dire tous ceux qui se mettent en travers de sa course au profit ». En fait, « la libre concurrence susceptible de menacer les profits est en même temps l’outil nécessaire à l’élimination de la concurrence, car elle n’est au fond que la loi du plus fort qui élimine les plus faibles ».

Il dénonce également les inégalités entre une Bourse « sangsue qui pompe bien plus de revenus aux entreprises qu’elle ne leur fournit de capitaux propres » mais aussi les inégalités de revenus en soulignant qu’à un certain niveau, elles ont un effet démobilisateur  pour la majorité de la population. Il critique vertement le modèle étasunien, sa violence, sa pauvreté et souligne qu’au contraire, ce sont nos services publics qui font que la France attire toujours autant de capitaux.

Un processus historique

Jacques Généreux synthétise les mouvements de l’histoire ainsi : « la phase précédant la Grande Régression avait enclenché une dialectique positive dans laquelle le capitalisme s’adaptait aux exigences de la société. La contre-révolution néolibérale des années 1980 a mis ce moteur dialectique en marche arrière, contraignant désormais la société à s’adapter continuellement aux exigences toujours plus hautes du capital ». Puis il s’attarde un peu plus longuement sur la crise que nous traversons.

Il souligne justement que les attaques contre quelques capitalistes (Madoff, Kerviel ) sont surtout un moyen « d’épargner le capitalisme ». Il montre que plus qu’une régulation de la finance, c’est à une « régulation des Etats conforme aux attentes des marchés financiers » que l’on assiste. Il note que « la capacité de notre société à survivre à une crise mondiale de la finance affaiblit la contestation du système fauteur de crise », indiquant la victoire de la lecture néolibérale de la crise.

Il souligne les dangers de la couverture des risques, qui distord les intérêts des banques : « imaginez que vous puissiez vous assurer contre le risque d’incendie non seulement chez vous, mais aussi chez n’importe qui : voilà de quoi susciter des vocations de pyromanes ! ». Il rappelle que la baisse du pouvoir d’achat a été compensée par l’endettement des ménages. Enfin, il attaque le plan européen « d’aide » à la Grèce en disant qu’il revient à « pratiquer une saignée sur un patient en pleine hémorragie ».

Ce nouveau livre de Jacques Généreux a l’intérêt de représenter une synthèse extrêmement bien balancée des carences de notre système actuel. Demain, j’étudierai son volet sociétal.

Source : Jacques Généreux, « La grande régression », Seuil

02.10.2010

Une reprise faible, mais une reprise quand même

C’est un débat qui divise les alternatifs depuis deux ans, comme l’avait illustré une conférence du MPEP fin 2008  où Jacques Généreux s’était opposé à Jean-Luc Gréau pour dire que le système se sauverait, contrairement aux prévisions catastrophistes du GEAB par exemple. Petit point d’étape.

Les raisons de craindre un scénario en W

Ceux qui craignent une rechute de l’économie peuvent s’appuyer sur des arguments solides. Premièrement, la reprise faiblit. En effet, après avoir atteint 4% en rythme annuel, la croissance est tombée à 1.6% au second trimestre outre-Atlantique, s’approchant fortement de la barrière qui sépare la croissance de la récession. En Europe, la situation s’est améliorée au second trimestre, mais la croissance globale restera assez faible, autour de 2% en 2010.

Pire, dès l’an prochain, l’ensemble des économies développées vont passer à une phase d’austérité budgétaire. Or, les exemples Irlandais et Grecs montrent bien que la baisse des dépenses publiques dans des économies qui sortent de la récession peut avoir pour résultat de prolonger la récession. En effet, dans des économies où les dépenses publiques représentent 50% de la richesse nationale, il est évident que leur baisse va lourdement peser sur l’évolution du PIB…

En outre, les pessimistes pourront s’appuyer sur l’état détestable du marché de l’immobilier aux Etats-Unis, puisque les mises en chantier de logements neufs sont au plus bas, que les expulsions continuent à un rythme important et que le chômage stagne à un niveau très élevé. En France, la nette reprise des prix de l’immobilier ressemble à une bulle. Bref, les pessimistes ont du grain à poudre et ne manquent pas d’arguments pour prédire un scénario en W.

Et s’il n’y avait pas de rechute ?

Mais il faut aussi examiner les arguments contradictoires. Tout d’abord, il faut noter, que les programmes d’austérité budgétaire seront beaucoup plus légers aux Etats-Unis et dans les trois premières puissances économiques de la zone euro (Allemagne, France et Italie). Certes, les pays de la périphérie vont souffrir du frein que vont représenter les coupes drastiques dans le budget de l’Etat, mais cela ne va pas vraiment toucher les locomotives des pays occidentaux.

Ensuite, pour que le scénario en W se réalise, il faudrait probablement une aggravation du climat économique à travers une forte baisse des marchés financiers. Or ceux-ci sont aujourd’hui relativement bon marché du fait de la reprise très forte des affaires des grandes entreprises qui dégageront dès l’année prochaine des profits comparables à ceux d’avant la crise. Le risque de krach semble aujourd’hui faible (même s’il n’est pas nul) du fait de la valorisation des marchés.

En outre, le système économique actuel peut parfaitement reprendre sa croissance inégale, comme de 2000 à 2008 aux Etats-Unis, où le PIB par habitant a progressé de 10% alors que le salaire médian reculait de 4%. En clair, la croissance très forte des profits des entreprises et des revenus d’une petite minorité peuvent effacer statistiquement la stagnation ou le recul des revenus de l’immense majorité. Malheureusement, la reprise n’a pas besoin d’être partagée pour apparaître…

Enfin, il faut prendre en compte la dynamique des marchés. En effet, les difficultés du marché immobilier étasunien sont à double tranchant. Il est probable que le point bas est atteint et qu’un rebond mécanique ait lieu en 2011 (tout comme pour le marché automobile). La violence de la crise porte en elle les germes de la reprise paradoxalement, du moment que le cercle vicieux de la Dépression a été cassé. L’exubérance irrationnelle se fait à la hausse comme à la baisse.

Bien sûr, il existe toujours un risque de scénario en W. Cependant, je crois qu’il est beaucoup plus probable que la reprise soit durable. Mais cela ne veut clairement pas dire qu’elle sera forte ou partagée…

05.08.2010

Comment lutter contre l’insécurité (1/2) : le constat

Il y a quelques jours, suite à mon papier sur la démagogie sécuritaire de Nicolas Sarkozy, un commentateur m’a interpellé sur les solutions à apporter au problème d’insécurité. Voici ma réponse, en deux parties.

Faire le bon constat

Avant de réfléchir aux solutions à apporter à ce problème, il est essentiel de s’interroger sur les causes de la violence. C’est d’ailleurs un des travers majeurs de l’approche de Nicolas Sarkozy qui ne fait que rebondir sur les faits divers, par des coups de menton ou des nouveaux projets de loi. Aucune perspective n’est donnée par « le premier flic de France » depuis huit ans.

Si le chiffre global de la délinquance baisse depuis 2002, c’est essentiellement suite à la baisse des atteintes aux biens. Comme je l’avais souligné lors de la campagne présidentielle de 2007, le « bon » bilan de Nicolas Sarkozy s’expliquait essentiellement par la baisse des vols de voiture et des cambriolages, consécutifs au meilleur équipement des ménages.

Et si les homicides reculent, en revanche, les violences aux personnes, sans doute la forme de violence la plus importante car la plus traumatisante, augmentent sans discontinuer depuis 2002, malgré les annonces et les mesures de Nicolas Sarkozy. On constate également que l’école est de moins en moins sanctuarisée, que les violences y sont de plus en plus courantes.

Il semble que les populations immigrées soient plus susceptibles d’actes violents. Néanmoins, il faut noter que l’explication de cette surreprésentation soit davantage sociale et donc consécutive au fort taux de chômage qu’à une quelconque prédisposition religieuse ou autre, comme l’a bien soutenu Malakine dans son débat avec Riposte Laïque.

Mais une simple explication sociale est bien sûre insuffisante car elle risque de mener à l’angélisme qui prévaut souvent à gauche. L’individu a son libre-arbitre. Toutes les personnes en difficulté sociale sont loin d’être violentes. L’éducation familiale et sociétale a son rôle. Il faut y ajouter celui des valeurs de notre société, qui ont profondément évolué depuis quarante ans.

Pourquoi les violences aux personnes augmentent ?

Une analyse sociale de la violence permet aisément de conclure que la situation sociale joue un rôle dans le niveau de violence. Selon que l’on est plus ou moins bien intégré socialement, employé ou chômeur, le niveau de violence n’est pas le même. L’oisiveté, le chômage, l’incapacité à s’intégrer dans la société sont autant de facteurs de violence, d’où la surreprésentation des populations immigrées.

La société a également un rôle important à jouer dans les limites qu’elle fixe aux citoyens et les sanctions qui sont apportées aux comportements incivils. A ce titre, je crois que l’école joue un rôle déterminant dans l’évolution des individus. En effet, l’école est le premier lieu où les futurs citoyens sont confrontés à la vie en société, aux règles que cela suppose. Et l’on constate trop souvent que les incivilités ne sont pas vraiment sanctionnées, ce qui créé un précédent détestable pour l’avenir.

On peut également se demander s’il n’y a pas un manque plus global de sanction des incivilités mineures. On voit bien avec le cas de la sécurité routière qu’une moindre tolérance a un véritable impact sur les comportements : les Français roulent clairement moins vite qu’il y a dix ans et boivent moins quand ils conduisent. La répression peut avoir des résultats.

Mais cette répression n’est pas suffisante. La prévention est un élément déterminant car des sanctions disproportionnées, outre le fait d’être souvent inapplicables, créent un sentiment d’injustice dangereux. On peut penser notamment que les prisons Françaises ne sont malheureusement pas un terreau fertile à la rédemption et que leur conception même et leur surpopulation ne préviennent pas vraiment la récidive des personnes qui y passent, contrairement à ce que l’idéal républicain exige.

Enfin, de manière plus philosophique, on peut voir dans ce regain de violence une conséquence de l’évolution de nos sociétés. C’est ce que Malakine appelle la « dé-civilisation ». Je partage clairement son constat sur les dangers de l’hyper-individualisme, la perte du sens du collectif et la réduction de l’homme à la quête de son propre intérêt, tel que l’a développé Jacques Généreux.

La montée de la violence puise ses explications à plusieurs sources : un chômage de masse, une société plus permissive, notamment à l’école, et une montée d’un individualisme adepte de la confrontation et oublieux de tout collectif. Demain, j’esquisserai des solutions.

04.08.2010

Réflexions sur la re-civilisation

C’est un débat passionnant que Malakine a lance sur son blog Horizons. J’en rends compte un peu tard mais je vous invite à lire les trois papiers qu’il a écrits suite à une polémique avec Riposte Laïque.

L’analyse de Malakine

Cette série a commencé par un papier intitulé « Et si le mal était en nous ». Il dénonce la logique de bouc-émissaire, faisant un parallèle avec la crise où les traders ont été injustement présentés comme les causes d’une crise essentiellement systémique. Il poursuit en soulignant les ravages de l’individualisme, le refus très soixante-huitard de l’autorité en soulignant que cela ne concerne pas que les immigrés, même si le choc des cultures y accentue ce phénomène, qui touche toute la société.

Enfin, il souligne, quelques jours à peine avant la poussé sécuritaire de la majorité, que Nicolas Sarkozy pourrait en faire l’axe principal de sa campagne en 2012, en déclarant une véritable guerre aux délinquants issus de l’immigration, en en faisant les ennemis de la nation. Il croit qu’une telle stratégie pourrait être gagnante, tant la gauche peine à articuler le moindre discours sur la sécurité. C’est pourquoi il dénonce l’opposition radicale de Riposte Laïque à l’Islam dans sa globalité.

Dans un second papier, il développe le concept très intéressant de « dé-civilisation ». Il décrit un « homo spontaneus », issu de la révolution libertarienne des années 1970, animé par ses désirs et ses émotions, refusant toute autorité d’une société devenue trop molle, où l’on valorise plus les victimes que les héros. De là, il en tire trois propositions : le passage « du collège unique à l’élitisme républicain », « un service civique jeune » et « censure et protectionnisme culturel ».

Enfin, il développe des propositions plus répressives dans un troisième papier. La première consiste à « fonder la sanction sur la dangerosité sociale plus que sur la gravité de la faute », argumentant pour des sanctions plus sévères pour les personnes où le risque de récidive est plus grand. Ensuite, il propose de passer « de la prison à la Communauté de Rééducation par le Travail (CRT) ». Enfin, il envisage carrément de « rétablir la peine de mort », même si ce rétablissement pourrait n’être que symbolique.

Enfin une analyse intéressante sur la violence de notre société !

Alors que depuis huit ans, Nicolas Sarkozy fait mine de s’occuper de la sécurité du pays en alternant les coups de menton  et les projets de lois, on retrouve dans ces trois textes beaucoup plus de réflexions que tout ce que le président a pu dire depuis 2002. Même si Malakine pousse ses analyses et ses propositions parfois un peu loin à mon sens, ce qu’il écrit suscite un débat passionnant sur les réponses à apporter. En outre, au global, je trouve qu’il fait preuve de modération (entre l’éducatif et le répressif). L’exemple d’une réponse ferme et posée à la bouillie verbale du gouvernement.

Je partage assez naturellement l’ensemble du constat, que l’on retrouve également sous la plume de Jacques Généreux dans « La dissociété ». Le terme de « dé-civilisation » est particulièrement bien trouvé et me rappelle la conclusion du livre de Paul Jorion « La crise », où celui-ci soulignait que le laissez faire nous ramène en arrière, dans une forme de nouvel état de nature primitif, qui doit être civilisé. On peut voir dans la description très noire de l’homo spontaneus comme une description de la société étasunienne, qui pourrait devenir notre horizon si nous n’y prenons garde.

Avant, les jeunes étaient façonnés par une école où l’autorité était forte, ce qui nourrissait l’autorité de la société sur l’individu, lui donnant une éducation à la vie en communauté, complémentaire à l’éducation familiale. Aujourd’hui, la société laisse trop de jeunes mal se tenir, en tout impunité. C’est pourquoi le « service civique jeune » et les propositions sur le collège sont intéressantes, même s’il convient de ne pas trop cloisonner le collège (en privilégiant des classes différenciées au sein d’un même collège plutôt que des établissements différents, à part pour les « sauvageons »).

La proposition iconoclaste de « censure » a le mérite de poser la question des conséquences du laissez faire absolu que nous avons adopté et de l’encadrement qu’il pourrait être opportun de mettre en place. L’idée des CRT est très intéressante dans la mesure où elle déstructurerait sans doute moins les prisonniers que les prisons actuelles. Enfin, la prise en compte de la dangerosité d’un individu sur la société me semble correspondre à l’intérêt général. En revanche, je suis opposé au retour de la peine de mort, mesure que je ne trouve pas « civilisée » et qui pose toujours la question de l’erreur judiciaire.

En trois papiers, Malakine a bien mieux traité des problèmes de sécurité que celui qui se vante d’être le « premier flic de France », sans tomber dans les clichés anti-banlieues ou anti-immigrés. Même si je ne suis pas d’accord sur tout, voilà une très belle série pour y réfléchir.

16.03.2010

Le néolibéralisme est un darwinisme

C’est Jacques Généreux qui l’affirmait à raison dans son livre « La dissociété ». La démonstration de l’ancien socialiste passé depuis au Front de Gauche se trouve considérablement renforcée par les évènements des 18 derniers mois.

La loi du plus fort

Dans ce livre de référence, l’économiste se faisait volontiers philosophe et affirmait que le libéralisme avait  muté à la fin du 19ème siècle en néolibéralisme sous une double influence. Tout d’abord, les théories de Darwin, pour lesquelles la loi du plus fort serait la loi de la nature à travers la théorie de l’évolution. Puis l’application des mathématiques à l’économie puisque la mise en équation de l’homme doit présupposer un être autonome uniquement mû par ses intérêts égoïstes.

La thèse du livre était de dire qu’au contraire, l’homme avait deux facettes : « l’être soi » et « l’être avec », le premier représentant le versant individualiste et autonome de l’homme, le second, son besoin de lien social. Il va sans dire que pour l’auteur, l’homme ne peut s’épanouir que dans un équilibre de ces deux êtres. Il soutient en revanche que la société néolibérale en construction depuis quelques décennies tend à nier le besoin d’être avec pour ne retenir que l’être soi.

Une crise darwinienne

La crise que nous traversons est une illustration parfaite de cette analyse. En effet, les néolibéraux ont obtenu des Etats et des hommes politiques de droite comme de gauche qu’ils laissent faire le marché, que ce soit pour le commerce, la monnaie ou la finance. Ainsi, les droits de douane ont baissé, les marchés monétaires ont été libéralisés, les mouvements de capitaux libérés et les banques ont d’autant plus pu faire ce qu’elles voulaient que ce sont elles qui fixent leurs règles…

C’est bien l’anarchie néolibérale qui est responsable de la crise. Pour reprendre les termes du Général de Gaulle, le « laissez-passer » provoque en Occident chômage et perte de pouvoir d’achat, ce qui pousse les ménages à s’endetter toujours davantage pour pouvoir acheter un logement, d’autant plus qu’ils sont appâtés par les prêts trompeurs des banques, que l’on a « laissé-faire » pour cela et pour se couvrir par des mécanismes qui démultipliaient le risque au lieu de le couvrir.

Une solution toute aussi darwinienne

Pire, la loi du plus fort s’est aussi illustrée dans les remèdes apportés à la crise. Alors que l’on a laissé les ménages empêtrés dans des emprunts léonins faire faillite et perdre leur maison, les banques qui avaient joué avec eux ont été jugé « trop grosses pour faire faillite ». Pire, la crise a encore aggravé la concentration du secteur tout en ayant consacré l’aléa moral du système financier qui sait aujourd’hui que les Etats les sauverons forcément en cas de crise, pour éviter une faillite du système.

Et aujourd’hui, alors que les grands pays peuvent avoir des déficits massifs sans sanction du marché, les plus petits (Irlande, Grèce, Lettonie) se voient imposer des plans de rigueur sauvages. De même, si la crise frappe durement les plus pauvres, avec l’envol du chômage et la stagnation du pouvoir d’achat, les grandes fortunes et les traders ont passé une très bonne année 2009, au point que certains se portent presque déjà mieux qu’avant la crise.

Naomi Klein avait raison de parler d’horreur économique. C’est bien ce qui caractérise le système actuel. La volonté de libéralisation sans limite de l’économie provoque un retour en arrière effrayant où l’homme revient à l’état de nature dans une loi de la jungle qui efface notre humanité.

12.02.2010

19 livres pour mieux comprendre la crise

Depuis deux ans, j’ai publié de nombreux résumés de livres traitant de la crise de la globalisation néolibérale. Pour faciliter la recherche de ces notes, voici des liens vers l’ensemble des papiers :

Patrick Artus, « Globalisation, le pire est à venir » : ici

Muhammad Yunus, prix Nobel de la paix, « Vers un nouveau capitalisme » : partie 1 et partie 2

Emmanuel Todd, « Après la démocratie » : partie 1 et partie 2

Maurice Allais, « La mondialisation, la destruction des emplois et de la croissance », partie 1, partie 2 et partie 3

Jean-Luc Gréau, « La trahison des économistes » : ici

Paul Jorion, « L’implosion » : ici

Paul Jorion, « La crise » : ici

Paul Krugman, « L’Amérique que nous voulons » : partie 1 et partie 2

Jean-Luc Gréau, « L’avenir du capitalisme » : partie 1 et partie 2

Jacques Généreux, « La dissociété » : partie 1, partie 2 et partie 3

Jean-Claude Michéa, « L’empire du moindre mal » : ici

Robert Reich, « Supercapitalisme » : partie 1 et partie 2

Joseph Stiglitz, « La Grande désillusion » : partie 1, partie 2 et partie 3               

Frédéric Lordon, « Jusqu’à quand » : partie 1 et partie 2

James Kenneth Galbraith, « La crise économique de 1929 » : partie 1, et partie 2

Christian Saint Etienne, « La fin de l’euro » : partie 1 et partie 2

Frédéric Lordon, « La crise de trop » : partie 1 et partie 2

Jacques Sapir, « Le nouveau 21ème siècle » : partie 1 et partie 2

Paul Krugman, « Pourquoi les crises reviennent toujours » : partie 1 et partie 2

Enfin, quelques synthèses de mon cru (les premières devront être remises à jour car elles commencent un peu à dater) :

« La crise de l’anarchie néolibérale », ainsi que quelques propositions sur le commerce, la monnaie et la finance

« La globalisation néolibérale contre l’intérêt général », « Ré-internationalisation contre globalisation », « Quelques idées pour la ré-internationalisation ».

01.02.2010

Une reprise aussi illusoire que robuste

Il y a un an, le débat faisait rage sur la capacité de l’économie mondiale à rebondir. Les derniers chiffres de la croissance aux Etats-Unis indiquent bel et bien la fin de cette récession, ce qui ne signifie pas cependant que tout aille pour le mieux dans le meilleur des mondes…

Un véritable rebond

Il y a un an, la blogosphère alternative regorgeait de prévisions plus sombres les unes que les autres. Pourtant, lors d’une conférence à l’automne 2008, Jacques Généreux en avait surpris plus d’un en annonçant que le système allait se sauver et que nous allions éviter une Grande Dépression comparable à celle des années 30. Convaincu par son argumentaire, j’avais fait plusieurs papiers qui allaient dans le même sens. Au final, alors que j’étais accusé d’être trop optimiste, mes prévisions étaient finalement pessimistes par rapport à ce qui s’est passé.

En effet, les Etats-Unis ont atteint 2% de croissance en rythme annuel dès le 3ème trimestre au lieu du 4ème trimestre 2009 et ont dépassé les 5% de croissance annuelle dès la fin 2009, provoquant une stabilisation du taux de chômage. La crise semble bel et bien derrière nous. Mieux, même si la croissance du dernier trimestre s’explique en bonne partie par des mouvements de stocks, la consommation a progressé de 2% et les investissements également, signe que l’économie va mieux. Cette fois-ci, les prévisions très noires du GEAB ne se sont pas vérifiées. Et tant mieux pour la planète.

Une reprise en demi-teinte

Mais il y a fort à parier que la reprise ne sera pas partout la même. En effet, la forte reprise étasunienne s’appuie sur une relance budgétaire massive et le niveau très faible du dollar, qui soutient le commerce. Dans les pays émergents, le processus de rattrapage économique garantit une croissance forte en période économique stable, d’autant plus que l’ouverture des frontières leur assure des excédents commerciaux massifs avec les pays dits développés par le biais des délocalisations.

Mais se pose le cas de l’Europe, où la surévaluation massive et chronique de l’euro accentue d’autant plus le mouvement naturel de délocalisations que la Commission Européenne en fait la défense, n’hésitant pas à sermonner Paris quand l’Etat Français veut remettre en question la délocalisation de la production de la Clio en Turquie ! Bref, tout semble réuni pour que la croissance reste atone au sein de l’Union Européenne puisque personne ne prend la défense des intérêts économiques des peuples européens.

Oui, nous sommes sortis d’une crise qui aurait pu se révéler aussi dramatique que celle des années 30. Mais malheureusement, toutes les conditions d’une croissance déséquilibrée restent en place. Cela sera sans doute de nouveau ignoré avant la prochaine crise…